IKEN. Adv. haer. m
qu'ils puissent se donner l'un à l'autre de la tradition propre de chacune de leurs églises.
Nous ne devons pas quitter Smyrne sans mentionner l'épître de « l'église de Dieu qui pérégrine à Smyrne à l'église de Dieu qui pérégrine à Philomelium » en Phrygie : elle renferme le récit du martyre de saint Polycarpe. L'exemplaire destiné aux chrétiens de Philomelium leur est porté par un chrétien du nom de Marcion : ils sont priés de transmettre l'épître aux frères plus éloignés. L'épître circulera donc d'église en église , de proche en proche les exemplaires se multiplieront et atteindront les églises les plus distantes. Voilà pourquoi l'adresse de l'épître porte qu'elle est destinée « à toutes les [églises] pérégrinantes en tout lieu de la sainte et catholique Eglise * ». Cette circulation de l'épître partie de Smyrne atteste que la « confédération interecclésiastique » est ime réalité concrète.
Cette réalité est désignée par le mot xaOoXixTi . Saint Ignace avait usé le premier du terme xa6oXixTi appliqué à l'Eglise, en donnant à ce terme son sens concret ou géographique. Le rédacteur de l'épître des Smyrniotes écrira, non plus dans l'adresse, mais dans le récit : « Quand enfin Polycarpe eut achevé sa prière, dans laquelle il avait fait mémoire de tous ceux qui avaient vécu près de lui, petits et grands, illustres et obscurs, et fait mémoire de toute l'Église catholiaue [répandue] dans le monde habité^... »
1. Martynum Polycarpi, Inscr. (Fonk, Patr. apost. I, 514) : uaTaî; Tat; xatà nâvTa t(5iïov ttj; àY^a; xai xaôoXtxii; èxx).T)(jîaç Ttotpoixtaiç. Souvenons-nous que l'expression «église catholique » aété eoiployée pour la première fois par Ignace écrivant aux Smyrniotes.
«. Martyr, wi, l : xat izâ(rr\(; rri; xatà T»iv olxoufiévTiv xaOoXix^C Èy.x>TiOÎaî. Même locution, xix, 2 : ['Ir,<joyv Xpiorôv] icoi|jivaT^C xatà TTiv olxou(jL£vy]v xaOoXtXTJc éxxXTjfftaç.
Le rédacteur entend relever l'expansion mondiale de la charité de l'évêque martyr : l'Eglise pour laquelle il prie n'est pas son église de Smyrne, mais l'Église catholique en tant qu'elle embrasse les églises dispersées à travers le monde.
M. Funk veut que le rédacteur de l'épître des Smyrniotes ait cependant connu au terme xaOoXixTi son sens second : « Cet admirable martyr Polycarpe fut de ces élus, lui qui en notre temps fut un maître apostolique et prophétique, évêque de l'église catholique à Smyrne ^ » Ici xaôoXixT^ serait un prédicat d'orthodoxie. Pour la première fois, dans les textes connus de l'ancienne littérature chrétienne, le mot aurait cette signification 2.
Papias, au témoignage de samt Irénée, a été le familier de saint Polycarpe à Smyrne. Eusèbe le fait évêque de Hiérapolis en Phrygie. Eusèbe encore, qui a eu entre les mains son traité en cinq livres, Exégèses des logia du Seigneur^ nous en a conservé le titre et quelques trop courtes citations : le traité,
4. Martyr, xvi, 2 : Si6à(TX0tXoc ànotrroXixà; xai TïpoçïjTtxb; yevoiievoç, èTiî<Txouoi: Tïiç èv SjjLÛpvTj) xaOoXixrj; £xx>,yiaîaç. Lightfoot, sur la foi d'un ms. grec unique et de l'ancienne version latine, litàYÎaç à la place de xaBoXix^ç. Je ne parle pas de Hamack, qui croit que dans le Martyrium le mot xaÔoXixii est partout une interpolation. Kattenbusch atermoie. Zabn est du même sentiment que Funk et voit là une pointe contre les • ecclesiolae haereticorum ». Lightfoot d'ailleurs reconnaît que la présence du mot xaôoXixiQ, comme prédicat d'orthodoxie, ne condamnerait pas l'authenticité du document : car au temps du martyre de Polycarpe, il y avaitdescommunautéshérétiques, Basilidiens, Valentiniens, Marcionites, etc., et on avait à se distinguer d'elles par une épithéte. Toute formule apparaît à son heure quelque part, Ignatius, 1. 1, p. 623.
