‹ L'église naissante et le catholicismeChapitre 188 sur 216 · Epistul. Liv · texte numérisé non relu

Epistul. Liv

3. Sur le point controversé de savoir qui, de Felicissimus ou de Novatien, est visé, voyez plus loin, p. 434.

le peuple chrétien se multiplie à l'infini, mais le démon met en œuvre une ruse nouvelle, et, sous le couvert du nom chrétien, il va séduire les chrétiens sans défiance, en fomentant des hérésies et des schismes. Qu'opposer à cette manœuvre du démon? Un principe fondamental, celui de l'unité ecclésiastique [Unit. 1-3).

Ce principe est facile à établir à qui recourt à l'enseignement du divin maître.

Loquitur Dominus ad Petrum : Ego tibi dico, inquit, quia tu es Petrus et super istam petram aedificabo ecclesiam meam, et portae inferorum non Vincent eam. Dabo tibi claves regni caelorum : et quae tigaveris super terram erunt ligata et in caelis, et quaecumque solveris super terram erunt soluta et in caelis. Super unum aedificat ecclesiam(C7m"^ 4).

Ainsi le Seigneur a édifié son Église sur un apôtre unique. Serait-ce que cet apôtre a un privilège que n'ont pas reçu les autres apôtres? Aucunement, assure un peu vite saint Cyprien, puisque après sa résurrection le Christ donne à tous ses apôtres les mêmes pouvoirs, « apostolis omnibus parem potestatem », quand il les envoie comme son Père l'a envoyé, et qu'il leur donne le saint Esprit avec le pouvoir de remettre les péchés [loa. xx, 21). Si nombreux que soient les apôtres, si nombreux que soient les évêques qui leur ont succédé, l'unité engendre l'unité.

... tamen ut unitatem manifestaret, unitatis eiusdem originem ab uno incipientem sua auctoritate disposuit. Hoc erant utique et ceteri apostoli quod fuit Petrus, pari consortio praeditl et honoris et potest^tisf, sçd exordium

ab unitate proficiscitur, ut ecclesia Christi una monstretur {Unit. 4).

La parole du Christ à saint Pierre est donc, aux yeux de Cyprien, l'affirmation que toute église est une, puisque une est la première de toutes les églises, celle qui a été fondée par le Christ sur Pierre * .

L'Eglise, en eiîet, s'est répandue dans le monde sans que son unité fût diminuée, comme un arbre dont les rameaux s'étendent sans cesse, comme un fleuve qui épand ses eaux : ne coupez pas le rameau, il sécherait, et n'interceptez pas le ruisseau de sa source, il tarirait. L'épiscopat est un, chaque évéque solidairement en détient une part sans division du tout : « Epîscopatus unus est., cuius a singulis in solidum pars tenetur » [Unit. 5).

L'église est l'épouse du Christ, l'épouse chaste qui n'a qu'une demeure et qui n'a qu'un lit : quiconque n'est pas avec elle, est avec une adultère. C'est un bâtard qui n'a pas Dieu pour père, puisqu'il n'a pas l'église pour mère : « Habere non potest Deum patrem qui ecclesiam non habet matrem w^.Elle est l'arche de Noë hors de laquelle tout homme périt. Quiconque n'est pas avec le Christ est contre lui : celui

1. Cyprien est revenn maintes fois à ce même argument : le Christ fondant l'église sur Pierre, et chaque église reproduisant cette prim« unité. Epistul. lix, 7 et 44; lxvi, 8; lxxi, 3;Lxxn, 7.

TertuUien avait dit déjà, à propos de saint Pierre, en rappelant qu'il avait été marié : • Petrum solum invenio maritum, propter socrum : monogamum praesumo, propter Ecclesiam, quae super illum aedificata omnem gradum ordinis sui de monogamis erat collocatura >. De Monog. 8. Ce traité est montaniste. TertuUien interprète le Super hane petram aedificabo, comme s'entendant de l'apôtre Pierre : sur Pierre est bâtie l'Eglise, rétrospectivement. On voit la parenté étroite de l'interprétation de Cyprien et de celle de TertuUien.

