Voir p. 221 et
2. Marque de Philippe du Pré, rue des Amandiers, libraire de Cayer à partir de 1596. ("était peut-être un membre d'une famille protestante. Cf. p. 349.
l'église et l'état 223
pouvoir exécutif en Europe, Henri IV a sa physionomie bien à part : il n'est plus le « défenseur de la foi » protestante comme l'a été sa mère, mais il n'est pas encore le roi très catholique que deviendra son fils, proposé par le clergé en exemple de dévotion à ses sujets ; il est (au point de vue diplomatique, s'il ne l'est pas au point de vue moral) le roi « très chrétien » sans épithète ; il exerce aussi peu de pression que possible sur ses sujets tant catholiques que protestants..., ce qui ne veut pas dire qu'il n'en ait exercé aucune contre les protestants, comme nous le verrons, mais il a aussi mainte fois mis une sourdine au zèle des catholiques. Et cette attitude donne encore un trait caractéristique de plus aux conférences qui purent se tenir alors à Paris, tandis qu'elles étaient impossibles dans la capitale de tout autre pays.
Logiquement, si l'Etat a le droit de se préoccuper de la vérité religieuse, il a le devoir de la faire établir par les autorités compétentes, lorsqu'elle vient à être un sujet de discussions entre citoyens de cet Etat : et en effet on a vu les théologiens catholiques et protestants officiellement réunis, discuter devant le roi de France, la reine-mère, les ministres... Oui, on l'a vu, une fois : c'était au colloque de Poissy ; mais on ne l'a pas revu une seconde fois, parce que l'Etat s'est, malgré tout, senti peu qualifié pour remplir ce rôle d'arbitre, et aussi parce que l'Eglise catholique s'est sentie peu disposée à partager avec un autre pouvoir — fût-ce celui du fds le plus soumis de l'Eglise — ce rôle d'arbitre de la vérité.
Sous le règne d'Henri IV l'on n'a plus vu des évêques réunis ainsi avec des pasteurs devant le roi dans un bâtiment ecclésiastique, mais on a vu une fois dans un palais royal et devant le roi un évêque discuter avec un protestant, laïque, mais théologien. C'était à la conférence de Fontainebleau, lorsque dans une lutte inégale Duperron attaqua Du Plessis-Mornay, et que celui-ci défendit assez malheureusement les citations d'un de ses ouvrages. Nous n'insistons pas, tant pour les motifs-ci-dessus énoncés qu'en raison du caractère exceptionnel de cette rencontre. Evidemment ni le roi ni aucun des deux partis n'eut envie de voir se renouveler la discussion dans ces conditions.
Au colloque de Poissy on avait traité les questions à un point de vue d'ensemble et pour ainsi dire en nom collectif, à la conférence de Fontainebleau la controverse avait eu un caractère plus personnel, mais il y avait là deux « précédents > de toute première importance, et l'on s'étonne de ne pas les voir citer plus
souvent (ils le sont, mais incidemment) dans les disputes ultérieures. Celles-ci ont d'ailleurs un but de plus en plus précis, et de moins en moins général, en apparence du moins, après l'Edit de Nantes. Dans les années qui précèdent ce grand acte, Cayer par exemple fait en quelque sorte — autant qu'on peut appliquer aux choses de ce temps les expressions du nôtre — appel à l'opinion publique : il écrit une « admonition » à Messieurs du Tiers estât, une autre, semble-t-il, à la noblesse ; un peu plus tard le cordelier Suarez dédie son Torrent de feu « à Messieurs les catholiques de Paris » (1603).
De plus en plus les controverses ne se bornent pas à avoir un but théorique ; on vise un but pratique, d'utilité immédiate ; il ne s'agit plus de faire de grandes manœuvres sur son propre terrain, de faire évoluer toutes ses troupes pour faire parade des qualités de chaque arme, et montrer de quoi l'armée serait capable en temps de guerre : on se met en campagne véritablement ; tantôt il faut défendre ses positions, fortifier une place frontière attaquée par l'ennemi, tantôt on envahit au contraire son territoire, soit par une grande expédition jusqu'au cœur du pays, soit en livrant des escarmouches sur une quantité de points à la fois ; tantôt on s'applique à viser les chefs, on voudrait les réduire à l'impuissance, on les provoque à la désertion, tantôt on préfère n'avoir affaire qu'à leurs lieutenants, ou l'on s'attaque à de simples soldats qui se défendent plus ou moins habilement, et se trouvent parfois dans une situation bien critique entre leurs ennemis et leurs défenseurs.
C'est ainsi qu'à Paris on voit parler et écrire avec ardeur pour et contre la conversion de Madame, sœur du roi, pour et contre la conversion de prêtres, de pasteurs, et de simples fidèles, nobles ou bourgeois, membres de l'une et l'autre Eglise. Mais, bien entendu, la conversion de tel ou tel individu, but immédiat de telle conférence ou de tel ouvrage, sert aussi de prétexte pour inviter à la conversion tous les auditeurs ou tous les lecteurs, et l'intérêt de la lutte s'étend bien au-delà de l'instant et du lieu où elle a commencé 1.
Certaines argumentations ont pour objet spécial d'ébranler soit
1. La Sorbonne approuve p. ex. l'impression de la Remonstrance de Cayer à la duchesse de Bar comme « digne d'estre mise en lumière pour la réduction salutaire de madite Dame et pour l'édification publique »,