CHAPITRE PREMIER
Le catholicisme primitif esta première vue pour rhistorien une dispersion d'églises locales : son unité tient à l'identité de foi de toutes ces églises locales et à la solidarité tout ensemble spirituelle et sociale qui les lie les unes aux autres : considéré sous cet aspect, il semble qu'il y ait entre lui et le judaïsme du premier siècle de notre ère une analogie telle qu'on puisse concevoir ce judaïsme comme une Eglise préexistante.
Des critiques, qui répugnent à retrouver dans l'histoire de l'âge apostolique des éléments ecclésiastiques, ne sont pas hostiles à parler de « l'Église juive )- : c'est un des thèmes du livre brillant de M. Boustet sur la religion du judaïsme à l'époque du Noul'écusk naissante. 1
veau Testament ^ M. Bousset en est, paraît-il, quelque peu revenu déjà. Mais comme il reste vrai que le christianisme s'est détaché du judaïsme, nous avons intérêt à examiner les traits qu'ils ont en commun ou qui les opposent, pour mieux voir quelle originalité est celle de l'Eglise réalisée dans le christianisme, quand nous aurons vu l'ébauche qu'on en croit trouver dans le judaïsme contemporain de l'Évangile.
Les études critiques récentes ont mis dans tout son jour l'expansion géographique du judaïsme. Non seulement, en effet, les Juifs, à dater de la restauration Hasmonéenne (141-63), avaient judaïsé la Palestine, en annexant à la Judée l'Idumée, la Pérée, la Galilée : ils avaient, bien avant les Hasmonéens, pénétré partout dans le monde grec.
Cette dispersion du judaïsme dans les cités grecques, commencée au temps d'Alexandre, atteignit son apogée au temps de Jules César et d'Auguste : le règne d'Hérode en fut l'âge d'or. Il y eut des juiveries dans tout€s les provinces romaines que baignaient la Méditerranée et la mer Noire. Il y en eut en Mésopotamie, en Arabie, en Babylonie, en Médie... Un poète juif, vers l'an 140 avant notre ère, a pu écrire de sa race ce vers emphatique, mais qui n'est pas mensonger : « La terre et la mer sont toutes pleines de toi =* 1 »
1. W. BocssRT, Z>)e Religion dei Judentumn tm Nevteslamtntlichti Zeitaller (Berlin 1903). Cf. Id. deuxième édit. (1906), p. vu.
â. Orae. Sibyll. m, 271 : W&aa Si y*'* oéôev irXyjpri; xal irâaa ÔdD^aaaa (éd. Gefkgkkn, l!«Oâ, p. 62). Cf. P. Laokange, Le MeuianiMne cliei U» Juif» (Pari» 49U»), p. »a-!l84.
Plasieurs fois on a dressé la statistique de cette expansion juive, en relevant les traces de l'existonce des juiveries de la Dispersion, que révèlent les textes d'auteurs ou les textes épigraphiques *. Une observation s'en dégage, qui est que l'expansion du judaïsme ne coïncide pas exactement avec 1 expansion première du christianisme. Les centres sont les mêmes, et comment en serait-il autrement ? C'est Aniioche, Damas, Smyrne, Ephèse, Thessalonique, Athènes, Corinthe, Alexandrie, Rome... Mais le christianisme ne pénétra pas d'abord dans des régions où pourtant déjà le judaïsme est établi, à Palniyre, à Nisibe, à Séleucie, à Ctésiphon, sur les bords de la mer Noire, dans l'intérieur et au sud de l'Egj'pte, dans l'Afrique romaine.
Une deuxième donnée est l'importance numérique des juiveries de la Dispersion, particulièrement en Syrie, en Egypte, dans les provinces d'Asie Mineure, à Rome. On calcule que, à l'époque de Philon, les Juifs étaient un septième delà population totale de r Egypte : Philon évalue à un million le nombre des Juifs établis en Egypte. Sous Tibère, on déporta de Rome en Sardaigne, sous prétexte de les forcer au service militaire, 4.000 Juifs, ce qui permet d'é-» vnluer que la juiverie de Rome comptait au moins 10.000 hommes, pour ne rien dire des femmes et des enfants. M. Harnack calcule que les Juifs représentaient environ 7 % de la population totale de l'empire romain au temps d'Auguste. Cette donnée numérique, bien conjecturale certes, aiderait à comprendre
1. B. ScHCKRKft, G^tchiehte dtt jitdiêehen Volkes, U m4,p. t-TO. Th. RRf- SACH, art. « Judaei » du Dictionnaire des antiquité» gr. et rom. de l'AUEMBEacet Saguo. A. Harnack, Mission und Ausbreitung des CfiriS' ientums m den ersten drei Jahrhundert^n, f édition (Leipzig Ittutij, i. 1, p. i-iti.
la rapide expansion du christianisme dans l'Empire, si le christianisme s'était propagé exclusivement et aisément dans les juiveries. Mais il est sûr que, dès l'an 64, la législation impériale distinguait les chrétiens d'avec les Juifs, ce qui suffit à prouver que les chrétiens en masse n'étaient déjà plus Juifs de race, et ce qui prouve aussi que les Juifs étaient une population que sa race mettait à part.