2. Cyprien, Unit, 2lî, qualifie l'Eglise de «matrlx ».Cf. Epistul.LWJ, 2 : « ... ad ecclesiam revertentes... ad veriiatem et inatricem redeant». Sur le sens de Epistul. xt.vni, 3, « ecclesiae catholicae matricem et radicem >, il y a débat. Koch, p. 74-80.

qui ne ramasse pas avec le Christ, dissipe, et donc : « Qui alibi praeter ecclesiam colligit Christi ecclesiam spargit » [Unit. 6). — Saint Cyprien accumule les figures qui lui paraissent aptes à imposer cette unité. La tunique sans couture du Christ est pour lui un nouvel « unitatis sacramentum » [Unit. 7). Autant le privilège fait par Josué à la maison de Rahab, autant le précepte de manger l'agneau pascal « in una domo ». La parole du Christ « unus grex et unus pastor » [loa. x, 16) est un argument de plus [Unit. 8).

Quiconque se sépare perd tous les biens que l'é^ glise nous assure. Vaines usurpations, ils se font évêques et ils ne le sont pas : « Nemine episcopatum dante episcopi sibi nomenadsumunti) [Unit. 10). Le baptême qui est conféré hors de l'église n'est pas un baptême : « Non abluuntur illic homines, sed potius sordidantuVy nec purgantur delicta, sed immo cumulantur » [Unit. 11). Que ces sécessionistes ne croient pas se défendre avec des textes, qu'ils ne disent pas que le Christ a dit que là où deux ou trois se réuniraient en son nom, il serait. Le Christ, en parlant ainsi, parlait de ses fidèles et de son église, non des mauvais chrétiens qui se séparent : « Dominus de ecclesia sua loquitur et ad hos qui suntin ecclesia loquitur » [Unit. 12). Pour ces mauvais chrétiens, au contraire, il disait que, quand on vient à la prière, on doit répudier tout ressentiment contre le prochain : quelle prière, quel sacrifice, pourront bien faire ces ennemis de la paix fraternelle? « Quae sacrificia celebrare se credunt aemuli sacerdotum ? Secum esse Christum cum collecti fuerint opinantur^ qui extra Christi ecclesiam colliguntur? » [Unit. 13). Leur manquement à la charité

fraternelle est inexpiable, fût-ce par le martyre : v^ Inexpiahilis et gravis culpa discordiae nec passione purgatur : esse martyr non potest qui in ecclesia non est » {Unit. 14).

Saint Cyprien ramasse dans le texte suivant toute son aversion pour les séparatistes :

Aversandus est talis atque fugiendus quisque fuerit ab ecclesia separatus. Perversus est huiusmodi et peccat et est a semetipso damnatus. An esse sibi cum Chrieto videtur qui adversum sacerdotes Christi facit, qui se a cleri eius et plebis societate secernit? Anna ille contra ecclesiam portât, contra Dei dispositionem répugnât. Hostis altaris, adversus sacrifîcium Christi rebellis, profideperfidus, pro religionesacrilegus, inobsequensservus,filiusimpius, frater inimicus, contemptis episcopis et Dei sacerdotibus derelictis, constituere audet aliud altare, precem-alteram inlicitis vocibus facere, dominicae hostiae veritatera per falsa sacrificia profanare, nec scire quoniam qui contra ordinationem Dei nititur ob temeritatis audaciam divina animadversione punitur {Unit. 17).

Les fauteurs de schisme, qu'il faut comparer à Coré, à Dathan et à Abiron, n'ont aucune excuse : ils en ont moins encore si, dans la persécution, ils ont fait courageuse contenance de confesseurs {Unit. 18-22). Que les fidèles s'éloignent donc sans hésiter de ces coupables : « Unus Deus est, et Christus unus, et una ecclesia eius, et fides una, et plebs una in salidam corporis unitatem concordiae glutino copulata : scindi imitas non potest, nec corpus unum discidio compaginis separari » {Unit. 23).

