‹ L'église naissante et le catholicismeChapitre 42 sur 216 · L'Évangile et FÉglise (Paris 1903), p. 90-9i · texte numérisé non relu

L'Évangile et FÉglise (Paris 1903), p. 90-9i

L'EGLISE pA»S L'^YANQILE. $fi

votre Pèrp de vous donner le royaume », personne ne s'avisera de dire que le troupeau et le royaume sont unp seule et même réalité, ^u troupeau fidèle est promis dans les deux le royaimie du Père; dès ce monde, le troupeau fidèle est le qombre des âmes qui ont acquis la pierre précieuse du rpyaume intérieur ; mais dès ce mopde, aussi, ce troupeau est unp poUectivité visible, sans qijp pour autant on puisse jamais avoir l'assurance qu'^ y a équation entre le nombre qu'on voit et le nombre que Pieu justifie.

Quand on a écarté l'hypothèse des critiques pour qui Jésus se croyait à la dernière heure du monde, on est au large pour écarter la difficulté que font ces m^mes critiques, à savoir que Jésus ne pouvait prévoir l'Église, puisqu'il ne prévpyait aucun avenir prochain à rien ei^ ce monde. Nous allons voir combien cette assertion appelle de corrections, tirées des faits seuls.

Assurément, la conversion est personnelle, et le salut pareillement, mais la persévérance est collective : « Suismoi », est une parole combien de fois répétée et à combien de disciples par Jésus * ? Les disciples suivent donc Jésus, on nous le concède, mais on veut ne voir là aucun lien social que l'attachement à la personne du Maître. Pourquoi donc, le Maître disparu, ce lien social subsiste-t-il?

La pensée du Sauveur sur le lien durable, spirituel et visible, qui devait unir ses disciples après qu'il serait retourné à son Père, est fixée en quelques textes évangéliques, qu'on ne saurait être surpris de voir àprement contestés. Signalons les textes du quatrième Évangile où le Sauveur exprime, par exemple, le commandement qu'il fait à ses disciples de se servir mutuellement, à l'exemple qu'il leur donne de leur laver les pieds {loa. xin, 14-16,

i. Mat. Yiu, M; XVI, 24; xa, «; Mare, ii, 14; x, *1 ; Luc. v, «7; la. xa, 36; xxi, ts. Cf. Mat. vin, 19; xix, 98; Lue. ix, S7 et M^ eéc.

84-35); la comparaison qu'il établit entre la vigne et les branches, analogie de la vie que le Maître a en commun avec ses disciples (xv, 5-7) ; la parabole du bon pasteur (x, 14-16); la prière après la cène, là où Jésus demande particulièrement que ses disciples soient un (xvii, 6-26). L'historicité des textes johanniques est, nous le savons, contestée en bloc. Est-ce une raison pour les passer sous silence et ne pas relever au moins l'analogie qui rapproche ceux que nous venons de rappeler et l'ecclésiologie des grandes épitres paulines? On nous concède que le quatrième Evangile est plein d'échos des Synoptiques : soit, comment alors ne pas tenir compte de la parole rapportée de Jésus : « Simon, fils de Jean..., pais mes agneaux,.., pais mes brebis » (xxi, 15-17)? M. L«isy a observé, sur ce passage, qu« l'énoncé du nom complet de l'apôtre, Simon fils de Jean, marquait la solennité de la scène et rappelait l'apostrophe : e Heureux es-tu, Simon fils de Jona *, dans l'évangile de saint Mathieu (XVI, 17). 11 observe encore que, tant pour le contenu que pour la forme, ce passage est parallèle au « Tu es Pierre... » de saint Mathieu (xvi, 18), et au < Confirme tes frères » de saint Luc (xxii, 32). « Ce sont, écrit-il, trois échos de la même tradition, également fidèles quant à la substance ^ » Venons à la source de cette tradition 2.

i. À. L018T, Le quatrième Évangile (Paris 1903), p. 941. Pour tout dire, M. Loisy ne considère pas le chapitre xxi comme authentique; il y voit un supplément, dont le style est tiabilement imité du style du quatrième Évangile, et dont le rédacteur inconnu a dû compter avec < la tradition romaine et le sentiment de la primauté de Pierre subsistant dans l'Église de Rome > (p. 943).

