‹ L'Église oriental;Chapitre 58 sur 67 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA KUS&tE CONSIDEREE SOU* LE HA F FORT BU EBtAWLtlICMgT DE L'ORDRE HIÉRARCHIQUE DAHS L EGLISE ORIENTALE.

Un coup d'oeil sur l'histoire de la Russie, depuis Tan 988, époque à laquelle elle reçut le christianisme, jusqu'à nos jours, amène à une observation bien remarquable. Cette observation est, que les conséquences produites par la religion chrétienne sur les intérêts des Souverains, ainsi que sur ceux du Clergé et du peuple, furent dans ec pays tout a fait différentes de celles qu'elle

avait fait naître à Constantinople. Les sentiments même de ce» trois classes de la société envers l'Eglise de Rome ont toujours été complètement opposés dans ces deux pays des chrétiens du rite Oriental.

À Ryzaoce , le christianisme avait été introduit d'une manière miraculeuse et toute particulière: et c'est sur les bases de la religion Chrétienne que les Empereurs de ce nouveau pays fondèrent leur politique et leur gouvernement. Les Empereurs de Byzanee, n'ayant pas reçu les principes et les institutions de la religion par une intervention étrangère, étaient naturellement les maîtres d'organiser toutes les branches de leur gouvernement et toutes les classes de leur sujets, de manière à ce que la nouvelle religion marchât d'accord avec le gouvernement et favorisât tous ses intérêts. Ils pouvaient même, dès les premiers temps, faire de îa religion un instrument de leurs intérêts politiques, comme dans le fait ils Tout fait. Mais en Russie c'était tout le contraire. Les Souverains de ce pays voulant par conviction de leur conscience embrasser le christianisme et l'introduire dans leurs Etats, étaient obligés de recourir à des Bc siastiques étrangers, qui leur enseignassent le christianisme, et ils s'adressèrent au Clergé de Constantinople, Si tes Ecclésiastiques Byzantins, venus en Russie à cet effet, avaient eu réellement les vertus Evangéliques que tout prêtre doit avoir, lorsque surtout il s'agit d'une si haute mission , ces Ecclésiastiques rendant à César ce qui appartient à César, et à Dieu et qui appartient à Dieu, se seraient bornés à enseigner la religion à ce peuple néophyte, et à lui indiquer les institutions de l'Eglise, en lui apprenant tout ce qui lui était indispensable pour se consolider dans la Foi chrétienne, sans point s'immiscer dans les affaires et les intérêts du gouvernement. Mais il n'en fut pas ainsi. Le Clergé de Constantinople arriva en Russie, comme une compagnie de spéculateurs va de nos jours exploiter les Indes ou la Californie* Son principal but fut d'y introduire d'abord son système spécial, ensuite d'y créer des ressources matérielles pour soi-même, et enfin de procurer à ses maîtres, les Empereurs de Byzanee, une influence politique sur cet Etat naissant au moyen de la religion. À cet effet, il y créa, comme nous l'avons vu i ,

(J) Cîi ai». VI tic la seconde Parti» de cet ouvrage.