L'allusion aux confesseurs qui ont fait leur devoir durant la persécution ne saurait viser le parti des lapsi carthaginois, bien évidemment : elle es{ une

l'ÉGUSE ^■A1SSA^TE. 2S

allusion aux confesseurs romains, tels que Maximus, Urbanus, Sidonius, Macarius, qui sont revenus à l'église légitime, et elle est une invitation honorable et habile aux autres confesseurs qui sont restés encore fidèles à Novatien par rigorisme, Novatien et les prêtres rigoristes qui l'entourent sont aisément reconnaissables dans ces « ministros iustitiae » qui prêchent « desperationem sub obtentu spei » [Unit. 3).

11 n'est pas un argument, parmi ceux que Cyprien met en ligne, qui ne soit un coup droit à Novatien, en tant que fauteur de schisme : « ... nemine episcopatum dajite episcopi sibi nomen adsumunt* y>. Précisément, parce que le De unitate est un écrit de circonstance et de polémique, on doit pardonner à tels et tels des arguments de saint Cyprien d'être plutôt des thèmes oratoires que des arguments véritables. Quand on a ainsi fait le départ des considérations plus incisives que cogentes, on découvre que saint Cyprien établit l'unité de l'église sur deux fondements.

Le premier est la parole du Christ à saint Pierre.

Le second est que les dons faits par le Christ, particulièrement le baptême, le sacerdoce et l'autel, appartiennent à l'église légitime, et à nulle autre. Ce principe posé par saint Cyprien donnera lieu un jour à la controverse baptismale, et nous aurons alors à l'étudier plus à fond. Observons seulement qu'il est affirmé ici avec force. Quiconque est hors de l'église tombe sous le coup de la parole du Sauveur : Qui non meciim colligit spargit [Mai. xii, 30). Hors de l'église, pas de baptême : « Non abluuntur illic homines. » Hors de l'église, pas de sacrifice : « Falsa

1. De unit. 10. Bensox, p. 181. Que Cypriea vise Novatien, et non Felicissimus, telle était déjà l'impression de Tillemomt, t. IV, p. 105.

sacrificia ». Hors de l'église, pas d'épiscopat : « Episcopi sibi nomen adsumunt. » Ajoutons : hors de l'église, pas de martyrs.

La parole du Christ à saint Pierre est un argument que saint Cyprien fait valoir déjà dans des lettres antérieures au De unitate. — Nous l'avons relevé dans la lettre xxxiii, adressée aux lapsi de Carthage : Cyprien montre dans les papoles du Christ à saint Pierre l'institution de la dignité épiscopale et le principe même de l'Église '. Car l'Église est fondée sur les évêques. — Nous l'avons relevé dans la lettre xLiii, adressée à tous les fidèles de Carthage : Cyprien voit là dans ces mêmes paroles du Christ à saint Pierre l'affirmation qu'il n'y a qu'une cathedra en chaque église. — Nous l'avons relevé dans la lettre XLv, adressée au pape Cornélius : Cyprien y parle de l'unité qui vient du Christ et qui vient du Christ aux évêques par les apôtres dont ils sont les successeurs '.

1. Epistul. xxxni, 1 : t Dominus noster, cuius praecepla metuere et servare debemus, episcopi honorera et ecclesiae suae rationem disponens in euangelio loquitur et dicit Petro... » Cyprien, s'il insiste tant sur ce texte, avait peut-être la pensée de réfuter la théorie de Tertullien sur Torigine purement ecclésiastique de la hiérarchie {Exhort. cast. 7).

2. L'auteur du De aleatoribu» reprendra ce même argument. Voici comment, évêque, i4 s'exprime sur sa dignité : • Quoniam in nobis dlvlna et patema pietas apostolatus ducatum contulit, et vicariam Domini sedem caelesti diguatione ordinavit, et originem authentici apostolatus super quem Ghristus fundavit ecclesiam in superiore nostro portamus, accepta simul potestale solvendl ac ligandi et curatione peccata dimitlendi... » De aleat. 1 (Hartel, t. ni, p. 93). A nous évêques Dieu aconlié la « conduite de l'apostolat »; nous tenons le « siège vicaire du Seigneur », c'est-à-dire nous sommes assis dans l'église à la place du Seigneur; « nous portons en notre ancêtre », I*»pôtre Pierre, l'origine de l'apostolat authentique ; sur cet apostolat le Christ à fondé son Eglise ; nous avons reçu en même temps que Pierre le pouvoir de lier et de délier, la cure de remettre les péchés... Pris isolément, ce texte peut paraître s'appliquer seulement à un évêque de Rome. Mais 11 faut le rapprocher d'abord d'autres passages du même li'aité où l'auleur révèle qa'il est an évêque quelconque, ensuite

