‹ L'église naissante et le catholicismeChapitre 200 sur 216 · Epistul. Lxxi, i · texte numérisé non relu

Epistul. Lxxi, i

%. Epistul. Lxxiu, 1.

Mais à Rome, les délégués de Cyprien furent accueillis comme des hérétiques ; on leur refusa la communion, on leur refusa l'hospitalité, le pape Etienne ne consentit même pas à les entendre. A Rome, à cette heure, Cyprien était traité de faux Christ, de faux apôtre, d'ouvrier malhonnête '.

Ce revirement des Romains serait inexplicable, si on n'avait pas quelque motif de conjecturer que Rome s'était prononcée peu auparavant, et que Cyprien et le concile d'Afrique avaient affecté, dans cette affaire comme dans celle des deux évêques espagnols, de passer outre à la décision de Rome^. L'épître de Cyprien à Jubaianus (été 256) serait une critique de la doctrine affirmée par le pape Etienne et du principe même de cette doctrine dont voici l'énoncé cité par Cyprien : Qu'on ne parle pas, pour circonvenir la vérité chrétienne, dit-il, de la vertu du nom du Christ, et qu'on ne dise pas : « In nomine lesu Christi^ ubicum-

1. Epistul. Lxxv, 25 : « ... Cyprianum pseudochristum et psendoapostolum et dolosum operarium. » Pour la date de ces propos, Do- CHESNK, Hiit. anc. t. I, p. 425.

2. Voyez Epistul. lxxiii, 4, une allusion aune lettre (romaine?) que nous n'avons pas. Ddchesse, p. 424. Cyprien réfute cette lettre dans son épitre à Jubaianus.

3. Par baptême au nom de Jésus-Christ, il faut entendre le bapléme conféré au nom du Père, du Fils et du saint Esprit. Le pape Etienne ne pouvait penser à un autre rite. Firmilien, invectivant contre Etienne, écrit : • lUud quoque absurdum quod non pu'ant [= les romains] quaerendum esse quis sit ille qui baptizaveril, eo quod qui baptizatussit gratiam consequi potuerit invocata trinitate nominum Fatrifi et Filii et Spiritus sancti. > Epistul. lxxt, 9. Cf. Epistul. lxxui, IS. Rapprociier la lettre de Denys d'Alexandrie à Philémon (Ecseb. //. E. VII, 7 : ToùTOv èif^ TÔv xa\6va xt>..). Feltoe, Lelterê of D, of A. {Cambridge 1904), p. 53-54.

que et quomodocumque^ baptizati gratiam baptismi sunt consecuti ^. »

Rome, ayant parlé avec cette fermeté, ne pouvait accepter que la cause ne fût pas finie. Moins encore pouvait-elle accepter que l'évêque de Carthage, bien mal inspiré, écrivît au pape Etienne les lignes que voici :

Haec ad conscientiam tuam, frater carissime, et pro honore communi et pro simplici dilectione pertulimus, credentes etiam tibi pro religionis tuae et fidei veritate placere quae et religiosa pariter et vera sunt.

Ceterum scimus quosdam quod serael inbiberint noUe deponere nec propositum suum facile mutare, sed salvo Niter collegas pacis et concordiae vinculo quaedam propria quae apud se semel sint usurpata retinere. Qua in re née nos vim cuiquam facimus, aut legem damus, quando habeat in ecclesiae administratione voluntatis suae arbitrium liberum unusquisque praepositus, rationem actus sui Domino redditurus '

Ce langage est pénible, mais surtout par les con-

1. Ces deux mots {ubicumque çuomodocumgue) n'impliquent pas que la forme est indifférente, non, mais que le ministre est, servatis servandis, indifférent. Tertullien {De baptismo, 17) enseigne que l'évêque est le ministre ordinaire du baptême, mais que le baptême peut en cas de nécessité être administré par les laïques : « ... etiam laicis ius est; ... baptisinus ab omnibus exercer! potest. » Le pape Etienne tient compte de ce principe, tandis que Cyprien n'en tient plus compte.

