‹ L'église romaine en face de la révolution. Ouvrage composé sur des documents inédits et orne de portraits dressinésChapitre 6 sur 11 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Le Sacré €k>llége, dispersé, est mis dans IMmpossibilité de se réunir. — Alliance dfi la Russie, de l'Angleterre, de PAutriche et de la Turquie contre la République française. — Campagne de Souwarow en Italie — Conclave à Venise. — Manuscrit du cardinal ConsaWi. — Élection de Pie VU. — Le marquis Ghisleri , envoyé d'Autriche. — Sa mission confidentielle auprès du Pape. — Consalvi secrétaire d'État. — Portrait de Pie VII. — Son retour à Rome raconté par le cardinal Consalvi. — Bataille de Marengo. — Bonaparte comprend qu'un retour aux principes religieux est nécessaire. — . Ses pre* mières ouvertures à Rome. — La Révolution recule devant le premier Consul , et change de tactique. — Premières négociations relatives au Concordat. — Le premier Consul veut traiter directement à Paris avec le cardinal Consalvi. = — Bonaparte et Consalvi. — Récit du cardinal sur ces négociations. — Signature du Concordat. — L'Église constitutionnelle formée en club. — Politique de ce parti. — Ses mensonges et ses doctrines. — L'abbé Grégoire et l'Église française. — L'intrus Vernerey et l'enseignement par les Saints Pères. — Le Pape, condamné à l'omnipotence, force les évêques iVançais à se démettre de leurs sièges. — L'épiscopat français et l'abbé Bernier. — Situation religieuse de l'Europe au moment du Concordat. — Joie de la France à la réouverture des églises. — Napoléon se fait proclamer empereur. •— . Négociations avec Rome pour le sacre. — Pie VII à Paris. — Réunion du grand sanhédrin. — Il déclare que les juifs n'ont Jamais été persécutés par Home. — Napoléon et Pie Vil. — Le régicide Alquier, ambassadeur de France près le Saint-Siège. — Manœuvres d'Alquier. — Allocution que le Pape lui adresse. — Bonaparte s'empare des États pontificaux. — Excommunication prononcée contre l'Empereur. — Pie VII prisonnier. — Les cardinaux à Paris. — Entrevue de l'Empereur et du cardinal Consalvi. — Récit du - cardinal. -^ Mariage de Bonaparte. — Cardinaux rouges et cardinaux noirs. — Exil des cardinaux noirs. — Consalvi à Reims. — Le concile de Paris. — Protestation du concile pour réclamer la liberté du Pape. — Attitude du clergé de France en face de Napoléon. — Etienne de Boulogne et François d'Aviau. — Pie VII à Savone. — Les Anglais veulent l'enlever. — Récit du cardinal Bemetti. — Translation du Pape à Fontainebleau. — Pie VII , isolé , signe le prétendu concordat de Fontainebleau. — Pacca ^ di Pietro et Consalvi. — Lettre de Pie VU à Bonaparte. — Allocution secrète de Pie VII aux cardinaux. — Annulation de ce Concordat. — M. Thiers et sort Histoire du Consulat et de V Empire^ — Pie VII est remis en liberté. — Chute de l'empÀre. — Retour du Pape à Rome. — Le Pape et P Europe mo* narchique devant la captivité de Napoléon. — Restauration de l'Église. — Le

cardinal CoiisnlTi il Londres. - Congrès de Vieiine. ^ Mort d tion en face île l'Eglise.

La Révolution française, qui, par des assis et levés conslilulionnels, décerna l'éternité à tant de clioses épfaôr^ mères , avait annoncé au monâo entier la fin du Pontificat suprême, et l'intronisation à tout jamais de la RépuliUque romaine. Le Directoire exécutif, séant à Paris, s'élaita constitué le geôlier et presque le bourreau d'un vieillard dans le but avoué de précipiter le veuvage de i'ÉgUst Pie VI mort, il était humainement impossible au Saci^ Collège dispersé de se réunir en Conclave. Tout avait ét4 ainsi préparé, ainsi résolu de longue main. Les homm chargés en France et en Italie d'assurer la réussite dû C complot déployaient tant de zèle et tant de menaces, qnd tout semblait concourir à leur triomphe.

