Journal de Chamieh, B. h. p., 1853, p
Gigord visitait « les magnificences de Fontainebleau. » Le P. Coton le rencontre, et aussitôt le provoque à une dispute théologique ; Gigord a beau dire que « ce n'est pas un lieu propre à traiter ces matières, » il doit accepter la discussion en présence de nombreux auditeurs appartenant aux deux Eglises. On prend rendez-vous pour une conférence en bonne forme, le lendemain, chez Sully, par devant dix catholiques et dix protestants — un vrai duel, avec témoins — ; mais le roi, qui d'abord avait donné son autorisation, la retira en voyant que les choses pouvaient prendre une mauvaise tournure l.
Plus on examine de près ces rencontres publiques ou privées de pasteurs et de moines, ces controverses par la parole et par la plume, ces prédications dans les églises de Paris et le temple de Charenton, tenant les adversaires sans cesse en haleine, plus cette concurrence du catholicisme et du protestantisme, sous le contrôle assez attentif d'Henri IV, apparaît comme un facteur essentiel du mouvement de réforme qui allait se manifester en France à l'intérieur du catholicisme lui-même.
En effet, en tout temps et dans tout pays, les causes des abjurations qui font passer un chrétien d'une Eglise à l'autre, peuvent se ramener à deux : ou l'on se convertit par conviction, ou l'on se convertit par intérêt.
En France, au commencement du régime de l'Edit, on a peu d'intérêt à se convertir soit du catholicisme au protestantisme, soit du protestantisme au catholicisme ; les abjurations de ces premières années du xvir siècle, de part et d'autre, semblent dues surtout à des motifs de conscience ; au contraire, vers la fin du règne d'Henri IV, si parfois des catholiques deviennent protestants par intérêt, pour s'allier à quelque famille noble ou riche, ce sont surtout les protestants tièdes qui, vu la faveur croissante des protégés des jésuites, trouvent dos avantages matériels" à abandonner leur Eglise. En tout cas la nécessité de lutter contre les protestants fidèles, aussi bien que la nécessité d'assimiler les protestants apostats, forçait l'Eglise catholique à veiller davantage sur ses doctrines et sur ses mœurs pour pouvoir en rendre compte en toute occasion.
En 1608 se rencontrent au quartier latin deux hommes appe-
1. Pourparler entre J. Gigord, etc., et le P. Cotton, de ht C" de ceux <iiii se disent jésuites, publié dans le Ii. h. p., 1863, p. 285.
lés à jouer plus tard un rôle important : le futur chèque d'Ypres et le futur abbé de Saint-Cyran, Jansénius et Du Vergier de Hauranne. Entre les deux jeunes étudiants en Sorbonne se noue une amitié qui aura sur l'histoire religieuse du xvnc siècle de si grandes conséquences.
Peut-être pendant ce même séjour Jansénius eut-il aussi quelque occasion de rencontrer certains protestants parisiens, notamment P. du Moulin. En tout cas celui-ci avait de très bonne heure apprécié les œuvres du jeune théologien de Louvain. Dès 1602 il cite à propos de l'eucharistie l'opinion de « Corneille Jansénius au chapitre 59 de la Concorde des Evangiles 1, » et en 1610 il le fait figurer parmi les docteurs catholiques « qui se débandent et viennent se ranger de nostre coté 2. »
En cette même année 1608 a lieu à Paris une autre rencontre de catholiques qui vont « se débander ; » pendant le carême, un jeune capucin, le P. Basile, prêche un soir dans la chapelle des religieuses de Port-Royal, au faubourg Saint-Jacques, un sermon à la suite duquel la mère Angélique décide de réformer cette abbaye. C'est à propos de lui que Sainte-Beuve a écrit de si délicieuses pages sur la grâce dont le P. Basile fut l'instrument pour la mère Angélique et pour tout Port-Royal ;!.
Pendant l'Avent de 1609 ce même P. Basile fait journellement à Saint-Jacques de la Boucherie des « déclamations catilin aires contre ceux de Charenton 4. » Or la mère Angélique Arnauld — une jeune fille de seize ans — avait plusieurs frères et sœurs huguenots dont nous avons parlé et reparlerons, et le P. Basile, reprenant son nom de François Clouet, deviendra pasteur de cette Eglise réformée contre laquelle il déclamait en 16095.
1. Narré de la Conférence de Du Moulin et Cayer, par A. Adair, 1 (102, p. .'55.