2. Epistul. Lxxiii, 16. Rapprochez De rebaptismate, 10 : « Reddamus et permittamus virtutibus caelestibus vires suas », etc.

3. Epistul. hxxn, 3. On trouve des insinuations du même genre dans la lettre à Quintus (Lxxr, 1) :

« Quidam de collegis nostris malunt haereticis honorem dare quam nobis consentire ». • Nec Petrus, quem primum Dominus elegit et super quem aedificavit ecclesiam .suam, cum secum Paulus de circumcisione postmodum disceptaret, vindicavit sibi aliquid insolenter aut adroganter adsumpsit, ut diceret se primatum tenere et obtemperari a novellis et posteris sibi potius oportere, nec despcxit Paulum... » (td. 3). Ces dernières lignes sont révélatrices de l'autorité que Cyprien sentait s'armer à Rome contre lui, et de l'amertume qu'il en avait. Ceci au début de 256.

tradictions où l'on sent que s'embarrasse saint Cyprien. Il tient, il tenait du moins naguère encore, que la doctrine de l'invalidité du baptême hérétique est un article de la « cntholica régula ». Il énonce maintenant que cet article est de ceux sur lesquels on peut différer entre évêques, la concorde étant sauve d'ailleurs. 11 entend ne rien imposer à personne d'autorité, chaque évoque étant autonome chez lui et ne devant de comptes de son administration qu'à Dieu : et c'est après l'affaire de Marcianus d'Arles que l'évêque de Carthage parle ainsi ? Il parle de la concorde qui est au-dessus de tout, au moment où il revendique pour les évêques le droit à la discorde, et où il semble retirer toute principauté à l'Eglise romaine?

Etienne répondit à Cyprien, par une lettre dont nous n'avons que le passage décisif :

Si qui ergo a quacumque haeresi venient ad vos, niliil innovetur nisi quod traditum est, ut manus illis imponatur in paenitentiam, cum ipsi haeretici proprie alterutrum ad se venientes non baptizent, sed communicent tantum*.

On devra rapprocher cette sorte d'édit de celui de Calliste sur la pénitence : dans les deux édits, la même autorité parle dans le même style. Ici, elle ne parle

1. Epistul. Lxxiv, 1. Cf. EnsBB. H. B. vn, 3, qui donne le vrai sens de la formale nihil innovetur nisi quod tradilum est : Mr, 5sTv te vetûTspov irapo xrjv xpan^craffav àpyrt^EV Tcotpâôofftv ÈTrtxatvoTojieïv : il ne faut innover quoique ce soit de nouveau contraire à la lradit|oa en vigueur depuis le commencement. Le même sens est donné par vincent de Lérins, Commonitor.I, 6. La traduction (Tillemont, Bossuet) qni entend qu'on ne doit rien renouveler que ce que la tradition apprend devoir être renouvelé, c'est-à-dire non le baptémo, mais l'imposition des mains, doit céder devant la traduction d'Eusèbe. Rapprochez le « Nihil innovandum > de la lettre du clergé de Rome à Cyprien (Epistul. XXX, 8), et le • Nihil innovetur » de la lettre de Cyi rien à

pas pour la communauté de Rome, comme faisait Calliste, elle parle pourl'évêque de Carthage et pour tous les évêques africains, et, en leur parlant, elle légifère, sans donner un instant à supposer qu'elle ne sera pas obéie. Cyprien écrivant à Etienne lui avait dit : « Nous ne faisons violence à personne, nous, nous ne donnons pas de lois, — aut legem damiis^ — car chaque évêque a dans l'administration de son église le libre arbitre de sa volonté, et ne doit compte de ses actes qu'à Dieu. » Bien imprudente parole ! De Rome, en réponse, on lui signifie la loi.

