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LE COMMERCE DC PASTEL

C'était une grosse affaire de faire venir alors des marchandises de Toulouse à Paris : le transport se faisait le plus ordinairement par eau : de grandes barques descendaient la Garonne jusqu'à Bordeaux l. Là les Canayes et Gohelins avaient aussi des correspondants qui achetaient pour eux des vins. Balles de pastel et tonneaux étaient chargés sur des bateaux qui contournaient les côtes de France jusqu'au « Havre de grâce » et remontaient souvent jusqu'à Rouen-. Traversée non sans péril, car il y a au large de la Bretagne des « pillards >• anglais ou autres qui s'approvisionnent de pastel sans bourse délier3. Un des bienfaits du règne d'Henri IV fut de rendre cette navigation plus sûre. Du Havre, en remontant la Seine la cargaison arrive jusqu'à Paris, ou bien, si elle est destinée à l'Angleterre, elle va jusqu'à Londres ; si elle est destinée aux Pays-Bas ou à l'Allemagne, elle est débarquée à Anvers. Là aussi les Canayes ont envoyé un membre de leur famille, Charles de Haffrenques, neveu de Pierre et Philippe Canaye, qui tous les quinze jours les tient au courant de la « cote » et des affaires commerciales de ce côté là 4. Et ainsi arrivent faubourg Saint-Marcel des courriers très régulièrement organisés, venant d'Anvers, de Londres, du Havre, de Bordeaux, de Toulouse (par Orléans, où il y a aussi des marchands de pastel 5) ; des lettres de change

1. Lettre d'un Gohelin à S. Lecomte, datée de S. Marcel lès Paris, 14 déc. 1581, à propos de balles de pastel conduites par eau à Bordeaux (Fagnjez, op. cit., p. 385).

2. Compte de Jehan Roullié en 1570 avec un marinier, pour transport de 1936 balles de pastel.

3. « La mer est toute couverte de pillars ; despuis trois jours est retourné icy ung navire qui avoit icy charge environ 400 balles de pastel et 120 balles coyppeau de peignes ; le pastel estoit pour Mis Canneye, Mons. Astorg et aultres ; led. navire a esté pillé de 300 balles pastel au travers de Belle Isle » (François Melet et Michel du Sosoy, de Bordeaux, à Simon Le Comte à Toulouse, le 25 juin 1572). Parmi les protestants de Paris figure à Ablon en 1604 un « marchand peignier », Pierre Baudry (B. h. p., 1872, p. 263). La famille d'Astorg appartenait à la petite noblesse du Languedoc. Plusieurs de ses membres furent protestants (Fr. prot., 2' éd., t. I, col. 422). A Bordeaux vers 1577-82 un autre correspondant de .1. Rouillé et S. Lecomte s appelle Anthoine Sagnier.

4. Lettres des 12 et 27 juillet, 26 août 1564, etc., à Philippe Canaye à Toulouse.

5. Lettre de Marin Regnault. de Paris, à S. Le Comte à Toulouse, le 17 juillet 1580 : <■ M. de Myramion d'Orléans ces jours passez a vandu en ceste ville quelques 120(1 halles pastel fort bonne marchandise, pour !) [•ci un astérisque au-dessus d'un triangle équilatéral] balle terme trois foys dix mois. »

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circulent, des protêts sont signifiés, dans des formes presque identiques à celles qui sont en usage encore aujourd'hui. Une comptabilité est tenue, qui étonne par la méthode rigoureuse avec laquelle y sont enregistrés des chiffres d'affaires très considérables. Nous avons entendu un juge des plus compétents, M. Vuallart, comparer ce commerce du pastel au commencement du xvn° siècle avec celui du caoutchouc au commencement du xxc En effet, si l'on tient compte du progrès des moyens de transport et de la différence de valeur des matières transportées, il y a une bien grande analogie : dans l'un et l'autre cas on achète aux producteurs indigènes très éloignés, on transporte par mer, et on réalise sur le marché de Paris, de Londres ou d'Anvers des bénéfices qui se chiffrent par millions.

Henri IV et Sully ont, de tout leur pouvoir, favorisé par un protectionnisme énergique, l'agriculture languedocienne, le commerce toulousain et parisien. Une concurrence terrible menaçait le pastel : celle de l'indigo, importé des Indes orientales et occidentales : une ordonnance de 1598 en défend l'usage ; un édit de 1609 (qui ne fut jamais appliqué au pied de la lettre), punissait de mort « tous ceux qui emploieraient cette drogue fausse et pernicieuse appelée inde l. »

Or, chose curieuse, presque tous les gens qui participent à ce commerce du pastel sont ou ont été protestants, et les plus importants sont des protestants parisiens 2. Les progrès du protestantisme et la circulation des balles de pastel suivent deux courbes étrangement semblables. La Saint-Barthélémy a été le signal d'une crise économique, et plus d'un Languedocien a alors abjuré... pour pouvoir continuer son commerce et « re-

1. GukNot, Article cité, Bull. soc. géog. de Toulouse, p. 131.

2. Il semble bien que S. Le Comte était lui-même protestant et avait abjuré dès 1568. Le 2 février 1569 le lieutenant général du Lyonnais déclare avoir vu une « certification » du lieutenant général du Languedoc le vicomte de Joyeuse (en date du 10 novembre 1568) déclarant que S. Le Comte « habitant de Paris lequel s'en retourne à Paris » est « bon et vray catolique, » chose dont on aurait alors, semble-t-il, pu ne pas être sûr. Si Le Comte était ensuite redevenu protestant, on s'expliquerait qu'il ait été victime de Il persécution qui sévit de nouveau avec violence en 1585 et qu'il ait quitté Toulouse à cette date, où cesse précisément la correspondance déposée aux archives de l'Hôtel-Dieu. Peut-être aussi cesse-t-elle en raison de mauvaises affaires : c'est ce qu'on pourrait conclure d'une lettre de reproches de Jehan Houille à S. Le Comte, datée de Paris. 17 juillet 1585.

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