‹ L'eglise primitive jusqu'a la mort de ConstantinChapitre 306 sur 324 · Canon · texte numérisé non relu

Canon

4. On nommait ces sortes de personnes ermites (qui vit dans les déserts, èpv] [jlity) ç) ou anachorètes (qui s'est retiré du monde, àvax(J^pr^xr^q).

tien. Son histoire a été fortement embellie par la légende. Ce qu'on sait de positif se résume en ceci : vers l'an 231 et à l'âge de vingt-deux ans, il s'enfuit au désert de la Thébaïde, s'établit dans une caverne, où il vivait encore au siècle vivant. A vrai dire, son nom n'aurait pas été sauvé de l'oubli sans celui d'Antoine, le père du monachisme.

Antoine était né à Coma, près d'Héracléopolis, dans l'Heptanomide (Moyenne-Égypte) vers l'an 251. Il parlait la langue copte et n'avait jamais appris le grec. Dès son jeune âge, il se manifesta chez lui un sentiment religieux profond et un désir ardent de connaître Dieu. Son assiduité à l'église était remarquable, et les leçons de l'Écriture qu'il y entendait lire s'étaient si bien gravées dans sa mémoire, qu'il pouvait se passer plus tard d^une Bible écrite. Un jour, en allant à l'église, le contraste entre l'homme préoccupé des choses terrestres et l'image de la première communauté apostolique — telle qu'on la concevait généralement — où toutes choses étaient communes, s'imposa à son esprit. Au milieu de ces préoccupations, il entend lire la parabole du jeune homme riche. Son imagination ardente y voit un appel direct venu du ciel et, donnant à la parabole un sens que Clément d'Alexandrie avait condamné comme erroné \

1. K Le Seigneur ne demande pas au jeune homme riche, comme quelques-uns l'ont cru, de rejeter tous ses biens. Il lui demande de bannir de son cœur l'amour des richesses et en même temps les soucis et les anxiétés qui étouiï'eraient la semence de la vie spirituelle... Estce donc un enseignement nouveau du Fils de Dieu? S'agit-il d'un acte extérieur, que d'autres que des disciples de Christ ont pu faire? Non, il s'agit de quelque chose de plus élevé, de plus parfait, de plus divin; il s'agit d'arracher les passions mêmes de l'âme; il s'agit d'en chasser tout ce qui doit lui rester étranger. Un homme pourrait se dépouiller de tous ses biens terrestres, et n'en conserver pas moins son amour pour eux, son désir de les posséder. Il s'exposerait ainsi à un double malheur, celui de regretter ce qu'il aurait donné et de gémir

il se persuade qu'il doit renoncer à tous ses biens. Aussitôt il offre toutes ses propriétés aux habitants de son village, à la condition qu'ils en payeront l'impôt, vend ses meubles et en distribue le prix aux pauvres, n'en réservant qu'une petite partie pour l'entretien de sa sœur. Une autre fois, entendant lire l'ordre du Seigneur : « Ne soyez point en souci du lendemain », il donne à ces paroles un sens trop littéral et trop matériel, distribue tout ce qui lui reste en fait de biens, place sa sœur dans un parthérion ^ et, s'établissant non loin de la maison paternelle, il se voue à une vie de rigide ascétisme. On lui parle d'un vieillard vénérable, qui mène une existence solitaire; il va le trouver et en fait son modèle. Toutes les fois que la renommée d'un anachorète arrive jusqu'à lui, il se hâte de le visiter, demeure quelque temps auprès de lui, et rentre ensuite dans son village. Pour vivre, il a le produit du travail de ses mains et, ce qu'il peut épargner, il le donne aux pauvres.

L'erreur d'Antoine fut de ne pas comprendre l'amour de Dieu. Dieu ne demande pas l'anéantissement des sentiments humains. Son amour les comprend, au contraire, les épure, les sanctifie, les ennoblit. Partant de ce point de vue erroné, il fit tous ses efforts pour étouffer l'affection naturelle qui l'entraînait vers les

sur sa pauvreté... Gomment, d'ailleurs, les hommes pourraient-ils accomplir des actes de charité sans en avoir les moyens? Si tel était, en effet, l'enseignement du Sauveur, il serait en contradiction avec plusieurs de ses plus beaux préceptes... Les biens de ce monde doivent être considérés comme les instruments, les moyens nécessaires pour les bonnes œuvres; ainsi doivent-ils être employés par ceux qui savent vraiment en faire un usage convenable. » Clément d'Alex., Quel est le riche qui peut être sauvé, chap. xi-xiv. 1. Maison d'éducation pour les jeunes filles pieuses.