un Clergé Russe tout à fait d'après son propre système; il eu* gagea le peuple au nom de la religion à lui obéir aveuglément; et régla que les Métropolitains et Evéques de tous les diocèses de cet Etat seraient tous envoyés par le Patriarche de Constata tlnople, et pris parmi les sujets des Empereurs Byzantins: de manière qu'en Russie la religion chrétienne, au lieu de devenir comme à Constantinopte , l'organe du gouvernement, ne marchait pas même d'accord avec lui. Au contraire elle lui créa immédiatement une opposition formidable et asservit les Soin crains de ce pays aux volontés du Clergé, par le pouvoir illimité que celui-ci avait acquis sur le peuple. Les Tzars effrayés de cet état de choses, employèrent envaïn tous les moyens pour se délivrer de cette énorme influence du Clergé. Ils crurent même profiter d'une manière ou de l'autre de l'occasion de l'union faîte entre l'Eglise de Constant inopte et celle de Rome au Concile de Florence. Mais le Clergé Russe de cette époque avait trop profité des leçons de ses maîtres, pour se rendre si facilement. Aussi, comme le Clergé de Coustontinople fit de nos jours avec les privilèges accordés aux peuples chrétiens par le Tinzimat, celui de Russie sut alors tourner encore à son propre avantage cette circonstance et les démarches de ses Souverains* Il accepta avec plaisir les prérogatives que Basile Rasilevitz et son fils Ivan 111 lui procurèrent, en le rendant indépendant de l'Eglise de Constantînople, mais il ne voulut point renoncer au pouvoir absolu qu'il avait sur le peuple, pouvoir par lequel il prétendait même tenir ses propres Souverains dans ses fers an nom de la religion (2). Enfin Pierre le grand, après avoir exterminé les Strelitzsj milice semblable à celle des Janissaires de Turquie, ne pouvant abattre cet énorme et étrange pouvoir du Clergé , qui entravait par son intervention toute la marche du gouvernement, se déclara lui-même Protecteur suprême de la religion. Il abolit alors, comme nous l'avons vu, le Patriarcat de Russie et le remplaça par un Collège d'Evéques , pour affaiblir le pouvoir con-

(7) te seul exemple de la menace, que le Métropolitain de Moscou fit an Tzar Ivan III: de sortir par la porte opposée de In viiïe, ai ce Prince permettait au Légat du Pape, qui accompagnait la Princesse Sophie sa future, d'entrer à Moscou précédé d'une croix latine, prouve quel pouvoir énorme avait encore le Clergé Russe sur l'Elut, uiCme après ta choie de l'empire Bj HBttL

centré dans la personne du Patriarche, eo le divisant entre plusieurs individus, Pierre le grand, afin d'habituer aussi le Clergé à Tidée qu'il n'était pas uulocêpkate^ lui fit reconnaître pour chef spirituel de FEgiise Orthodoxe le Patriarche de Constant*- Dople. Cette autorité, qu'il avait l'air de donner à ce dernier, outre qu'elle n'était qu'Imaginaire , ne pouvait non plus porter aucun ombrage à la réelle autorité des Souverains de Russie sur le Clergé. Au contraire elle était très-favorable au système de la politique de Pierre le grand envers l'Orient.

En outre les anciens Souverains de Russie devenus chrétiens, n'avaient point été préoccupés, comme ceux de Constan* tinople, de Tidée vaniteuse de se servir de la suprématie de leur Eglise sur toutes les autres, comme d'un moyen d'augmenter leur influence politique sur leurs voisins chrétiens. Au contraire, les Souverains Busses étant, dès les premiers temps de leur conversion, fortement gênés par ce puissant levier, que les Empereurs Byzantins employaient contre les intérêts des autres Souverains chrétiens, désiraient , du moins jusqu'à la chute de J'empire Byzantin, que ce levier fut enlevé à la politique et qu'il fut transporté à Borne, d'où ils n'avaient rien à craindre. Voilà pourquoi les Souverains Russes avaient montré jusqu'à cette époque un vif empressement pour s'unir avec l'Eglise de Rome et en témoignèrent eu toute circonstance les plus sincères dispositions. Le peuple Russe aussi n'ayant, comme les Orientaux, ni d'anciennes rancunes à se rappeler contre les Romains , ni des intérêts sociaux, qui en pussent souffrir, aurait accepté sans aucun mécontentement celte réunion: il suffirait que le Clergé lui dit, qu'elle était conforme aux préceptes de la religion (3).

