‹ L'Église oriental;Chapitre 40 sur 67 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

LE PATRIARCHE GENADIUS ET QUATRE DE SES SUCCESSEURS MÉDIATS, LES PRIVILEGES QUE IX SULTAN LEUR ACCORDA | LEURS COR RÉLlftlÛNitf AIRES SES PROPRES SUJETS, ET DU SILENCE COMPLET DE CES PATRIARCHES SUR LES RELA- TIONS DE L'ÉGLISE DE CONSTANTINOPLE AVEC CELLE DE ROME

Quelques jours après la prise de Constantinople, Mahomet II voulut ramasser et concentrer les nombreux Chrétiens de son nouvel empire. Mais il lui était impossible d'y parvenir directement, le Turcs Payant aucune connaissance des moeurs, des usages, de la langue et des coutumes des Chrétiens. De l'autre côté, tes chrétiens de Constantinople ne pouvaient avoir à

époque aucune confiance aux insinuations, ni aux promesses des Musulmans. Mahomet pensa d'agir par le chef de la religion de ces chrétiens. Cette voie lui paraissait d'autant plus naturelle, que chez tous les peuples d'Orient, et surtout chez les Mahomctans, la religion représente la nationalité et en est une marque distinetive. Le Sultan Ût donc chercher le Patriarche: mais sur l'information qu'il eut, que le Patriarche était mort depuis environ un an, il ordonna que les chrétiens en choisissent uu autre, d'après leurs propres coutumes, et qu'on le lui présentât.

Le Clergé et le peuple de Gonstantinople eurent alors recours a Georges Scoiarius, homme très-instruit, devenu surtout remarquable depuis le Concile de Florence, ou il avait ëneririquement soutenu de vive voix et par ses écrits la réunion des Eglises. Il jouissait d'une considération générale à cause de ses grandes vertus et de ses rares mérites. On le pria instamment d'accepter cette charge importante, que lui seul pouvait remplir è l'avantage des clin-tiens dans d'aussi difficiles circonstances. Scoiarius s'y refusa d'abord, mais enfin il céda aux prières du peuple et accepta.

Le Sultan voulut qu'on gardât à l'installation du nouveau Patriarche le cérémonial en usage en pareille circonstance du temps des Empereurs chrétiens. Mahomet donc portant ses ornements impériaux s'assit sur un trône niMfinilîquement orue dans la grande salle du Palais. Georges Scoiarius qui, après sa nomination au Patriarcat et son ordination , prit, suivant l'usage de l'Eglise, le nom de Génadius, y fut conduit par les électeurs et vint devant le Sultan , qui lui mit en cérémonie entre les mains le bâton pastoral , en prononçant tout haut en langue Grecque ces paroles, ta toute-Sainte Trinité qui m f a donné Vemte fait Archevêque de Constanfitiopfe , nourrlh fOmc, et he Oecuménique (1), « En même temps le Sultan lui lit en sa présence un riche manteau; lui ordonna de çou-

(1) Après cette grande solennité et la formule si importante , dont Mat'est servi pour la nomination du Patriarche, Génadîus pouvait-if, tout risquer, dire à c<- ticr conquérant, qu'il était encore nécessaire, qui* le Pape le confirmât? Qui sait si l'astucieux Mahomet en jouant cette farce impie, ne voulait pas justement faire comprendre à Génadîus, qu'il prétendait que dorénavant personne nuire que le Sultan n'inlerflnl dans la du Patriarche?

verner l'Eglise de Constantmople d'après les coutumes quelle avait tlu temps des Empereurs chrétiens; enfin il lui conféra ïe pouvoir d'une juridiction illimitée sur tous ses coreligionnaires sujets de la Sublime Porte, en lui donnant le titre de Milel-bachi (chef de nation). Le Patriarche reçut en même temps Tordre de surveiller tous les chrétiens et de les tenir, par les moyens qu'il trouverait les plus convenables, fidèles à leur nouveau Souverain et soumis aux ordres de son gouvernement. Mahomet après avoir eu avec Génadius un lon^ entretien, le congédia en le reconduisant lui-même jusqu'à la porte de la salle d'audience et ordonna de le faire monter sur un cheval des écuries impériales richement harnaché et que les grands Seigneurs du palais raccompagnassent jusqu'à sa nouvelle cathédrale, qui fut l'Eglise des saints Apôtres.

Le Sultan avait aussi ordonné au Patriarche Génadius de lui faire un exposé des doctrines et des règles de la religion chrétienne, dans Je but d'observer et de connaître par lui-même, si la religion des nombreux chrétiens, ses sujets, pouvait continuer à exister dans son nouvel empire simultanément avec l'Islamisme.

