‹ L'église naissante et le catholicismeChapitre 66 sur 216 · Marc-Aurèle, p · texte numérisé non relu

Marc-Aurèle, p

S. Cependant nous n'entendons pas nier l'iafluence qu'ont pu avoir

4" M. Sabatier n'a pas eu de peine à découvrir chez saint Paul l'Église corps mystique du Christ : il voit là l'idée directrice qui a informé l'évolution des communautés chrétiennes et l'a conduite au catholicisme. L'éclectisme de M. Sabatier a pu prendre ce fragment de théorie à M. Sohm, au jugement de qui le mot èxxXrjafa a été employé d'abord pour désigner la chrétienté en général, le nouveau peuple de Dieu que formaient les chrétiens dispersés à travers le monde; il a pu le prendre aussi bien à M. Harnack, qui voit dans l'unité spirituelle des chrétiens, séparés du peuple juif et constituant désormais le vrai Israël, une affirmation de foi dont on a eu pleine conscience dès la première heure et qui a été aussitôt opérante ^ A ce compte, l'idée de l'Église de Dieu ne serait pas exclusivement pauline, elle appartiendrait au christianisme par le fait seul que, en se séparant du judaïsme, il était dénationalisé.

Constatons sur ce point l'embarras des critiques qui, attachés exclusivement à l'idée de l'Église invisible, essaient d'en expliquer la formation. Pour M. Sabatier, c'est

sur la formation de l'organisation des églises — !• les institutions qui régissaient les juiveries et qu'une religion née juive ne pouvait ignorer, — 2° les conditions de vie et de pensée qui s'imposaient à des fldèles d'une religion aussi essentiellement sociale que le christianisme. M«» DocHESNE, Origines du culte (Paris 1898), p. 7-10, fait la juste part de ces deux éléments historiques. Autant de rinllucnce supposée des institutions municipales : elles ne furent l'objet d'aucune imitation directe dans les églises. Ddchesne, p. i'i. Harnack, Entstehung, p. 103, se rapproche beaucoup de nos vues, et de celles de W. Ramsay, The Church and the roman Empire before A. D. 170 (London 1894), p. 361 et suir.

i. Kirchenrecht, p. 16-22. Dogmengeschichte, t.I*, p. SI et 89.— Il eat vrai que M. Harnack déclare plus loin (p. 447) que « ce ne sont pas des théories qui ont créé l'unité empirique des églises, car des théories ne pouvaient rien contre les causes élémentaires de diflérenciation qui devaient opérer sitôt que le christianisme fut établi dans les diverses provinces et villes de l'Empire ». Et donc il attribue l'unité de la chrétienté à « l'unité que l'Empire possédait dans Rome ». A quoi il faut ajouter le caractère propre de l'église romaine, qui était une église à la fois grecque et latine, qui était une église riche et zélée, une église qui • avait souci de toute la chrétienté ». Toutes ces causes contribuèrent à « constituer les communautés chrétiennes en une réelle confédération sous le primat de la communauté romaine ».

une créatiorx pauline. Pour M. Harnack, c'est une induction irrésistible de la conscience chrétienne en quête d'une unité idéale à substituer à l'unité de race du peuple de Dieu. L'hypothèse de M. Harnack semble très fragile, parce que l'on ne voit pas la nécessité qui s'imposait aux Gentils convertis de substituer, à l'unité de race du peuple de Dieu qu'ils n'avaient pas expérimentée, une unité idéale que rien en eux ne postulait. Nous aimerions mieux dire, avec M. Sabatier, que les communautés fondées par saint Paul, < enfants d'un même père », avaient entre elles « des liens de parenté fort étroits ». Mais devaientelles vraiment ces liens à ce qu'elles avaient été fondées par saint Paul? Saint Paul avait-il été partout l'unique missionnaire que les églises avaient connu? La communauté de Rome qu'il n'avait jamais visitée quand il écrivit l'épître aux Romains, lui était-elle étrangère? Non, un lien unissait les communautés] paulines, et ce lien ne tenait pas à saint Paul, qui n'était pas apôtre à se prêter à ces sentiments : c Le Christ est-il divisé? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous? Est-ce au nom de Paul aue vous aveZ; été baptisés? » (/ Cor. i, 13).

Les fidèles ne retinrent pas le nom de « disciples » qu'avaient porté les seuls disciples de l'unique Maître : ils adoptèrent le nom de « frères > {àlzk'^ol), qui exprime admirablement, comme l'a bien vuM. Weizsâcker, la conscience qu'ils avaient du lien qui les unissait les uns aux autres en Jésus-Christ *. L'universalité de l'emploi du nom de «; frères > témoigne d'un article de foi fondamental, la foi à une nouvelle naissance, qui ne faisait pas du chrétien l'ayant droit d'une cité céleste et à venir, seulement, mais le frère de frères existants, et donc le membre d'une communauté terrestre, qui est premièrement l'église locale. Parce que, d'où qu'ils fussent, les fidèles étaient également frères, toutes ces communautés portaient un nom nartout le même, IxxXrjofa, un

