chapitre: iv
LE FATfcîAJlCHE FHOTlCl ET LE SECOND SCHISME FEatÛlTOEL ENTRE EDI ET LE PAFE NICOLAS UT.
Bardas connaissait assez combien le concours du Patriarche était nécessaire à sou influence sur l'Etat: aussi, en destituant Ignace, qu'il considérait comme son ennemi, il avait besoin de donner cette haute dignité à quelqu'un qui lui fut complètement dévoué. Mais comme d'un autre côté, Ignace était très aimé du peuple , à cause de ses grandes vertu», il fallait nécessairement que le nouveau Patriarche Ht en même temps un personnage, qui par ses mérites put faire oublier au peuple son prédécesseur.
Théologie à I' université d' Athènes dit très juridiquement dans la réponse qu'il a fait an Clergé de Constantinople bus la prétendue juridiction (Je œ Clergé sur les diocèses du royaume de la Grèce « un Empereur hérétique retrancha ces diocèses d'un Pape Otittodarr, pour tes dvuncr à un Patriar* c ht hérétique comme lui. • Pharm. Aniitointis, on sur ta vérité. Athènes 1S5Q).
Bardas ne tarda pas à fixer son attention sur Photius, secrétaire d'Etat et premier écuyer de L'Empereur, le seul homme de son époque qui réunit en lui ces deux rares qualités* Car d'un côté Photius était le neveu d'Àstaber , qui avait épousé Calomaria soeur de Bardas, et de l'autre sa vaste érudition, son caractère insinuant, souple et ferme à la fois, et sa capacité dans les affaires politiques, et jusqu'il sa douce physionomie et ses manières nobles et attrayantes, le faisaient remarquer parmi ses contemporains.
Après que l'affaire eut été concertée entre l'Empereur et Bardas, on en fit la proposition à Photius, qui l'accepta avec plaisir, trouvant cette place très conforme à ses goûts littéraires et à la grande ambition, qui était sa passion prédominante. Il fallait toutefois dissimuler et se faire presser par l'Empereur et Bardas, pour avoir l'air de ne céder qu'à leurs instantes sollicitations et aux prières du Clergé et du peuple. Il fit donc semblant de refuser , mais enfin il se laissa persuader ; après quoi de simple laïque qu'il était, il passa dans six jours par tous les degrés du sacerdoce , et le 2 S Décembre 857 , il fut ordonné Evêque et proclamé Patriarche de Constant] nople,
La confirmation de tout nouveau Patriarche par le Pape était encore considérée jusqu'à cette époque , si non indispensable , du moins d'une grande importance pour le nouvel élu. Les Métropolitains des grands sièges d'Orient l'exigeaient ; et le peuple de Constantinople y attachait une espèce de respect religieux , la considérant comme une preuve des opinions orthodoxes du nouveau Patriarche, Les Empereurs même faisaient tout leur possible pour l'obtenir par leur intervention près des Papes, comme le sceau caractéristique de l'union de la foi. Si depuis Acaeius noua avons vu plusieurs Patriarches , après avoir demandé cette confirmation et n'avoir pu l'obtenir, se maintenir sur le trône Patriarcal sans être confirmés par le chef de l'Eglise , c'est à cause que les conditions exceptionnelles , aux quelles à ces époques les Papes voulaient leur accorder cette confirmation , entraînaient la renonciation des Patriarches de Constantinople à leur tystème d'envahissement des droits et privilèges du siège de Borne. De plus ce système ambitieux du Clergé de Constantinople s' accordant parfaitement avec la vanité des empereurs , le peuple était contenu et ne faisait aucun mouvement contre la violation de cette ancienne institution de l'Eglise.
Mais à l'époque de la nomination de Photl us, les circonstance n'étaient plus les mêmes. Car d'un côté les Papes avalent déjà repris depuis quelque temps l'usage de confirmer les Patriarches de Constanlinople, sans plus exiger d'eux la condition préalable d'effacer des dyptiques sacrés le nom d'Acacius : par conséquent les Patriarches de Constanlinople n'avaient plus ce prétexte exceptionnel. De l'autre côté, comme dans la circonstance actuelle, ni tout le Clergé, ni tout le peuple de Constanlinople n'étaient d'accord sur la nomination de Pbotius, on murmura très-fort sur le manque de cette formalité. Le parti surtout d'Ignace, dans l'espoir de susciter quelque grave embarras à Pbotius en cas de refus, en Ht tant de bruit, et émeutu si fortement l'Eglise (i), que celui-ci fut obligé de la demander deux ans après son Installation sur le siège Patriarcal de Coustautioople: c'est à dire l'fta 859.
