‹ L'église naissante et le catholicismeChapitre 39 sur 216 · I. ÉGLISE NAISSANTE · texte numérisé non relu

I. ÉGLISE NAISSANTE

Par une extension nouvelle, le mot ixxky\aitt désignera le nombre total des fidèles d'une même cité. On en peut juger par les adresses des épîtres paulines. « Paul... à l'église des Thessaloniciens, en Dieu le Père et en Jésus-Christ le Seigneur » (/ Thess. i, 1). « Paul... à l'église des Thessaloniciens, réunie en Dieu notre Père et en Jésus-Christ le Seigneur » {II Thess. I, 1). « Paul... à l'église de Dieu qui est à Corinthe » (/ Cor. i, 1). « Paul... à l'église de Dieu qui est à Corinthe et à tous les saints qui sont dans toute l'Achaïe » {11 Cor. i, 1). Paul ne parle pas d'église d'Achaïe. L'église étant la communauté locale, saint Paul parle des églises, au pluriel, pour désigner plusieurs communautés distinctes. Nulle part on ne nous parle des églises de Corinthe ou des églises de Thessalonique. Mais l'épître aux Galates est adressée « aux églises de Galatie » [Gai. i, 2). Là même il est parlé des « églises de Judée qui sont dans le Christ » [Gai. I, 22). Dans les deux épîtres aux Corinthiens, il est parlé des « églises de Galatie » (/ Cor. xvi, 1), des « églises d'Asie » [id. 19), des « églises de Macédoine » (77 Cor. VIII, 2). Paul parle dans le même sens des « églises » au pluriel, sans désignation de provinces. 11 dit aux Corinthiens : « Qu'avez-vous à envier aux autres églises? » (77 Cor. xii, 15). « Rappellerai-je mes soucis de chaque jour, la sollicitude de toutes les églises? » (xi, 28). 11 dit aux Romains : « Saluez Priscilla et Aquilas... : ce n'est pas moi seul qui leur rends grâce, mais toutes les églises des Gentils » [Rom. XVI, 3-4). « Toutes les églises du Christ vous saluent » [Rom. xvi, 16).

Il ne faut pas chercher un sens différent dans l'expression dont use ailleurs saint Paul, d'église de Dieu. « Frères, écrit-il aux Thessaloniciens, vous êtes de-

venus les imitateurs des églises de Dieu en Jésus- Christ dans la Judée, puisque vous avez souffert vous aussi de la part de vos compatriotes, ce qu'elles ont eu à souffrir de la part des Juifs » (/ Thess. ii, 14). Aux Thessaloniciens encore : « Dans les églises de Dieu, nous tirons gloire de vous » (// Thess. i, 4). Aux Corinthiens : « Si quelqu'un se plaît à contester, nous n'avons pas cette habitude, non plus que les églises de Dieu » [1 Cor. xi, 16). L'expression équivaut au simple mot église. Ainsi Paul met-il dans la suscription de la première épître aux Corinthiens : «... à l'église de Dieu qui est à Corinthe » {/ Cor. i, 1). Il entre dans l'expression, avec l'idée d'appartenance à Dieu, une nuance de noblesse et de sainteté, une nuance qui rappelle l'usage intensif du nom divin en hébreu, où une chose est dite de Dieu quand elle est éminente en son genre.

Jusqu'ici le mot église a un sens purement local et empirique ; nous pouvons constater aussi que ce sens est le sens premier ou dérivé en première ligne, contrairement à l'opinion qui voudrait voir dans le mot église avant tout un vocable d'honneur, autant dire oratoire, choisi par la première génération chrétienne pour désigner, non la communauté locale, mais le nombre total des fidèles dispersés à travers le monde, l'Eglise invisible. Nous pensons que le langage chrétien a plutôt procédé du concret à l'abstrait, et que le mot église, après avoir, comme le mot synagogue, désigné une réalité locale, a été promu à exprimer une autre réalité, une autre unité, que la foi percevait avec une parfaite conscience. Les grandes épîtres paulines ont connu cette autre acception du mot église.

Paul dit aux Galates : « Vous avez entendu parler de la conduite qui fut la mienne, au temps où j'étais

