Haer. V
LE CATHOLICISME Dli SAINT IKENÉË. 253
L'Église étant pour Irénée l'inslitution de fait et de droit, de fait historique et de droit divin, que nous venons de décrire, l'hérésie se caractérise aussitôt. Loin que l'Eglise se soit organisée et pour ainsi dire armée par réaction contre le gnosticisme, on peut plus justement observer que le gnosticisme est une formation hétérogène à l'Eglise et en réaction contre elle.
Si, en efifet, nous mettons à part les formes populaires on extravagantes^ que parfois il a revêtues, le gnosticisme est historiquement une tentative d'intellectuels chrétiens, quelques-uns d'une exceptionnelle vigueur, affirmant leur droit de spéculer et de systématiser, de dogmatiser, au sens propre de ce mot, à la façon des écoles païennes de philosophie. Tout de suite il apparaît que cette prétention est contraire à la notion de la foi reçue comme un dépôt qui est la notion de l'Eglise, et les gnostiques eux-mêmes s'appliquent à le dire fortement, l'Église n'ayant d'enseignement, affirment-ils, que pour les sinipliciores. A quoi Irénée réplique que rien n'est plus vrai, mais qu'il vaut bien mieux être simple et ignorant, si l'on est près de Dieu par la charité, que de savoir beaucoup, et ])lasphémer Dieu comme font les gnostiques 2. C'est lantithèse de deux méthodes, l'une
1. OniGEN. Contra Cels. vi, 28, à propos des Ophiens (ou Ophites), reproche à Celse d'avoir pris pour une secte chrétienne des gens qui n'avaient rien du christianisme. Cf. Clemk>t. Siromat. m, 2.
2. Haer. 11, -26, 1 : « Melius est ergo et utilius idiotas et paruni scientes existere, et per charitalem proximum lieriDeo, quam pulare niullum iiciro et multa expertes lu suam Deum blasphemos iuve> niri. *
séculière, l'autre ecclésiastique, et chez les gnostiques la critique du catholicisme.
Les Valentiniens prennent en pitié la clientèle de l'Eglise : ils traitent les catholiques de gens du commun et d' « ecclésiastiques » : ils s'ingénient cependant à séduire ces simpliciores en affectant de parler le langage ecclésiastique, « nostrum tractatum », dit Irénée, car il y a un tel langage. Que si on leur présente des difficultés, que si on les contredit, ils reprennent toute leur hauteur, ils déclarent que les catholiques ne comprennent pas la vérité, qu'ils n'ont rien reçu des semences supérieures de la « Mère », et qu'ils ne sont que des psychiques'. Les gnostiques sont des parfaits et des semences d'élection : les catholiques, des illettrés et des ignorants. Aux psychiques', la foi nue, aux parfaits la gnose parfaite ^.
Par contre, du point de vue catholique, le gnostiquc
1. Haer. m, IS, 2 : « Hi enim [qui a Valentino sunt] ad multitudinem, — propter eosquisunt ab Ecclesia, quos communes ecclesiasticos ipsi dicunt, — inferunt sermones per quos capiunt simpliciores et alliciunt eos, simulantes nostrum tractatum... Et si aliquis quidem ex his qui audiunt eos quaeratsolutiones Tel contradicateis, hune quasi non capientem veritatem, et non habentera de superioribus a matre sua semen affirmantes, in totnm nihil dicunt ei, roediarum partium dicentes esse illum, hoc est psychicorum. * Notez le mot communes (xoivot) pris comme synonyme de xa9oXuo(.
S. Le qualificatif de • psychiques > est pris à saint Paul, / Cor. ii, 14. Dans lud. 49, psychique désigne l'homme non spirituel : «l'^xii^o^
3. Haer. i, 6, 4 : < Nos quidem, qui per timorem Dei timemus etiam nsque in mentibus nostris et sermonibus peccare, arguunt quasi idiotasetnihil scientes, semeti psosextollunt, perfectos vocantes et semina electionis ». Ibid. 3 : « Erudiuntur psycbica (id est animalia) psychici (id est animales) homines, qui per operationem et fidem nudam firmantur, et non perfectam agnitionem [= y^ûaiv] habent. Esse autem hos nos, qui sumus ab Ecclesia, dicunt ». A l'appui du dire d'Irénée, voyez cette même distinction des psychiques et des pneumatiques chez Héracléon, cité par Origen. Comment, in loa. xiii, 16 et 80. Celse la connaissait aussi, Contra Cel». v, 61.
fait figure de sophiste grec, toujours en quête de nouveautés *. Chez les gnosliques, aucune règle de la vérité, et, chacun se faisant à soi-même sa doctrine, on ne diffère plus des écoles païennes de philosophie : « Et contraria sibimet dogmata statuentes, sicut et gentilium philosophorum quaestiones »'. La méthode une fois posée, l'homme ira cherchant, cherchant toujours, sans trouver jamais, puisque la vraie « inventionis disciplina » a été rejetée par lui '. L'inconstance de la doctrine est le lot des gnostiques : sophistes à jamais condamnés à toutes les variations, roulés par les flots de leurs erreurs, sans pierre où fonder leur édifice, rien que du sable mouvant *. Irénée esquisse déjà l'histoire des variations.
Leur oppose- t-on l'autorité de l'Écriture? Ils font aussitôt le procès de l'Ecriture, sous prétexte que le texte en est contestable, ou que le livre qu'on leur cite n'est pas du canon vrai, ou qu'il y a contradiction entre l'Écriture et l'Écriture, ou que, enfin, la vérité ne peut être trouvée par quiconque ignore la tradition. Nous avons là le retentissement des controverses soulevées par les grands gnostiques autour du texte et du canon, dans le domaine de l'exégèse surtout où ils ont été si abondants. Nous avons surtout là l'indice que tels des gnostiques en sont venus à reconnaître le principe que la lettre ne se suffit pas, et que la tra-
i. Baer. ^ 11, 5. Cf. i, *8, 1 ; u, 17, 10 ; it, 9, a ; t, «0, «. S. Baer. a, 31, 1.