Dialogue avec Tryphon, ch. ii-vjii
l'église primitive 53 J'allais y arriver, lorsque j'aperçus, à quelques pas, quelqu'un qui venait derrière moi. C'était un homme fort avancé en âge; la douceur et la gravité se lisaient sur son visage. Je m'arrêtai et me retournai vers lui pour voir qui il était, et le considérai attentivement sans rien dire. Ce fut lui qui engagea la conversation. Est-ce que tu me connais ? me dit-il. — Non, répondis-je. — D'où vient donc que tu me regardes si fixement? — C'est, répliquai-je, que je suis surpris de rencontrer quelqu'un dans un lieu où je me croyais seul. — Mais toi-même, qu'étais-tu venu y faire? — J'aime, répondis-je, à pouvoir converser avec moi-même, loin de tout interrupteur. — Tu prétends donc être un philosophe? et aimes-tu aussi les bonnes œuvres et la vérité? — Et quelle œuvre, répliquai-je, peut être meilleure que de montrer qu'il y a une raison supérieure qui dirige toutes choses, et de considérer de ces hauteurs les efforts et les erreurs des autres hommes ? Certes, tout homme doit considérer la philosophie comme l'occupation la plus élevée et la plus honorable!— Rend-elle heureux, votre philosophie?medemanda le vieillard. — Assurément. Bien plus, elle est seule à le faire. — Eh bien, alors, si rien ne t'en empêche, dis-moi ce que c'est que la philosophie, ce que c'est que le bonheur. — La philosophie, répondis-je, est la connaissance de ce qui est et la claire perception de la vérité; le bonheur est la récompense de la sagesse et de la science qu'elle donne. »
Tel fut le point de départ d'une longue conversation •sur la nature de Dieu et sur celle de l'âme. Enfin, Justin demande comment on peut faire, si les anciens philosophes ont été aussi ignorants que son interlocuteur le dit, pour trouver la vérité. Son nouveau précepteur lui parle alors de certains hommes justes et chéris de Dieu, bien
antérieurs à Pythagore et à Platon et qui ont, par l'esprit de Dieu, prédit les événements futurs. Ce sont les Prophètes. Leurs écrits existent encore, dit-il; celui qui les lit et les lit avec foi, y peut apprendre beaucoup sur le commencement et la fin des choses. Ce n'est pas qu'ils s'arrêtent à de longues démonstrations. La vérité dont ils témoignent est supérieure aux démonstrations. Ils glorifient Dieu, le-père et le créateur de tout ce qui existe, et ils annoncent la venue, réalisée depuis, de son Fils unique. Priez donc, avant tout, ce Dieu, pour que les portes de la lumière puissent vous être ouvertes. Personne, en effet, ne peut apercevoir ou comprendre ce que les Prophètes disent, si Dieu et son Christ ne lui donnent la sagesse. — « Après qu'il m'eut dit ces choses et bien d'autres encore, ajoute Justin, il s'éloigna en me recommandant de les méditer. Je ne l'ai plus revu depuis. Mais un feu subit s'alluma dans mon cœur; je me sentis pénétré d'amour pour les prophètes et pour les amis de Christ ; et, en réfléchissant aux paroles du vieillard, je compris que cette philosophie était seule sûre et profitable. »
La conversation dont nous venons de donner quelques traits ne provoqua pas à elle seule la conversion de Justin. La conduite des chrétiens, et surtout leur absence de toute crainte en face de la mort, firent aussi une grande impression sur lui. « Moi-même, dit-il quelque part S encore sectateur de la philosophie de Platon, en voyant les chrétiens traduits devant les tribunaux par la calomnie et courant avec intrépidité à la mort, je comprenais qu'il n'était pas possible qu'ils fussent des esclaves de la volupté. »
î. II* Apologie, ch. xii.
Justin s'établit à Rome, et y enseigna la doctrine chrétienne. Il n'en continua pas moins à porter le manteau du philosophe, et il nous raconte qu'il lui arrivait souvent, sur les promenades publiques, d'être entouré et salué par ces mots : Bonjour, philosophe. Souvent aussi, il avait des discussions avec des philosophes païens. Il paraît même qu'il réduisit maintes fois et en public le philosophe cynique Grescens au silence. Au reste, il ne se faisait aucune illusion sur le résultat éventuel de ces victoires sur ses adversaires. « Je m'attends, écrit-il dans sa IP Apologie ^ , à être la victime des embûches de l'un de ces faux philosophes, et à être envoyé à la potence. Grescens, cet adversaire indigne du nom de philosophe et si infatué de lui-même, se chargera sans doute de ce soin. Ne fait-il pas aussi peu de cas que possible de cette admirable parole de Socrate : on ne doit jamais estimer un homme plus que la vérité? »
Que ce fût sur la dénonciation de Grescens ou de tout autre ennemi de l'Evangile % toujours est-il que Justin fut arrêté comme chrétien et traduit, avec six de ses amis, dont une femme, devant Rusticus, préfet de la ville et ancien précepteur stoïcien de Fempereur.
Quelles opinions professez-vous? demande le préfet.
— Justin : J'ai essayé de me rendre compte de toutes les opinions, mais je me suis enfin arrêté à la vraie, celle des chrétiens. — Rusticus : Ah! c'est là ce que vous professez, malheureux! Et où vous assemblez-vous?
— Justin : Où nous voulons et où nous pouvons. Groyezvous, par hasard, que nous nous réunissions tous au