2. La passion de saint Pionius, de Smyrne, ne peut être alléguée loi, car saint Pionius a été martyrisé en 2K0, et non point à l'époque de Marc-Aurèle.
une réfutation du gnosticisme, est daté par Funk des environs de l'an 130.
* A lui seul, le titre révèle la méthode de l'auteur : ayant à réfuter le gnosticisme, il prend pour base les logia ou dits du Seigneur. Ne cherchons pas dans ce mot une allusion aux sources des Synoptiques, ces sources étaient depuis longtemps taries : mais, dans les églises, l'autorité fondamentale est la parole du Seigneur, et la tâche des églises est de la bien entendre, au contraire des gnostiques qui la défigurent, soit en l'expliquant à leur manière, soit en lui substituant des dits apocryphes : leur enseignement est une nouveauté à laquelle on opposera l'enseignement des anciens, qui ont connu les apôtres et reçu d'eux la vérité authentique, celle qu'enseignait le Christ.
Je ne veux pas omettre tout ce que j'ai appris des presbylres et dont j'ai bonne mémoire, je le joins à mes explications pour confirmer ainsi leur vérité. Car je ne me plaisais pas auprès des bavards, comme font la plupart, mais auprès de ceux qui enseignent le vrai; je n'allais pas à ceux qui rapportent des préceptes étrangers (àXXo-cpfac ivToXâç), mais à ceux qui rapportaient les préceptes donnés par le Seigneur à la foi issue de la Vérité même. Si quelque part je rencontrais de ceux qui avaient été dans la compagnie des presbytres, je leur demandais quels discours tenaient les presbytres, ce qu'avait dit André ou Pierre, Philippe ou Thomas, Jacques ou Jean, Mathieu ou tel autre des disciples du Seigneur, et encore Aristion et le presbytre Jean... Je ne croyais pas que ce qu'on tire des livres pût profiter autant que ce gui vient d'une voix vivante * .
i. Papus, ap. EusEB. H. E. m, 39, 3-4. Voyez le commentaire de ce fragment dans Fn>K, Pair, apostol. t. I, p. 355. Je crois avec Funk que, ici, le mot npsaëÛTEpoi désigne les apôtres et les disciples tels
Papias oppose les « bavards » aux vieux qui enseignent le vrai ; il oppose les préceptes étrangers aux préceptes authentiques, ceux qui ont été donnés par le Seigneur en personne à la foi, et ici la foi est la foi collective et traditionnelle. Pour vérifier plus sûrement ces préceptes authentiques, on s'enquerra de ce que disaient le» apôtres, André ou Pierre, Philippe ou Thomas, Jacques ou Jean, de ce que disaient les disciples des apôtres, par exemple Aristion ou le presbytre Jean. Ce que contiennent les livres, par exemple les livres des gnostiques, ne vaut pas ce qui a été dit par la voix vivante de ces témoins primitifs. Ainsi, conclut Eusèbe, « Papias reconnaît avoir reçu les discours des apôtres par l'intermédiaire de ceux qui les entendirent ». Papias déclare avoir personnellement entendu Aristion et le presbytre Jean. « Souvent il les cite nommément dans son traité pour leurs traditions » (TcapaSoffeiç) * . La méthode que suit Papias est la méthode qui oppose la tradition à la gnose, et qui justifie la tradition en la dérivant des apôtres et du Seigneur.
Hégésippe n'est pas un évêque comme Polycarpe, comme Papias : on peut le rapprocher de Justin, ainsi que fera Eusèbe, rapprochement justifié par ce fait qu'Hégésippe et Justin sont tous deux palestiniens
que Aristion, l'antre Jean. Sur les àXXoTpiai èvxoXat, rapprocher cette parole d'un presbytre citée par saint Irénée (m, n, 4) : « ... sicut quidaro dixit superior nobis de omnibus qui quolibet modo dépravant quae suut Dei et adultérant veritatem : In Dei lacté gypsum maie miscetur. > Le Muralorianum dira dans le même sens : « Fel cum melle misceri non congruit. >
i. EcsKB. ibid. 7. Cf. 14. Dans la K'^puyi^a Iléxpou, qui est contemporain de Papias, l'apôtre Pierre est supposé dire : < Ayant saintement et religieusement appris ce que nous vous confions, vous le garderez et rendrez à Dieu le culte nouveau par le Christ : ûots xal 0[Aetç âortui; xat Sixatu; ixavOâvovTe; & irapaSi8o(jLev 0(ttv, <f\Aâ.aaeafie xaivùt ràv 6eov Sià xoù Xpt<rcoû o-eêôiJLevot (éd. Dobscuiitz, p. 31).
