‹ L'église naissante et le catholicismeChapitre 104 sur 216 · Id. I, 28, 29 et passim · texte numérisé non relu

Id. I, 28, 29 et passim

Marcion n'est pas un enthousiaste, un c pneumatique », ni proprement un gnostique, c'est un réformateur qui entreprend de réformer froidement l'Église existante, dans ses mœurs, nous venons de le voir, dans sa foi, nous Talions dire.

La méthode qu'il applique consiste à se tenir à l'enseignement de saint Paul, qu'il oppose à l'enseignement des autres apôtres. Il institue ainsi une critique de l'autorité des douze apôtres, qui sont pour lui des prévaricateurs et des simulateurs, condamnés par saint Paul même^ Or, répudier l'autorité des apôtres (autres que Paul) c'est saper le fondement historique et dogmatique de la grande Église, et Marcion l'entend vraisemblablement bien ainsi ; les apôtres sont pour lui des judaïsants qu'il rejette . Tertullien oppose à Marcion la foi et les institutions actuellement en vigueur dans les églises fondées par Paul, dans l'église de Rome fondée par Pierre et Paul ensemble, dans les églises fondées par Jean, auxquelles Marcion a bien pris quelque chose, puisque Vordo episcoporum a été inauguré par Jean : or toutes ces églises sont d'accord contre Marcion, assure TertuUien : « Dico apud illas, nec solas iam apostolicas, sed apud universas quae illis de societate sacratnenti confoederantur*... * L'idée d'isoler Paul de Pierre et des autres apôtres est un paradoxe propre à Marcion, et l'innovation est ici à sa charge.

Ce paulinisme exclusif et violent conduit Marcion à un christianisme qui a pour fondement la répudiation de l'Ancien Testament, Mais on ne peut parler de l'Ancien que parce qu'on en a un Nouveau. Marcion le compose de l'évangile de Luc mutilé et retouché, des épitres paulines (moins les Pastorales), enfin de son propre livre sur les contradictions du Nouveau et de l'Ancien Testament, Antithèses. Ce Myre € proprium et principale opus est Marcionis, nec poterunt negare discipuli eius, quod in summo instrumenta habent, guo denigue initiantur et indurantur in hanc

i. Adv. Marcion. iv, 3. Cf. Praescr. 22 et 38. 4. Adv. Marcion. rv, B.

marcionismh: et catholicisme. m

haeresim* ». Les Marcionites n'ont qu'un testament {instrvmentum). Ils se servent des Antithèses de Marcion comme d'un livre d'initiation. Ici encore Marcion innove : premièrement, en répudiant la Bible juive reçue sans conteste dans l'Eglise depuis toujours; secondement^ en plaçant ses Antithèses sur le même pied que Tun des évangiles et les épîtres paulines. On veut que le fait de constituer un canon tel quel du Nouveau Testament ait été aussi une innovation et que, avant Marcion, la grande Eglise n'ait pas encore possédé de pareil canon : j'ai essayé ailleurs de montrer que cette hypothèse n'est pas vraisemblable 2. Tertullien l'avait dit déjà, quand il avançait que le canon constitué par Marcion était une critique et une réforme du canon ecclésiastique déjà reçu : « Utique non potuisset [Marcion^ or guère nisi quod invenerat i 3.

De même qu'ils ont un instnimentum, c'est-à-dire une Écriture canonisée, les Marcionites ont une règle de foi. Nous avons noté déjà qu'ils ont le baptême, l'eucharistie, un épiscopat^; nous avons noté que le livre de Marcion est le livre quo initiantur. La théodicée de Marcion consiste à opposer le Dieu de l'Ancien Testament au Dieu du Nouveau, le Créateur au Père, et à introduire ce que Tertullien appelle « ex diversitate sentenliarum utriusque testamenti diversitatem deorum ». La christologie de Marcion conçoit le Christ comme la révélation du bon Dieu : « Immo, inquiunt Marcionitae, Deusnoster...persemetipsum révéla tus est in Christo lesu... Anno XV Tiberii, Christus

î. Revue biblique, t. XII (1903), p. 25-26, après Zahh, Grundrisi,p. 27-49.

3. Adv. Marcion. iv, 4 : « ... Itnque duiu emeudat, utrumque confirmât; et nostrum anterius, id emendans quod invenit-, et id posterius, quod de nostri emendatione constituens suum et novum fecit. • Cf. Praeser. 30 : • Si Marcion Novum Testamentum a Vetere separavit, posterior est eo quod separavit, quia separare non posset nisi quod unitum fuit. Unitum ergo antequam separaretur, postea separatum, posteriorem osteadit separatorem. »

4. Faut-il entendre des Marcionites ce qu'écrit Tertullien dans Praeser. 41, sur le désordre des églises hérétiques? Haunack, Entstehung, p. 107, est pour l'affirmative.

lesus de caelo manare dignatus est, Spiritus salutaris ». Pas de conception, de naissance, ni d'enfance : le Christ descend du ciel inopinément, comme il y remontera. Le docétisme est le vrai. La rédemption par la croix n'en est pas moins réelle. Mais qu'est-ce que tout cela, sinon une correction de la règle de foi ecclésiastique? « Aiunt enim [Marcionitae] Marcionem non tant innovasse regulam..., quam rétro adulteratam recurasse * ». TertuUien ne se fait pas faute de rappeler à Marcion qu'il a commencé par se séparer de la vérité catholique qu'il professait, comme en témoigne la lettre qu'il aécrite à Rome : « Quid nunc si negaverint Marcionitae primam apud nos fidem eius, adversus epistulam quoque ipsius ^? »

Maintenant, que l'on veuille bien se rappeler par quels développements convergents la critique ritschlienne explique la formation de la chrétienté catholique ; — une définition du christianisme tenue pour apostolique; un formulaire baptismal de foi accepté comme règle de foi, règle apostolique aussi ; une collection d'écrits apostoliques mise sur le même pied que l'Ancien Testament; un épiscopat monarchique partout institué et proclamé apostolique, les évêques supposés successeurs des apôtres ; — toutes ces données se retrouvent dans le marcionisme.

La conclusion à tirer de cette constatation est que le Marcionisme est un catholicisme démarqué 3.

Le catholicisme ne s'est pas formé pour s'opposer au marcionisme, il préexistait au marcionisme avec les

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