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dn.is le judaïsme, où je persécutais à outrance et ravageais l'Eglise de Dieu » [Gai. i, 13). Aux Corinthiens : « Je ne suis pas digne d'être appelé apôtre, parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu » (/ Cor. XV, 9). En parlant de la sorte, saint Paul ne pense pas à une église locale, celle de Jérusalem ou celle de Damas, mais à l'Église dans l'abstrait, ce qu'on appellera un jour le « nom chrétien ». Toutefois cette abstraction est, pour Paul, une réalité vivante que sa foi lui montre aussi vivante qu'Israël ou que le monde grec. Il écrit aux Corinthiens : « Ne soyez en scandale ni aux Juifs, ni aux Grecs, ni à l'Eglise de Dieu » (7 Cor. XI, 32). L'Église de Dieu est le peuple nouveau qui a été créé en Jésus-Christ : « La circoncision n'est rien, l'incirconcision n'est rien; ce qui est tout, c'est d'être une nouvelle créature : paix et miséricorde sur tous ceux qui suivront ce canon et sur l'Israël de Dieu » \ par contraste avec l'Israël selon la chair. Nous découvrons l'unité des unités et le fondement de cette unité globale, à savoir que la justification est ensemble individuelle et collective : par le baptême nous sommes greffés sur le même arbre ^. Voilà pourquoi, a nous qui sommes plusieurs, nous ne faisons qu'un seul corps dans le Christ, et, chacun en particulier, nous sommes membres les uns des autres ^ ».

1. Gai. VI, 16. Le mot xavcbv apparaît ici pour la première fois dans la langue chrétienne, il appartient aax Septante (.ludith, xni, 6, et lob, xxxviu, 5) avec son sens de canne, puis de mètre ou mesure. C'est le sens classique. Dans // Cor. x, 13, il a encore le sens de mètre. Dans Gai. VI, 16, il signifie règle impérative,et nous vriYOUs au sens que la langue chrétienne consacrera. Cf. T. Zahm, Grundris* der Gtschichte det N. T. Kanon* (Leipzig 1901), p. 1-7.

«. Rom. VI, 6 : ffujifUToi YeyôvajjLÉv. Paul reprendra cette comparaison et la développera dans la quasi parabole de l'olivier sauvage enté sur l'olivier cultivé. Rom. xi, 17-24.

3. Rom. xii, 5 : o{ noXXol ëv (Tcô[Aâ èaixev év XpiffTqJ, xô Se xaO' el(

Comme le corps est un et a plusieurs membres, et comme tous les membres du corps , malgré leur nombre, ne forment qu'un seul corps, ainsi en est-il du Christ : tous, en effet, nous avons été baptisés en un seul esprit, pour former un seul corps, soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit libres, et nous avons tous été abreuvés d'un seul esprit... Vous êtes le corps du Christ et ses membres *. L'église locale est corps du Christ, certes; mais toutes les églises ne sont pas autant de corps du Christ, car le Christ est un et n'est pas divisé ; donc toutes les églises qui sont sous le ciel sont greffées sur le Christ et unes de son unité.

M. Harnack a appelé l'attention sur cette conception très primitive, à savoir que les chrétiens, en tant que tels, ont conscience d'être un tertium genus, une race nouvelle et à part^. Cette conception n'est-elle pas déjà dans les grandes épîtres paulines? Aux yeux de Paul, en effet, comme aux yeux de tout pharisien convaincu,

SXkrikuy^ V-i'^fi. Cf. / Cor. i, 9 : iyùyfifixz el; xoivwviav toù uloù aÙToû 'I»1(T0Û Xpiffroû, TOÙ xuptou '/)(i,(i5v. Gai. m, 28 : Tïâvxe; {i(teï; eïç iaxt èv

1. / Cor. XII, 12-13 : xaGàuep to aûpia ëv ècriv x.al jxéXir] TcoWvà Ix^i, Ttàvra Se xà \i.i\y\ xoû ab>(jiaTOc TcoXXà ôvta ëv éffTiv a(ô[xa, oOtwç xat 6 XpttTTÔc. Suit la quasi parabole des membres et du corps, appliquée à la distribution des charismes, et se terminant {y 27) par l'afûrmation : û(jieti; hi è(7TE aûixa XpKrcoù xai (jLé/.T] êx [jLc'pouç.

4. Voyez cette idée exprimée notamment dans le KTJpuyiAa nérpou (Clem. Stromat. vi, 8; DoBscut)TZ, Kerygma Pétri, p. âl) : Ta yàp êXXTiva>v xal loufiaitov icaXatdé, {i(jL£t( 6è oi xatvû; aùrov TpÎTcp yé\zi aE66[i£voi XpiffTiavot. Voyez aussi Aristid. Apolog. 2 (éd. Geffcken, p. 5 et 41) et Tektull. Scorpiace, 10 ; Ad nation, i, 8. M. Harnack, Mission, 1. 1, p. 232, établit que l'expression tertium genus a été d'abord une injure sarcastique adressée aux chrétiens par les païens. Les chrétiens l'ont relevée comme une caractéristique du peuple nouveau qu'ils étaient. Le mot yévo; énonçait pour eux un aspect de l'Eglise de Dieu,