1. Weizsakcker, p. 35-38. Cf. UiiRNiCK, Mission, t. I| 336-347. Dobschûtz, Vrchr. Oemeinden, p. 68.

nom aussi concret que Tétait celui de synagogue auquel il s'opposait. La conscience de leur fraternité et l'expérience sociale qu'ils en faisaient constamment, si dispersés qu'ils fussent, manifestait clairement à ces t frères » que leurs communautés étaient unies entre elles par un lien comparable à celui qui les unissait entre eux : on rapprochait par groupes les églises des provinces, on parlait des églises de Judée, des églises d'Achaïe, des églises de Galatie : et on en arrivait sans effort de proche en proche à concevoir une Église des églises, l'église de tous les c frères » dispersés dans le monde *.

La t grande idée » déborde donc les missions paulines, la < grande idée » est au cœur de toutes les communautés qui se sont formées sur le sol de la gentilité aussi bien que sur le sol juif.

1. (lARNACK, J/ùsion, t. I, p. 362 et saiv., traitant de la formation commanautaire et de son rôle dans la propagation du christianisme, arrive anx mêmes vues que nous. La prédication chrétienne, écrit-il, • s'est, dés le début, exercée dans une forme comoiiinautaire et elle s'est donné pour Gn une union des croyants ». Cette union aurait été un pur idéal, elle aurait été difficilement elfeclive, si elle ne s'était alliée à une organisation locale. < Le cbrislianisme, dès l'origine, a emprunté cette organisation au judaïsme, la synagogue : les premiers apôtres et les frères de Jésus ont posé le fondement... Établie essentiellement comme une fraternité, et issue de la synagogue, chaque communauté chrétienne développait une organisation deux fois plus forte que celle des communautés juives. » Plus loin (p. 364), rappelant les traits si marqués dans les épitres paulines de cette conception communautaire, M. Harnack écrit : • Combien énergique, combien inlassable était Paul à inculquer ces principes, ses épitres l'attestent : c'est peut-être le phénomène le plus considérable du christianisme et de l'œuvre de Paul que, loin d'être opprimée, la tendance à l'association ait été portée à son plus haut point par l'indiyidualisme le plus intense ». Parlant de Clément et dlgnace (p. 366) : « Jamais, dit-il, l'absolue subordination du fidèle à la communauté locale n'a été demandée plus péremptoirement, jamais la communauté locale n'a été célébrée avec plus de rhétorique, que dans ces documents si primitifs. > Et enfin, au sujet de l'épiscopat monarchique (p. 369) : « Déjà Ignace compare la place de l'évéque dans son église locale à la place de Dieu dans l'Église totale... L'office épiscopai s'est établi de telle sorte, qu'il semble être une création originale, tandis qu'il n'a fait que tirer à soi de tous cotés des pouvoirs et des formes qui existaient ». Tout ce chapitre vr du livre in à quelques détails près, est un témoignage en faveur de la conception catholique des origines. — Joiguez-y Entstehung, p. 13-14.

5** Laruine de Jérusalem, en 70, n'a pas affecté les communautés de la gentilité, parce que Jérusalem ne comptaitpas dans leur foi : on ne trouve pas trace de l'émotion que cette catastrophe a pu provoquer dans la conscience chrétienne.

La ruine de Jérusalem n'aurait pu affecter que ce judéochristianisme dont les émissaires avaient si souvent fait échec à la prédication de saint Paul : mais dès avant 70, dès avant 64 même, la séparation du christianisme et du judaïsme était un fait accompli : cette séparation, cassure nette et définitive, avait été la fin du judéo-christianisme, en tant qu'il était une propagande juive dans les communautés de la gentilité. Il se survécut dans les communautés < ébionites » ou « nazaréennes », que leur langue religieuse (témoin l'Évangile selon les Hébreux) séparait du reste du monde. On ne doit pas dire que ces ébionites représentent « l'orthodoxie primitive », puisque ces ébionites, qui croyaient au Christ, pratiquaient la circoncision : ils n'étaient orthodoxes, ni comme juifs, ni comme chrétiens. Le rôle qu'a voulu leur attribuer Baur dans la genèse du catholicisme apparaît de plus en plus irréel, être de raison créé pour les besoins d'une spéculation hyperhistorique. < La question est de savoir si ce judéo-christianisme, dans son ensemble ou dans telle ou telle de ses tendances, a été un facteur de l'évolution du christianisme vers le catholicisme : cette question est à trancher par la négative, aussi bien au regard de l'histoire des dogmes qu'au regard de l'histoire politique de l'Eglise, Au point de vue de l'histoire générale du christianisme, ces communautés font figure d'organes atrophiés, qui exciteront la curiosité de la chrétienté en Orient, mais qui seront incapables d'exercer une action de quelque importance sur cette chrétienté, précisément parce qu'elles sont quelque chose de national » ^ .

La ruine de Jérusalem ne déplaça donc pas le centre

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