‹ L'eglise primitive jusqu'a la mort de ConstantinChapitre 46 sur 324 · Eusèbe, H. E., liv. IV, ch. xiv · texte numérisé non relu

Eusèbe, H. E., liv. IV, ch. xiv

2. Néander, 11, 129-150. Tertullien, l'ennemi acharné de Marcion, nous raconte que lorsqu'il vint à Rome (après avoir été excommunié par son père, l'évêque de Sinope) et se joignit à l'Eglise, il lui donna toute sa fortune, environ 40 000 fr. 11 faut ajouter, à l'honneur de cette époque, que lorsqu'il fut chassé de cette Eglise pour ses opinions hérétiques, toute sa fortune lui fut restituée. On dit qu'il rentra plus tard dans le giron de l'Eglise. Tertullien, Traité des prescriptions, <ih. XXX ; Cooper, Free Church, p. 176.

l'église primitive 91 dans cette occasion n'est que la trop fidèle image des sentiments exclusifs et dépourvus de charité de l'ancienne Église. Hélas! à travers les âges, on les retrouve toujours! « Si quelqu'un, disait l'apôtre Paul, n'obéit pas à ce que nous disons par cette lettre, notez-le et n'ayez point de communication avec lui, afin qu'il en éprouve de la honte. » Mais il ajoutait : « Ne le regardez pas comme un ennemi, mais avertissez-le comme un frère \ » L'Église, malheureusement, se rappela beaucoup trop la première partie de l'ordre de l'apôtre et beaucoup trop peu la seconde.

Cette situation s'aggrava à mesure que les dogmes de la succession apostolique et de l'unité extérieure de l'Église s'emparèrent davantage de l'esprit du clergé. L'excellent Irénée s'en fit le grand champion. 11 se vante de confondre tous ceux qui, en quelque manière que ce soit, par amour-propre, vaine gloire, aveuglement ou mauvaise foi, se séparent de l'Église. « Nous devons, dit-il, recourir à l'Église la plus grande, la plus ancienne et qui est connue de tout le monde; à l'Eglise de Rome fondée par les glorieux apôtres Pierre et Paul, qui conserve la tradition qu'elle a reçue de ses fondateurs et qui est parvenue jusqu'à nous par une succession non interrompue. » Ce qu'il ajoute un peu plus loin nous montre en germe cette erreur, que le temps se chargera de développer, et qui consiste à considérer la tradition comme égale sinon supérieure en autorité à l'Écriture sainte. « A quoi bon, pense-t-il, chercher ailleurs que dans l'Église ce que l'Église peut si facilement nous donner? C'est dans ses mains que les apôtres

i. II Thess., m, 14, 15.

ont déposé en abondance tout ce qui a trait à la vérité : ainsi un homme riche dépose son argent chez un banquier. Qui le désire peut trouver dans l'Église l'eau vive dont son âme a besoin; elle est la porte de la vie; tous ceux qui ne cherchent pas à entrer par cette porte sont des larrons et des voleurs K »

Tertullien n'est pas moins sévère pour ceux qu'il taxe d'hérésie. (.< Je ne dois pas omettre de décrire ici la conduite des hérétiques, combien elle est frivole, terrestre, humaine, sans gravité, sans autorité, sans discipline, parfaitement assortie à leur foi. On ne sait qui est catéchumène, qui est fidèle. Ils entrent, ils écoutent, ils prient pêle-mêle et même avec des païens, s'il s'en présente. Ils ne se font pas scrupule de donner les choses saintes aux chiens, et de semer des perles (fausses à la vérité) devant les pourceaux. Le renversement de toute discipline, ils l'appellent simplicité, droiture; et notre attachement à la discipline , ils le traitent d'affectation Et leurs femmes, que ne se permettent-elles

pas? elles osent dogmatiser, disputer, exorciser, promettre des guérisons, peut-être baptiser. Leurs ordinations se font au hasard, par caprice et sans suite.