11 est possible que le pape Etienne ait eu de dures paroles pour l'évêque de Carthage, nous n'en savons d'ailleurs rien que par Cyprien, qui, sous le coup d'une émotion trop humaine, pouvait être porté à trouver tout « hautain, hors de propos, contradictoire, maladroit, imprévoyant » , dans la décision du pape Etienne ^ . Cyprien avait une âme plus primitive que notre Fénelon! Plus probablement, Cyprien devait juger hors de propos et bien hautaines les allusions d'Etienne au fait romain traditionnel. Pour justifier l'usage romain en matière de baptême, Etienne, en effet, invoquait les apôtres à qui il le faisait remonter ^.

son peuple {Epistut. xuii, 3). — La formmle Manus illis imponatur in paenitentiam est comprise par saint Cyprien comme s'il s'agissait de « manum imponere ad accipiendum Spiritum sanctum ». Epistul. Lxxii, i. Mais il faut bien avouer que la formule du pape Etienne, telle que nous l'avons là, est ambiguë. Autant celles du De rebaptif mate, 2-6. Voyez Saltet, Réordinations, p. 22-28.

1. Epistul. Lxxiv, i : « Nam inter cetera vel superba, Tel ad rem non pertinentia, velsibi ipsi contraria, quae imperite atque improvide scripsit... »

2. Cet argument d'Etienne est connu grâce à Firmilien, inter Cyprian. Epistul. lxxv, 5 : « Et quidem quantum ad id pertineat quod Stephanus dixit, quasi apostoli eos qui ab haeresi veniunt baptiz-ari prohibuerint et hoc custodiendum posteris tradiderint, plenissime vos respondistis neminem tam stultum esse qui hoc credat apostolos tralïidisse >,BOus prétexte que les hérésies sont de beaucoup postérieures

11 invoquait les apôtres Pierre et Paul comme ses autorités les plus fermes ^ . Mais il faisait appel aussi à l'autorité de sa propre chaire épiscopale, et non pas de son église simplement, autorité qu'il légitimait par le fait qu'il était dans cette chaire l'héritier de saint Pierre. Nous le savons par Firmilien, qui s'en explique avec une grande amertume :

Atque ego in hac parte iuste indignor ad hanc tam apertam et manifestam Stephani stultitiam, quod qui sic de episcopatus sui loco gloriatur^ et se successionem Pétri tenere contendit, super quem fundamenta Ecclesiae coUocata sunt...

Stephanus qui per successionem cathedram Pétri habere se praedicat'...

Le pape Etienne affirmait donc la primauté du siège de Rome, primauté remontant à saint Pierre, et primauté donnant à l'évêque de Rome un droit sur les autres évêques de la chrétienté.

Le concile d'Afrique, réuni à Carthage le 1" septembre 256, sous la présidence de saint Cyprien, prit sur lui de répondre à l'évêque de Rome.

aux apôtres. Dans la lettre à Jubaiaaus, quelque temps avant d'avoir reçu la réponse d'Etienne, Cyprien déclinait déjà cet argument apostolique, Epistul. Lxxiii, 13 : « Nec quisquam dicat : Quod accepimus ab apostolis hoc sequimur. » Jd. 9 : « Quod autem quidam dicunt > etc.

1. Toujours d'après Firmilien, lxxv, 6 : • Quod nunc Stephanus ausus est facere, rumpens adversus vos pacem, quam semper antecessores eius vobiscum amore et honore mutuo custodierunt, adliuc etiam infamans Petrum etPaulum beatos apostolos, quasi hoc ipsi tradiderint... »

2. Un évéque se glorifie de son rang, loeus, considéré dans Vordo de son église où il a la primauté, primatum, sur les prêtres, les diacres, etc. Etienne, au contraire, se glorifie du rang de son épiscopat par rapport aux autres évêques : de episcopatus sui loco gloriatur. Celle nuance est très remarquable et s'accorde bien avec la pensée d'être évéque des évêques.

3. Epistul. LXXV, 17. Rapprochez les allusions de Cyprien {Epistul. Lxxi, 3, cité plus haut), à l'humilité de Pierre qui n'a pas eu l'insolence de s'arroger une primauté sur Paul, etc.

