‹ L'eglise primitive jusqu'a la mort de ConstantinChapitre 192 sur 324 · Pontius, Vie et Passion de Gyprien · texte numérisé non relu

Pontius, Vie et Passion de Gyprien

chariot pour le conduire à Sexti, où demeurait le Proconsul, momentanément malade. On le fit loger, ce jour-là, dans la maison du chef geôlier de la prison, entre le temple de Vénus et celui du Salut % et il put recevoir ses amis au repas du soir. Les rues étaient encombrées de chrétiens, venus en foule à la nouvelle de son arrestation. Le lendemain matin, il fut conduit devant le Proconsul. Une foule énorme raccompagnait. Es-tu Thascius Gyprien? demande le Proconsul. Cyprien. — Je le suis.

Le Proconsul. — Les très augustes empereurs ont ordonné que tu te conformes aux cérémonies du culte romain.

Cyprien, — Je refuse de le faire.

Le Proconsul. — Réfléchis.

Cyprien. — Exécute les ordres de l'Empereur ; dans un cas si clair, il n'y a pas à réfléchir.

Après une courte délibération avec son conseil, le Proconsul rappela à Gyprien qu'il était le chef d'une association illicite, un ennemi avoué des dieux et lut, bien qu'à contre-cœur, la sentence du tribunal inscrite sur ses tablettes : le tribunal décide que Thascius Gyprien sera immédiatement décapité. — « Loué soit Dieu! » s'écria Gyprien, à l'ouïe des paroles du Proconsul, tandis que les nombreux fidèles qui assistaient au jugement s'écriaient : « Nous voulons être décapités avec lui! »

Le lieu choisi pour l'exécution était une vaste place entourée d'arbres. Une quantité de fidèles en garnirent les branches. Ils voulaient assister au triomphe de leur

\. La déesse de la Santé et celle du Bien public.

évêque bien-aimé. Gyprien ôta d'abord son manteau, s'agenouilla et adressa une fervente prière à Dieu. Puis, déposant sa dalmatique et ne conservant que ses vêtements de dessous, il se banda lui-même les yeux et attendit le coup qui devait le frapper. Les fidèles étendirent autour de lui des vêtements de toile et des serviettes pour que son sang vînt les arroser. Enfin, Gyprien reçut le coup fatal. Il avait été obligé d'encourager lui-même le bourreau, dont les mains tremblaient, et lui avait légué vingt- cinq pièces d'or. Son corps resta exposé pour satisfaire la curiosité des païens. Mais, la nuit suivante, les frères l'enlevèrent et l'ensevelirent en grande pompe à la lueur des cierges et des torches funèbres et avec de grandes prières ^.

Telle fut la fm de ce grand serviteur de Dieu. Son courage, sa confiance en son Sauveur furent dignes de sa vie, et sa vie eut une telle influence sur FÉglise de son temps, que nous devons nous y arrêter encore quelque peu.

Gyprien était né en l'an 200 environ. Il était déjà connu comme professeur de rhétorique, lorsque, dans la pleine maturité de son âge et de son talent, il embrassa le christianisme ^ Une de ses lettres nous dépeint les ténèbres spirituelles qui l'environnaient avant sa conversion, et la vie nouvelle qu'il trouva en Ghrist. Gette lettre s'ouvre par une description charmante du lieu et du moment de l'année où elle fut écrite. G'était au temps des vendanges; les douces brises de l'automne ani-

1. Actes Proconsulaires, ou Passioii de S. Cyprien; Pontius, Vie de Cyprien, § 13, 18. — Le Proconsul mourut lui-même peu de jours après.

2. Jérôme nous dit que Cyprien avait reçu ses premières impressions religieuses en entendant lire le livre du prophète Jonas [In Jon., lll). Cf. de Pressensé, op. cit., p. 468.

maient son beau jardin et exerçaient partout leur bienfaisante influence. Assis sous un berceau de verdure, environné d'épais fourrés de roseaux et de belles vignes entrelacées, à l'abri des regards et des rayons du soleil, Cyprien écrit à Donat. Il revoit sa vie passée. « Plongé, dit-il, dans les ténèbres d'une nuit épaisse et flottant au hasard sur la mer orageuse du siècle, j'errais çà et là, sans savoir où diriger ma vie, étranger à la lumière comme à la vérité! La bonté divine m'assurait que pour être sauvé il fallait naître une seconde fois, prendre une nouvelle vie dans les eaux salutaires du baptême, y déposer le vieil homme et, tout en gardant le même corps, se transformer quant à l'esprit et au cœur. Mystère incompréhensible pour moi et que repoussaient alors mes désordres. « Gomment une telle conversion est-elle possible? me disais-je, comment dépouiller en un instant des penchants naturels qui ont vieilli avec nous, des habitudes qui se sont fortifiées avec le temps? Non, ils ont jeté dans notre âme des racines trop profondes... » Je ne croyais pas mon affranchissement possible; je me sentais prêt à m'abandonner aux vices qui se cramponnaient à moi, et, en désespoir d'une amélioration, je me laissais aller au péché comme s'il avait été une partie intégrante de moi-même. Mais lorsque, par l'action régénératrice des eaux du baptême, les souillures de mon passé eurent été enlevées; lorsque la lumière d'en Haut vint briller, sereine et pure, dans mon cœur réconcilié; lorsque par l'œuvre céleste du Saint-Esprit une nouvelle naissance eut fait de moi un homme nouveau; alors, ô prodige! ce qui était douteux devint certain, ce qui était caché, manifeste, ce qui était obscur, lumineux; l'aide vint pour ce qui parais-

sait difficile, et ce qui semblait impossible devint faisable » Et plus loin : « Qu'il est odieux de se vanter

soi-même! Non, nous ne pouvons qu'être reconnaissants. Ce n'est pas à la vertu de l'homme, mais à Dieu seul que ces changements remontent. A Dieu, dis-je, car c'est de lui que dérive tout ce que nous pouvons faire. Il faut seulement que la crainte soit la gardienne de notre innocence; il faut que le Seigneur, dont la grâce céleste est venue illuminer nos cœurs, puisse venir y habiter et y être retenu par la droite obéissance d'une âme reconnaissante; il faut que la glorieuse assurance de notre salut n'engendre pas la paresse spirituelle, car, sans cela, le vieil ennemi s'emparerait de nouveau de nos cœurs ^ »

Dans cette remarquable description, Cyprien identifie sa conversion et son baptême. Il ne se borne pas à faire de celui-ci le signe extérieur de l'entrée dans l'Église visible, mais il y voit la cause même du changement intérieur. Ceux qui, aujourd'hui, professent des idées analogues, ne manquent pas d'invoquer comme un argument puissant, sinon décisif, cette expérience de Cyprien, et ils ajoutent que, si ce rite extérieur n'avait pas été d'institution divine, il n'aurait jamais pu avoir des effets spirituels tels que la purification, la réconciliation et la nouvelle naissance. Mais quel danger n'y a-t-il pas à faire de sentiments et d'expériences intimes la pierre de touche de la vérité ou de l'erreur! Si nous devions croire que le Seigneur ne donnerait sa grâce et sa paix qu'à ceux dont l'esprit peut la concevoir exactement telle qu'elle est, et sans aucun alliage avec l'er-

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