Le Sénat cl le Peuple romain , le célèbre S. P. Q, R. ■ vieilles aigles, si cruellement traduit par l'ironiquosi/ que rien, étaient beaucoup plus protégés par l'armée fra çaise que par l'amour ou par le respect de leurs citoya émancipés. Ils encombraient chaque matin la Voie Saci qui conduit au Capitole : par malheur, un jour dans l'U vresse de leur félicité, ses consuls, ses censeurs el G tribuns se tromjiérent de route. Au lieu de tourner voi le Canipidoglio , ils disparurent au milieu des décombre de la Hoclie Tarpéienue , plus voisine que jamais du Ca^ pitole.

Aux yeux des apostats de Paris et de Rome, toutnaullp était bon; ils suivaient le plus proche sans s'inquiéler d meilleur, ils avaient dressé et multiplié leurs ombûcli©< pour que Pie M fiU le dernier des Papes, de môme qua Louis XVI était le dernier des tyrans. Ils comptaionl ï

PIE VII ET NAPOLÉON. Ît9

l'incertitude des princes, sur les calculs intéressés de leurs ministres et sur l'épuisement des peuples. Les Rois n'avaient jamais pu s'entendre, jamais su se coaliser dans une sainte fraternité d'efforts, afin d'arracher l'Europe aux convulsions de la guerre et à la perpétuité de l'anarchie. Mais, comme le dit Bossuet avec une admirable raison : a L'avenir se tourne toujours bien autrement que nous ne pensons , et les choses mêmes que Dieu a révélées arrivent en des manières que nous n'aurions jamais prévues. » .

Après les diverses tentatives contre lesquelles échoua le génie de William Pitt, ces manières ne berçaient même plus les espérances chrétiennes et monarchiques. La foi de l'Église ne chancelait pas, elle se résignait. Privée de son pasteur, elle attendait dans l'exil ou dans les larmes qu'il plût à la Providence de signaler son action. La Providence ne lui faillit pas. La Providence fit servir les événements politiques au triomphe de la Papauté; les révolutions des empires contribuèrent à l'accomplissement des desseins célestes.

Depuis la première campagne de Bonaparte , l'Italie gémissait' sous le joug du Directoire; mais Bonaparte, alors en Egypte , ne pouvait plus défendre sa conquête. Ce qui jusqu'à ce jour a été la chose impossible devient soudain la chose la plus simple et la plus réalisable. Des rivalités, des malentendus, de sourdes ambitions, de tristes mécomptes avaient, depuis 1792, maintenu entre les cabinets des puissances une fatale division. Leurs armées, se mettant en ligne et se faisant battre les unes ap?ès les autres , n'avaient produit ni un grand capitaine ni un grand fait militaire. Tout à coup l'empereur Paul P*", de Russie, se place à la tête d'une alliance formidable.

Souwarow , son feld-maréclial , traverse l'Europe au f de course, et, dansies plaines de l'Italio, il lonil la main à l'Autriche d'un côté, à l'Angleterre de l'autre. Macdonald, Moreau et Joubert luttent contrjî ce nouvel adver-^ saire. Après d'héroïques combats, Macdonald est vainci à la Trébia, Joubert succombe à Novi, et les infîdi^dilâBfl de la victoire forcent les Républicains à abandonner Im pays. Le 30 septembre 1799, en conséquence de t succès, aussi prodigieux qu'imprévus, les Anglais, unfî aux Napolitains, s'emparent de Rome; puis une llotn ottomane se rend maîtresse d'Ancône.