Cyprien, en ouvrant la session, fit donner lecture de la lettre que lui avait adressée Jubaianus, de la lettre qu'il avait adressée à Jubaianus en réponse, et de la lettre par laquelle Jubaianus remerciait Cyprien et déclarait adhérer pleinement à sa doctrine sur l'invalidité du baptême hérétique. Rien ne fut lu de la correspondance d'Etienne, son nom même ne fut pas prononcé, mais il n'y avait pas d'évêque plus présent que lui, malgré tout, à ce concile d'Afrique frémissant de la leçon que l'éveque de Rome venait de donner à l'évoque de Carthage^. La délibération fut ouverte. Ce faisant, prononça Cyprien, « nous n'entendons juger personne, ni séparer de la communion ceux qui pensent autrement. Aucun de nous ne se pose en évoque des évoques, ni ne recourt à une terreur tyrannique pour contraindre ses collègues à l'adhésion. Tout évêque, dans la plénitude de sa liberté et de son autorité, conserve le droit de penser par lui-même : il n'est pas plus justiciable d'un autre que qualifié pour juger les autres ». Des évêques délibérant en concile et proclamant au préalable leur autonomie individuelle, si assurés ils sont de leur unanimité 1 Puis défense à l'éveque de Rome de faire entendre sa voix : « Neque enim quisquam nostrum episcopum se episcoporum constitidt^. » L'un après l'autre, les quatrevingt-sept évêques votèrent en motivant chacun son

1. Le concile du i" septembre s'est réuni après l'arrivée à Carthage du décret d'Élienne. Duchesne, Hist. anc. t. I, p. 426. D'Alès, Quesl. bapl. p. 28. Hàrnàck, Dogmengescliichte, t. !•*, p. 421. C'est l'opinion commune depuis Baronius. Voyez pourtant Kocu, p. 82.

i. Sententiae «piscoporum {inter C'ïPKUim opp., éd. Hartel, t. I, p. iSti et suiv.), prolog. Voici le texte : « Superest ut de hac ipsa re singuli quid sentiamus proferamus, aeminem iudicantesaut a iure communicationis aliquem, si diversura senserit, amoventes. Neque enim (juisquam nostrum episcopum se episcoporum constituit, aut tyraniiico terroread obsequendi necessitatem collegas suos adigit, quando habeat omnis episcopus pro licentia libertatis et potestatis suae ar-

vote : ils n'avaient d'autre doctrine que celle de Cyprien. L'un d'entre eux, Zosime évêque de Tharassa, s'exprima ainsi : « Revelatione facta veritatis cedat error çeritatij quia et Petrus qui prius circumcidebat cessit Paulo veritatem praedicanti » ^ . Rome, en quelque sorte, était sommée de céder.

Or, à ce moment même, le pape Etienne faisait tenir à toute la chrétienté la décision par laquelle il reconnaissait la validité du baptême des hérétiques. Rome était sûre de l'adhésion d'Alexandrie, dont l'évêque, Denys, paraît avoir été pressenti par Etienne dès avant que le concile de Carthage ne se prononçât^. Aussitôt après le concile, Cyprien dépêcha un de ses diacres à Césarée de Cappadoce pour rallier à sa cause l'évêque très considéré de cette ville, Firmilien. L'épiscopat universel allait-il se séparer en deux camps adverses : d'un côté, Rome et Alexandrie, de l'autre, l'Afrique et l'Asie Mineure? Quoi qu'on ait dit, Rome n'excommuniait encore aucune église, mais Rome parlait de rompre avec les églises qui ne reconnaîtraient pas la validité du baptême hérétique'.

bitrium proprium, tamque iudicari ab alio non possit, quam necipse possit allerum iudicare. Sed expectcmus universi iudicium Domini nostri lesu Christi, qui unus et solus habet potestatem etpraeponendi nos in ecclesiae suae gubeniatione, et de actu nostro iudicandi >. D'Alcs, Quest. hapt. p. 3(>-i7, propose un* interprétation plus bénigne des paroles de Cyprien.

i. SerUentiae, S6.

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