L'exégèse que saint Cyprien applique au texte Tu es Petrus part de ce principe que ce qui est, dans l'Eglise d'aujourd'hui, a sa raison d'être et sa loi dans ce que le Christ a posé. On comparera l'application que Cyprien va faire ici de ce principe, à l'application qu'il en fait ailleurs à l'eucharistie : Revenons, dit-il, là, à la racine et à l'origine de la tradition, et, ce que le Christ a fait, faisons-le fidèlement^. Lors donc que le Christ a institué son Eglise, il l'a fondée sur un seul, sur Pierre, « super unum aedificat ecclesiam » : donc a pari sur un seul toute église est établie.

Saint Cyprien, on a à peine besoin de l'observer, s'est trompé sur la portée du texte Tu es Petrus ; il enlève à ces paroles du Christ presque toute leur signification réelle et historique^. L'acte du Sauveur n'est plus l'institution d'une primauté propre à Pierre sur toute l'Eglise, mais l'institution de la monarchie épiscopale en chaque église.

Faut-il aller jusqu'à dire que cette interprétation

des textes de Cyprien sur le même sujet. Pour Cyprien, Pierre était le fondateur de l'église romaine, mais au préalable Pierre était l'apôtre en la personne de qui le Christ avait formellement fondé l'église de laquelle toutes les églises sont généalogiquement [dérivées. L'é- Téque africain inconnu à qui on doit le De aleatoribus et qni était littérairement un imitateur de Cyprien, lui a pris son exégèse des paroles du Christ à saint Pierre. Monceaux, t. H, p. 115 : € si nous lisons au début du De aleat. que l'auteur est le vicaire du Seigneur, qu'il est l'héritier de l'apostolat authentique sur lequel le Christ a fondé l'Eglise, qu'il a le pouvoir de lier et de délier, la charge de remettre les péchés, cela signifie simplement qu'il est évêque. Cyprien et ses collègues africains ne parlaient pas autrement de leurs fonctions. • — Contre Fhypothése de Harnack, attribuant le De aleat. au pape Victor, voyez Bardenhewer, Geschichte, t. II, p. 447.

1. Epistul. Lxiii, 1 : « ... ad radicem atque originem traditionis dominicae revertatur... Quando aliquid Deo inspirante et mandante prae< cipitur, necesse est domino servus fidelis obtemperet. » Cf. Epiatul. vain, 3 : < Nos autem qui ecclesiae unius caput et radicem tenemus... > Id. 7 : < Petro primum Dominus, super quem aedificavit ecclesiam et nnde unitatis originem instituit et ostendit... •

3. J. Delabocbblle [?], c L'idée de l'Église dans saint Cvprien *, A«otM é'hitt. et de litt. relia, t. I (1896), p. 5S8.

SAINT CYPRIEPf ET ROME. 437

violente tient à une erreur ecclésiologiquedeCyprien? Si, en effet, les apôtres ont reçu après saint Pierre les mêmes pouvoirs que lui, si tous les apôtres sont égaux, et Pierre sans privilège, tous les évêques sont égaux, et le siège de Pierre n'a pas plus de privilège que Pierre. L'évêque de Rome n'a-t-il pas « le droit de présider d'une manière plus effective à l'unité catholique », dont Pierre a été le point de départ, « de la maintenir et de la procurer par une intervention souveraine dans les questions de foi ou de discipline qui peuvent être soulevées »? Non, « pas plus qu'un autre évêque, du moins si l'on s'en tient au point de vue absolu et théorique où Cyprien s'est placé... Il y a un épiscopat universel, qui comprend tous les évêques catholiques; il n'y a pas d'évêque universel. Chaque évoque est en réalité un centre de l'Eglise, et la communion de tous les évêques fait l'unité de l'ensemble... L'évêque de Rome est celui d'entre eux qui tient, pour ainsi dire, dans ses mains, les fils de la communion universelle ; mais il n'a pas autre chose à faire que de les tenir, et il ne lui appartient pas de régler par lui-même les conditions d'une communion dont il est le représentant officiel sans en être le chef. L'unité chrétienne a pour cause intime l'Esprit saint, pour garantie extérieure l'obligation, qui s'impose à tous, de ne pas quitter, de ne pas diviser, de ne pas troubler l'Église du Christ » *.