Jadis les barbares du Nord franchissaient les Alpes pou) saccager la ville des Césars; les vaisseaux du Turc, \aïei tant le rivage pontifical , forçaient Sixte-Quint à prot^ par d'épaisses murailles la iMadone et les pieux trésoil de Lorette. Aujourd'hui, vingt peuples, étonnés du lioi qui les rassemble, marchent pour délivrer Rome cathi lique. Dans celte campagne, où tout est raerveillpax^ l'intrépidité du vaincu, eussï bien que la persévérance du vainqueur, U n'y a pas trace d'arrière-penséo un do calcul. Chose extraordinaire! les princes oublient leui différends, les ministres ne se souviennent plus de leufl passions : tous sont équifables, tous sont modérés. Bîeiï tôt les ambitions et les intérêts reprendront leur empirefl mais dans ce moment chacun est dominé par une peni plus élevée. On dirait que lo ciel, daignant concourir I leur œuvre de réparation , inspire à tous un profond soq timent de justice.

Des Russes, des Anglais et des Turcs se sont imprc Ses les alliés de la catholique Autriche ; par une suite ii interrompue de victoires , ils ouvrent au Sacré Collégo 1^ portes du Conclave. Les Cardinaux, abrités par les baïoi

8 (le Souwarow, sorlont do Ions les lieujt où la dé* ItinafifOgie les relégua. Us arrivent à Venise , où Bonaparte, fcmaitre des destinées de la France par son coup d'Étal du ■ pS brumaii-e, se gardera bien de troubler l'élection i ^apprête.

La R^'pubtique française et son Directoire ont détrôné lo Pape Pio VI et persécuté l'Église romaine. La Ropujlique n'existo déjà plus que de nom; le Dircctoiro a (ombré aux acclamations universelles, et vingt-deux lours après, le Conclave s'assemble paisiblement.

Au milieu de cette réunion de princes de rËgllso , tous

ipurés au creuset des tribulations et ayant tous passé par

ipexil ou parla souffrance, on remarque comme secrétaire

■tt Conclave un prélat dont le nom sera bientôt une des

ploires de la cour Apostolique : ce prélat, c'est Hercule Con-

plvi. Protégé du Cardinal duc d'York, le Henri IX d'une

jigleterro fictive, le dernier des Stuarts; couitisan le plus

widu de i^esdames de Franco, Adélaïde et Victoire, dans

MTS infortunes si noblement supportées, Consalvi ' a par-

' 11 a été souvent dit que le cardinal Consalvi était le BIb d'un paysan do Toscanella. Sans attacher plus d'importance que le cardinal lui-même au ïoskA ou au privilège de la naisEance , nous croyons (sire acte de justice historique en le Isia^ant raconter l'origine de sa famille et de son nom. Ce passage est emprunté aiii Mémoires sur les diverses époques de sa vie. Consalvi s'explique ainsi :

c Je suis né à Home le 3 juillet nS7. J'ai été baptisé sous le nom d'Hercule, dans l'église de Saint-Laurent in Damaso. Je suis le premier de quatre frères et d'une sœur, qui mourut au berceau avec mon Iroisiâme frère. Mes parents furent le marquis Joseph Consalvi , de Bonis, et la marquise Claude Carandini, de Uodéne. Mon aïeul, le marquis Grégoire Consalvi, n'était paB Romain, niais de la ville de Toscanella. Ce n'était pas non plus un Consaivl , mais un Brunaccl. La famille Brunacci était une des plus nobles de Plse; elle est éteinte depuis peu d'années lans deux femmes, les dernières de cetta famille. Il y a environ un siècle ( demi qu'un des Brunacci de Pise vint dans l'État ecclésiastique , et

îi'i LIVRE 11.

couru avec éclat la carrière de la prélalure. H est i ceux qui, à Rooie, secondèrent lY'nergîe du Pape Pie \1,' et qui, dans les circonstances les plus dilTiciles, tinrenW têto à tous les oragos.

