L'EGLISE NAISSANTE. S
les onze veulent maintenir. Parmi les disciples qui ont accompagné les Douze tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu avec eux, à partir du baptême de Jean jusqu'au jour où il a été enlevé au ciel, on en prendra un pour être « témoin de sa résurre(;tion » {Act. i, 21-22). Voici déjà une définition des Douze : ils sont les témoins de la résurrection après avoir été les compagnons du ministère public. Mais la définition n'est pas complète encore : ils ont été choisis par le Sauveur lui-même. Le douzième qu'on va élire à la place de Judas, ne sera-t-il pas élu du Sauveur? Le récit des Actes répond : « Ils en présentèrent deux : Joseph appelé Barsabas et surnommé le Juste, et Mathias. Puis, s'étant mis en prière, ils dirent : Seigneur, vous qui connaissez le cœur de tous, indiquez lequel de ces deux vous avez choisi, pour recueillir la place et le ministère de l'apostolat que Judas a trahi pour s'en aller en son lieu I On tira leurs noms au sort et le sort tomba sur Mathias, qui fut associé aux autres apôtres^ ». Mathias ne reçoit aucune imposition de mains : il est choisi par le Christ seul, dont le sort est censé manifester le choix.
Une autorité exceptionnelle est restée aux Douze, qui, eux, au début au moins et quelques années durant, — douze ans,dira-t-on un jour, — demeurèreatà Jérusalem. M. Weizsaecker, qui a analysé leur situation avec beaucoup de finesse, observe que d'abord les Douze n'avaient pas intendance sur la communauté de Jérusalem seulement, mais sur les communautés en général, et secondement que les Douze nous apparais-
1. Act. I, *1-16 : àvàôeiSov 8v i^t\éi<j»... >a6etv tov tônov rfn Siaxov(a; TowT»i; xaU àitftffToXiîi;. Remarque/ l'emploi du mot tôtcoi;, compiin-z l'emploi da mot x^pw dans Gai. u, 3. Sur 1^ sens du mot âiaKovîof voyes plus loin, p. HT-
sent, non pas comme un collège ou une corporation, mais comme des personnalités \
En même temps, d'auprès des Douze des missionnaires partent et vont répandre l'Évangile dans le monde. Les sept qui sont élus pour aider les Douze [Act. VI, 1-6) sont des juifs hellénistes, et non plus « hébreux » comme les Douze : Etienne, qui est des sept, meurt trop tôt pour devenir un missionnaire, mais Philippe l'est devenu, et a porté le nom d' « évangéliste » ^. Quant à Barnabe et à Paul qui sont « hébreux », ils porteront le nom d'apôtres et seront missionnaires. 11 est sûr que l'apostolat de Paul a été contesté par des judaïsants qui avaient à Jérusalem leur point d'appui, mais ils ne contestaient pas l'apostolat de Barnabe : ils contestaient à Paul la qualité d'apôtre, sans lui reprocher de n'être pas des Douze. Les judaïsants, adversaires de Paul, avaient donc une notion de l'apostolat qui coïncidait avec celle de Paul, puisque le débat ne portait pas sur cette notion, mais sur la légitimité de l'attribution que s'en faisait Paul. Nous concluons que l'apostolat des Douze ne s'oppose pas à l'apostolat de Paul comme une antithèse dont les deux termes s'excluraient. 11 y a les apôtres, « tous les apôtres » [1 Cor. xv, 7), qui reçoivent leur mission du Christ ressuscité, et Paul est le dernier de ces apôtres : il y a les Douze (/ Cor. xv, 5), qui sont du nombre de « tous les apôtres » , mais qui représentent une élection antérieure, faite par Jésus au cours de son
i. Weizsaecrer, p. 585.
2. Le terme « évangéliste » a désigné plus tard les antears des éTangiles. Mais, dans sa signification première, il désignait un missionnaire qui n'était pas un apôtre. Voyez Eph. iv, 11 et II Tim. iv, 5. Ce terme ne se retrouve pas dans la Didaché, ni dans les Pères Apostoliques. Mais, au second siècle, Pantène, pour avoir prêché aux Indes, est appelé encore « évangéliste ». Euseb. H. E. v, 10, Set 3,
ministère, à une un cûûrdûnQÂe d'abord à ce seul ministère.
Ce qu'on appelle la notion « catholique » de l'apostolat consisterait en une élimination du souvenir des apôtres autres que les Douze, les Douze étant considérés dès lors comme les fondateurs de l'Eglise. — 11 faut accorder que de très bonne heur*? on n'a plus parlé que des Douze : l'Apocalypse, par exemple, compte a douze apôtres de l'Agneau » (xxi, 14). La Didachè ne veut pas s'intituler autrement que Doctrine du Seigneur aux nations par les douze apôtres. L'expression « les douze apôtres » est une expression synthétique plutôt qu'une énumération rigoureuse : on a dit « les Douze » sans exclure pour autant Paul et BarHabé de l'apostolat ^ , et sans s'inquiéter que les Douze fussent quatorze. En vertu de la même acception, on a pu dire que les Douze avaient prêché l'Évangile à toutes les nations, ce qui n'est vrai qu'à peu près : mais par une simplification qui n'a rien d'inouï, moins encore de mensonger, les Douze ont synthétisé une prédication qui avait été l'œuvre collective d'apôtres peut-être bien plus nombreux. Qu'on se rappelle la vocation des soixante-douze disciples, chez saint Luc (x, 1-17).
Qu'il s'agisse des Douze, comme on a dû le dire en certains milieux primitifs avec quelque arrière-pensée judaïsante, en pensant aux douze tribus^; — qu'il s'agisse des apôtres du Christ » , comme saint Paul préférait dire, en pensant à « tous les apôtres », les Douze