On sera plus équitable en disant que le traité De unitate ecclesiae, écrit de circonstance et de polémique, ne renferme pas un système de l'Église universelle, autrement dit du catholicisme : il s'applique

4. Id. p. 531. Même vue chez Monceaux, t. \\, p. 338; Lichtfoot, Christian Ministry, p. 9o; Turmel, Hist. du dogme de la papauté, 1. 1, p. H3 eH34; et Kocn, p. 137-144, qui (p. 4) cite à l'appui Reinkens, Benson, Langen, Loofs.Seeberg, Adam, Krueger, Ehrhard,Bartoli, etc.

seulement à établir cette thèse, à savoir que dans une même église il n'y a place que pour un évêque. Le titre que porte le traité n'est nullement adéquat au titre du sermon de Bossuet sur L'unité de l'Eglise. S'il est vrai, comme saint Fulgence en témoigne, que le traité de Cyprien ait été quelquefois intitulé De simplicitate praelatorum, cet autre titre moins authentique et moins ample, disait mieux le point de vue particulier auquel s'est limité Cyprien.

Dans cette perspective, on comprend que Cyprien ait tenu compte exclusivement de l'unité de cathedra en chaque église, qu'il y ait insisté jusqu'à paraître oublier quel'évêque, en chaque église, est dépendant de toute la catholicité : les faits traditionnels, les institutions contemporaines de Cyprien lui-même, les moeurs ecclésiastiques, le rappelaient sans doute à Cyprien et à tous les chrétiens si hautement qu'il pouvait s'en taire. A quoi donc eussent répondu les conciles partout alors en usage, si l'évêque n'avait dû de comptes qu'à Dieu seul ? Supposons que Cyprien eût de parti pris écarté le fait romain traditionnel, dira-t-on qu'il mettait un pareil parti pris à ne point parler des conciles? Non, Cyprien a poussé son argument et ce n'est pas l'unique fois où Cyprien aura péché par unilatéralisme.

Si nous ne considérons que la cause de l'unité en chaque église, Cyprien a gagné la cause qu'il plaidait : il l'a gagnée contre Novatien, il l'a gagnée pour tous les temps. Il a montré ce qu'était aux yeux de la foi un évêque intrus, et aussi bien un antipape, en termes d'un tel relief, que le principe de l'unité ne sera plus jamais mis en question ; mais le principe d'unité vaut pour l'église universelle autant que pour chaque église. Bossuet a dit en une maxime d'une admirable frappe ;

« L'unité garde l'unité. » L'unité de la chaire de Pierre est la sauvegarde doctrinale et disciplinaire de l'unité de l'épiscopat universel. Cyprien dans le De unitate ecclesiae n'a pas envisagé cette plus haute unité. Et parce qu'il n'envisageait que chaque évêque en chaque église, il était conduit à perdre de vue l'assistance du saint Esprit promise à tous. L'ar.ité catholique prenait dès lors l'apparence d'une confédération politique, qui dépendait de la bonne volonté toujours fragile et du libre arbitre toujours faillible de chacun ^ . Tant il est vrai que tout se tient dans la constitution du catholicisme I

i. Dom Chapmam, « Prof. H. Koch on S. Cyprian •, Revu« bénédictine, oct. 1910, p. lO-dS (du tirage à part). Autant Harnack, Dogmengeschichte, t. !■*, p. ■417-422. — Voyez aussi une bien spiriluelie pa.ne de Dom Chapman (p. H) sur les lacunes de Cyprien : » lie -was a praclical nMtn without philosophy or theology... » etc.

EXGURSUS E

LES DEUX ÉDITIONS DU De UNITATE EcCLESIÀE.

