LES PERES DE L EGLISE
térise d'un mot (« mystique ») un élément de la dogmatique catholique que les protestants ont souvent le tort de ne pas comprendre ; or les docteurs prétendent retrouver ce môme caractère dans toutes les parties de l'édifice : Ecriture sainte, pères, hiérarchie, cérémonies, etc. 1.
De part et d'autre, à des points de vue hien différents, on arrive ainsi à attribuer aux Pères dans les controverses vers 1610 une part beaucoup plus grande que vers 1600. Un homme comme liérulle refuse nettement de faire — comme certains de ses prédécesseurs — la première place à la Sainte Ecriture ; il déclare que l'Eglise romaine peut et doit en appeler aux Pères seulement : par exemple « il est faux que pour monstrer valablement l'institution des prestres il le faille monstrer nécessairement en la Sainte Escriture. Car personne ne peut estre obligé qu'à justifier ses propositions par ses principes, » or le principe de l'Eglise catholique c'est « l'autorité de la tradition universelle -. » De son côté, la même année (1609) et à propos de la même conférence, Du Moulin pose des questions qui sont sans cloute d'histoire ecclésiastique, mais aussi d'histoire des dogmes, et, sans parler d'Ecriture sainte, il conclut : « Que le sieur Gontier nous die si en ces points il reçoit les Pères pour juges, nous nous contenterons sur chaque point d'une demi-douzaine de passages bien exprès :i. » Nous ne connaissons pas d'autre exemple aussi catégorique : en tout cas, dix ans plus tôt, je ne sais si Du Moulin eût écrit cela.
Plus on fait usage des écrits des Pères, plus il est nécessaire de dire de quels écrits, et de quels Pères il s'agit. Peu à peu les protestants s'efforcent de limiter à la fin du quatrième siècle, c'est-àdire après les grands conciles, la période constituant l'ancienne Eglise encore suffisamment pure pour que ses docteurs puissent faire autorité 4.
1. (l'est après avoir parlé des écrits des Pères que Cayer exalte la » tacite et mystique » tradition, en ce qui concerne les cérémonies supprimées par ies réformateurs (Remonstrance, p. 29Y.
2. Discours, etc. à Mme de Mazencourt, p. 24. A propos* de citations des Pères, le même auteur dit (p. 184) : a Nous faisons pleuvoir une nuée de témoins sur nos adversaires. »
."i. Véritable narré, p. 32.
4. Dans le II' article de sa Confession de foi, le roi Jacques [" s'exprimait ainsi : « Je rends un tel respect aux Pères qu'eux niesmes n'en eussent point désiré un plus grand. Voire tel que les Jésuites ne leur en ont jamais rendu autant. Car tout ce qu'ils ont tenu unanimement estre nécessaire à
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Ils n'admettent pas non plus qu'on leur présente, comme ayant une égale valeur, toutes les œuvres (ni toutes les éditions des œuvres) attribuées à ces très anciens auteurs : et Du Moulin s'attache spécialement à démontrer « que les passages que nos adversaires produisent des Pères sont ou faux ou faibles ou tronquez : »
« Ils sont battus de neuf sur l'enclume de l'avarice, et forgez par quelques esprits adroits à faire parler les morts, en leur attribuant des nouveaux escrits composez longtemps après leur mort : ausquels se sont joints les expurgateurs et corrupteurs des Pères qui les ont horriblement déguisé. Les passages corrompus que nous avons produits sont suffisans pour nous rendre tout le reste suspect. Car quel moyen de les convaincre de toutes les faussetez, veu qu'en la renaissance des lettres avenue depuis quelques cent ans, nous n'avons eu les manuscrits des Pères que par leurs mains et tirés des monastères, escrits selon la volonté des moines qui les ont copié l ? »
Détail piquant : Du Moulin éprouve le besoin d'expliquer pourquoi il prend parfois si passionnément la cause des Pères, recherchant le véritable texte et le sens exact ; c'est, prétend-il, d'une façon toute désintéressée, pour l'honneur des Pères, et
salut es premiers quatre cents ans après Jésus-Christ, ou je le tiens avec eux, ou je me retiens là-dessus en un silence modeste. En tout cas je n'ose les reprendre. » On pourrait prétendre que c'est le sentiment d'un anglican, mais Du Moulin traduit et approuve, et, de son côté, Coëffeteau « se tait et n'y trouve rien à reprendre » (Défense de la foi], 1610, p. 129).
