‹ L'Église réformée de Paris sous Henri IVChapitre 319 sur 558 · LE COMMERCE DE PASTEL · texte numérisé non relu

LE COMMERCE DE PASTEL

dresser sa boutique ] » au pays de Cocagne. A Paris, nous avons vu Jean Rouillé abjurer, mais les Canayes et les Gobelins pour la plupart, rester plus fidèles, et être, sous Henri IV, toujours plus protestants et aussi toujours plus prospères. A côté comme Valentin Targer - ; mais sans comparaison les Canayes et les Gobelins font de beaucoup plus grosses affaires. Ils ne se font pas précisément concurrence, et même se renseignent et s'aident volontiers entre eux, mais chacune des deux maisons est bien aise de dépasser l'autre :î.

1. Par exemple Jean Rouillé engage d'une manière très pressante, angoissée, ses correspondants d'Albi à « faire actuelle profession de la religion chrestienne » aussitôt après la Saint-Barthélémy : « 11 y a plus de cinq mille personnes en ceste ville qui délaissant ceste vaine oppiniastreté se sont réunitz en l'Eglise de Dieu » (lettre du 22 sept. 1572) ; le 22 janvier 1573 Jacques et Pierre Fabvre lui écrivent : « Nous fumes reduys à l'Eglise catolique romène et pansant estre en tranquillité et repos pour faire nos affères redressâmes nostre botique. » Le 10 septembre 1572 la soeur de S. Le Comte, Jane Berlande, qui habite Lyon, lui rend compte des abjurations : « 11 y a les plus gros de la religion qui vont à la messe... L'on en a fait mourir et nier [noyer] plus de six cens. »

De Bordeaux, où il est en séjour, Nicolas Gobelin écrit au même Le Comte le 16 septembre 1572 : « Quand à ce que me mandés que je vous escripve comment on se gouverne envers ceulx de la relligion pour pouvoir mettre ordre à ceulx qui doibvent, je vous advise que jusques icy ils n'ont esté molestés... Quand à Boier il m'a dit avoir protesté de vivre en bon catholique... Je croy qu'il fauldra qu'en facent autant ceulx qui vouldront demeurer en seurté en ce roiaulme, aultrement je voy les affaires en piteux estât. » Guillaume Boyer était (en 1578) <• marchant drappier demeurant rue Poitevine près le Palays à Bordeaulx » ; il parait souvent dans les affaires de pastel.

A Orléans aussi les affaires de pastel passaient entre des mains protestantes : le 29 juin 1580 Marin Begnault écrit de Paris à Lecomte à Toulouse : " M. Aleaume d'Orléans m'a dict ce matin avoir receu lectre de son homme qui luy escrit il s'es vandu pastel ses jours passez pour six escus chargé bonne marchandise. >>

2. Peut-être le grand-père du fondateur de l'Académie française Valentin Conrart, fils de Piéronne Targer, d'une famille de Valenciennes, qui est né à Paris en 1603 ; sa sœur Marie est baptisée à Charenton le 20 febvrier 1610 (H. h. p., 1872, p. 268).

3. Jean Canaye, de Paris, à Philippe Canaye, à Toulouse, 16 febvrier 1568 : •■ La marchandise du cousin Jehan Gobelin ne luy revient pas à plus de 13 livres 10 sols la balle rendue à Paris, la vostre nous revient à il. » Quatre ans plus tard les cours ont augmenté : Jean Rouillé écrit de Paris le 16 juin 1572 à un correspondant (inconnu : S. Le Comte peut-être) de Toulouse : < Les 86 balles pastel que avez achepté de M. du Pin est une fort petite marchandize, et est si petite que les tainturiers n'en veullent aissayer. Girard Lebret et mon frère François Gobelin l'ont mise en l'eau

Enfin des gens qui ne sont pas commerçants de profession placent de l'argent dans les afTaires de pastel lorsqu'ils voient que cela peut rapporter de gros dividendes, et ceux-là aussi sont souvent des protestants qu'on voit à Paris, plus ou moins dans l'entourage de la cour1.

Ainsi cette correspondance d'affaires en apparence intéressante seulement au point de vue commercial, est un document de premier ordre pour l'histoire du protestantisme parisien. Ces pages tout hérissées de chiffres et de termes techniques renferment maint paragraphe où se marque fortement la personnalité des signataires. Les événements politiques sont très brièvement résumés, en raison de leurs conséquences économiques ; les affaires religieuses sont l'objet de relations et de conseils beaucoup plus détaillés : encore faut-il lire entre les lignes bien des avertissements sérieux. Même au point de vue professionnel, les affaires sont menées par les chefs non pas « militairement, » comme on dit parfois, mais familialement, au sens de la forte organisation de la famille huguenote. Le père reprend le fils, le frère aîné le cadet, le patron son « facteur, » avec une autorité

et ne m'en offrent 22 livres de la balle, laquelle me revient en ceste ville à 23 livres 1*2 sols 6 deniers. » Cf. lettre du même à S. Lecomte à Toulouse, 17 juillet 1585 : « Touchant l'arrest faict sur la cedulle que mes frères Gobelins vous doivent pour le pastel vostre à eux vendu, y ay faict arrest. Entendant de jour à aultre par la bouche desdictz Gobelins que M. Canaye voulloit se prévalloir sur eulx de la somme contenue en vostre cedulle, et qu'il estoit après à leur demander argent, disant que debviés bonne somme aux Canayes ses nepveus. Je suis le premier arrestant, et la cédule je la garde. » Marin Regnault écrit de Paris à S. Le Comte, à Toulouse, le 28 mai 1580 : « Je suis esté parler à M. Gobelin, qui m'avoit donné la cedulle de Kicardy ; lequel Gobelin m'a fait responce lui raportant la cedulle dudict Bicardy avec un simple adjournement... Ledict Gobelin me détient mon argent. Voilà que c'est de faire plaisir ! »

1. Ainsi M. de Beausemblant, tailleur du roi de Navarre en 1579, dont il est question à cette époque dans des lettres de Toulouse et de Bordeaux. 1' fait des affaires à propos de pastel avec Jean Rouillé. M. Fagnikz, l'Economie sociale sons Henri IV, publie une lettre de Paris, le 6 août 1578, parlant d'une cedule de cinq cents écus payables dans six mois par le sieur Beausemblant. Or c'est à Beausemblant que naquit Barthélémy de Laffemas (voir ci-dessus) ; il s'agit probablement ici de ce célèbre personnage. On trouve aussi le nom de Bèze, d'une manière assez inattendue le 18 août 1574 dans une lettre de Valentin Targer, de Paris, à Simon Le Comte à Toulouse : i< Quant à vostre partie de Monsieur de Bèze, je luy en ay tenu propos, lequel m'a dict qu'il seroit marry que eussiez perdu quelque chose avec luy et que vous estant par dessa vous vous accordrez bien ensemble. »

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