‹ L'église naissante et le catholicismeChapitre 7 sur 216 · XX LMUODUCTION POUR LA CINQUIEME ÉDITION · texte numérisé non relu

XX LMUODUCTION POUR LA CINQUIEME ÉDITION

Dieu : du même coup, ils étaient en possession d'une vérité qui faisait éclater le judaïsme, leur judaïsme, comme un vin nouveau une vieille outre ; cette vérité créait entre eux immédiatement cette fraternité qui les mettait, eux, à part des autres juifs et leur rendait indifférent le privilège d'être juifs ; enfio, dans cette vérité et dans cette fraternité, ils trouvaient une auto* rite où se prolongeait celle du Christ, c'était l'autorité des apôtres désignés par le Christ. Dès le premier instant de son être historique, le christianisme a été une foi formée, une société visible, une autorité vivante.

De ces trois termes, auxquels pour la discussion présente on peut dans l'abstrait ramener le catholi^ îisme, le second est maintenu fermement par M. Harnaçk contre M- Sohm.

J'ai signalé dans mon livre (p. 155-156, 173 etsuiv.) ;a position prise par l'éroinent juriste dans son Kirchenrecht (1892). M. Harnack {Entstehung, p. 122) n'hésite pas à dire que, « après la théorie catholique, celle de Sohm est la plus cohérente de toutes celles qui ont été jamais proposées », en vue de résoudre le problème des origines de l'Église. M. Sohm l'a reprise dans un nouveau mémoire, Essence et origine du catholicisme (1909) ^

La théorie de M. Sohm est un curieux produit de l'esprit luthérien et de l'esprit juridique. Juriste, il se représente le catholicisme comme un organisme

1. R. Sqhii, Wesen un<i Ursprung des Ktitholizismua, kbiundlungtii der Philol. Histor. Klasse d. K. Sâchs. Gesellsch. d. Wiss. B. VJ, H. 3 (1909).

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iL'gal, dont la continuité historique garantit la légitimité, continuité qui ne se vérifie, assure-t-il, que dans l'Église Catholique romaine. M. Sohm déduit tout le catholicisme d'une donnée initiale, comme on tire un à un les corollaires d'un théorème, tout juriste étant à sa façon un géomètre. Luthérien, M. Sohm estime que ce développement logique a pour donnée initiale une confusion, une confusion noii pas voulue, mais irréfléchie et inévitable : le christianisme primitif ( Urchristentum) ne pouvait pas né pas se transformer en catholicisme, parce qu'il n'était paê en état de distinguer le corps mystique du Christ du corpus ou association «empirique » des fidèles : il n'eut qu'Un mot, le mot ecclesia, pour dénommer l'Église invisible de la foi et l'établissement hîgal et contingent qu'est l'Église visible. Cette confusion présuppose que le christianisme primitif n'était pas « catlioliqxie » : il a fallu attendre Luther pour restaurer là distinction, oblitérée depuis presque toujours, dé l'Église invisible et de l'Église visible.

Venons aux faits : en raccourci, voici comment les présente M. Sohm. La foi des premiers fidèles, qu'ils soient dispersés dans l'univers, ou qu'ils résident dans une même cité, ou qu'ils s'assemblent dans une même demeure, a son expression dans la maxime : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom Je suis au milieu d'eux ». Le christianisme initial n'a pas d'autre conception de l'Église, voilà pourquoi il ne connaît que l'Église, pas la communauté. Mais bientôt la présence de l'Esprit du Christ se manifeste par les charismes : l'Esprit inspire, l'Esprit parle, les fidèles sont instruits et conduits par l'Esprit, celui-là est presbytre qui a reçu un charisme de l'Esprit. Ici pour la prertiière fois se trahit la compénétration de l'Es-

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prit et de la communauté, nous touchons à l'identification de l'invisible et du visible. L'ordre légal va apparaître. Les réunions où l'on se réunissait « pour la parole » étaient livrées à « l'anarchie pneumatique » : au contraire, les réunions où l'on célébrait l'eucharistie requéraient de l'ordre, il y fallait un président, il y fallait des serviteurs, il y fallait une investiture de ces offices : la vie de la communauté postulait une hiérarchie. Quand l'investiture fut considérée comme donnant l'Esprit, le catholicisme était né : l'évolution est accomplie an moment de la Prima démentis.

