CHAPITRE TROISIEME l'église naissante {suite
Nous venons de saisir dans des textes antérieurs à la captivité de saint Paul l'existence d'une chrétienté séparée du judaïsme, faite de fidèles qui, en immense majorité, ne viennent pas du judaïsme et n'en ont ni la culture, ni l'esprit. Cette chrétienté romanohellénique est le catholicisme déjà en acte. Les traits qui viennent de nous en être manifestés vont se préciser, se compléter, dans une série de témoignages qui s'ouvrent avec les épîtres de la captivité de Paul (57 à 62) et s'achèvent avec les épîtres de saint Ignace d'Antioche (vers 110).
La distinction, que la première épître aux Thessaloniciens marquait clairement de l'église gouvernante et de l'église gouvernée (/ Thess. v, 13), prend dans l'épîtrc aux Philippiens une précision subite. On lit, en effet, dans la suscription de l'épttre : « Paul et Timothée, esclaves du Christ Jésus, à tous les saints.
dans le Christ Jésus, qui sont à Philippes, et aux épiscopes et diacres, grâce et paix ^ »
Pour la première fois apparaît dans la littérature chrétienne le nom de l'office qui succède à celui de l'apostolat : si la communauté des saints de Philippes a ses serviteurs ou Siaxovoi^ , elle a surtout, et leur nom implique une primauté, seseTrfcrxoiroi^. Ensemble, saints, épiscopes et diacres forment une seule et même IxxXriari'a [Phili. IV, 15). Paul les encourage à n'avoir qu'une pensée, qu'un amour, qu'une âme(ii, 2;) à se défendre contre les faux apôtres qui voudraient les obliger à la circoncision, car « c'est nous qui sommes les vrais circoncis, nous, qui par l'esprit de Dieu lui rendons un culte, mettons notre gloire dans le Christ Jésus et ne nous confions point dans la chair » (m, 2-3). Il les encourage à être irrépréhensibles au milieu d'une génération perverse et corrompue, où ils brillent comme des flambeaux, puisqu'ils « ont la parole de vie » (m, 15-16).
A ne juger des choses que sur les quelques textes
i. Phili. I : Tîàfftv toTç àycoi;... toîç oSoriv èv 4>iXi7i7ïoiç <ruv éuKncdiroi; xat 8iax6voiî. Le prédicat de ayioi appliqué aux chrétiens est emprunté à l'Ancien Testament, pour qui Israël est un peuple saint, et les Israélites saints, parce qu'ils sont à Dieu (Exod. xix, 6 ; Deut. vn, 6; etc.). Les fidèles se donneront le nom de iy^oii jusque vers le milieu du second siècle. Puis ce prédicat sera réservé à l'Église. HAiWÀCK, Mission, t. I, p. 340. Kattendusch, t. II, p. 695.
2. Rom. XVI, 1, Paul mentionnait une diaconesse à Cenchrées, près de Corinthe. Lightfoot, Christian Ministry, p. 16-17. Lightfoot montre bien (p. 14) que les Stdtxovoi chrétiens ne sont pas dérivés du hazan ou serviteur des synagogues, mais sont un office nouveau. Le hazan était le bedeau de la synagogue et aussi le maître d'école qui enseignait à lire aux enfants. Voyez A. Robinson, art. • Deacon and deaconess » de VEncyclop. Biblica.
3. Prat, p. 488-494. Comme le terme èxxXriffia, le terme èirtoxoTCoç est commun au lexique chiétieii et à celui des institutions civiles des Grecs. Mais l'orSce chrétien n'est pas dérivé de ses analogues grecs. Voyez (contre Hatch et Harçack), A. Robinson, art. « Bishop » de VEncyclop. Biblica.
L'EGLISE KAieSANTE. 117
dont nous disposons, on pourra dire que la formation hiérarchique se manifeste à Philippes plus avancée qu'ailleurs. Mais aucune circonstance locale n'explique ce développement, qui bientôt se manifestera partout lemême^
L'épître aux Colossiens et l'épître aux Ephésiens témoignent que les églises d'Asie sont organisées comme celles de Macédoine et d'Achaïe . L'église est le nom que porte l'assemblée des fidèles d'une même cité, comme à Laodicée : « Saluez les frères qui sont à Laodicée, écrit Paul aux Colossiens, ainsi que Nymphas et l'église qui se réunit dans sa maison. Quand cette lettre aura été lue chez vous, faites qu'on la lise aussi dans l'église de Laodicée » (Col. iv, 16). Paul parle de psaumes et de cantiques que les fidèles chantent entre eux. Il veut que les fidèles de Colosses s'instruisent et s'avertissent mutuellement^. Il les exhorte à se conduire avec sagesse envers ceux qui sont hors de l'église (oî l^w, iv, 5).
L'église de Colosses a été évangélisée, non par Paul, mais par Epaphras, qui s'est donné bien de la peine aussi pour Laodicée et Hiérapolis [Col. iv, 13) : Paul qualifie Epaphras de Siixovo; toîJ Xpiorou, mais le mot Sidxovoç n'a pas vraisemblablement ici d'autre sens que celui de missionnaire 3 . Les Colossiens devront
4. L'épitre aux Hébreux, que nous datons de 65-70, est symptomatique de cet état hiérarchique. M. Juelicher, qui la date de 75-90, obserre que la séparation du christianisme et du judaïsme y apparaît consommée ; l'insistance de l'épître à parler de bonnes œuvres et d'obéissance est « urkatholisch ». L'auteur de l'épitre est • un représentant de l'aris' tocratie ecclésiastique en formation, il est pénétré du sentiment de la responsabilité de chaque fidèle à l'égard des autres, et son œuvre est la protestation la plus vivante contre le piétisme qui s'accommoderait d'un SonUergemeindentum >, d'une religion individualiste. Einleitung 8, p. 149.