Et, en effet, une troisième donnée assurée est que cette population juive était inassimilable aux populations au milieu desquelles elle s'établissait et se multipliait. Aman disait déjà à Assuérus : « Il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé et vivant à part parmi les autres peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les autres, et n'observant pas les lois du roi. Il n'est pas de l'intérêt du roi de le laisser en reposa » La race était liée à une foi qui contribuait par ses rigoureuses obligations à l'isoler : interdiction de tout culte idolâtrique, « gens contumeUa numinum insignis », disait Pline ^ ; interdiction des mariages mixtes ; interdiction pour le Juif de fréquenter les théâtres, les cirques, les gymnases, les thermes ; interdiction de s'asseoir à la môme table qu'un païen ; interdiction du service militaire ; aucun accès aux charges publiques. De véritables privilèges légaux assuraient aux Juifs la libre pratique de leur religion, leur permettaient de s'assembler dans leurs synagogues, d'avoir leurs juges à eux pour rendre la justice selon leur Loi, d'observer le sabbat, de pratiquer la circoncision * : mais ces pri-
<. Bath. ■!, 8.
t. Eût. naU XIII, 4, 46.
*. Sur la condition légale du judaïsme, Schuerer, t. III*, p. 97-151. cf. V. Chapot, La province romain» proeonaulaire d'Aiie (Paris 1904], p. 183-186.
vilèges contribuaient à leur isolement. L'antisémitisme enfin achevait de les exclure, car l'antisémitisme était déjà dans les mœurs, et il éclatait en sarcasmes, souvent en tueries ou en proscriptions. De toute façon, les Juifs, du fait de leur race, formaient une cité dans la cité. « Les Juifs, dit Strabon, ont en Egypte reçu des lieux d'habitation séparés dans la ville d'Alexandrie, un quartier considérable a été assigné à cette nation. A leur tête est placé un ethnarque qui administre les affaires de la nation, juge les litiges, surveille l'exécution des contrats et des règlements, absolument comme s'il était le chef d'une cité indépendante < . » Le mot ethnos, ou le mot laosy les Juifs le revendiqueront comme le nom officiel de leurs juiveries, à Smyrne, à Hiérapolis, par exemple, dans des inscriptions '.
Cette compénétration de la race par sa foi est un fait auquel M. Bousset ne paraît pas avoir donné sa vraie valeur. A ses yeux, en effet, les phénomènes qui symptomatisent la transformation du judaïsme en Eglise sont — la dissociation de la religion d'avec la vie nationale, — puis, le fait que cette dissociation n'a pas pour terme l'établissement du pur individualisme, mais l'apparition de formes communautaires qui sont religieuses, sans être nationales, — enfin, le fait que
1. Strabon cilé par Joséphe, Antiq. xiv, 7, 2. Th. Reinach, Textes cCauteurs grecs et romains relatifs au judaïsme (Paris 1898), p. 93. Voyez dans le papyrus d'Alexandrie publié par Brunet de Presles les Juifs d'Alexandrie se plaignant devant un empereur romain (Commode? 181?) qu'on ait maltraité leur» roi >. Ce roi des Juifs n'eu qu'un etbnarque. Rkinach, p. i-X.
■i. ScHU£RER, t. ni*^, p. n et 17.
6 L'IÎGLISE NAISSANTE BT l-K CHRISTIANISME.
ces formations communautaires débordent les frontières de la nation. « C'est seulement quand ces trois symptômes apparaissent, qu'on a le droit de parler d'une tendance à la formation en Eglise *. »
Il y a là, ce semble, une confusion. Les Juifs ont eu l'autonomie politique tant bien que mal au temps des Hasraonéens, cette autonomie consistant pour eux à être gouvernés par des princes de leur sang et de leur foi. Ils concevaient dans ces termes la légitimité politique. Mais la vie nationale ne tenait pas à cette condition. Car, et c'est une observation de l'historien Josèphe *, le peuple juif avait cette originalité que sa constitution nationale n'était ni monarchique, ni oligarchique, ni démocratique, mais théocratique. Nous devons ajouter que cette théocratie n'avait pas besoin d'être exercée par un prince, fût-il de la plus authentique lignée de David, ni par un sacerdoce constitué et traditionnel : la Loi était seule souveraine et exerçait seule la souveraineté de Dieu. Et parce que, les défections individuelles mises à part, rien au monde ne pouvait détacher un Juif de la Loi de Dieu, et que cette Loi réglait dans le dernier détail sa vie privée, sociale, religieuse, il n'y avait pds de dissociation possible de la religion et de la vie nationale, où que cette vie émigrât*.
Si le Juif a si facilement émigré, si, une fois émigré, il s'est si vite établi et multiplié, sans être jamais absorbé par les populations ambiantes, la raison en est que, renonçant à toute existence politique, il trouvait partout ce qu'il cherchait, la possi-
4. Bovs^tr, Religion de» Judentums*,p. tSS.Hinvkcn, Doomengeêchichle, t. I* (1909), p. 60 etsuiv.