siens. Il voulait oublier tout ce qui le rattachait à la terre. Mais la nature réclamait ses droits. En dépit de ses efforts, des pensées l'envahissaient et troublaient ses méditations. Bien plus, moins il donnait une issue légitime aux énergies et aux instincts inférieurs de notre nature humaine, plus leur voix devenait impérieuse. D'où les conflits nombreux qu'il avait à soutenir dans la solitude contre ses sens, conflits qu'une vie active lui eût épargnés. Constamment replié sur lui-même, le désœuvrement de ses méditations augmentait le nombre et la puissance des tentations auxquelles il avait à résister. Au lieu de chercher un refuge à ce mal dans de plus nobles occupations, et de remonter à la source éternelle de la force et de la sainteté, il passait son temps à repousser les impures suggestions, qui montaient sans cesse de l'abîme de son cœur corrompu. Bientôt, croyant triompher plus facilement des mauvais esprits par un ascétisme plus rigoureux, il quitta son village et adopta comme demeure une grotte qui servait de tombeau. Là, le dérangement de ses nerfs l'amena à se persuader qu'il était la proie des esprits des ténèbres. Enfin, il tomba dans un état de défaillance tel, qu'on le rapporta sans connaissance dans son village. On sait combien les luttes d'Antoine contre les démons, démons plus grotesques, souvent, que terribles, ont défrayé le pinceau des peintres.

Plus tard, ayant repris des forces, il se retira sur une montagne éloignée et y passa vingt ans au milieu des ruines d'un château abandonné, où il put enfin recueillir les fruits bénis de la sagesse et de l'expérience chrétiennes. Sa réputation de sainteté se répandit au loin; de toutes parts de nombreux malades — surtout ceux

qui attribuaient leur mal à l'influence des mauvais esprits, — accouraient vers lui, pour obtenir la guérison par ses prières. D'autres venaient pour obtenir des consolations ou des conseils, aussi bien sur des questions temporelles que sur leurs intérêts spirituels. Lorsque des différends étaient soumis à son arbitrage, • il conseillait toujours de tout sacrifier à la charité, et il s'efforçait d'amener ceux qui venaient le voir, à sentir combien était grand l'amour de Dieu, qui n'avait pas épargné son Fils unique, mais l'avait livré pour le salut des hommes.

Pour échapper à l'admiration de la multitude et à la foule qui troublait ses méditations, Antoine se retira dans une solitude encore plus grande. Quelques Arabes, frappés de son apparence vénérable, lui apportèrent du pain. Sa retraite ne tarda pas à être découverte, et les ermites qu'il avait quittés l'y rejoignirent. Ils lui fournissaient les moyens de subsister. Cela encore parut excessif à Antoine. Il résolut non seulement de se suffire à lui-même , mais encore d'acquérir les moyens d'exercer l'hospitalité. Il se procura donc les instruments nécessaires à la culture du sol, choisit un terrain bien arrosé et y fit pousser des céréales et des légumes. En outre, il fabriqua des paniers, qu'il échangeait contre de la nourriture.

Antoine aurait pu se faire une grande réputation de thaumaturge. Il préféra toujours détourner, au profit de Dieu et de Christ, l'attention de ceux qui s'adressaient à lui. Un officier vint un jour lui demander de guérir sa fille. « Je suis un homme comme toi, répondit-il. Si tu crois au Christ que je sers, va et prie Dieu avec foi et ton désir sera réalisé. » En général, cependant, il

exhortait ceux qui souffraient à la patience, et beaucoup des malheureux, qui le quittaient sans avoir trouvé le soulagement espéré, emportaient quelque chose de bien plus précieux que la guérison d'une maladie physique, c'est-à-dire, la soumission à la volonté de Dieu. A mesure que son expérience augmentait, Antoine comprenait davantage combien il s'était mépris sur les moyens à employer pour surmonter les tentations. « Ne laissons pas, dit-il, nos imaginations nous importuner avec les spectres des mauvais esprits; ne laissons pas nos âmes s'affliger comme si nous étions perdus. Soyons joyeux, au contraire, et consolés en tout temps. Souvenons-nous que nous avons été rachetés et que le Seigneur, qui a vaincu les mauvais esprits et les a réduits à rien, est avec nous. »

Il fallait des occasions bien extraordinaires pour qu'Antoine quittât le désert et se montrât dans le monde. Il le fit, par exemple, en 311, lors de la persécution de Maximin. Cette crise le décida à venir à Alexandrie , pour visiter les frères , raffermir les faibles et donner plus de courage encore aux confesseurs. Telle était la puissance de ses paroles et de son exemple, que le gouverneur de la ville ordonna à tous les moines de la quitter. Beaucoup se cachèrent; Antoine, pour sa part, ne s'inquiéta pas de cet ordre et continua à paraître en public. Personne n'osa mettre la main sur lui. Quarante ans plus tard, en 352, alors qu'il avait cent ans \ il parut encore à Alexandrie. Il s'agissait de résister à l'arianisme que protégeait le pouvoir civil. Son apparition produisit une sensation immense.