de naissance, et qu'Hégésippe, contemporain de Justin, a séjourné à Rome au temps où Justin y enseignait. Papias avait fait le voyage de Jérusalem pour s'enquérir du canon le plus authentique de l'Ancien Testament : un pareil désir d'enquête a mené Hégésippe d'église en église, et, dit Eusèbe^ il raconte au cinquième livre de son traité comment il conféra ainsi avec nombre d'évêques jusqu'à Rome, et comment il recueillit d'eux tous la même doctrine.
Ce faisant, Hégésippe poursuivait le dessein de son traité, qui était, Eusèbe nous l'apprend, de vérifier « la sûre tradition de la prédication apostolique » ^.
Ainsi, Hégésippe arrive à Corinthe, au temps où Primus y est évêque : il s'entretient avec lui au cours d'une halte assez prolongée qu'il fait à Corinthe ; il constate que l'église de Corinthe est fidèle à la droite doctrine ; il se réjouit avec les Corinthiens de la pureté de leur foi '. Hégésippe passe de Corinthe à Rome, là encore il s'enquiert de la foi, et, en deux mots, il nous livre sa méthode : il ne lui suffit pas de constater que la foi est pure, il s'applique à vérifier qu'elle descend des apôtres par une succession suivie et bien établie. Voilà pourquoi il disait de l'église des Corinthiens qu'elle « demeura dans la droite foi jusqu'à Primus », non qu'elle ait varié depuis, mais, pouvons-nous conjecturer, parce qu'il avait pu, lui, Hé-
1. EnsEB. H. E. IV, a, \ : 8T)Xot »; TvXeidxoi; èiri<rxditoiî ffufifiîÇeiv àno6T)ii.tav <rtetXdt|X£vo; jxexçî *Pw(itiç, xat à>; ôxi tyiv aùn^v irapà ttocvtwv rcapEÎXrif ev SiSaffxaXîav.
2. EcsEB. rv, 8, 2 : rriv ànXavfj napxSooiv toû àTCoercoXixoû xTipvy-
|WtTCK.
3. Hegesipp. ap. Edsf.b. iv, 22, 2 : È7ïé|x.evev tj £XxXTi<Tta t) KoptvOi'iuv Iv Tw àp6(5 X6y«i>... Et deux lignes plus loin : ffuvaveitatjixev èv Tcji ôp6w Xôyw.
gésippe, établir la succession, depuis Primus, en remontant jusqu'à l'apôtre Paul, A Rome, écrit Hégésippe, j'ai établi la « succession jusqu'à Anicet », c'est-à-dire en remontant d'Anicet aux apôtres. Et, ajoute- t-il, « en chaque succession et en chaque cité, il en est ainsi de la foi, conformément à l'enseignement de la Loi, des prophètes et du Seigneur* ».
On voit s'affirmer ici un double critère de la foi droite : elle est la même dans toutes les églises et elle vient des apôtres.
Les églises ne se concertent et ne se coalisent pas pour établir une profession de foi qui leur serait désormais commune ; mais des hommes sans mission, comme Hégésippe, voyageant d'église en église, constatent que, en fait, la foi est partout la même, et que cette foi par une succession partout vérifiable remonte aux apôtres. Hégésippe n'est pas un théoricien de la catholicité et de l'apostolicité : il en est un témoin, parce que la catholicité et l'apostolicité ont été dans les faits avant de devenir des arguments.
Hégésippe parle de l'église de Jérusalem, où il s'est appliqué à retrouver la SiaSo/i] : Jacques le Juste en est le premier anneau; après lui, Siméon, fils de Clopas, est fait évêque. Mais Thébouthis, irrité de n'avoir pas été fait évêque, commence alors à corrompre le peuple : œuvre de corruption issue des sept sectes juives *'*, desquelles sont issues les sectes chrétiennes,
4. Ibid. 3 : èv *Ptô(J.Tg SiaSox'^v l7ronr)a<X5X7iv (ié}(pic 'Avixiqtow... Iv êxàtm;] 6è StaSo^Î!] xat èv ixâsTi^ n6\ei outw; ë^et cb; 6 v6(ao; XKipûffaret xat ol TtpoqjïjTai xai ô xôpioç. Pour la justification de l'expression ôiaSo/Yiv è7ioiTiffà|jiYiv, voyez Lighwoot, Clément, t. I, p. 3^-333 et Bar-
BENBEWER, t. I, p. 487.
