CHAPITRE XVI
DIFFUSION DE l'ÉVANGILE — VIE DES PREMIERS CHRÉTIENS SES CÔTÉS LUMINEUX, SES OMBRES
Notre plan nous amène à rechercher, maintenant, quels étaient pendant les deux premiers siècles le caractère moral de l'Église, sa situation intérieure et ses relations avec le monde.
« Les grandes associations missionnaires, devenues si importantes dans notre chrétienté moderne, n'avaient, dit M. de Pressensé % aucune raison d'être dans l'Église des lie et siècles, par le motif bien simple qu'elle était elle-même essentiellement une société missionnaire. Campée dans le monde plutôt qu'établie, pressée de toute part par le paganisme qui l'entourait, elle ne pouvait vivre qu'en combattant ; la conquête était nécessaire à la défense, et, pour elle, durer c'était vaincre. La mission du dehors ne se distinguait pas de la mission du dedans, car, pour trouver un peuple païen à convertir, il suffisait au chrétien de franchir le seuil de sa demeure et de parcourir les places pu-
i. Hist. des trois premiers siècles, 2« série, t. I, p. 21.
bliques de sa propre cité. La civilisation de l'Empire était l'œuvre du paganisme ; elle ne pouvait donc tromper sur l'état des cœurs comme la civilisation moderne pénétrée de quelques éléments chrétiens, qui suffisent pour voiler à l'esprit superficiel le paganisme immortel d'un monde ennemi de Dieu. L'homme cultivé de Rome ou d'Alexandrie n'était pour l'Église qu'un païen plus difficile à convertir qu'un barbare de Scythie ou de Germanie, parce qu'il avait plus de ressources pour échapper à la vérité... Nulle préparation spéciale n'était imposée aux missionnaires, pas plus qu'aux évêques et aux pasteurs... Le plus souvent la mission surgissait des circonstances, et partout où un chrétien abordait, sur quelque terre perdue que ce fût, la croix était immédiatement plantée par lui, et un noyau d'Église était bientôt formé. »
La diffusion de l'Évangile durant cette période fut rapide et continue. Voici comment Eusèbe en décrit la propagation au commencement du ii^ siècle : « Beaucoup de successeurs immédiats des apôtres imitèrent leur zèle en élevant l'édifice des Églises dont ils avaient jeté les fondements, en portant plus loin l'Évangile, en répandant par toute la terre la semence du Royaume de Dieu. Un grand nombre d'évangélistes commençaient, suivant l'ordre du Sauveur, par distribuer leurs biens aux pauvres, puis ils partaient rivalisant de zèle dans la prédication de Christ et dans la diffusion des écrits évangéliques. Après avoir ainsi posé les fondements de la foi, ils établissaient des pasteurs auxquels ils confiaient les nouveaux convertis, puis ils se rendaient dans des régions et vers des nations plus lointaines. La grâce de Dieu les accompagnait et le Saint-
Esprit, encore à cette époque-là, agissait si puissamment par eux, qu'à la seule ouïe de leur parole, des assemblées entières se rangeaient à l'Évangile K » Ne pouvonsnous pas ajouter que ces évangélistes obscurs, dont le nom a péri et l'œuvre survécu, sont tout spécialement dignes d'être tenus en honneur par l'Église? Et n'est-ce pas le lieu de faire remarquer que l'époque la plus glorieuse de l'Église est justement celle où elle n'a que peu ou point d'histoire?
Vers la fm du ii^ siècle, l'Évangile avait franchi les limites de l'Empire. Justin-Martyr dit à Tryphon ^ : « Il n'y a pas une seule race humaine, de quelque nom qu'on l'appelle, qu'elle soit grecque ou barbare, qu'elle vive dans les tentes ou dans les chars couverts, au milieu de laquelle on n'offre pas des prières et des actions de grâces au nom de Jésus crucifié. » Il faut, évidemment, en lisant ces lignes, se souvenir des connaissances géographiques restreintes du temps ; mais, d'un autre côté, nous savons qu'à cette époque, l'Évangile avait pénétré au delà de l'Euphrate, chez les Parthes, les Perses et les Mèdes ^; en Afrique, il avait atteint la haute Égypte, la Numidie et la Mauritanie; en Europe, l'Espagne, la Grande-Bretagne et la Germanie libre, aussi bien que la Germanie romaine. Parlant des Germains indépendants, Irénée nous dit que la bonne nouvelle de l'Évangile avait devancé la diffusion des écrits sacrés, et que plusieurs tribus de ces barbares avaient les paroles du salut écrites,