On devine que pour M. Sohm « l'Église » ne doit prétendre à être qu'une entité purement religieuse, spirituelle, une âme sans corps : si peu qu'elle prenne corps, elle se catholicise. La théorie de M. Sohm a ceci de piquant, que, plus large elle fait dans l'histoire la part du « catholicisme » , plus elle exige que le luthéranisme se libéralise et s'exténue. — Elle a ceci de faux qu'elle se représente les premières assemblées chrétiennes comme une « anarchie pneumatique ». J'ai fait dans mon livre (p. 36-38) la part de l'effusion de l'Esprit, et j'ai indiqué en quoi l'élément charismatique apparaît toujours subordonné. M. Harnack l'a dit aussi : « Le caractère charismatique n'exemptait personne de voir son mandat reconnu et contrôlé par la communauté » {Entstehung, p. 19). — La théorie de Sohm a ceci de faux encore qu'elle ne fait nulle place à la prérogative des apôtres. La vie commune postulait une hiérarchie : d'où surgissait donc cette vie commune? N'était-elle pas le fruit de la prédication apostolique? L'apostolat était-il un charisme et tolérait-il l'anarchie? Toute l'histoire primitive répond non. — L'erreur la plus grave de

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M. Sohm est de supposer que le christianisme initial a été une âme sans corps. M. Harnack appuie sur cette erreur avec une justesse aiguë : Sohm, dit-il, peut professer sur cet article la foi qui lui plaira : quant à dire que l'Eglise de la première heure était ce qu'il imagine, non : qu'aurait été cette Église, ainsi dépouillée de tout élément terrestre, « sinon une idée pure, objet de la foi de chaque chrétien isolé de tons les autres »? [Entstehiing, p. 148). — Le lecteur qui voudra bien se reporter à mon livre (p. 174- 175, 181-183), constatera que je n'ai pas critiqué plus sévèrement cette vue, classique jusqu'aujourd'hui dans la scolastique protestante, de la priorité de l'idée de l'Eglise invisible. Mais quelle valeur nouvelle cette critique prend sous la plume de M. Harnack! L'Eglise invisible, écrit-il, n'est plus qu'un numerus praedestinatorum et credentium, dontles unités ne sontrienles unes pour les autres, sinon des lignes parallèles qui ne se rencontrent qu'à l'infini. Qui dit Eglise dit assemblée, assemblée des appelés etdes élus, et cela implique « quelque chose de social, et quelque chose de social qui est déjà présentement réalisé sur terre, car au milieu du monde les appelés sont l'Eglise de Dieu, et en tant que tels ont commerce les uns avec les autres », La parole du Christ : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom Je suis au milieu d'eux », se retourne contre M. Sohm, puisqu'elle promet que le Christ sera là où il y aura une société concrète, fût-ce de deux ou trois de ses disciples : elle est une invitation à former de telles sociétés. Donc « pour qui porte le nom du Christ, s'associer n'est pas chose secondaire ou non essentielle par rapport à l'idée de l'Eglise, c'est chose requise par cette idée même qui ne se réalise que par le fait de s'associer » [Entstehung^

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p. 149). L'Eglise est visible et sociale par essence. Le christianisme primitif est une société visible, ai-jedit, et M. Harnack le dit comme nous. Cette société visible, déplus, possède dans son sein une autorité vivante : je dis autorité vivante, par opposition à autorité écrite. Cette autorité vivante, si l'on en croyait M. Sohm, ne serait qu'une évolution des charismes : les dons de l'Esprit se seraient transformés en « liturgies », au sens grec du mot, en « liturgies » locales permanentes, qui devinrent des charges à vie : la Prima démentis révèle cette évolution. •— Ici encore M. Harnack répond d'abord pour nous : Ir Prima démentis marque un moment très instructif du développement hiérarchique, mais elle ne révèle « rieii qui soit essentiellement nouveau » : elle ne se réclame pas d'un droit ecclésiastique humain, mais d'un droit divin, puisqu'elle déclare que la charge de VimaKortri est à vie en vertu de la volonté divine et de la révélation divine. Mais la Prima démentis ne diffère pas sur ce point du « décret des Apôtres » au chap. xv des Actes [Entstehung^ p, 159). En réalité, conclut M. Harnack, « le droit divin ecclésiastique est aussi ancien que l'Eglise elle-même » (p. 161). — Je note cette concession, sans en exagérer ^a portée : ce droit divin que M. Harnack oppose à M. Sohm n'a sur le droit humain et contingent imaginé par M. Sohm que l'avantage de la priorité historique. M. Harnack le fait aussi ancien que l'Église, et il fait « l'Église * congénitale du christianisme primitif, c'est unegrosse avance. Toutefois ce prétendu droit divin naît des besoins de la société visible qu'est le christianisme ; il naît comme un élément légal et formel, postulé nécessairement par la vie chrétienne qui se propage et s'établit ; il est divin pour cette raison unique que la re-