La position des populations chrétiennes de cette époque, livrées sans aucune espèce de défense à la merci de maîtres aussi ignorants que barbares, imposait à Génadius le devoir de s'acquitter de l'ordre du Sultan de manière à ne pas mettre en e\idence l'Incompatibilité existante entre les deux religions. De plus il était forcé de cacher au Sultan tout ce qui pourrait lui donner le moindre soupçon sur la sûreté et ta consolidation de son uouvel empire. Aussi Génadius se garda bien surtout de rapporter dans son exposé au Sultan , les relations de l'Eglise de Gonstantinople avec celle de Rome et l'obligation du Patriarche de se faire confirmer par le Pape, Ceut été indubitablement vouloir provoquer l'extermination complète de ces malheureuses populations, que de dire qu'elles devaient être en relations religieuses avec les chrétiens de TOccident , ennemis déclarés des Turcs* C'eut été provoquer le Sultan aux plus vifs soupçons , que de lui révéler que le Clergé de Constantinople reconnaissait pour chef suprême le Pape, qui faisait alors d'énergiques efforts pour appeler à une croisadç générale contre les Turcs tous les Princes de rOccident. Génadius savait bien que Mahomet il ne pouvait pas sitAt oublier, que ce même Pape Eugène IV, qui avait ac*

compli la réunion des deux Eglises à Florence, avait soldé à ses propres frais l'an 1440 une armée de 2:>,O0O hommes, laquelle sous les ordres du général Ouniades et du Vicaire Papale, le Cardinal Julien, versa des torrents du sang Musulman. Mahomet devait se souvenir encore, qu'en Tan 1448, le Pape Nicolas V avait envoyé à l'Hélfespont le Cardinal François avec une flotte de 70 galères pour couper aux armées Turques le passage de TAsie en Europe. Que ce même Pape Nicolas V publia le 23 Août J450: une bulle contre tous ceux ■ qui fourniraient aux Turcs des armes, du bois, des chevaux } ou foute autre munition de guerre 3 ou qui leur pre ferment du secours contre tes chrétiens de quelque manière que ce fut, « Enfin Génadius savait, que ce même Sultan Mahomet avait vu de ses propres yeux un autre Cardinal, Légat du même Pape Nicolas V, combattre vaillamment le dernier jour de la prise de Constant! no pie à la tête de 300 Latins et s'ensevelir glorieusement sous ses ruines.

Génadius fît donc au Sultan son exposé sur la doctrine et les règles de la religion chrétienne, sans y faire aucune mention ni de la suprématie du Pape sur l'Eglise de Constantïnople, ni de l'union de celle-ci avec Rome. Cet exposé ne déplut pas au Sultan , qui confirma par un décret Impérial , dans la personne de Génadius et de ses successeurs, tous les privilèges qu'il lui avait concédés le jour de son installation; il ordonna que la religion chrétienne fût librement exercée dans toute l'étendue de ses Etats; que les Eglises fussent sous la protection du gouvernement; que le Clergé jouît de certaines prérogatives spéciales et qu'il fût respecté et exempt de corvées* En même temps le Sultan ordonna, qu'aucune autorité n'eût le droit d'intervenir dans la juridiction du Patriarche et de ses délégués, en tout ce qui regarde ses coreligionnaires , sujets de la Sublime Porte. Au contraire, il prescrivit que tant à Constantïnople que dons les provinces, tout employé public fut tenu de prêter son appui à l'exécution des décisions émanées de l'autorité Patriarcale, toutes Jes fois qu'il en serait requis, sans jamais oser en interrompre le cours, ou les intercepter.

Le vertueux Génadius sut tirer de très-grands avantages en faveur des malheureux chrétiens de cette époque, de ces privilèges vraiment énormes , si on considère sutout les mœurs et les principes religieux et politiques de ce peuple conquérant. Mais la prudence suggérait à Mahomet II de se conformer aux cir-

constances (2) , et la puissance des Sultans , encore dans toute vigueur, n'était pas alors réduite à la nécessité de ménager les scrupules des Musulmans fanatiques, comme elle le fut ensuite.

Génadius fit revenir de Trapezondc les émigrés chrétiens, les rassura et les protégea contre le fanatisme et les vexations des particuliers Turcs, défendit leurs intérêts près du gouver* nement et fut pour cette population , plongée dans toute espèce de calamités et de peines, un Protecteur efficace.

Après avoir étendu ses soins jusqu'à établir une Ecole à Constant in opte (a), il se retira au Monastère de St-Jean Baptiste, où il se voua à son travail de prédilection, les études tueologiques et littéraires.

Les quatre successeurs immédiats de Génadius, c'est à dire, les Patriarches Isidore , Sophronius , Joasaph et Marcus , marchèrent aussi sur les traces de Génadius et furent également la consolation et le soutien des Chrétiens de l'empire Ottoman. Aussi ces Patriarches étaient-ils respectés, non seulement par le peuple chrétien, mais même par le gouvernement Ottoman et par le Sultan lui-même, qui les consultait dans plusieurs circonstances importantes, leur accordait tout ce qu'ils lui demandaient en faveur des chrétiens, et leur avait fixé une pension sur le trésor public, les considérant comme employés supérieurs de son propre gouvernement.

