DEBITS ET EXPANSION DE LA REFORME FRANÇAISE
ans avant les thèses de Luther Lefèvre d'Etaples commentait en 1512 l'Epître aux Romains dans l'abbaye de Saint-Germain-desl'rés. L'existence du protestantisme parisien est aussi un fait considérable par la quantité et la qualité des Parisiens qui ont été membres de l'Eglise réformée.
Malgré les exécutions individuelles et les massacres collectifs qui se multiplient à partir de 1523, les réunions dues à l'initiative privée (comme celles de la rue Saint-Martin auxquelles assistait Calvin) firent bientôt place à une organisation régulière qui, dès l'origine, fut très complète. Et cette constitution de l'Eglise réformée de Paris, comme tous les événements de quelque importance qui se sont produits dans la capitale, a eu des conséquences très profondes et très lointaines, non seulement au point de vue français, mais dans toute l'Europe, et même dans le monde entier.
En 1555, au faubourg Saint-Germain, quelques protestants nomment le premier pasteur ; en 1559, dans la même rue des Marais (aujourd'hui Viscohti) se tient la première assemblée représentative des Eglises réformées de France, le premier « synode national » : il établit la confession de foi et la discipline qui furent adoptées, dans leurs grandes lignes, par des centaines d'Eglises en Suisse, en Allemagne, en Hongrie, en Angleterre, en Ecosse, aux Etats-Unis. Or ce sont des protestants héritiers de cette tradition qui ont fait la constitution américaine ; et comme son influence a été singulièrement grande sur l'œuvre initiale de la Révolution française, on pourrait dire que le régime presbytérien synodal, système d'origine française, parisienne, exporté d'Europe en Amérique par les « Pères pèlerins », a retraversé l'Atlantique avec les pères de la constitution républicaine. Ceux qui luttaient au xvie siècle pour la liberté religieuse ont eu ainsi leur part dans le triomphe de la liberté politique au xvnr siècle. Cette lointaine répercussion du protestantisme parisien sur les destinées de la France, nullement inexplicable, est incontestable l. Involontaire symbole, aux portes
1. Peu de temps avant la fin de sa carrière, notre regretté maître P. Guiraud écrivait : « A quelque point de vue qu'on se place pour étudier l'histoire de notre pays, dès que l'on creuse un peu profondément on rencontra l'éternelle et vivante question de la croyance. Dans aucun autre pays la passion ou tout au moins l'inquiétude religieuse n'a plus visiblement agité les âmes et troublé les consciences » (Revue des Deux-Mondes du l,r février 190(3, à propos de l'ouvrage de P. Seippel:- Les deux Frances),
du Palais-Bourbon el du Luxembourg se dresse la statue de Sully : s'il contribua à la réorganisation de l'Etat, il participa aussi à la restauration de l'Eglise de Paris. Députés et sénateurs siègent à peu près à égale distance de l'auberge où se tint la modeste assemblée de 1559 ; autant et plus peut-être que les députés aux Etats Généraux si rarement convoqués, les pasteurs et anciens des Eglises de France furent les ancêtres du régime représentatif dans l'Eglise et dans l'Etat.
Mais de telles considérations, dont il est facile d'exagérer la portée, nous entraîneraient trop loin. Ne sutor ultra crepidam.
Notre sujet est déjà suffisamment intéressant par lui-même. Voici, en présence, deux forces de premier ordre : Paris et le protestantisme, à un moment où, libérées des obstacles accumulés pendant les troubles civils, elles prennent l'une et l'autre vue expansion nouvelle. Nous aimerions pouvoir étudier leur influence réciproque pendant une période qui, dans leur histoire respective, a une physionomie spéciale : depuis l'Edit de Nantes jusqu'aux préludes de sa révocation, dès que commence le règne personnel de Louis XIV. Paris en 1661 est bien différent de ce qu'il était en 1598, et l'Eglise réformée de 1661 n'est pas non plus tout à fait ce qu'elle était en 1598.
Or les protestants ont eu leur part, une très grande part, dans la vie intérieure de la capitale, dans ses progrès intellectuels, sa transformation économique, son embellissement monumental ; ils ont eu aussi leur part, une très grande part, dans son rayonnement extérieur sur la province et sur l'étranger, dans certaines complications et certaines solutions de l'histoire nationale et internationale.
De leur côté les protestants se sont ressentis du fait qu'ils respiraient l'air de la capitale. La masse de l'Eglise, composée de Parisiens de Paris, absorbait les éléments provinciaux ou étrangers, rapidement « parisianisés », tout en gardant, comme protestants, dans l'ensemble de la population parisienne, et comme Parisiens, dans l'ensemble du protestantisme français, certains traits spécifiques. Soit en bien, soit en mal, soit pour la vie intérieure de l'Eglise, soit pour ses rapports avec le monde extérieur, (ruant aux idées doetrinales comme quant aux idées politiques, il ne pouvait être indifférent de se trouver au centre du gouvernement, de la tbéologie, de la société, près de la cour et de la Sorbonne, du parlement et des salons.