(3) Cette complète absence de fonte aiiiijtatliic spéciale de la part àtê Russes contre les Occidentaux s'étend ruéme jusqu'au Cierge. Car U naît beaucoup rie pratiques religieuses, que celui «le Constant inople nie i la seule raison que les Latins tes emploient : telles sont te baptAme par aspersion, la génuflexion, la manière d'administrer l'eau bénite etc. Ceat aussi à cause de cette même raison que nous voyons tous les jours grand mmibrc de Russes, surtout parmi les classes supérieures de la société, «• réunir .1 IT^Iim- de Rome, tandis qu'un tel exemple esl Tort rare parmi les chrétiens du rite Oriental natifs de la Turquie ou de la Grèce. Quoiqu'on Russie ceux qui se déclarent réunis avec l'Eglise de Rome encourent dt grands dommages et d'autres conséquence* bien désagréables, et en Turquie ou en Grèce ils y gagneraient même dea avantages

La Russie donc, quoiqu'elle se soit depuis quelques siècles déjà débarrassée des brandons incendiaires, que le Clergé de Constantinople avait frauduleusement introduits dans ce pays sous le voile de la religion ; quoique son Clergé actuel marche d'accord avec le gouvernement et les intérêts du pays, cependant on ne pourrait pas dire, qu'elle soit jusqu'aujourd'hui revenue dans Tétat religieux digne d'un grand empire. Ses Souverains obligés, comme nous l'avons vu, de s'emparer eux-mêmes indirectement de l'administration de l'Eglise, pour modérer l'influence énorme du Clergé Russe et abattre le genre d'opposition , que le système de celui de Constantinople leur avait créé dans leurs propres Etats, les Souverains de Russie ont été forcés de se placer eux-mêmes dans une fausse position. Ils prirent publiquement le titre que la religion leur permettait de prendre, celui de Protecteurs de C Eglise , tandis qu'en réalité ils en étaient devenus , à regret peut-être et contre leur propre conviction , les administrateurs directs*

Cependant cette conduite des Souverains Eusses n'était pas seulement une conséquence indispensable de l'ancien désordre Ecclésiastique, où le Clergé de Constantinople avait entraîné le pays. Elle était aussi une mesure nécessaire aux nouveaux intérêts politiques, que le cabinet Russe avait formés vis-à-vis de la Turquie. Voilà pourquoi, bien que le but de la Russie , en ce qui regardait le Clergé, fût de restreindre son pouvoir par une dépendance quelconque, on n'a pourtant pas voulu le ramener h la soumission de l'Eglise de Rome. Car le système de ces nouveaux intérêts politiques exigeait impérieusement, qu'on s'éloignât autant que possible de cette Eglise, pour pouvoir se rapprocher plutôt de celle de Constantinople.

La position actuelle de l'Eglise Russe vis-à-vis de celle de Rome n'est donc qu'une conséquence de la politique de ses propres Souverains à regard de l'Orient. Il est naturellement fort pénible pour le christianisme de voir, que dans ce pays les intérêts politiques l'aient emporté sur ceux de l'Eglise. Mais est-ce en Russie seulement que les Souverains chrétiens tinrent une pareille conduite envers la religion? Cependant comme l'ancien système de la politique Russe se trouve depuis une trentaine d'années changé par la force des circonstances , quelle que soit l'issue de la lutte actuelle, il se pourrait bien, que dans la suite même les intérêts politiques de cette Puissance se rencontrassent plutôt

dans sa réunion avec l'Eglise de Borne, que dans la séparation dans laquelle elle est restée jusqu'aujourd'hui en faveur de sa politique extérieure. Expliquons-nous.