Le De unitate Ecclesiae soulève une dernière question qui est celle de l'interpolation célèbre, qui a été si longtemps dénoncée comme une abominable forgery papiste, et tout récemment encore comme « une agression papale contre l'histoire et la littérature ^ ».

Cette interpolation n'avait point paru dans le texte de l'édition princeps (Rome 1471), ni dans les éditions qui suivirent. Elle parut pour la première fois dans l'édition de Paul Manuce (Rome 1563) ; elle se maintint dans les éditions subséquentes, celle de Jacques de Pamèie (Anvers 1568), celle de Rigault (Paris 1648), celle de Dom Maran (Paris 1726). L'édition anglicane (Oxford 1682), au contraire, l'élimina avec joie. Un texte critique n'a été enfin donné que par l'édition de G. de Hartel (Vienne 1868). Mais du même coup on découvrit que le faux commis par les papistes ne datait pas, hélas ! du temps de l'imprimerie, mais se retrouvait bien antérieurement déjà dans les manuscrits.

Et premièrement une famille de manuscrits (nous la

1. Benson, p. 219. Ce débat a été admirablement tiré au clair par Dom Chapman, « Les interpolations dans le traité de S. Cyprien sur l'unité de l'Église », Revue bénédicline, t. XIX (1902) et t. XX (1903). M. Harnack estime que Dom Chapman a établi sans conteste que l'interpolation ne contient rien qui ne soit cyprianique, qu'elle est spécifiquement cyprianique, qu'elle est dirigée contre Novatien; on ne peut l'attribuer à nn milieu intellectuel autre que celui de Cyprien. Theologische Literaturzeitung, 1903, p. 262-2fi3. M. Kruf.ger, dans la Theolog. Literaturz., 1909, p. 413, écrit : • Ilichtig ist, dass man von Falschung nicht mehr reden darf ». Koch, p. 158-169, croit le texte « romain » postérieur à Cyprien et dillicilement du in" siècle, peut-être du IV*. M. Saltet s'est rallié naguère au sentiment de Koch, Êull. de Hit. eccl. 1920, p. 186-206.

désignerons par la lettre C) avait combiné ensemble le texte pur et l'interpolation : le manuscrit archétype de cette famille est un manuscrit du x« siècle ^ — Une seconde famille (B) de manuscrits n'avait pas l'interpolation, et tel est le texte adopté par Hartel comme le texte pur : les manuscrits qui lui servent de base remontent avec le Seguierianus ati vi« siècle ou au vu® siècle ^. — Une troisième famille de manuscrits (^4) est celle qui met l'interpolation et le texte pur bout à bout : les manuscrits qui la représentent sont en première ligne un manuscrit de Munich du ix« siècle et un manuscrit de Troyes du VIII» siècle ou du ix« siècle 3.

Voici, d'après l'édition de Paul Manuce, le texte C, où nous mettons en italique les mots pris au texte A :

Et eidem post resurreclionem suam dicit : Pasce oves meas. Super illum unum aedificat ecclesiam suam, et ilh pascendas mandat oves suas. Et quamvis apostolis omnibus post resurrectionem suam parem potestatem tribuat et dicat : Sicut misit me Pater, et ego mitto vos, accipite Spiritum sanctum : si cui remiseritis peccata, remittentur illi : si cui tenueritis, tenebuntur : tamenut unitatem manifestaret, unam cathedram constituit, et unitatis eiusdem originem ab uno incipientem sua auctoritate disposuit. Hoc erant utique et caeteri apostoli quod fuit et Petrus, pari consortiopraediti et honoris et potestatis, sed exordium ab unitate proficiscitur, et primatus Pelro datur, ut una ecclesia Christi et cathedra una monstretur : et pastores sunt omnes, et grex unus ostenditur, qui et apostolis omnibus unanimi consensione pascatur ; ut ecclesia Christi una monstretur, quam unam ecclesiam etiam in cantico canticorum Spiritus sanctus ex persona Domini désignât

i. Le ms. Vossius lat. in-8« 7 de la Bibliothèque de l'Université de Leyde.

2. Le nis. de Séguler est le ras. Paris, lat. 40392 de la Bibliothèqaa Nationale.

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