‹ L'église naissante et le catholicismeChapitre 31 sur 216 · Pet. II, 9. Allusion à Exod. xix, S · texte numérisé non relu

Pet. II, 9. Allusion à Exod. xix, S

ché aux Juifs avait peine à ne pas rester juif d'observance et d'esprit, si enracinée était la foi juive, si religieux son attachement à la Loi : le plus grand péril que l'Évangile ait couru a été le risque d'être résorbé par le judaïsme. La providence veillait. On sait comment au lendemain de la mort d'Etienne, la persécution suscitée à Jérusalem contre les disciples, les dispersa, et comment l'Évangile fut porté en Phénicie, en Chypre, à Antioche : les disciples « n'annonçaient la parole à personne si ce n'est aux Juifs » {A et. xi, 19). Il s'en trouva pourtant, ils étaient de Cyrène et de Chypre, qui, « étant venus à Antioche, s'adressèrent aussi aux Grecs, et leur annoncèrent le Seigneur Jésus : et la main du Seigneur était avec eux, et un grand nombre de personnes crurent et se convertirent au Seigneur » . Barnabe fut envoyé de Jérusalem à Antioche pour travailler à cette mission nouvelle : Paul, qui était à Tarse, le rejoignit. On était vers l'an 42. « 11 advint que, pendant une année entière, ils tinrent des réunions dans l'église et instruisirent une multitude nombreuse. Ce fut ainsi à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçurent le nom de chrétiens ^ ».

Ce nom ne fut pas la création des fidèles eux-mêmes, qui entre eux se donnaient seulement le nom de « disciples » et de « frères » . Il est même bien remarquar ble que longtemps, ce nom de « chrétiens », ils ne

i. Act. XI, 20-36. Les Juifs avaient appelé d'abord les disciples de Jésus « Nazaréens », • Galiléens >, et peut être aussi < pauvres > (Ebio. nim), un nom que suggéraient certaines maximes de Jésus. Épictèle et l'empereur Julien se servent du terme de < Galiléens ». Les Juifs au IV' siècle se servaient encore du terme • Nazaréens ». J^sus appelait les siens du nom de disciples : il est bien remarquable que ce nom resta propre exclusivemeqt aux seuls disciples immédiats de Jésus. Les trois vocables caractéristiques adoptés par les chrétiens furent ceux de t saints », de « frères ». et d' « église ». ILvrnack, Misaion, t. It p. 334-339, el Enlstehung, p. 'US.

l'adoptèrent pas : on ne le relève que deux fois dans le Nouveau Testament, deux fois où il est mis sur les lèvres de païens étrangers à la foi des fidèles ' . Ce nom fut créé par les Grecs pour désigner des gens qu'évidemment on ne pouvait plus qualifier de Juifs, et il révèle ce qui chez ces non-Juifs était le plus notoirement spécifique de leur secte, leur foi au Christ, leur foi en Jésus considéré comme Messie.

Observons encore sur ce passage des Actes que, ces disciples de Chypre et de Cyrène ayant annoncé aux Grecs d'Antioche le Seigneur Jésus, et le nombre étant grand des Grecs qui se convertissaient au Seigneur, le bruit en vient « aux oreilles de l'église qui était à Jérusalem », et de Jérusalem on dépêche Barnabe à Antioche, L'église de Jérusalem n'entend donc pas laisser à elle-même et sans apôtre cette communauté inopinée. Barnabe, apôtre de l'église de Jérusalem, s'adjoint Paul et l'introduit dans la mission antiochienne.

Un autre passage des Actes (xiii, 1-2) énumère ceux qui semblent être alors les colonnes, « prophètes et didascales » , de cette chrétienté antiochienne : Barnabe en tète, Paul le dernier, entre eux deux un Siméon, un Manaën, deux noms juifs, enfin un chrétien de Cyrène, Lucius. Le succès de leur commune mission ne demande qu'à s'étendre. Barnabe partira donc accompagné de Paul : ils iront en Chypre d'abord, puis

1. 1 Pet. iT, 16 et Act. XXVI, 28, en plus de Aet.xi, 86. Rappelon» les textes de Tacite et de Pline. Saint Ignace d'Antioche est le premier auteur chrétien qui se serve du mot )(pi(mav6<;, et chez lui pour la première fois se rencontre le mot jy)i<iTiaviff|ié«. Le mot xP'ff'fK»^'^ Mt de formation latinisante : comparer -ripwSisvoi [Marc, m, 6) et xouoo^iayo ( (Deissmash, p. 27tJ)- UàKyxcK {Mission, 1. 1, p. 3*5) conjecture que le met XÇ'.crtiavô; a dû être forgé par les magistrats romains à Antioche. En tout état de cause, les Juifs n'auraient pas appelé les fidèles xpis^to^voi, c'est-à-dire • partisans dn Messie *.