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ligion nouvelle est une théocratie. Au total, M. Harnack n'est, pas plus que M. Sohm, partisan de l'organisme juridique qu'a requis la vie chrétienne, puisqu'il souscrit à cette proposition qu'il cite de M. Sohm : « Le désir de l'homme naturel est d'extérioriser la religion » (p. 177). L'homme naturel réclame une loi, une autorité, et il la crée en la réclamant : on voit là dans quel sens M. Harnack parle de droit divine

Mais il faut retenir combien s'avère le fait que dès la première heure l'Eglise est une société réglée. Elle n'est pas réglée par une autorité abstraite ; pas davantage par l'impératif des charismes, lesquels sont variables, obscurs, intermittents, toujours à vérifier, vite discrédités; pas davantage par un statut, élaboré spontanément, qui serait le produit de l'expérience de toutes les églises, car cette expérience n'aurait produit que l'universelle variété ; mais par une autorité vivante, procédant on sait d'où, et qui seule explique l'unité et le crédit des institutions établies. La Prima Clementis dit ces choses clairement. Et qu'est donc le « Décret des Apôtres », sinon la plus

1. M. Haraack a écrit aillears :• La Réforme [du xn* aiècle] n'a pas Bealement détruit la constitution ecclésiastique {Kirchenverfassung) du Moyen Age, elle n'a plus d'attache avec la Kirchenverfassung da second et da premiersiècle >. Il ajoute: < Les peuples de l'Europe occidentale sont encore soit catholiques, soit protestants. Tertium adhue non datur. L'alternative a plus de poids que toute la culture philosophique et scientifique du temps présent, oa que toutes ses applications techniques. Luther a créé celte alternative. Hais les peuples attendent cependant un tertium genus Ecclesiae pour y abriter leur vie supérieure ». Entstehung, p. 120. C'est bel et bien déclarer la faillite de la Réforme, dans ses prétentions historiques et religieuses, et en appeler à un modernisme indéfini. Je l'avais dit (éd. 1-4, p. siii) quand j'écrivais ces lignes contre lesquelles M. Uarnaclc à réclamé : • L'Église ainsi conçue historiquement, le protestantisme peut bien prétendre à être une idéologie moderne, il n'a en son essence rien de commun avec l'Église naùssante *. Mais je ne veux pas insister sur ces considérations.

Txvi INTRODUCTION POUR LA CINQUIÈME ÉDITION.

saisissante manifestation de cette autorité et de la légitimité dont elle se réclame?

La prérogative des apôtres est donc le nœud véritable de la question de l'origine de l'Eglise : par cette prérogative s'explique le fait initial que le christianisme est une société, et non une pure prédication, une société réglée et régie, et non une « anarchie charismatique » : par cette prérogative s'explique que la prédication de l'Evangile se soit fixée en une « règle de foi » , en une « tradition apostoliqpie » , et que les autorités dans lesquelles s'est prolongée et continuée celle des apôtres aient été considérées comme une « succes' sion apostolique ». Le second siècle en cela n'a pas créé des assertions dont il avait besoin : il n'a fait que prendre une conscience plus claire de ce dont ses « presbytres » gardaient le souvenir. Ce que M. Sohm prend pour une confusion initiale, et M. Harnack pour une logique initiale, nous le tenons pour une chose voulue. Aux lecteurs de prononcer laquelle de ces trois théories est la plus soumise aux faits.

Paris, 15 mars 1911.

La présente huitième édition (novembre 1921) diffère de la sixième par quelques retouches apportées p. 113, 125, 156, 172, 199, 251, 252, 267, 285, 290, 337, 338, 340, 346 349, 350, 360, 440, 444, 447, 475, 483.

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