CHAPITRE SEPTIÈME
Quand, de chrétiens comme Irénée et Tertullien, on passe à Origène, on a l'impression d'une atmosphère nouvelle. On assiste à l'expansion de la culture hellénique dans le christianisme.
Clément a ouvert la voie où Origène entre maintenant avec tant d'éclat. La « philosophie hellénique », dit Origène, a ses mensonges et aussi des éléments « non méprisables » de vérité : saint Paul déjà « voyait dans les paroles de la sagesse du monde une certaine grandeur manifeste ^ ». D'autre part, la parole de Jésus s'est répandue sur toute la terre habitée; elle a conquis des rois, des stratèges d'armées, des archontes de cités, des soldats, des citoyens : rien ne lui a barré la route, car elle était la parole de Dieu, plus forte que ses antagonistes, plus forte que la Grèce, plus forte que la barbarie : elle a converti des milliers d'âmes à la religion selon Dieu. Dans ces milliers d'âmes converties, il est inévitable que les simples soient plus nombreux que les lettrés. Mais de là à dire, comme Celse, qu'une doctrine accessible à toute âme sous
i. Orig. Contra Cels. praef. r, 5 (P. G. t. XI, col. 64S).
le soleil, est une doctrine de simples, et du fait de sa simplicité n'est pas capable d'être raisonnée, c'est une gratuite injure * . La preuve en est que, si quelqu'un nous vient des « dogmes » et des gymnases helléniques, il perçoit la vérité de notre foi, mais, mieux encore, qu'elle se prête à une « démonstration hellénique ». Il faut dire, ajoute aussitôt Origène, qu'il y a une démonstration propre à notre foi, démonstration « plus divine que la démonstration hellénique par la dialectique » : la démonstration par les prophéties et par les miracles ^. La dialectique guérira le lettré de ses erreurs. Nous ne disons donc à personne, pas même aux simples : Veillez à ne pas toucher à la science. Nous ne disons pas que la science est un mal. Nous n'avons pas la folie de dire que la science compromet dans l'homme la santé de l'âme. Nous ne disons pas que la science a jamais perdu personne. Nous enseignons, sans dire jamais : Croyez-moi. Mais : Croyez le Dieu de l'univers et croyez le maître de ce qui se sait sur Dieu, Jésus '.
La nouveauté de ce langage est grande et hardie. Origène ne craint pas de parler de science, de dia-
4. Id. I, 27 (712) : ...oletai eîvat {Siwtixyiv xat 5ià ta IStcoTixàv xai GÙSaïAw; èv Xéyôt; 8uv«t»v, IStcdTÛv (iovwv %ç>a.vf\ci(taa,v . Ce grief est le même que relève déjà Irénée parmi les griefs des grands gnostiques contre l'Église. Clément d'Al. en parle aussi comme d'un reproche adressé au christianisme parles sophistes de son temps. Stromat. I, 3 (Vin, 712). C'était évidemment un lieu commun dans les milieux cultivés d'alors que de railler la barbarie intellectuelle (tô pâpêapov èv TtaiSeiqt, comme dit Clément) des chrétiens. Cf. Stromat. u, 2 (Vni, 940).
2. Contra Cels. i, 2 (656) : >,exTéov ôxi èffrî ti; olxeia ànoSeiÇiç toû i^ôyou, Oeiotépa irapà x^s àrà SiaXexTixTJ; éXXYivixiQv. Origène parle du chrétien àTtô éXXyjvixwv 6oY(AâTwv xal Yujivadttov â).8(ov.
3. Contra Cels. m, 75 (1020) : où XéYO(ji.ev, ôpâxe ^ii noté ti; ùfiûv éJiio-T^(iY)ç èTciXàgyiTai, oOSè çàffxojiev 3ti xaxév èdxiv éTiKm^iAT). oùSè fj.£[i.iQvaiiev Iv* elTcci>(XEv ôri y^&aii ffçâXXet toù; àv6pw7touç xtX. Cf. id. « et 48 (981). Mêmes pensées chez Clément. Stromat. vi, 10 (IX, 301).
lectique, de philosophie, de gnose même, et n'oublions pas que la philosophie grecque est rencyclopédie du temps sans distinction d'écoles. Autodidacte, éclectique, Origène vise à l'utilisation chrétienne de cette encyclopédie. Il écrit : « Les disciples des philosophes disent que la géométrie, la musique, la grammaire, la rhétorique et l'astronomie sont les compagnes-nées de la philosophie : nous le disens, nous, de la philosophie elle-même par rapport au christianisme * ».
L'inspiration qui se manifeste là rappelle celle à laquelle devait sa naissance la littérature juive alexandrine et le mouvement de pensée juive helléniste auquel appartient Philon. Mais prenons garde de faire abstraction de la tradition profonde et forte où cet esprit nouveau se manifeste. On a dit que, « si tout n'est pas fantôme » dans l'histoire, l'église d'Alexandrie, jusque vers Septime Sévère, se développait dans un sens tel, que, « si elle avait été laissée à ellemême, elle n'aurait pas abouti au catholicisme, mais, dans l'hypothèse la plus favorable, à une forme parallèle 2 ». Le malheur est qu'on ignore à peu près tout de l'histoire de l'église d'Alexandrie aux deux premiers siècles : par contre, dès que la lumière se fait, avec Clément, avec Origène, le catholicisme alexandrin apparaît établi sur les mêmes bases que partout : pourquoi voudrait-on que ce catholicisme alexandrin fût nouveau ^, inauguré seulement dans la première
1. Epistul. cui Gregor. 1 (XI, 88). La même pensée chez CLEHEirr. Stromat. i, 2. A Rome, au contraire, on s'en tient vers le même temps à l'attitude ancienne. Voyez comme Hippolyte {ap. Edseb. B. E. V, 28), après TertuUien d'ailleurs, se scandalise qu'on admire Amtote et qu'on use du syllogisme.