évangéliseront Antioche de Pisidie, Iconium, Lystre, Derbé. Après cette expédition apostolique, qui leur prend quatre ou cinq années (de 45 à 49 environ), Barnabe etPaulreviennentà Antioche, où, « ayant assemblé l'église, ils racontent tout ce que Dieu a fait pour eux et comment il a ouvert aux Gentils la porte de la foi. Et ils demeurent à Antioche assez longtemps avec les disciples » [Act, xiv, 26-27).

La mission de Barnabe et de Paul en Chypre, en Lycaonie, en Pisidie, s'inspire sans nul doute du môme principe qui a donné naissance à la chrétienté d'Antioche, l'accession des incirconcis à la foi, précisons, et à la foi isolée de toute observance de la loi juive. Barnabe et Paul sont d'accord sur ce principe de la prédication aux Grecs. Il n'est pas vraisemblable que l'église de Jérusalem, dont Barnabe est l'apôtre, ait ignoré ce qu'était « l'évangile » de Paul, ou qu'il ait pu y avoir sur un point si capital un malentendu entre Barnabe et Paul. Le christianisme des incirconcis ne s'est donc pas formé subrepticement, mais au su de l'église de Jérusalem, et avec son encouragement ', et avec un de ses propres apôtres, Barnabe. Inductions que la suite va confirmer.

A l'improviste, en effet, une crise se produisit. Gertaiiis, a venus de Judée », arrivèrent à Antioche, et, comme Eléazar dans l'histoire du roi d'Adiabène, se mirent à déclarer aux Grecs devenus chrétiens : « Si vous n'êtes circoncis selon la loi de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés » [Act. xv, 2). L'autorité de gens « venus de Judée » et se réclamant sans doute plus ou

1. Cf. Gai. I, 21-i4. Apollonius, Técrivain antimontaniste (vers 497), rapporte que le Sauveur avait prescrit aux apôtres d'attendre douze ans avant de quitter Jérusalem. Euseb. H. E. v, 18, 14. Le même trait se lisait dans le Kripuyiia TTÉTpou, où Apollonius l'a peut-être pris. Dobsciii'n, Da» Kerygma Pétri (Leipzig 1893), p. 22.

moins légitimement des « colonnes » de Jérusalem, était donc bien grande, que ces déclarations imprévues aient troublé profondément la chrétienté antiochienne, et que tout le crédit de Barnabe et de Paul n'en aient pas eu raison ? « Paul et Ba-rnabé ayant eu avec eux une contestation et une vive discussion, il fut décidé que Paul et Barnabe, avec quelques autres des leurs, monteraient à Jérusalem vers les apôtres et les anciens pour traiter cette question » {Act. xv, 2), question solennelle, puisque l'alternative n'est pas moins que de décider si le christianisme est seulement une extension du judaïsme, un prosélytisme concluant à la circoncision, — ou l'avènement d'un peuple nouveau ' .

Paul partit avec Barnabe, Tite les accompagna, ce devait être vers l'an 50, quelque vingt ans après la passion du Sauveur *.

Saint Paul a raconté ces incidents dans l'épître aux Galates. Une révélation, dit-il, le décida à monter à Jérusalem pour exposer à ceux de Jérusalem l'évangile prêché par lui aux Gentils. Peut-être doit-on voir là un indice que Paul se joignit spontanément à Barnabe et à ceux qu'envoyait à Jérusalem la communauté d'Antioche : il entendait défendre lui-même son évan-