Cet article traitait <• des Pères en commun ; » le suivant parle « de l'authorité des Pères pris chascun à part » et fait nombre de réserves que Du Moulin approuve et que Coëffeteau ne blâme point : « Mais de lier mon entendement aux opinions des Pères particuliers en sorte que je ne puisse m'en départir la foy sauve, pourquoi m'imposerai- je à moi-mesme ce joug, que Bellarmin mesme ne veut subir ? Je reçoi, dit S. Augustin (contra Crescent., II, 32), en les louant, ce qu'ils ont d'accordant avec l'authorité des Sainctes Escritures. Mais ce qui n'est point accordant je le rejette avec leur permission. » On s'étonne de voir seulement ensuite (art. IV) le royal théologien déclarer : « J'asseois ma créance sur les Sainctes Escritures. »
1. Apologie, f. 230 verso. Suit une discussion très serrée sur des pseudépigraphes, etc. : l'épître d'Ignace aux Smyrnéens, la passion de Saint André, les fausses décrétâtes, les Catéchèses de Cyrille de Jérusalem, etc. (Cf. Défense de la foy, art. XXI ; Apologie, p. 225 ; « Ephrem estoit perdu, mais la bibliothèque du pape nous l'a restitué depuis peu tel qu'il a plu à Messieurs les expurgateurs ; » Apol., p. 151 : « ils ont corrigé es dernières éditions [de S. Augustin, 30e traité sur S. Jean, à propos du corps de Jésus- Christ] : au lieu de in uno loco esse opohtet, ont mis : in uno loco esse POTEST. Nous avons donc recours aux auteurs qui ont allégué ce passage avant l'impression inventée. »
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non pour établir dans l'intérêt des réformés la valeur de leur témoignage 1 :
« Ce que nous produisons des passages des Pères n'est pas pour nous défendre, mais pour les justifier. Car nous ne souffrirons jamais qu'on face ces bons Pères advocats d'une meschante cause contre leur volonté, ni qu'on leur impose choses esloignées de leur intention, soit en falsifiant leurs escrits, soit en tordant leurs paroles, et leur donnant la géhenne pour les faire déposer contre la vérité. Ces bons Docteurs qui ont arraché les vieilles hérésies en leur vie, en planteroient-ils des nouvelles après leur mort ? Prenons donc là-dessus leur cause en main. Ils ont certes besoin de nostre aide pour maintenir leur honneur, mais nostre cause n'a point de besoin de leur tesmoignage pour se défendre. Qui a pour soy la Parole de Dieu ne mendie point les tesmoignages humains... L'Evangile est aussi fort seul qu'ainsi accompagné, et mesme estant défendu par authorités humaines, il pert de son auctorité. »
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Tout ceci dit sur les controversistes, les méthodes de controverses, le juge des controverses, il reste à parler de ce qui faisait le sujet même des controverses.
Une remarque préliminaire s'impose : beaucoup de points de foi sont hors de discussion, parce qu'il y a un « fondement » commun aux croyants des deux Eglises 2 ; les protestants insistent volontiers sur ce fait. Le nombre de ces points de foi communs serait moins grand aujourd'hui entre les catholiques et certains protestants dits « libéraux » qui mettraient en discussion, par exemple la divinité de Jésus-Christ, la Trinité etc. ; mais s'il existait quelques-uns de ces protestants-là à Paris dès le début du xvn" siècle, c'était une infime minorité qui n'osait guère se montrer, et avec lesquels la majorité répudiait toute solidarité :!. Presque tous les réformés parisiens auraient, comme Du Moulin, signé sans difficulté l'article que le roi Jacques place en tête de sa confession de foi : « Je suis catholique chres-