Néauder, III
4. Terme de respect filial, signifiant une femme âgée, une mère ou une nourrice. Les vieux moines étaient appelés nonni par les plus jeunes. Le mot est peut-être égyptien. Dict. Christ. Antiq,, art. Nun,
L'enthousiasme pour la vie d'anachorète avait pris si rapidement de telles proportions, que, parmi le grand nombre de ceux qui s'étaient retirés au désert, plusieurs n'avaient ni les dispositions ni l'énergie intérieure nécessaires à ce genre de vie. Il en résulta promptement et inévitablement, chez quelques-uns, des troubles mentaux ou un fanatisme sauvage. Les uns, tourmentés par leurs pensées, se tuaient eux-mêmes, soit en se plongeant des couteaux dans le corps, soit en se jetant dans des précipices. D'autres, après avoir poussé Fabstinence et les macérations jusqu'à leur extrême limite, pensaient avoir atteint la perfection, et pouvoir se dispenser, désormais, de l'usage des moyens de grâce, que les chrétiens plus faibles trouvaient nécessaires. Ils cessaient de s'assembler avec les frères, et s'abandonnaient aux visions et aux révélations particulières dont ils se supposaient honorés. Trop souvent, alors, ils tombaient dans une espèce de folie, ou en venaient à se figurer que tout ce qu'ils avaient pris pour une inspiration n'était qu'illusion trompeuse. Souvent, aussi, les désirs sensuels, qu'ils avaient réussi à supprimer pendant quelque temps et que, dans l'aveuglement de leur orgueil spirituel, ils croyaient avoir définitivement domptés, reprenaient le dessus avec une violence extrême. Ils se replongeaient alors dans toutes leurs occupations terrestres antérieures, et allaient même jusqu'à se permettre tous les plaisirs charnels.
Deux exemples suffiront à le montrer. Héron, moine du désert de Nitrie, avait poussé si loin la mortification de ses sens, qu'il pouvait faire plus de dix lieues (trente milles) sous les rayons brûlants du soleil, sans manger ni boire, et en répétant constamment des passages de
l'église primitive 487 la Bible. Il pouvait encore vivre trois mois de suite en ne mangeant que le pain seul de l'eucharistie et des herbes sauvages K II en conçut de lui-même une opinion si exagérée, qu'il ne voulait se reconnaître aucun supérieur sur la terre, et qu'il trouvait au-dessous de sa dignité de participer à la communion. Peu à peu, cependant, une fièvre de mouvement s'empara de lui et il ne put rester plus longtemps dans sa cellule. Il quitta brusquement le désert, vint à Alexandrie, et se plongea dans un genre de vie absolument opposé. Il fréquentait le théâtre, le cirque et tous les lieux de plaisir, et ne se privait d'aucun excès. Ce changement provoqua chez lui une grave maladie, qui le fit venir à résipiscence, et lui inspira le désir ardent de recommencer à vivre comme il avait vécu avant sa chute. Il finit par mourir dans la paix.
Ptolémée s'était établi seul dans un endroit connu sous le nom de l'Échelle, au delà du désert. Personne n'avait encore eu le courage d'y résider, parce qu'il fallait faire quatorze milles pour trouver de l'eau. Il y passa quinze ans, recueillant dans des vases de terre, pendant les mois de décembre et de janvier, l'abondante rosée qui couvre les rochers à cette époque. A la fin, pourtant, ce genre de vie excéda ses forces, et l'essai qu'il avait tenté, de devenir étranger à tout ce qui était humain, fut la cause même de sa chute. A force de ne plus vouloir être homme, il en vint à douter de la réalité de sa propre existence; il ne crut plus ni à lui-même, ni à Dieu, ni à rien; la création tout entière lui fit l'effet d'une fantasmagorie. Il en conclut que
1. Sozomène {H. E., \. VI, ch. xxxiii) parle de moines de Syrie qui, à Theure des repas, « prenaient chacun leur faucille et coupaient sur la montagne Therbe qui servait à leur repas ».
l'ensemble de ce qui existe, né de soi-même et sans créateur, se mouvait dans l'apparence. Désespéré, il parcourut, devenu presque muet, une ville après l'autre, fréquenta les spectacles publics et finit par s'abandonner à toute espèce de débauches.
Ce qu'on nous raconte de Pior et de Mutins montre encore à quel point certains moines avaient réussi à étouffer en eux toute affection humaine. Le premier, disciple d'Antoine , fit vœu , en quittant la maison paternelle, de ne plus jamais voir aucun de ses parents. Il était au désert depuis cinquante ans, lorsque sa sœur apprit qu'il vivait encore. Trop infirme pour aller le trouver, elle obtint par ses instantes supplications, que le supérieur de son frère lui ordonnât de venir la voir. Arrivé devant la porte de sa demeure, Pior lui fit dire qu'il était là. Mais, dès que la porte fut ouverte, il ferma les yeux et les tint obstinément fermés durant toute l'entrevue. Puis, après avoir permis à sa sœur de le voir dans ces conditions , il refusa d'entrer dans la maison et partit en toute hâte pour le désert.
Mutins alla encore plus loin dans le même genre. Il désira entrer dans un monastère avec son fils, âgé de huit ans. On les obligea, pour commencer et comme épreuve, à rester longtemps en dehors de la porte. Leur constance à le supporter décida les moines à les admettre, bien que les enfants fussent habituellement exclus. Mais ce n'était là qu'un commencement. L'enfant fut séparé de son père et dut subir toute espèce de mauvais traitements. Il fut couvert de haillons, laissé dans un état de saleté indigne, et battu souvent sans motif. Mutius ne fit aucune observation. Enfin, l'abbé lui ordonna de jeter son fils dans
Ja rivière. II le fit. Ajoutons qu'on sauva l'enfant ^ Insister plus longtemps sur ce sujet nous entraînerait bien au delà de la période historique, dans laquelle nous voulons nous tenir. Concluons donc en racontant un trait d'une nature moins sombre. L'ermite Pambos était fort ignorant. Il ne savait pas lire. Voulant cependant apprendre un psaume afin de pouvoir le répéter, il chercha quelqu'un qui lui vînt en aide. On choisit le psaume trente-neuvième. Mais à peine Pambos eut-il entendu les premiers mots du verset premier : « Je disais : je veillerai sur mes voies de peur de pécher par ma langue.... » qu'il se déclara satisfait et partit, sans vouloir même entendre le reste. « J'en ai appris bien assez, disait-il, si seulement je puis m'y conformer. » Six mois après, son précepteur le rencontre et lui reproche de ne pas être revenu continuer son étude. Pambos réplique qu'il n'a pu encore apprendre à pratiquer ce premier précepte, et qu'il attend. Bien des années après, on lui demande s'il y est arrivé et il répond : « A peine, en dix-neuf ans, ai-je appris à faire ce que ces lignes enseignent. » Ce même ermite, invité par Athanase à venir habiter à Alexandrie, y vit une fille de mauvaise vie danser en public , ainsi qu'on peut le voir encore fréquemment. Il se mit à verser des larmes, et comme on lui en demandait la raison : « Deux choses, dit-il, me font pleurer. La première, c'est la perdition de cette femme : la seconde, c'est que je ne fais pas tant d'efforts pour plaire à Dieu, que cette femme pour plaire à des méchants ^ »
1. Néander, HI, 337-340. Robertson, I, 316-319, 332, 333. Bict. Christ. Antiq., art. Saint Antonius. Cf. Kiugsley, The Eermits.