ACTES DE FANATISME
vers le boulevard Saint-André) « que tous les juges qui consentiroient la publication de l'Edit estoient damnés 1. » Le duc de la Force transmettait à sa femme les nouvelles les plus contradictoires colportées dans le peuple : tantôt l'annonce d'une seconde Saint-Barthélémy, tantôt, pour venger la première, la menace d'un massacre des catholiques 2.
Pour comprendre à quel diapason les esprits se trouvaient alors, il ne faut pas oublier que la plupart des témoins et acteurs des guerres civiles survivaient encore. Les hommes âgés maintenant d'une cinquantaine d'années en avaient déjà vingt-cinq lors de la Saint-Barthélémy. Un des assassins du bailli Groslot était encore en 1598 doyen des sergents de Paris, il s'appelait Corail- Ion et dut s'étonner fort de voir qu'en ces temps nouveaux, après l'Edit de Nantes, on l'emprisonnait (6 octobre) pour cette peccadille d'avoir appelé « chienne de huguenote ! » une revendeuse « la grande Jacqueline » ; il est vrai qu'il l'avait menacée de « la faire traîner à la rivière avec tous ceux qui lui ressemblaient 3. »
Maint prédicateur fanatique excitait le peuple catholique au grand déplaisir des modérés comme l'Estoile : « Toutes les prédications de ce temps, dit-il, n'estoient que contre les huguenots et leur Edit, par lequel ils donnoient à entendre au peuple qu'il y avoit temples accordés à Paris pour y prescher, avec deux collèges pour instruire les enfans à la religion, et là-dessus esmouvoient le peuple contre eux, jusques à parler de saingnées qu'il estoit besoin de renouveller en France de vingt-cinq ans en vingt-cinq ans, et que tant qu'on y souffriroit deux religions,
on n'auroit jamais que mal ; taxaient le Roy mesme en paroles
ouvertes, et disoient que la caque sentoit toujours le haranc. »
Un religieux lorrain, arrêté, avoue qu'il venait d'arriver à Paris pour tuer le roi, voulant empêcher à la fois la promulgation de l'Edit et le mariage de Madame avec le duc de Bar qui risquait d'être converti par elle 4.
Les Jacobins, de leur côté, emploient un moyen étrange : ils font venir de Romorantin à Paris une prétendue démoniaque, Marthe Brossier, qui annonce toutes sortes de calamités si l'Edit
1. Mémoires journaux de V. de l'Estoile, Ed. Jouaust, t. VII, p. 163.
2. Mémoires authentiques de Jacques Nompab de Cai mont, etc. éd. de