3. L'Évangile de saint Mathieu date d'un peu avant 70, selon nous. Harnack le date en gros de 70-75. Juelicher de 100 environ. Harnacr, Lukas des Arzt, p. 118-120, après avoir observé que c'est l'Évangile quia eu le plus de diffusion dans les chrétientés grecques, souligne le caractère ecclésiastique de cetÉvangile, quise rattache à la portion hellénistique de la communauté primitive. Jvi.ucKER,Einleitung6, p. 263 et 271, insiste sur le caractère catholique de Mathieu : • Nicht den Standpuntit des Paulus, nicht den des Petrus, nicht den des Jacobus vertritt er, sondern den der Kirche deren Bau bloss er in xvi, 18, triumphierend aniiùndigt >. Autant Wellhausen, Einleitung (Berlin 1905), p. 10.

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Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et lest portes de VHadès ne prévaudront pas contre elle,

et je te donnerai les clés du royaume des deux; et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aussi dans les deux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aussi datis les deux (Mat. xvi, 18-19).

On fait valoir contre ce texte qu'il manque aux pas«ag«s parallèles de Marc et de Luc, et c'est incontestable ; qu'il n'appartient donc ni à la tradition que représente Marc, quand Marc est reproduit par Mathieu et par Luc, ni à ces logia extérieurs à Marc où Mathieu et Luc ont puisé, et c'est possible. Mais ni l'une, ni l'autre de ces deux observations ne motiverait la supposition que ce logion isolé « Tu es PieiTe... » est moins authentique que tel ou tel autre logion pareillement isolé, soit chez saint Mathieu, soit chez saint Luc *,

1. M. RïscH, ^«««ercanoniacAc ParalUltexte zu denEvangelien, t. I (Leiprig 1893), p. 185 et suiv., admet l'aolhenticilé de Mat. xvi, n, qui se retrouve chez saint Justin {Dial. 100) et auquel saint faul fait, pense t-il, allusion dans Gai. i, 16-17 : cette parole du Sauveur à saint Pierre {Beatus es Simon Bariona, etc.) ferait partie de l'Evangile primitif (Urevangelium). — Le f. 19" {Quaecumqua ligaveris...) serait an doublet de Mal. xvm, 18. Le f. 19* {Tibidabo claves...) serait authentique, à condition d'avoir été adressé à tous les apôtres, hou à Pierre seul. Ces deux jugements sont conjecturaux, purement conjecturaux, avons-nous besoin de le dire? — Reste le y. 18. H. Resch assure que ce texte manquait à l'évnngile de Mathieu dans son état premier. Conjecture encore, car il n'y a pas trace d'hésitation dans les manuscrits. — M. Rbsch assure que le f. 18 tel que nous le connaissons a été inconnu dans tout le second siècle, et que notamment irénée (c'est peut-être discutable pour Irénée, voyez plus loin p. 255) et Clément d'Alexandrie ne le citent pas. Nous concédons que ce silence est grave, mais qu'il ne vaut pas plus que tous les arguments ex silentio. — M. Resch assure que la première citation expresse qu'on en relève, est relevée chez Terlullien [De pudicit. 22) et chez Origène (ap. Et'SEB. H. E. VI, 25, 8. Ajoulez-y/n Exod. hom. V, 4). Nous avons donc là une preuve que ce texte était déjà aussi bien dans la tradition manuscrite latine que grecque. — La trace qu'on en veut trouver dans les Homil. clementinae est douteuse (Epiât. Clem. ad Jacob. 1 et Homil. XVII, 19) : acceptons-la comme non douteuse, que s'en- 8uil-ii, les Hom. Clément, aussi bien que les Recognit. éttukt an* iouid'hui datées du r\'« siéele? Voyez plus loin, p. SM.

Cette déclaration de Jésus à son apôtre prend place vers la fin du ministère galiléen, la scène est située dans la région de Césarée de Philippe, où Jésus pour lors est avec ses seuls disciples. En chemin, Jésus les interroge : « Qui les hommes disent-ils que je suis? > Ils lui répondent que les uns le prennent pour Jean- Baptiste, d'autres pour Élie, d'autres pour quelqu'un des prophètes. < Et vous? > interroge Jésus. Pierre répond : c Tu es le Christ. » Jésus lui dit : e Tu es heureux, Simon Bariona, parce que ce n'est pas la chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Et moi je te dis que tu es Pierre... » Notons que saint Mathieu transcrit ici le nom de l'apôtre dans sa forme araméenne : Simon Bariona (S((j.wv Bapicjvà), Simon fils de lona ou Jonas. Le quatrième Evangile, ayant à rappeler la même forme, l'a grécisée en S([xu)v 'Iwdtvou {Joa. xxi, 15, 16, 17). On verra dans cette variante un indice de la priorité de saint Mathieu et du caractère primitif de la tradition verbale qu'il a recueillie*.