2. Hégésippe les énumcre -: Esséniens, Galiléens, Hémérobaptistes, Masbothéens, Samaritains, Sadducéens, Pharisiens.
LE CATHOLICISME DE SAINT IRENEE. i09
Simoniens, Cléobiens,Dosithéens, Ménandriens, Marcianistes, Carpocratiens, Valentiniens, Basilidiens, Saturniliens, qui « introduisirent chacun contradictoirement leur opinion particulière, pseudo-christs, pseudo-prophètes, pseudo-apôtres, qui ont divisé l'unité de l'Eglise par des discours corrupteurs contre Dieu et contre son Christ * » . Cette généalogie du gnosticisme des grands gnostiques, Valentin, Basilide, est fort naïve : il est clair qu'Hégésippe entend les compromettre en leur donnant de fâcheux ancêtres. Cette méchante généalogie s'oppose à la bonne ûiaSox.11, celle qui a pour ancêtre le premier évêque authentique, successeur des apôtres.
Autre contraste : Jacques était fidèle à la doctrine du Christ, et tout autant Siméon apparemment : « l'Eglise alors était par eux appelée vierge, parce qu'elle n'avait été souillée par aucune doctrine insensée ^ » . Mais à peine des hommes comme Thébouthis rompent-ils avec la SiaSoj^ii, aussitôt la corruption de la vérité s'ensuit : chacun va dans sa voie et pense à sa guisô : le Christ, les prophètes, les apôtres, les trois fondements de la foi, sont désormais ébranlés; c'en est fait de l'unité de l'Eglise.
Un témoignage semblable est exprimé par Abercius dans la célèbre épitaphe qu'il a composée pour son tombeau, et dont nous possédons, par une rare fortune,
i. Ibid. 5-6 : ëxaatoî ISiw; xal êxepotwç iôîav ÔoÇav 7iap6t(r»)YaYo<rav. 'Aub ToÙTwv (|'£^86-/pi«TTOi, 'iiEV^onçiocfrtzca, ipeySaTtôoroXoi, oÏTive; è(xspi<Tav x^iv Svtûcrtv •ni; èxx).Tfi<rî(x<: . Notons au passage l'expression « unité de l'Église ».
2. Ibid. 4 : èxaXouv ttiv èxxkriaiay îiapOévov, oûnca yàç ÊçOapto àxoaT( pLaxaiaic
l'église naissai^të. 14
le texte et le marbre *. Il est arrivé à ce texte de servir de modèle à une inscription chrétienne, découverte à Kéleudres en Phrygie, que l'on possède en original et qui est datée de 216 : on en infère que l'inscription d'Abercius faite à Hiéropolis, en Phrygie, date au moins des premières années du m* siècle. L'évêque d'Hiéropolis, Abercius, a fait graver son épitaphe de son vivant, à l'âge de soixante-douze ans : on en infère qu'il dut naître vers l'an 130.
« Je suis, écrit Abercius, disciple d'un pasteur pur qui paît ses troupeaux de brebis par monts et plaines, qui a des yeux très grands qui (soient tout. » Rappelons-nous l'épître des Smyrniotes, vers 155, appelant Jésus-Christ « le pasteur de l'Eglise catholique [répandue] dans toute la terre habitée » ; et le Pasteur d'Hermas parlant du grand arbre qui ombrage toute la terre, « plaines et monts » ^•
Abercius poursuit : « C'est lui qui m'enseigna les lettres fidèles » (YpafAfAocTa irtaTa). Josèphe appelle couramment Itpk Ypa(ji.(Ji.aTa la Bible juive, et la même expression se retrouve appliquée à l'Écriture en général dans les épîtres pastorales'. Quant au mot TTUTToç, il est spécifiquement chrétien.
« C'est lui, continue l'épitaphe, c'est lui le pasteur pur, qui m'envoya à Rome contempler la souver aijie et voir la reine aux vêtements d'or, aux chaussures d'or ». Abercius a donc fait le voyage de Rome comme Polycarpe, comme Hégésippe, poussé
\. Voyez notre art. • Abercius » du Diction, de théologie de Vacant.
5. Martyr. Polyc. xix, 2. Herh. Sim. viii, 3, 2. Cf. Oracula Siùyll. fragna. (Gkffcken, p. 228) : TcavxoxpaTwp àopaTo; dpwfievoç aÙT^î àitavTtt.