4. F. PRAT, t. I, p. 71 : « Le moment était solennel. On allait voir si la société chrétienne revendiquerait rtmirersalité que son fondateur lui avait promise ou si, s'obstinant à rester secte Juive, elle disparaîtrait dans l'oubli après quelques années de stérile agitation. Maintenir la circoncision, avec l'observation de la Loi qu'elle implique, c'était renoncer à l'espoir de conquérir le monde. Jamais le monde ne se serait fait juif. Et la question de principe était plus grave encore. Faire d'une pratique mosaïque une condition essentielle de salut, c'était nier virtuellement le caractère transitoire de l'ancienne économie, la suffisance de la rédemption, la valeur du »ang et des mérites du Christ, l'elûcacité de la grâce. »

2. Act. XV, 4-29. Cf. Gai. ii, î-lO.Pour la discussion des divers problèmes relatifs au « concile de Jérusalem », voyez Prat, p. 69-80, et K. CoppiETKRS, « Le décret des Apôtres »,/îe»«« biblique, 1907, p. 34-58,S18-S39.

gile. La foi au Christ justifie-t-elle à elle seule et sans obligera l'observance de la Loi? Toute la question était là. Or, continue Paul, « on n'obligea même pas ïite qui m'accompagnait et qui était gfrec, à se faire circoncire. Et cela à cause des faux frères intrus, qui s'étaient glissés parmi nous pour espionner lalibertéque nous avons dans le Christ Jésus, afin de nous réduire en servitude. Nous n'avons pas consenti, même pour un instant, à nous soumettre à eux, afin que la vérité de l'Évangile fût maintenue parmi vous » {Gai. II, 3-5).

Cette minorité, que Paul traite de faux frères, est un groupe anonyme, qui apparaît ici pour la première fois dans l'histoire de l'Eglise naissante, et qui est proprement de Jérusalem : mais son action s'exerce loin, puisqu'elle a provoqué une crise à Antioche et qu'un jour elle donnera lieu à l'épître de Paul aux Galates. Paul parle de faux frères et d'intrus, et c'est un trait de lumière dans l'histoire de l'église de Jérusalem, si obscure depuis la persécution d'Hérode- Agrippa, où Pierre a été jeté en prison et Jacques décapité [Act. xii, 1-24) : on devine que la communauté hiérosolymite s'est accrue de membres qui constituent ua élément nouveau dans son sein, membres venus du pharisaïsme et demeurés zélateurs de la Loi. Ils sont l'antithèse même de Paul, qui, venu du pharisaïsme, prêche l'abrogation de la {^oi par la foi. Ne nous étonnons pas de le voir les traiter de faux frères : à ses yeux, ils sont entrés dans l'Église pour l'épier et la trahir : ils n'ont pas trouvé de meilleure tactique pour faire échec à l'évangile des gentils et le supprimer que de s'appuyer sur l'église mère, celle de Jérusalem. Le fait est certain, observe M. Weizsaecker, que les gens de ce parti sont tout nouvellement de la communauté :

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il n'est pas possible qu'ils en aient été du temps où les communautés juives considéraient avec joie l'oeuvre de Paul, et aussi bien de Barnabe, en Syrie, en Chypre, en Cilicie. Le fait est certain que ces gens sont entrés dans la communauté chrétienne avec la volonté arrêtée de ne rien abandonner de la Loi. « La physionomie de l'église mère en est devenue tout autre ' . »

Mais les « colonnes », c'est à savoir Jacques, Pierre et Jean, à qui Paul a exposé en particulier son évangile, « ceux qu'on tient pour quelque chose », comme il dit d'eux, décident qu'il n'y a rien à imposer aux incirconcis convertis. Le parti juif zélote se serait contenté de la circoncision de Tite : on ne lui consent même pas cette concession individuelle, par respect du principe défendu par Paul. « Nous n'avons pas consenti, même pour un instant, à nous soumettre à eux ' ». Jacques, Céphas et Jean « nous donnèrent les mains, à Barnabe et à moi, en témoignage d'entente, pour aller, nous aux Gentils, eux aux circoncis » {Gai. II, 9).

Ces derniers mots décèlent un dualisme qui est destiné à durer, celui de Vecclesia ex iudaeis et de Vecclesîaex gentibus. Cependant à la première n'appartient pas vraiment cette minorité anonyme qui, à Jérusalem, n'a pas réussi à imposer aux Gentils convertis la circoncision et toute la Loi avec elle. Ce courantlà est d'origine pharisienne', d'esprit pharisien; il se maintiendra dans l'église mère un temps, puis dis-

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