‹ L'Église réformée de Paris sous Henri IVChapitre 189 sur 558 · PIERRE DU MOULIN · texte numérisé non relu

PIERRE DU MOULIN

tueux. Ainsi la robe pastorale du controversiste parisien semble à tour de rôle revêtir des hommes bien divers : le fin lettré et le philosophe subtil qui naguère professait à Leyde, le diplomate qui faillit accompagner l'ambassadeur de France au Levant et sut habilement conduire mainte négociation avec le roi d'Angleterre ou Messieurs les états de Hollande, le conseiller fidèle qui pénétrait avec une égale aisance dans le palais de Madame, dans l'hôtel des magistrats, dans la maison modeste du bourgeois et de l'artisan, le théologien érudit qui avait lu une quantité prodigieuse d'ouvrages anciens et modernes, et professera avec éclat à Sedan. Enfin s'il n'avait eu aucune des aptitudes précédentes (aptitudes d'homme très cultivé et très civilisé), on peut penser encore qu'il aurait été de quelque autre manière un puissant type d'homme, un de ces lutteurs fortement musclés qu'on se représente toujours ramassés sur eux-mêmes, en garde pour parer un coup ou pour asséner à l'adversaire une formidable bourrade. Ce tempérament de lutteur, P. du Moulin en avait sans doute hérité quelque chose de ses ancêtres, mais il en avait décuplé les ressources par le constant exercice que lui avait rudement imposé la lutte pour la vie. Le grand garçon qui se trouvait seul aux portes de Paris en Ï588 après la journée des Barricades, l'étudiant (jui gagnait péniblement de quoi ne pas mourir de faim en Angleterre et en Hollande, était bien le même que le vieillard « arraché à un troupeau qu'il a fort aimé » et luttant pour la même cause un quart de siècle à Sedan avec la faveur du souverain, comme il avait lutté un quart de siècle à Paris dans des circonstances contraires l : alors, surveillé sans cesse par le pouvoir civil et par l'Eglise romaine, surchargé d'occupations multiples et de soucis matériels, il porte presque à lui seul le poids de la controverse toujours renaissante avec les champions divers qui sont suscités contre lui : leur acharnement est le meilleur témoignage de la valeur qu'ils étaient forcés de reconnaître chez un tel adversaire. Valeur d'autant plus admirable qu' « il est malaisé

1. Dédiant précisément le Juge des Controverses (Sedan, 1630) à la duchesse de Bouillon, Du Moulin lui dit dans ce même passage : « Votre mari m'a recueilli en mon affliction ; ma vie agitée et mes études interrompues ont trouvé du repos sous votre ombre... Je laisserai icy mes os en servant ma vocation. Car d'icy il n'y a pas plus de chemin au ciel que d'ailleurs, et la fuite est heureuse par laquelle «m s'approche de Dieu ; a (il avait étéforcé de quitter Paris pour échapper à la persécution).

d'escrire parmi la tempête, ou de méditer sérieusement sur le bord d'un torrent K »

A Paris, comme controversiste, Du Moulin éclipse donc tous ses collègues, du côté protestant ; tandis que du côté catholique plusieurs combattants se rangent contre lui presque sur le même rang, et représentent bien les diverses forces qui animent alors l'Eglise romaine ; nous nous bornerons à citer les principaux, et l'on verra qu'en effet ils sont de ceux que l'armée catholique pouvait mettre en avant avec le plus de confiance, comme les chefs ou les représentants de ses divers corps de troupes, clergé régulier et séculier. Un cardinal marche en tête ; et souvent reparaîtra dans les pages suivantes, comme il a paru dans les précédentes, le nom de Du Perron. De famille protestante il connaît, comme Cayer, mieux que d'autres de ses compagnons d'armes actuels, les points forts et les points faibles de l'adversaire. Puis viennent trois aumôniers du roi, le Jésuite Cotton, l'oratorien Bérulle, et le curé Benoist : trois hommes singulièrement différents de ton et de tactique. Le premier à l'extrême droite, si l'on peut dire, d'une habileté qui ne recule devant aucun moyen pour parvenir au but ; le second au centre, avec une méthode grave qui annonce celle de Bossuet ; le troisième, non moins sincère défenseur du catholicisme romain, et pourtant traducteur de la Bible et penseur si voisin parfois des adversaires

qu'il est suspect à ses propres coreligionnaires Le cordelier

portugais J. Suarez représente enfin la forme de polémique la plus grossière, visant non plus les « honnêtes gens, » mais la foule, avec des mots et des arguments d'une lourdeur déplaisante. Hélas, il n'y en a pas seulement chez lui d'ailleurs, nous en citerons qui sont de Coëffeteau et autres controversistes moins bons « disputeurs » peut-être que Suarez, mais meilleurs théologiens certainement.

Un fait nous frappe lorsque nous comparons la pensée et la manière de ces protagonistes catholiques avec celle de Du Moulin ; (nous hésitons presque à formuler notre jugement, car il paraîtra certainement, malgré nos intentions et nos affirmations contraires, inspiré par l'esprit de parti) ; dans cette lutte à coups d'arguments et de documents, entre catholiques et protestants, tous ont une égale sincérité, une égale ardeur, une égale émotion,

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