Cependant ces quatres Patriarches ne se sont déclarés en aacuue manière sur l'état anormal, dans lequel l'Eglise de Coustantinople se trouvait, en ce qui concernait ses relations avec celle de Rome. Ils gardèrent là dessus un silence mystérieux, et Phistoire ne nous a laissé aucune trace qui pourrait nous conduire à une conclusion quelconque, sur les sentiments que ces quatre Pasteurs avaient sur la continuation de l'union des deux Eglises. Doit-on supposer, que tant le Patriarche Génadius, cet

(3) De plus., c'est pur ces concessions que Ma lin met engage! le Clergé de Constant inople à aller prêcher dans les provinces chrétiennes non conquises, de se soumettre à ses armes: ce qui eut li#u particulièrement en Moldavie et en Valachie.

(3) C'est cette Ecole Patriarcale qui fut pour long temps le seul foyer d'instruction des chrétiens de cet empire, et d'où sortirent tous les proff* seurs qui enseignèrent ensuite la langue et la littérature Grecque dans les différents pays de l'Orient.

M 77 )•€* homme si pieux et si zélé protecteur de l'union des Eglises, ainsi que les quatre vertueuses personnes, qui furent ses immédiats successeurs, aient voulu profiter des circonstances de cette malheureuse époque, pour réaliser les prétentions ambitieuses de leurs prédécesseurs? ou doit-on se persuader, que ces cinq Patriarches, voyant que les Turcs ne souffriraient jamais, que les chrétiens, leurs sujets, fussent en relation avec les Papes, leurs propres ennemis les plus redoutables, furent-ils forcés de recourir provisoirement à ce ménagement, pour prévenir l'extermination de ces malheureux chrétiens? Tout homme de bon sens se rangerait plutôt du côté de la seconde probabilité, que de la première supposition. Aussi nous croyons qu'au lieu d'attribuer à ces cinq Patriarches une action tellement en contradiction avec les sentiments chrétiens , dont ils firent preuve dans toutes les autres circonstances de cette époque difficile, il serait peut-être plus charitable et plus juste de tâcher d'expliquer leur conduite par les événements historiques de leur temps. Or, lorsque l'histoire nous prouve, que l'Eglise de Rome, au lieu de désespérer et de considérer froidement la chuta de l'empire Byzantin eomme un fait accompli , la considéra au contraire comme une mère tendre, et redoubla d'efforts pour le' rétablissement de ce malheureux empire; lorsqu'on voit que le Pape Pie II convoqua exprès à Mantoue un Concile Tan 1459, dans lequel on proclama une expédition générale de tout l'Occident contre les Turcs pour les chasser de l'Europe; lorsqu'on voit qu'à Beligrade un Missionnaire du Pape Calliste III, le moine Jean Capistrano, et le général Ouniades, à la tête d'une armée de croisés, composée de citoyens, de paysans et de moines, repoussèrent avec un eourage incroyable l'armée Turque composée de 160,000 hommes, en tuèrent 24,000 et poussèrent jusqu'à Sophia le fier Mahomet II, l'an 1456; lorsqu'on voit le Pape Sixte IV accueillir en Souverain le Prince Thomas, frère du dernier Empereur Byzantin , élever soigneusement ses enfants et marier sa fille , la Princesse Sophie, à un Prince de son rite, Souverain d'une Puissance chrétienne, le Tzar Ivant III, en prenant, disons-nous, en considération sérieuse et impartiale tous ces grands faits historiques, on est forcé de convenir, que quand même ces Patriarches, poussés par la charité Evangéliqne, auraient hasardé quelque démarche de rapprochement avec Rome, cette mesure loin de profiter à personne, aurait indubitablement excité les ju-

*M 78 )-€* «tes soupçons des Turc» et aurait peut-être provoqué la totale extermination de tons les chrétiens d'Orient. Ces Patriarches donc, forcés par ces raisons impérieuses devaient garder on profond silence sur un point aussi délicat, attendant que la divine Providence leur envoyât de plus favorables circonstances. S'il ne se fût agi que de leurs personnes seulement, ces vénérables Prélats se seraient probablement décidés à tout sacrifier en faveur de la vérité: mais il s'agissait de l'existence de leur troupeau tout entier, et peut être même du péril de renier la religion chrétienne et d'embrasser l'Islamisme! Aussi ces Patriarches furentils réduits par la force invincible de ces terribles circonstances à dire aux Turcs pour le Pape « mscio hotninem istum » (je ne connais pas cet homme): quoiqu'il n'y a pas de doute qu'ils le reconnaissaient dans le fond de leur conscience.

FIN DE LA SKCOIfDB PABTIB.

WWtWfciWl TOATOtt

Page 1