1. Le Dict. Christ. Biog., art. Saint Aistonius, donne à cette seconde visite la date de 335 environ.

Les païens eux-mêmes et leurs prêtres venaient dans les églises, pour voir celui que tous appelaient « l'homme de Dieu ». Païens ou chrétiens, les malades se pressaient autour de lui pour obtenir, en touchant ses vêtements, la guérison qu'ils espéraient.

Plusieurs des propos tenus par cet homme remarquable, et que nous a transmis la tradition, montrent chez lui une évidente grandeur d'âme. A ses yeux (et certes beaucoup d'autres ecclésiastiques , d'ailleurs distingués, étaient fort loin d'en être là) la faveur des princes était sans valeur. Constantin et ses fils lui ayant un jour écrit comme à leur père spirituel, et lui demandant une réponse, il dit aux moines qui l'entouraient : « Ne soyez pas émerveillés de voir l'empereur nous écrire; il. n'est qu'un homme. Émerveillez-vous bien plutôt que Dieu ait donné sa loi aux hommes, et qu'il leur ait parlé par son Fils. » Tout d'abord, il ne voulait même pas entendre lire la lettre. Mais, sur l'observation des moines, que cette lettre émanait de princes chrétiens, et qu'il risquerait de les offenser, il finit par consentir à l'entendre et à y répondre. Dans sa réponse, il commence par féliciter l'empereur et ses fils d'être chrétiens, et il les engage à ne pas attacher une importance trop grande à leur gloire et à leur puissance terrestres; qu'ils pensent plutôt au jugement futur, et se souviennent qu'il n'y a qu'un roi vrai et éternel. Christ. Il termine en les exhortant à se montrer philanthropes, justes et charitables.

Parvenu à l'âge de cent cinq ans, et sentant venir la mort, il réunit ses disciples et leur dit : « Je vais suivre maintenant le sentier de mes pères, car le Seigneur m'appelle. » La grande préoccupation de ses derniers

moments était la crainte que les Égyptiens ne rendissent à ses restes un culte idolâtre. Et comme c'était encore la coutume d'embaumer les morts et d'en conserver les momies dans des maisons amies, surtout s'il s'agissait de personnages entourés d'un grand respect, il ordonna aux moines de tenir secret le lieu où ils l'enterreraient, afin qu'on ne vînt pas y chercher son corps pour l'embaumer, et lui rendre un honneur que n'avaient eu ni les patriarches, ni Christ lui-même. Il mourut en 356. De ses deux peaux de moutons, il en légua une à l'évêque d'Alexandrie, l'autre à celui de Thmuis; il exprima le désir qu'un manteau, qu'Athanase lui avait donné, fût rendu au donateur, et que son cilice fût partagé entre deux disciples depuis longtemps en relations particulièrement intimes avec lui.

Antoine était, paraît-il, toujours joyeux et bienveillant. Sa personne^ bien que d'une taille peu élevée, imposait à tous. Son austérité était extraordinaire. Il ne mangeait ordinairement que du pain et buvait de l'eau. En général, il ne prenait de nourriture qu'après le coucher du soleil. Parfois il jeûnait quatre jours de suite. Il dormait fort peu. Son cilice dura, dit-on, autant que sa vie, et ses seules ablutions semblent avoir été involontaires, comme, par exemple, lorsqu'il était forcé de traverser une rivière à la nage *.

Antoine trouva beaucoup d'imitateurs zélés parmi ses contemporains. Gomme lui, ils désiraient atteindre la perfection chrétienne et, comme lui, ils prenaient une fausse route pour y arriver. Bâtissant leurs cellules autour de la sienne, ils en firent leur guide et leur chef,