Tantôt ils élèvent des néophytes tantôt même nos

apostats Ils chargent même des laïques des fonctions

sacerdotales... La plupart des hérétiques n'ont pas même d'églises; ils sont errants et vagabonds, sans mère,, sans foi, sans feu ni lieu ^ »

On remarquera que, dans ce passage, Tertullien

1. Irénée, Traité des Hérésies, liv. III, ch. m, § 2; cli. iv, § 1, dans VAnte-Nicene Library. Cf. Guillon, Bibl. choisie des Pères de V Eglise,. t. I.

2. Des Prescriptions, ch. xli, xlii, trad. de Gourcy. — Tertullien attaque principalement ici les JMarcionites et les Valentiniens.

n'incrimine point la foi ou la conduite des dissidents. Sans doute, si dans leur organisation ecclésiastique ou dans leur culte ils violaient la loi divine, qui veut que toutes choses se fassent avec ordre, ils commettaient une grave erreur et méritaient d'en être sévèrement repris. Mais le témoignage d'un adversaire, et surtout d'un adversaire aussi passionné ^ que Tertullien, ne doit être accepté que sous toutes réserves. Le fait est que bien souvent les hérétiques auraient pu donner de bonnes leçons à l'Eglise soi-disant orthodoxe.

Nous terminerons ce chapitre en reproduisant les lumineuses observations du doyen Milman sur l'organisation et la vie intérieure de l'Église pendant cette période. « Répandue dans le monde entier, dit-il, l'Église avait ses propres lois , ses propres juges, ses règles financières, ses usages. Une correspondance intime et constante reliait entre eux tous les membres de cette république morale. Une impulsion, une idée, un sentiment, partis d'Egypte ou de Syrie, se répandaient, avec la rapidité de l'éclair, jusqu'aux extrêmes frontières de l'Ouest. Irénée, en Gaule, entame une controverse avec les docteurs d'Antioche, d'Edesse ou d'Alexandrie; Tertullien, dans son rude latin d'Afrique, combat ou défend des opinions nées dans le Pont ou en Phrygie. Toute une littérature se forme; elle est propagée par d'ardents missionnaires et trouve de nombreux lecteurs, qui ne veulent plus ni des fables profanes, ni des systèmes philosophiques désormais sans portée à leurs yeux. »

Et ailleurs : « Pendant une partie considérable des

1. Dans son traité de la Patience, ch. i, il se reconnaît particulièrement sujet à l'impatience.

trois premiers siècles, l'Église de Rome et la plupart, sinon l'ensemble des Églises d'Occident peuvent être regardées comme des colonies religieuses grecques. Tout y est grec : leur langage, leur organisation, leurs écrivains, leurs livres saints; et bien des vestiges et des traditions indiquent que leur rituel et leur liturgie ne le sont pas moins K VOctaviiis de M. Félix et le traité de Novatien sur la Trinité sont les plus anciens représentants de la littérature chrétienne latine venus de Rome. C'est en Afrique, non à Rome, qu'est né le christianisme latin ^ «

1. (( Le Grec était partout, comme le Juif. Chacun d'eux avait su, bien que d'une manière différente, s'imposer aux Romains, par sa manière de pourvoir à leurs besoins. Sans les fils d'Israël, le commerce et les finances auraient langui; sans l'esprit, la littérature et les arts grecs, qu'aurait été la vie intellectuelle de Rome? Les Grecs étaient à la fois les esclaves et les maîtres des Romains. Etrangers comme les Juifs, on les trouvait dans chaque maison; il en fallait pour remplir toutes les fonctions; ils étaient le scribe habile, le messager rapide, le penseur profond.... Lorsque, à l'appel du Judéo-chrétien, le cœur pieux du Grec, resté toujours fidèle jusqu'alors à ses dieux nationaux, sentit naître en lui une nouvelle et joyeuse espérance; lorsque, les cœurs et les mains unis, ils furent chassés tous deux, l'un de la synagogue, l'autre du temple, à cause du Nazaréen, alors ils s'unirent, oublièrent les distinctions de race et fondèrent ces communautés qui, suivant l'expression d'Eusèbe, furent les luminaires splendides d'où se répandit la lumière sur le monde entier. » W. Beck, Thoughts on Chiirch Origins, dans le Friends' Quarterly Examiner, avril 1884.

2. Milman, Hist. of Christianity, II, 113, 114; Hist. of Latin Christianitij, \, 27-29.

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