Le Père a révélé à Simon que Jésus est le messie. « Et moi je te dis... » poursuit Jésus, par opposition à ce que le Père a révélé directement à Pierre, « Et moi je te dis que tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai... > JéstiS joue sur le nom araméen de Pierre, mais le jeu disparaît en grec, comnie aussi bieti en latin, bonne preuve que l'original de cette parole était en araméen, la langue maternelle de Jésus : « Tu es Kepha et sur ce kepha je bâtirai...*. » JésUs dit : « Tu es Pierre (al» eTîïéTpoç) et je

1. J. Wellràosem, Dos Evangelium Matthaei (âerlln 1904), p. 83 : • Jona ist Jona und keine Âbktirzung von Johaiian, ilnd Mt. wii-d hicht bloss gegen das Hebrâerevangelium, ein spites Macbwerk, recht hàben, sondern auch gégèn das vierte Evangelium. »

S. Se rappeler loû. i, 4S : i Toi, tu es Simon, fils de Jean : tu sei-iis appelé Céphas (ce qui se traduit Pierre) ». Cf. J. Hart, t Cephas and Christ • dans The journal of theological StUdiet, t. IX (1907), p. 32 : « Tlie actttal wora Cepha is not common in the oldest Targuais in the sensë ef llock. But the Targum of Onkelos employs it in a very promiodat itid important passage as tbe équivalent of tbe Sela or Rock, from wbich Moses drew water f*r tbe chlldren of Israël... Oh

bâtirai sur cette pierre » (xaî ijzi -cai-nj rfj izhçxx olxotoi^^iui) : Jésus désigne cette pierre, elle est présente, elle est visible : impossible d'entendre aue cette pierre soit le Christ, moins encore la foi de Pierre *. « Sur cette pierre je bâtirai... > pourrait être une réminiscence d'Isaïe (x.\vin, 16) : € Voici que j'ai mis pour fondement en Sion une pierre, pierre éprouvée, angulaire, de prix, solidement posée... > Dans Isaïe encore (Li, 1), Abraham est comme le rociier d'où Israël a été taillé et extrait. On trouverait une analogie plus exacte dans la courte parabole rapportée pair saint Mathieu (vu, 24-27) et par saint Luc (vi, 48-49), de l'homime qui a bâti sa maison sur la pierre, et que Jésus oppose à celui qui a bâti sa maison sur le sable : une inondation étant vénile, la maison bâtie sur le sable a été emportée par les eaux, tandis que l'autre n'a pas été ébranlée, parcequ'elle était fondée sur la pierre. La pierre, ici encore, est appelée r.hpa.

« Sur cette pierre je bâtirai mon Église, * dit Jésus : trois mots peuvent faire ici une difficulté valable, objection classique dans la critique protestante contemporaine. On veut, en effet, que la notion d'ixxXrjaCa soit une création pâuline, et encore fait-on observer que saint Paul parlait de rixxXrj<j(« to3 6100, pas encore de l'ixxXïjafa tou XpinToO. Quant à l'expression bâtir appliquée à une IxxXTjota, c'est une expression pauIine 3. Le logion attribué par saint Mathieu à Jésus serait donc de frappe très postérietiire à la prédication évailgélique.

Cette difficulté n'est pas décisive, car, premièrement, le mot ixxX»i<j(aj à ne parler que du mot, n'est pas une création patiline, puisque ixxX7)g(a est aussi chez les Septante, où

the other haod, Cepha is used ot a precioat ston« in the Tarfum of Proverbs, and this sensé of stone seems to predominate in Paleittinian Aramaic >.