rhumanité se partage en deux races : les Juifs, les Grecs, et aux Grecs sont assimilés ceux que les Grecs appellent les barbares. Or Paul affirme qu'il n'y a « pas de différence entre le Juif et le Grec, parce que le même Seigneur est à tous, riche envers tous ceux qui l'invoquent », et celui qui l'invoque sera sauvé {Rom. x, 12). Le privilège conféré à Israël par sa race et par sa Loi est déclaré aboli : « la foi en la vérité » et « la sanctification de l'Esprit » procurées par « la prédication de l'Evangile » (// Thess. ii, 13), constituent un peuple, « descendance d'Abraham* », qui n'est plus ni grec, ni juif, et qui se distingue, sans confusion possible, tant des Juifs que des Grecs 2. Un problème se pose maintenant comme un scandale, celui de la réprobation des Juifs '. Séparés des Juifs parce qu'ils répudient leur Loi, séparés des Grecs parce qu'ils répudient leurs dieux, les chrétiens sont une dispersion de communautés, que les apôtres du Christ ont établies, que rattache les unes aux autres une cohésion spirituelle et visible. Ils revendiquent pour leur dispersion le nom d'Eglise de Dieu, bien avant même d'accepter le nom que les Grecs leur donnent de chrétiens.

i. Gai. m, 29.

S. Voyez/ Cor. x, 32, cité déjà : < Ne soyez en scandale ni aax Juifs, ni aux Grecs, ni à l'Église de Dieu ». 3. C'est le problème abordé par saint Paul dana Rotn, a-vu

Excursus A

l'église dans l'évangile, valeur de mat. XVI, 18-19.

On nous accorde volontiers, aujourd'hui, que la notion d'Église, — la « pièce maîtresse du système catholique » et en vérité « le eatholicisme lui-même », — est en germe dans les premières communautés chrétiennes. Nous espérons avoir montré, dans les pages qui précèdent, le bienfondé de cette assertion. Mais ce fait historique accordé, on nous dit : « Si dans la pensée du fondateur de la religion chrétienne embrasser l'Évangile et le vivre avait été possible au sein de la Synagogue et dans l'observance de la Loi, il n'y aurait pas impossibilité à en faire autant au sein de l'Église catholique » K Poser la question ainsi, c'est mal la poser, car le catholicisme n'est pas la Loi, la Synagogue et le Pharisaïsme : Jésus peut répudier tout ce passé, sans répudier par avance l'Église, à moins que l'Évangile ne soit l'insaisissable essence que prétendent certains idéalistes d'aujourd'hui, ou la grossière eschatologie que d'autres supposent. La question qui se pose pour nous est donc de savoir si la notion d'Église appartient à l'Évangile de Jésus, ou si elle lui est hétérogène»

Jésus, nous dit-on, prêchait le prochain avènement du 1. Harnack, Dogmengeschichte, t. !•*, p. 340.

royaume de Dieu, la notion qu'il en avait était purement apocalyptique : comment aurait-il eu l'idée d'une société religieuse organisée pour durer? L'idée d'une société terrestre, qui n'est ni le royaume de Dieu, ni le peuple d'Israël, et qui se substitue à l'un et à l'autre, est en dehors de la perspective de Jésus, qui n'a jamais prêché que le royaume et son avènement imminent, catastrophique. Jésus n'a donc rien réglé ni rien dit d'un établissement terrestre destiné à remplacer l'économie judaïque. « On n'a pu parler d'église que quand lEglise a existé, c'està-dire après que, le judaïsme ayant rejeté la prédication apostolique, les groupes chrétiens durent se constituer de plus en plus et définitivement en dehors de l'organisation religieuse d'Israël... C'est l'Église qui e.st venue, au lieu du royaume qu'on attendait, et l'idée de l'Église s'est substituée par la force des choses à l'idée du royaume *. >

Ainsi, et d'abord, on nous oppose une systématisation critique de l'enseignement de Jésus, dans laquelle il n'y a pas de place pour la notion d'Eglise. Mais c'est cette systématisation qui est d'abord contestable. On doit contester, en effet, que la notion du royaume ait été exclusivement apocalyptique. Je le sais, on va, ce faisant, contre une sorte de dogme scolaire*: nous n'en sommes pas moins fidèle au sentiment de ceux qui voient dans la notion évangélique du royaume autre chose qu'une notion apocalyptique, et, comme nous avons écrit tout un livre pour justifier ce sentiment, peut-être nous sera-t-il permis de ne pas rouvrir ici cette discussion ,

Secondement, la notion du royaume, telle qu'elle se dégage de l'Évangile, est distincte de la notion de l'Église. Aux yeux mêmes de Jésus et selon ses propres affirmations, la prédication évangélique du royaume n'a pas le don de conquérir tous les hommes auxquels on l'adresse : il y a les hommes qui la repoussent par incrédulité, il y a ceux qui n'en sont pas dignes : il y a des chiens à qui il

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