TEXTE ET TRADUCTIONS
les textes grecs du Nouveau. Théoriquement les catholiques n'auraient dû faire usage que de la Vulgate, les protestants n'auraient dû admettre que les textes grecs et hébraïques ; parfois cependant Du Moulin et Cayer par exemple se font, au déhut, cette concession réciproque d'admettre les uns et les autres *, mais cela choque évidemment tous les principes de critique philologique de Du Moulin, et il ne peut s'empêcher de protester au cours du déhat -. En fait de traduction française, les catholiques n'en admettent officiellement aucune, les réformés en citent volontiers plusieurs, et se réjouissent quand ils peuvent dire que le plus récent traducteur catholique, M. Benoist, « tourne », comme eux 3.
Ils connaissent évidemment les textes et les traductions beaucoup plus à fond que leurs adversaires ; ceux-ci promettent de montrer pins tard les passages à l'appui de leurs dires, ou feuillettent désespérément leur Bible sans rien trouver ; au bout d'un bon moment, le pasteur se fait alors un malin plaisir de mettre aussitôt le doigt sur le passage désiré l : et le spectacle des catho-
1. Narré, p. 9 : « Cayer se submit volontairement à prouver lesdites matières par le texte de l'Escriture saincte, et de s'assujetir aux originaux hebrieux, grecs et latins (car il conte la version latine de l'Eglise Romaine entre les Originaux), mais quant à la version françoise, combien que son intention fust de s'en servir, toutefois tant lui que les Carmes nièrent qu'aucune Bible françoise fust reçeue en l'Eglise romaine, rejettans tacitement la Bible françoise de M. Benoist, curé de Saint Eustache. »
2. Narré, p. 126. « La Bible latine est une version et ne peut estre appelée Original ». « ...Cayer respondit qu'une copie collationnée à l'original \aloit l'original, et que la version Romaine estoit collationnée à l'original... Du Moulin soustenoit que nulle copie quoique collationnée ne pouvoit estre appelée Original ; aussi est-il faux que la version romaine ait esté collationnée à l'original, car pardevant qui, et quand s'est faite ceste collation ? »
3. Du Moulin, Apologie, etc., p. 69. Ces ressemblances étaient peu surprenantes, étant donné que R. Benoist avait largement utilisé la traduction protestante, pour la première édition de sa Bible, parue en 1566 (Paris, in-folio) avec notes de controverse en marge. Exclu de la faculté de théologie, il avait publié en 1588 une deuxième édition (2 vol. in-4") ; dans V Apologie qui y est jointe, B. Benoist s'étonne « que la langue française .soit plus excommuniée, pour parler chrétien, que la latine ou autre langue quelconque. »
4. Narré, p. 154 : « Du Moulin admonestoit Cayer de trouver en l'Escrimre quelque passage qui die que .lésus Christ soit mort en la messe... Cayer s'en excusoit ordinairement et poursuivoit tousjours le fil de ses raisons. »
Véritable narré, p. 5 : « Contier : apportez-moi un Nouveau Testament. Il lit deux chapitres avec ennui de l'assistance. N'y trouvant point ce qu'il
liques réduits au silence, ne trouvant pas de versets pour appuyer leurs dires, fit souvent sur les assistants plus d'impression que les tirades les plus véhémentes1.
Nous venons de voir qu'une fois admis en principe, le juge des controverses essentiel, l'Ecriture sainte était, en pratique, malaisé à définir d'un commun accord.
Bien plus difficile encore est l'entente au sujet de l'usage qu'on fera des Pères. Pour combattre avec les armes qu'on leur impose, les réformés sont forcés de les étudier de plus en plus ; ils trouvent de fortes pensées qui les émeuvent, ils ont de plus en plus de respect pour les Pères, ils les citent avec une compétence toujours plus grande, et, par suite, ils les citent de plus en plus volontiers, mais jamais ils ne consentent à leur attribuer une valeur aussi grande que le font les catholiques, car ils entendent sauvegarder l'autorité souveraine et incomparable de la sainte Ecriture. Ils ne se laissent pas prendre aux manœuvres des adversaires : « Ces gens, dit Du Moulin, crient : « Les Pères, les Pères ! » et par feintise les demandent pour juges, afin d'éviter la Parole de Dieu -. »
Ils distinguent toujours fortement entre la Bible, « Parole du Père, » et la tradition, « parole des Pères. » A quoi Cayer répond que « c'est se moquer de Dieu et du inonde », et que, « au contraire, la Saincte Escriture est la parole des Pères 3. » Et Couët ayant refusé de « recognoistre les Saints Pères, » c'est-àdire d'admettre leur autorité égale ou supérieure à celle de l'Ecriture, Cayer déclare : « ceux qui rejettent les docteurs détruisent l'Eglise infailliblement, » puisque les docteurs font partie de la hiérarchie ecclésiastique 4. Le même auteur carac-
desiroit, dict : Allez moi quérir ma concordance. Il la feuillette longtemps h.uis dire mot. Du Moulin las d'attendre lui dict : Si ceste honte m'estoit advenue d'estre reduict à silence et envoyer quérir ma concordance, je ne voudrois jamais comparoir en une honneste compagnie... Après un silenca d'une demi-heure : Je cherche, dit Gontier, un passage auquel il est parlé de l'imposition des mains. Du Moulin lui dict : Je veux vous soulager, et luy montra à l'instant le passage qui est au 4° chapitre de la Ie à Timothée. »
1. « M. de Liembrune dit à Gontier : Monsieur, je suis fort estonné devoir ce que je voi : car vous m'aviez dict que les ministres ne dureroyent rien devant vous, et je vous voi reduict à ne dire mot » (Narré, p. 5).