Le principal motif de ce retard était sans doute qu'Ignace , le prédécesseur de Photîus , destitué par le pouvoir temporel sans être jugé et déposé canon iquemen t. par ]'l£glisc, ne voulait d'aucune manière céder aux instances de l'Empereur et de Bardas et donner sa démission volontaire. Cette circonstance était d'après les canons de l'Eglise un obstacle définitivement Insurmontable, et réunie aux intrigues des ennemis dePhotius, elle faisait craindre à celui-ci un refus de la part du Saint-Siège. Aussi l'Empereur, Bardas et Photîus n'épargnèrent-ils aucun moyen pour en faire la demande au Pape de manière à être sûrs de l'obtenir. Astaber , oncle de Photîus et beau frère de Bardas , fut nommé chef de l'ambassade, qui selon l'ancien usage devait porter à Rome la nomination du nouveau Patriarche de Constanlinople et en demander la confirmation par le chef de l'Eglise. Plusieurs Métropolitains distingués de l'Orient faisaient partie de cette imposante ambassade, ainsi que différents grands dignitaires de J'empire ; de riches cadeaux pour le Pape et l'Eglise de saint- Pierre leur étaient remis, et de plus, deux lettres furent adressées au saint-Père, l'une de la^art de l'Empereur et l'autre de la part de Pbotius. L'Empereur exposait au Pape, qu'Ignace, ayant quitté le gouvernement de l'Eglise à eause de sa vieillesse, avait été déposé par un Concile, et s'était retiré dans un Monastère; que
(I) Coumas. Torl IV pag* 210.
! Clergé de tout l'Orient et le peuple de Constant! nople avalent d'un commun accord proclamé Photius Patriarche de Constant inople; que lui même (l'Empereur) avait approuvé cette élection, vu If s grandes vertus , les rares mérites et la profonde érudition de cet homme distingué, rengageant même d'accepter cette charge pour le bien de l'Eglise; qu'il priait aussi Sa Sainteté de vouloir bien le confirmer d'après l'ancien usage; enfin, comme il y avait à Constant ioople quelques dissensions dans le Clergé et quelques restes de l'hérésie des Iconoclastes > de daigner y envoyer des Légats, pour rétablir complètement la paix dans l'Eglise par lin Concile général (2). La lettre de Photius était écrite dans le même sens. Il commençait par se plaindre de ce que tous les Métropolitains, les Evoques et le peuple d'Orient, après la retraite de son prédécesseur , l'avait promu contre sa propre volonté à la haute dignité du Patriarcat ; que l'Empereur avait acquiescé à leur opinion commune,, en le sollicitant Instamment d'accepter; qu'il se sentait indigne de ce grand fardeau; qu'il refusa d'abord; qu'il demanda d'en être dispensé; qu'il alla jusqu'à pleurer, mais que tout fut inutile, tout le monde l'ayant force d'accepter. Aussi ce n'est que par la bénédiction et par les prières ferventes de Sa Sainteté qu'il espère, se rendre digne de cette haute mission et la pouvoir remplir convenablement. Il expo- Bait ensuite sa profession de Foi , comme il était d'usage en pareille circonstance, afin, dit-il, qu'en traçant comme dans un tableau sa propre croyance et la comparant à celle du Pape, il prouve par r identité de leurs croyances dogmatiques, lu foi et la charité qui tes unissent; il attire sur lui arec plus & efficacité les pr du saint Père et lui développe Fqffectitm quil lui porte (3),
L'ambassade arriva à Rome. Le Pape Nicolas 1er après avoir lu les lettres ci-dessus, nomma deux Légats: flodoalde Evéque de Porto et Zacharie Evéque d'Âgnanie, et les envoya u, Coustantinople en leur remettant aussi deux lettres: l'une pour FEmpereur et Fautre pour Photius. Dans sa lettre à l'Empereur le Pape répond à ce prince, que comme Photius a passé immédiatement de simple laïque au suprême degré de la hiérarchie Ecclésiastique, circonstance défendue par les canons de l'Eglise , et
(2) Nicolas. Lahli. Tom. VJIF pag. 1203.
(3) lettre de Photius au Pape Nicolas \M
encore plus, puisque son prédécesseur Ignace ne s'était pas démis de sa dignité volontairement et n'avait pas été dépossédé canonïquement , le Concile local de Constantinople n'étant pas compétent pour le Juger, le condamner et le déposer, le Pape ne pouvait pas reconnaître et confirmer Photïus Patriarche de Constantinople | avant que ses Légats n'eussent examiné l'affaire devant un Concile général et* ne l'eussent informé de ce qui s'y était passé. Le Pape recommande en même temps à l'Empereur l'extirpation de l'hérésie des Iconoclastes et la restitution des Provinces de l'Achaîe, que Léon l'Isaurîen avait arbitrairement retranchées de la juridiction du saint-Siège et gratifiées à Ànastase, alors Patriarche de Constantinople (4} t Dans sa lettre à Photius, que le Pape traite de laïque, il lui dit que son élévation subite est contre les canons de l'Eglise , et qu'il ne peut consentir à le reconnaître et à le confirmer, qu'après Je rapport de ceux qu'il envoie à Constantinople pour examiner cette affaire. Il lui déclare toute fois qu'il est très content de sa profession de Foi et de ses sentiments orthodoxes {&).