Personne ne doute que la Russie, quelle que soit la tournure que les affaires prennent après la guerre actuelle, continuera toujours à être une des grandes Puissances chrétiennes, et qu'elle ne cessera jamais de prétendre et d'avoir une grande prépondérance dans la balance Européenne. Sa séparation pourtant de l'Eglise Universelle l'empêchera toujours d'avoir la confiance entière des peuples chrétiens de l'Europe, que son système de conservation et d'ordre lui font d'ailleurs si justement mériter: système qui est devenu de notre temps, le désir et le souhait de toutes les nations qui cherchent le vrai bonheur social. La Russie par sa réunion avec l'Eglise de Rome serait aussi parvenue à appliquer réellement chez elle en grande partie la principale base de son système constitutif, V unité nationale. Car ce n'est que par cette réunion qu'elle saurait accomplir la fusion d'une grande partie de ses sujets, que la séparation des deux Eglises continuera , tant qu'elle existera , à caractériser comme étrangers à leur propre gouvernement, malgré l'identité de la langue, de l'éducation, des drois et obligations et même de leurs opinions politiques.

La réunion de la Russie à l'Eglise Universelle délivrera également ce gouvernement d'une autre bien fâcheuse et gênante position, très-incompatible avec la dignité d'une grande Puissance. C'est la position à laquelle l'expose , davantage de jour en jour*, le retour individuel à l'union avec l'Eglise de Rome d'un grand nombre des membres des premières familles de ee pays. Aujourd'hui il y a peu de familles distinguées en Russie, qui n'aient pas leur catholique Romain. Le retour au sein de l'Eglise Mère de toutes ces personnes, est bien loin d'être soupçonné d'avoir pour cause la dépravation morale, ou quelqu'intérêt banal , puisqu'au contraire il entraine de grands désavantages matériels. Les Russes qui se réunissent à l'Eglise de Rome sont ordinairement privés de l'administration de leurs biens (4), ils perdent leurs places et leurs droits politiques, et qui plus est, ils ne peuvent plus revoir le sol natal! Toutes ces personnes

(4) Voyez roulage de 21 Mars 1840.

sont donc sans contredit des gens de la plus pure morale , puisqu'ils se résignent à tant dfe souffrances pour le seul amour de la vérité. Ces individus par conséquent sont de ces citoyens , dont tout gouvernement compte la perte comme un grand dommage ! Cependant le gouvernement Busse est forcé , à cause de sa position anormale envers l'Eglise de Rome, de proscrire malgré lui tous ces excellents citoyens et de les indisposer contre lui. Peut-il échapper à la perspicacité d'un gouvernement si sage et si prévoyant, que cette division nationale, qui va toujours croissant, lui formera tôt ou tard une espèce d'opposition des plus embarrassantes et des plus dangereuses?

Enfin ne serait-il pas beaucoup plus convenable à la dignité des Empereurs de Russie, beaucoup plus avantageux à leurs intérêts et plus conforme à leur propre conscience de prendre le titre et d'être : « les Protecteurs de F Eglise Catholique » que de se dire seulement « les Protecteurs de F Eglise Orientale? »

La réunion de la Russie à l'Eglise Universelle procurera aussi au Clergé de cette nation la pleine satisfaction de sa propre conscience, ainsi «que la dignité que son instruction, sa piété et sa conduite morale lui font mériter. Est-il possible que la conscience éclairée et pieuse de ce Clergé ne sente pas le vide que cette séparation fait dans l'ordre hiérarchique ? Se peut-il qu'un Clergé instruit et d'une aussi stricte morale que celui de la Russie, soit forcé d'avouer, qu'il reconnaît pour chef suprême de l'Eglise le Patriarcat de Constantinople: c'est à dire, un système d'Evéques apostats envers l'Eglise universelle, et prévaricateurs de toutes les institutions de leur propre Eglise Orientale; un système, qui, abusant de la simplicité pieuse du peuple Russe et de ses Souverains, jeta dans ce pays, sous le saint voile de la religion , les funestes zizanies de la méfiance et de l'opposition entre son Clergé et ses Souverains, et qui fut la cause principale de l'état anormal , où se trouve jusqu'aujourd'hui le Clergé et le gouvernement de ce pays; enfin un système, composé actuellement de tout ce qu'il y a de plus ignorant, de plus dépravé et de plus méprisable parmi les chrétiens d'Orient?

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