1. Néander, III, 323-333. Robertson, I, 316. Dict. Christ. Biog., art. Saint Antonius.

et peu de temps suffit pour implanter le monachisme dans r Egypte entière. Les déserts des confins de la Libye farent bientôt parsemés de cellules et de congrégations de moines. Il en fut de même en Palestine et en Syrie, où le climat était aussi favorable que celui de TÉgypte à répanouissement d'un pareil genre de vie, et où, d'ailleurs, dès longtemps déjà, des précédents avaient existé parmi les Juifs ^ Le génie plus pratique et moins contemplatif de l'église d'Occident se montra d'abord réfractaire au monachisme. Mais la puissante influence d'Athanase prépara son adoption dans le Nord de l'Afrique et en Europe , et l'adhésion enthousiaste d'Ambroise, de Jérôme et d'Augustin fit le reste Monachisme, — Antoine avait fondé la vie monas-

-1. Par exemple, les Esséniens. Plusieurs auteurs pensent que la vie ascétique et la réclusion que s'imposaient ces anciens sectaires juifs ont grandement contribué à l'éclosion du monachisme. — Beaucoup de montagnes de la Palestine sont criblées de grottes creusées par les anciens anachorètes. Nous citerons particulièrement le mont Quarantana, près de Jéricho, et la caverne en forme de labyrinthe de la Montagne Franche, qui porte encore le nom du vénérable ermite Chariton, mort en 410 et qui, dit la tradition, a été le premier à l'occuper (Maghâret Khareitûn). Baedeker. Syria, 255, 256.

2. Dict. Christ. Antiq., II, 1241. Augustin raconte l'anecdote suivante : Lorsque l'empereur Théodose (378-395) était à Trêves, deux fonction^ naires, se promenant dans les jardins qui entouraient les murs de la ville, entrèrent par hasard dans la modeste demeure de quelques-uns de ces pauvres en esprit, serviteurs du Seigneur. Ils y trouvèrent un petit livre contenant la vie d'Antoine. L'un d'eux commença à le lire, et son admiration ne faisait qu'augmenter au fur et à mesure qu'il lisait. En même temps se développait en lui le vif désir d'abandonner ses fonctions, pour suivre l'exemple d'Antoine. Regardant son ami, il s'écria : « Dis-moi, je te prie, à quoi pouvons-nous bien espérer d'arriver avec tout notre travail? Quel est notre but? A quoi servons-nous? Pouvons-nous aspirer à mieux que de devenir, à la cour, les favoris de l'empereur? Le chemin de ces faveurs n'est-il pas semé de dangers? Si nous les surmontons, n'est-ce pas pour en rencontrer un plus considérable encore? Et poujHant, si nous le. voulions, nous pourrions devènir de suite les amis de Dieu! » Puis il recommença à lire le livre et son cœur était agité comme le flot de la mer. Enfin, sa résolution prise, il dit à- son ami : « Je renonce maintenant à toutes mes espérances terrestres; je suis décidé à servir Dieu. Si tu n'es pas

l'église primitive 483 tique; Pachôme la régularisa. Pachôme était né en Égypte de parents païens, vers 292. Dès que le service militaire auquel il avait dû se soumettre fut terminé, il vécut pendant douze ans avec un vieil anachorète. C'est là qu'il comprit, sous l'influence de l'amour chrétien, qu'il ne devait pas se préoccuper seulement de sa propre perfection, mais travailler aussi au salut des autres hommes. Aussitôt, conformément aux idées courantes de son temps, et croyant obéir à un appel du ciel, il fonda une congrégation de moines dans une île du Nil appelée Tabennae, non loin de Thèbes K Cette congrégation ne tarda pas à devenir nombreuse. En 348, c'est-à-dire encore du vivant de Pachôme, elle comprenait déjà huit monastères distincts, avec trois mille moines, dont quatorze cents dans la seule maison mère. Au commencement du v^ siècle, ces trois mille étaient devenus cinquante mille.

Dans son ensemble, cette association portait le nom de couvent (omtobium \ nom donné plus tard à chaque cloître), et elle était souo lo direction de Pachôme et de ses successeurs. Le chef ou supêrieux „^ nommait abbé, du nom de père en hébreu ou en syriaque Les moines étaient divisés en vingt-quatre classes, sui-

disposé à m'imiter, au moins ne cherche pas à m'arrêler. » Son ami lui déclare alors qu'il ne l'abandonnera pas, et qu'il se joindra à lui dans l'accomplissement d'an si glorieux devoir, dans l'espérance d'une aussi glorieuse récompense. Ce qui fut dit, fut fait. Les deux amis s'installèrent dans l'humble habitation où ils se trouvaient, et, à la nouvelle de leur décision, leurs deux fiancées se vouèrent, pour Dieu, à une virginité perpétuelle. Augustin, Confessions, liv. VIII, chap. VI.

1. Vers 323, d'après Tillemont; vers 340, d'après Gieseler. Voy. Robertson, I, 316, note n.

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