‹ L'eglise primitive jusqu'a la mort de ConstantinChapitre 204 sur 324 · Eusèbe, liv. Vil, chap. xxiv · texte numérisé non relu

Eusèbe, liv. Vil, chap. xxiv

2. Ps. XIX, 1; XXXIII, 5; XXIV, 1. Contre les Epicuriens, II, chap. i, v.

remarquable expérience spirituelle. « Dans la maison paternelle, dit-il, je vivais au sein de l'erreur. La mort de mon père devint peut-être pour moi l'occasion de commencer à connaître le salut. C'est alors, en effet, que je fus amené à la vérité. Gomment cela se fit-il? je ne saurais le dire; ce fut toutefois moins par un libre choix que par contrainte. A partir de ce moment, le Verbe sacré vint en quelque sorte me visiter. Je n'y prêtai alors, jeune comme je l'étais, qu'une médiocre attention. Maintenant, au contraire, en y réfléchissant mieux, j'y vois une preuve manifeste de cette providence merveilleuse qui veillait sur moi. Lorsque mon àme commença à acquérir la force de raisonner, elle ne fut pas affranchie de celte crainte que la raison sanctionne, mais le divin et 1 humain commencèrent à agir de concert en moi, l'un prêtant l'aide, l'autre la recevant. En réfléchissant aujourd'hui à tout cela, je me sens rempli à la fois de joie et de crainte. De joie, parce que j'ai été guidé par la Providence; de crainle, parce qu'après avoir reçu de telles bénédictions, je tremble de ne pas rester fidèle jusqu'à la fin. » Ainsi le Seigneur lui-même le visitait, avant même qu'il eût la moindre connaissance de l'Évangile.

Jusqu'alors, néanmoins, la vie religieuse n'occupait chez Théodore qu'une place subordonnée. Faire brillamment son chemin dans le monde lui paraissait bien autrement important. Sa mère voulait en faire un avocat, et il étudiait dans ce but la langue latine et les lois romaines. Il se proposait même de visiter Rome. « Mais tout à coup, raconte-t-il, il sembla que des liens vinssent paralyser tous mes mouvements. » . Au lieu d'aller à Rome, il fut amené à se rendre à

Césarée de Palestine. Le mari de sa sœur, qui était Fassesseur légal du préfet de Palestine, avait été appelé dans cette ville par ses fonctions, et il avait dû, bien à contre-cœur, laisser sa femme derrière lui. Ayant obtenu peu après la permission de la faire venir, il pria le jeune Théodore de lui servir de compagnon de voyage. « Tandis que mon frère et moi, ajoute Grégoire, nous nous disposions à partir, un soldat nous remit tout à coup une lettre nous enjoignant de conduire notre sœur à son mari. Nos amis y firent d'autant moins d'objections, que nous devions avoir par là l'occasion de visiter Béryte (Beyrouth) et d'y poursuivre nos études dans l'école de droit de cette ville, Béryte étant assez près de Césarée \ »

A cette époque Origène demeurait à Césarée et c'est « à ses soins que mon guide divin confia mon frère et moi ». A peine nos deux voyageurs furent-ils placés sous son influence, qu'ils furent « pris comme des oiseaux dans un filet », et que, lorsqu'ils voulurent essayer de retourner chez eux ou de se rendre à Béryte, ils ne purent se décider à partir.

Origène remarqua de suite tout ce que promettait son jeune disciple et parvint bientôt à lui inspirer son amour enthousiaste de la vérité. De son côté, Grégoire conçut pour son maître une affection et un respect profonds. Il a parlé de lui dans des termes qui respirent la plus vive admiration. « Il unissait, dit-il, à une grâce pleine de charme une grande puissance de persuasion. Je ne puis redire ici tous les arguments qu'il

1. L'école de droit continua à exister jusqu'à la conquête mahométane. Sous Justinien (527-565) elle était, avec Rome et Constantinople, l'une des trois grandes écoles de droit de l'empire.

invoquait pour nous amener à étudier la philosophie. Il assurait qu'il ne peut y avoir de vrais sentiments de piété pour le Seigneur dans un honnne qui ne sait pas apprécier réellement la philosophie. N'est-ce pas l'homme, seul entre toutes les créatures terrestres, qui a été jugé digne de la connaître? A force de raisonner avec nous sur ce sujet, il finit par nous entraîner comme par une sorte de pouvoir divin. Il déposa au fond de notre âme une étincelle qui alluma dans nos cœurs un amour ardent de la Parole de vérité, le plus aimable de tous les objets. Nous aimions cette Parole, dont l'ineffable beauté attire irrésistiblement tout homme vers le Maître, et nous aimions en même temps cet homme qui était devenu son ami et son avocat. Je fus moi-même si pénétré par cet amour que je me laissai persuader de renoncer à tout ce que j'avais désiré et poursuivi, d'abandonner la jurisprudence, dont je faisais un tel cas, oui, et même de quitter ma patrie et mes amis.

« Origêne ne se bornait pas à développer, dans son enseignement, les facultés de l'esprit qui servent à l'étude de la dialectique. Il nous entretenait aussi de la science de la nature. Il distinguait et expliquait les nombreuses variétés des objets créés. Il en exposait les révolutions et les changements multiples, jusqu'à ce qu'il eût transformé en une admiration raisonnée notre admiration instinctive du plan divin de l'univers... Il ne négligeait pas pour cela de nous apprendre à nous connaître nous-mêmes, ce qui est le résultat suprême de la philosophie. Il nous accoutumait à ne pas nous contenter de vaines paroles en matière de morale et, à l'enseignement de ce qui doit être fait et de ce qui doit être laissé, il joignait les plus sérieuses exhorta-

lions de ne point abandonner la pratique de la vertu. Il nous stimulait encore plus par ses actes, que par la doctrine qu'il professait....

« Il trouvait que nous devions étudier tout ce qu'ont écrit les anciens poètes ou philosophes, et ne faisait d'exception que pour les écrits des athées. Il craignait qu'en lisant ces derniers, notre âme, créée pour la piété, ne fût souillée par des paroles contraires à la foi en Dieu. Au reste, il mettait une attention scrupuleuse à l'application de ce principe. Il ne voulait pas qu'aucune parole, fût-elle fausse, pénétrât dans notre esprit et s'y établît. Il craignait que nous ne finissions par perdre le pouvoir de l'en chasser et de nous en purifier. Car c'est une forte et active puissance que la parole humaine; subtile dans ses sophismes, elle est prompte à trouver sa voie et à agir sur l'esprit de l'homme. Et quand une fois elle a pris possession de cet esprit, elle le domine, même si elle est une parole de mensonge. Gomme un enchanteur, elle fait pon champion de celui-là même qu'elle a trompé... Il n'y a pas de forêt si épaisse et si touffue, il n'y a pas de marais si dangereux, il n'y a pas de labyrinthe si embrouillé ou inextricable, que les sophismes d'une philosophie faussement ainsi nommée »

Théodore passa cinq ans à Gésarée. Probablement il s'y serait fixé sans la persécution sous Maximin le Thrace. Mais son chagrin de quitter Origêne fut tel, qu'il compare l'affection qu'il avait pour lui à celle qui unissait David et Jonathan, et la nécessité de quitter Césarée, à l'expulsion d'Adam du paradis terrestre ^

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