Les événements étaient exceptionnels, l'histuirea voulir que les hommes fussent couronnés de la mêrae auréole. C'est donc sur Consalvi qu'elle a reporté tout l'intérêt de l'élection. Plusieurs écrivains français, Italiens ou allo-

s'iïlablit à Toscanelta ; c'e t de tui qu'est descendu mon aïeul Gr^ii Briiuacci , comme le prouvent les lettres testiraoniales de sa naissance', et celles de ses aocétres extraites des registres paroissiaux. Lu famille Conaalvi, de condition distinguée, ntaij non appartenant à la noblesse romaine , demeurait à Rome. Le dernier d'eolro eux , nommé Hercule , laissa son héritage à Grégoire Brunacci , à la charge de prendre les armes et l'habitation de sa famille, comme il appert de son testament. Ainsi, Grégoire Brunacoi devint Grégoire Consalvi. Enrichi des biens de la maison Censalvi, Il s'établit â Rome, où naquit mon père Joseph.

n A la mort des deux dames Brunacci, de Pise, ma famille aurait pu hériter d'une partie de leurs biens; mais l'abolition des 6 déi commis , décrétée en Toscane par le grand-duc Léopold, avait précédé. Elle tmdait cette acquisition un peu douteuse.

> Je ne m'en occupai poiot. L'envie d'acquérir n'a jamais été ma pusion ; d'ailleurs mon existence, sans Être opulente, suffisait à un modeste entrelien , grâce aux divers revenus des charges que j'ai remplies cessivemenl. C'est ainsi que, mis par une faveur du ciel en dehors d( toute vanité et de toute ambition , je n'ai jamais eu l'idée de faire con-^ nettre que j'étais un Brunacci et non un Consalvi , lorsque la jalousie ou l'ignorance de mes titres lit parler de ma famille comme d'une famille do noblesse nouvelle, et non ancienne comme n'étaient pas les Conaalvi, J'aurais pu facilement démentir ces imputations ou erreurs. Persuada comme je le suis que la plus précieuse noblesse est celle du cœur et di actions, convaincu en même temps de la fausseté de ces allégations, el persuadé que j'étais bien un Brunacci, et non un Consalvi (ce que d'autres d'ailleurs savaient fort bien), je méprisai ces bruits, que je poQVÛ faire tomber instantanément, en mettant ina descendance au grand Jour du Capitole. Je ne changeai pas ma manière da voir, quand la ponlîun plus élevée où j'arrivai par la suite m'aplauissall beaucoup la voie pour le faire. "

mands se sont emparés , chacun à son point de vue ^ de ce Conclave sur terre étrangère ; puis dans des récits, qui sont tantôt des contes innocents, tantôt des fables politiques , arrangées selon les besoins ou les caprices du narrateur, Consalvi prépare et dirige le choix futur avec une profonde habileté. Le chevalier Artaud de Montor, dans son Histoire de Pie VII ^ M. Thiers , dans son Histoire du Consulat et de V Empire ^ le font parler, le font agir comme le régulateur et le modérateur de tous les participants au suffrage. Consalvi a été plus modeste et plus véridique.

Dans son exil à Reims, en 1812, il a rédigé sur les événements auxquels son nom se trouve mêlé des notes ou souvenirs. Ces souvenirs, qui sont Thistoire vraie, l'histoire dégagée de toutes les enluminures et de toutes les appréciations plus ou moins contestables, ne devaient voir le jour que lorsque la sainte mémoire du Pape Pie VII serait .attaquée. C'est en ces termes que, dans son testament olographe, le cardinal Consalvi fait connaître sa volonté dernière. Elle s'exécute aujourd'hui, trentecinq ans après sa mort ' ; et une des plus rares fortunes de ma carrière d'écrivain sera, après quelques autres bonheurs du même genre, d'avoir été associé à cette oeuvre de justice historique et de pieuse réparation.

Les documents manuscrits de ce grand homme d'État me sont confiés*. Je laisse donc le secrétaire du Conclave

< Le cardiDal Consalvi est mort à Rome le H janvier 4824.

^ Ces documents, qu'il ne serait peut-être pas encore opportun de publier dans leur intégralité, sont en langue italienne, entièrement écrits de la main du cardinal Consalvi , signés et annotés par lui. Le cardinal les a divisés en quatre parties.

La première est intitulée : Mémoires sur le conclave tenu à Venise en 4800;

exposer de quelle manièro les faite ae jJHssèrent. La i somblance y gagoera au moins autant que la (Ugnilé tl^ l'Ëglise. Nous traduisons sur l'original même.