S. HAnNACK, Dogmengeschichte, t. M, p. 481.
3. Har.-h.vck (p. 481) ne ciie <]u'ua fait à l'appui de sa suppesition.
moitié du troisième siècle? N'isolons pas l'esprit hellénique de nos Alexandrins, de leur catholicisme et de ce qui les replace dans la xoiv?) Ivwck;, dans l'unité ecclésiastique, dont nous allons retrouver chez Origène tous les traits.
Pour Origène, en effet, l'Eglise n'est pas une école ouverte, comme sont les écoles de philosophie, où « les philosophes discutent en plein vent sans choisir leurs auditeurs, et où écoute qui veut ». Loin delà : les chrétiens, en effet, autant qu'il leur est possible, éprouvent les âmes de ceux qui veulent venir à eux : ils les prennent à part pour les disposer, et, quand ils les jugent suffisamment préparées, alors seulement ils les introduisent dans leur assemblée (et? to xotvdv), en
Easèbe (H. E. vi, 2, 13-14) raconte qu'Oiigène, se trouvant dans une extrême pénurie, reçut l'hospitalité d'une dame alexandrine, aussi riche qu'honorable, qui, « en même temps que le jeune Origéne, hébergeait un célèbre hérétique dans sa maison ». H était d'Antioche et s'appelait Paul. M. Harnack, que nous venons de citer, continue ainsi : « Aux leçons que donnait cet hérétique, et aux conventicules qu'il présidait, venait une foule, non seulement d'hérétiques, mais aussi des nôtres, [lûpiov lïXijôo; où (lovov aîpexixwv àXXà xaî ii\L£iépu>v. Voilà une précieuse information, qui nous révèle à Alexandrie un état de choses qui, à la même époque, aurait été impossible à Rome ».Non, répondons-nous, elle témoignerait seulement de la légèreté bien connue des « honnêtes gens » d'Alexandrie qu'attirait l'éloquence de cet hérétique. Quant à la question d'orthodoxie, la suite du récit prouve qu'elle se posait à Alexandrie exactement comme à Rome. Car Origène qui n'était qu'un enfant, poursuit Eusèbe, fut inébranlable à retuscr de prier avec ce Paul, par respect pour la règle de l'Église (où6è Tté&uoTe «poÙTpdcTïTi y.otià Trjv t\)-/r,y aÙT(p (iv(rrïivai, (puXârrwv éÇéri TtaiSb; xavôva êxxXyiCTia;), et par aversion, comme il dit quelque part luimême, pour l'enseignement des hérésies (p8eXuTT6|jLev<5; te, <&; aûtô» ^rifxa-cl <prj<jî itou aùxoî.Tàç tûv alpéaewv SiôaorxaXiaç). Ce trait de l'enfance d'Origène (il a dû naître en 482) prouve que, avant la fin du second siècle, les bons chrétiens d'Alexandrie étaient intraitables sur le canon ecclésiastique de la foi= — Voyez les déclarations dans ce sens de l'évéque d'Alexandrie, Denys, Elseb. H. E. vu, 7.
distinguant cependant «ncore les disciples vrais de ceux qui n'ont pas reçu le signe de la purification. Origène, s'adressant à Celse, désigne ainsi le baptême ^ Chez les chrétiens, un office est institué pour s'enquérir de la conduite de ceux qui demandent à être initiés, pour écarter ceux qui sont dans le désordre, pour rendre meilleurs encore ceux qui sont bons. « La pratique des chrétiens est la même pour ceux [de leurs frères] qui pèchent, particulièrement pour les impudiques : ils les chassent de leur assemblée^. » Les Pythagoriciens élèvent des cénotaphes aux apostats de leur philosophie, parce qu'ils les tiennent pour morts : « les chrétiens pleurent comme des morts ceux qu'ils ont perdus et qui sont morts à Dieu, vaincus par l'impudicité ou quelque autre péché ; mais ils les tiennent pour ressuscites, s'ils manifestent une conversion véritable, en leur imposant toutefois une probation bien plus longue que la première, et, parce qu'ils ont failli, leur interdisant l'accès de toute charge et de toute autorité dans l'Eglise de Dieu ^ ». Ne pensons pas, pour autant, que l'Eglise ne compte que des saints. L'Église est un trésor qui renferme des vases de miséricorde et des vases de colère, un grenier où la paille s'entasse avec le grain, un filet qui ramène des poissons bons à jeter et des poissons excellents'*. Grand est l'attiédissement général de la chrétienté, qu'il ne faut pas juger sur le nombre grandissant de ses foules. Où sont les martyrs d'antan? Nous nous
4. Contra Cels. m, 51 (P. 6. t. XI, p. 988) : to (rûfi.6o>ov toû àîioxEXor^âpOat.