Apologie, xlu
tion certains autres reproches faits aux chrétiens : par exemple, celui d'être la cause des malheurs publics, d'être les parasites de la société, et il avertit, d'un ton de triomphe, les adversaires des chrétiens, que plus ils seront foulés aux pieds, plus ils croîtront en nombre et en force. « A chaque désastre public, à chaque calamité, vous dites que les chrétiens en sont la cause. Si le Tibre inonde Rome , si le Nil n'inonde point les campagnes, si le ciel est fermé, si la terre tremble, s'il survient une famine, une peste, on entend crier aussitôt : Les chrétiens aux lions \ Mais, dites-moi, je vous prie, avant la naissance de Jésus-Christ, la terre, les villes n'ont-elles pas éprouvé les plus grands malheurs? » Et ailleurs : « Nous ne ressemblons pas aux brahmanes et aux gymnosophistes ^ des Indes : nous n'habitons pas les forêts, nous ne fuyons pas les hommes. Nous nous souvenons que nous devons rendre grâces à Dieu, le seigneur et le créateur de toutes choses : nous ne rejetons rien de ce qu'il a fait pour nous ; mais nous sommes en garde contre l'excès et contre l'abus. Nous nous trouvons avec vous à la place, au marché, aux bains, aux boutiques, aux hôtelleries, aux foires, dans tous les lieux nécessaires au commerce de la vie. Nous naviguons avec vous, nous portons les armes, nous cultivons la terre avec vous.... La multitude triomphe bien vainement de nous voir persécutés. C'est nous qui avons droit de triompher puisque nous aimons mieux être condamnés que d'être infidèles à Dieu... On nous déclare la guerre lorsqu'on
1. Christianos ad leonem. Si Ton en juge par le mètre (Z^ZZ), ces paroles faisaient très probablement partie d'un chant populaire à Rome €t ailleurs. Wordsworth, Church Eistory, p. 101, note.
2. Philosophes ainsi nommés parce qu'ils allaient pieds nus ou légèxement vêtus.
nous mène devant les triJDunaux, où nous combattons pour la vérité au péril de notre tête. Nous remportons la victoire, puisque nous obtenons ce qui fait le sujet du combat. Le fruit de la victoire, c'est la gloire de plaire à Dieu, c'est la conquête de la vie éternelle. Nous perdons la vie, il est vrai, mais nous emportons en mourant ce qui fait l'objet de notre ambition. Nous mourons au sein de la victoire, et par notre mort nous échappons à nos ennemis. Tournez-nous en ridicule tant que vous voudrez, sur ce qu'on nous attache à des poteaux pour nous brûler avec des sarments : ce sont les instruments de notre victoire, les ornements et le char de notre triomphe... Pour vous, dignes magistrats, assurés comme vous l'êtes des applaudissements du peuple, tant que vous lui immolerez des chrétiens^ condamneznous, tourmentez-nous, écrasez-nous : votre injustice est la preuve de notre innocence; c'est pourquoi Dieu permet que nous soyons persécutés... Mais vos cruautés les plus raffinées ne servent de rien : c'est un attrait déplus pour notre religion. Nous multiplions à mesure que vous nous moissonnez; notre sang est une semence de chrétiens K »
Mais l'Évangile avait d'autres ennemis non moins redoutables que les magistrats, les prêtres et la populace. C'étaient les philosophes païens, habiles à le travestir et employant contre lui les armes puissantes du sophisme et du sarcasme. Nous avons parlé ailleurs de la manière dont Cgecilius, dans VOctavhis de Minucius
1. Semen est sanguis Christianorum. Ces paroles ont passé en proverbe, Apologie, xl, xlii, xlix, l. La traduction anglaise des derniers paragraphes* est empruntée au D"" Wordsworth, qui a admirablement reproduit le style impétueux et raboteux de ïertuUien. Church Eist.^ 101, 102.
l'église primitive 20i
Félix, attaque le christianisme et défend le paganisme K Jusqu'au temps de Constantin, il y aura de virulents Ggecilius. Parmi ceux qui ont écrit pendant les deux premiers siècles, le plus connu est Fépicurien Gelse ^. Il composa vers l'an 160 son Discours véritable, qui nous est connu seulement par la réfutation qu'en fit, environ un siècle après, le savant Origène.
Parmi les critiques que Gelse fait à la doctrine chrétienne, nous relèverons celle qu'il adresse d'une part aux prédicateurs du christianisme et d'autre part à ceux qui les écoutent. Sous ses paroles souvent mensongères et injustes, se cache un hommage rendu à la vérité, homimage d'autant plus précieux qu'il est involontaire. Voici le portrait qu'il trace des évangélistes. « Ge sont, dit-il, des gens sans nom qui se donnent fort tranquillement comme inspirés. Ils vont de ville en ville, remplissent temples et places publiques de leurs déclamations, envahissent même les armées et font tout au monde pour attirer l'attention. Ils disent : Je suis Dieu; je suis le Fils de Dieu; je suis le Saint-Esprit. Le monde périssait, je suis venu pour le sauver. Vous, qui m'écoutez^ vous périssez à cause de vos péchés. Je veux vous sauver; vous me verrez revenir revêtu du pouvoir divin. Béni sera celui qui m'honorera. Quant aux autres, ils sont voués, eux et leurs demeures, au feu éternel. Geux qui ignorent les châtiments qui les attendent se repentiront alors et se lamenteront en vain. Geux, au contraire, qui auront été fidèles, jouiront de la vie éternelle ^ Et là-dessus ils ajoutent des
\. Voy. ci-dessus, p. 61.