Photius écrivit une seconde lettre au Pape Nicolas, dans la quelle il tâche de prouver que son élévation subite n'avait rien de nouveau , et ne pouvait être considérée comme contraire aux canons de l'Eglise , à cause de plusieurs exemptes précédents, que
lise avait tolérés. Il parle ensuite de diverses coutumes de l'Eglise, lesquelles, malgré leur différence dans le rite, ne costîtoent pas une différence de la foi* Le Pape Nicolas lui répondit encore par une seconde lettre également négative, et dans laquelle il le traite toujours de laïque (6).
On peut remarquer por les expressions que le Pape emploie dans ses deux lettres a Photius , pour motiver son refus de confirmation , que le Pape pouvait bien dispenser Photius de son élévation subite de simple laïque au suprême degré do sacerdoce, mais qu'il insistait beaucoup sur la circonstance de la démission volontaire t ou de Ja déposition canonique de son prédécesseur Ignace.
Enfin les Légats du Pape arrivèrent à Constantinople. Un Concile général composé de 818 Pères, fut tenu dans l'Eglise
(4) Nicol. Epist 2. Labb. Tom. VIII pa?. 270.
(tel, Epist. 10- Labb. Conc. Tom. VIII pa^, 353. (6) Epiât <S. Util*. Tom. VIII pag, 2S2.
des Saints Apôtres; les Légats du Pape le présidèrent; Ignace y fut conduit, jugé, condamné et excommunié, et Photius reconnu Patriarche de Çonstantinople. Vers la fin du Concile on .parla un peu des Iconoclastes, dont l'hérésie n'existait plus à GonstahUnople , mais on n'y fit aucune mention des diocèses usurpés de l'Achàïe. Cependant le Pape Nicolas ne voulut point reconnaître les actes de ce Concile. Il déposa même ses Légats pour avoir transgressé ses ordres*, et tint un autre Concile à Rome, où il déposa et excommunia Photius (7).
La conversion des Bulgares au Christianisme , arrivée en $63, fit naître de nouveaux scandales dans l'Eglise. C'est cette circonstance qui aggrava encore plus la position de Photius envers Rome, et provoqua un second schisme personnel, pareil à celui arrivé Tan 483 entre le Pape Félix III et le Patriarche Acacius.
Le roi des Bulgares avait demandé à l'Empereur de Çonstantinople Michel les prêtres nécessaires pour sa propre conversion et celle de son peuple : Photius donc y envoya différents Evéques et prêtres Orientaux. Mais comme le roi des Bulgares avait fait presque en nrème temps la même demande au Pape, celui-ci y envoya aussi des Evéques et des Prêtres Occidentaux. Cette circonstance suscita des contestations sur la juridiction de la Bulgarie entre le Pape et le Patriarche de Çonstantinople. Celui-ci prétendait que, puisque la Bulgarie faisait autre fois partie de l'Empire de Byzance, elle devait appartenir à la juridiction de l'Eglise de Çonstantinople. Le Pape insistait au contraire, en ce que la Bulgarie , faisant avant son émancipation politique partie des Provinces d'Achaïe, les quelles provinces étaient soumises à la juridiction spirituelle du Pape, (étant administrées par un Vicaire du Saint-Siège résidant à Thessalonique), la Bulgarie ne pouvait qu'appartenir toujours à la juridiction de l'Eglise de Rome: les changements politiques d'un pays ne pouvant rien changer dans Tordre des choses spirituelles, qui doivent rester toujours immuables. On voit clairement que c'était toujours la même question, la même dispute, le même scandale: le Patriarche de Çonstantinople voulait se prévaloir dés prérogatives du pouvoir temporel et appliquer à son siège les privilèges et
7, Cap i Lahb Tom. VIII ptg. 2S2.
M 19 )-€* droits de la capitale de l'Empire; et le Pape prétendait conserver les droits de l'Eglise libres de toute influence des changements politiques, se basant sur les anciennes institutions de l'Eglise, et sur le principe que les choses divines ne se règlent pas sur les dispositions des choses humaines. Enfin on voit que c'est toujours le même but qui préoccupe ces deux Evoques depuis la fondation de l'Empire de Byzance: l'un tâche de conserver et l'autre d'usurper. Aussi les mêmes motifs amenèrent-ils les mêmes effets : c'est à dire , le Pape Nicolas tint un Concile à Rome et excommunia Photius (8) , et celui-ci assembla un autre à Gonstantinople et excommunia le Pape Nicolas (9). Ce fait eut lieu en 866.