1. P. Wernle, DieQuelUn de$ Lebens Jésus (Halle i904), p. 7S : • Die Katholiken haben das Wort mit vollen Recbt katholiscii, rômisch aofgefasst. »

i. l Cor. lu, 10-17; Eph. n, lé».

il désigne, comme le mot auvaY^-^i^ son synonyme, l'assemblée des Juifs d'une même localité ^ L'ecclésiaste est celui qui parle devant une telle réunion juive. Dans le discours d'Etienne [Act. vu, 38), le mot èxxXTjafa est pris dans le sens qu'il a chez les Septante et sert à désigner le peuple d'Israël réuni dans le désert autour de Moïse. L'auteur de l'épître aux Hébreux l'emploie de même pour désigner l'assemblée des justes d'Israël dans la Jérusalem céleste {Heb. xii, 23)2. — Bâtir une ixxXTjofa est une image hardie peut-être, que Paul a développée et imposée. Notons que dans le logion de saint Mathieu elle est présentée à l'état le plus simple et amenée par le contexte : un rocher choisi pour bâtir, rien ne pourra rien contre ce qui est bâti sur le rocher. Nous sommes loin encore des développements de saint Paul sur l'édification, et cette frappe est bien plutôt signe d'archaïsme, — Reste la difficulté, qui est que le Christ dit mon Église, expression sans analogue dans le Nouveau Testament. J'avoue que des analogies m'inquiéteraient

1. Le mot èxxXYjvia se retrouve une autre fois chez saint Mathieu i € si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre toi et lui seul... S'il ne t'écoute pas, prends avec toi encore une ou deux personnes... S'il ne les écoute pas, dis-le à l'église. S'il n'écoute pas l'église, qu'il soit pour toi comme un païen et un publicaln > {Mat. xvui, 15-17). Dans ce texte, le mot êxx>ï)aîa ne désigne pas nécessairement la communauté chrétienne : la progression marquée dans ce logion, un, puis trois, puis tous, fait assez voir qu'il n'est ici question que dénombre. 'ExxXïjffîa désigne donc ici la collectivité des gens d'une même cité, au sens que nous voyons à ce mot dans les psaumes. P$. XM, 23, 26; XXXIV, 18; xxxix, 10; cvi, 32, etc.

2. M. Wellhausen (p. 84) rappelle que le mot èxxXYioîa a été emprunté par les chrétiens aux Juifs, et que le mot araméen qui l'exprime désigne aussi bien la communauté chrétienne que la communauté juive : « Das ararafiische Urwort, k'nischta, bezeichnet sowohl die jùdische als auch die christliche Gemeinschaft >. Cette observation (contre Schuerer, Sohm, et toute l'école protestante) est très importante. M. Wellhausen ajoute que les chrétiens palestiniens employèrM)t le mot k'nischta indifféremment pour désigner soit la Synago<zue, soit l'Église, le mot edta n'est pas palestinien, mais syriaque : t Die Syrer sagen edta fur die Christen und k'nuschta fur die Juden. Doch auch bei ihnen ist der Unterschied nicht ail. > S'il en est ainsi, l'opposition verbale entre le mot èxxXYiaîa et le mot (TuvaytoY^ ne serait pas strictement primitive : l'idée seule compterait.

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plutôt, car SI ce logion éta.\t d'origine récente, n'y retrouverait-on pas quelque chose du langage des épitres paulines et des Actes? Puisque l'expression ixxXr)a(a tou Oeoiï était seule usitée ' à l'époque où l'évangile de saint Mathieu a été rédigé, pourquoi a-t-on fait dire au Christ ici ttjv èxx>.r,a(av jjlou? — Il conviendrait de rapprocher l'expression € mon Église » de cet autre passage rapporté par Mathieu seul ; « Toutes choses m'ont été données par mon Père... Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués... Prenez sur vous mon joug, et instruisez- vous de moi... Car. mon joug est doux, et mon fardeau portable 2 >. — Il conviendrait de les rapprocher pareillement de cet autre passage rapporté par Mathieu seul (xviii, 20) : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je auis au milieu d'eux >. Et cet autre donné par Mathieu et Luc : « Jérusalem, Jérusalem,... combien de fois j'ai voulu assembler tes enfants • >. Jésus est celui qui appelle *, qui rassemble, qui veut qu'on vienne à lui, qu'on soit avec lui, qui impose un joug pareil à celui de la Loi, mais doux et léger comme celui de la Loi n'est pas. Il est tout autant celui qui peut détruire le temple de Dieu et le réédifier trois jours après. Ne sont-ce pas là autant de similitudes de l'expression : « Je bâtirai mon Église » *?

On fait une objection plus spécieuse. Ce n'est pas seu-' lement la frappe du logion qui serait bien postérieure à la

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