0 Des quaranle-six cardinaux existant à la mort do Pie VI , trente-cinq seulement purent intervenir, Par maladie, par vieillesse ou par d'autres causes, étaient empéchdâ les cardinaux dont les noms suivent : Bathyani (qui mourut durant le Conclave), do Frankenberg, do 1 Rochefoucauld', de Laval -Montmorency, Ranuzzi, Rohan, Migazzi, ûallo, Senlmanat, Mendoza etZurlo. <

n On attendu pendant plusieurs jours le cardinal H&ci zan, qui devait on m(^me temps occuper le poste do r présentant do la couronne impériale.

» Le gouvernement de l'empereur d'Allemagno déstf$dfl pour lieu de réunion le couvent de Saint-George», l'ile de ce nom; il accorda une somme de 2i,000 û romains pour les frais du Conclave.

» Je me trouvais depuis longtemps à Venise, prOsa de Rome et accusé du crime de Sdélité à l'église' et 1 mon souverain. J'avais été auditeur de Rote; je fbis t naturellement désigné comme secrétaire du Conclave, t les cardinaux y entrèrent le 30 novembre 1 799.

» Au bout de quelques jours, tes scrutins semblèn indiquer que le cardinal Bellisoni serait élu; il réunisaatt'l déjà dix-huit voix; après lui venait le cardinal Matt«^ J qui en avait dix.

" Le cardinal Albani , doyen du Sacré Collège , com alors la faute de permettre au cai-dinal liertzan d'envoyi

La seconde ; Mémoira ou souvenin tur le concordat %igné i) Parti | ibjaillet 1801;

La troisiôrae : Hémoira tur le tnanage de Varchii^hetst Mari Loniu;

La qualriiime ■ Mémoirei «ur diverses époques de ma vit.

^ PIE VII ET NAPOLÉON. t35

un courrier, afin de consulter la Chancellerie autrichienne pour savoir si elle donnerait son exclusive au cardinal Bellisoni. Or, la réponse de la cour de Vienne (ardait beaucoup. C'était un faux-Fuyant de sa part. Elle désirait très-vivement qu'il n'y eût pas d'autre Pape élu que le cardinal Mattei. Plus que tout autre, on le croyait, peutêtre à tort, disposé à ratifier la cession faite par le Saint* Siège deÈi trois Légations. Cette cession fut arrachée par la France au traité de Tolentino. Les chances de la guerre ont (Jonné à l'armée impériale les trois Légations , et la cour de Vienne désire les joindre à ses États héréditaires d'Italie.

» C'est là seulement la grande et unique raison qui fit différer l'élection de plusieurs mois. Cette raison aurait retafdé encore bien davantage, si les besoins urgents de l'Église et la crainte de scandaliser les fidèles n'eussent enfin décidé les cardinaux à une espèce de compromis. .

» On convint donc que ceux qui soutenaient le parti du cardinal Mattei fixeraient le choix; mais le Pontife dé* signé devait appartenir à la faction du cardinal Bellisoni. Les choses se passèrent ainsi ; et le cardinal Chiaramonti fut nommé à l'unanimité, le 1 4 mars 1800.

3» Le nouveau Pape devait être couronné le huitième jour après son élection. Le gouverneur de Venise prétendit n'avoir reçu ni ordres ni réponse à sa demande pour cette cérémonie. En conséquence, il déclara ne pouvoir permettre qu'elle se fît dans la basilique de Saint* Marc. Il refusait aussi de se charger des frais de la cérémonie. Les dons et la générosité des fidèles y pourvurent et au delà. L* exaltation eut lieu dans l'église de Saint-Georges, avec un immense concours de peuple. Le soir, toute la ville illumina; le gouvernement ne fit rien.

» Par ordre de sa cour, le cardinal Herizan insîsW beaucoup aupr^s du Sainl-Père, dans le but do faire nommer secrélairo d'iïlat le cardinal , sujet imp^'Hal. Lcj

Pape, qni, pour plusieurs motifs, n'accédait pas à ce choix. ne voulut pas néanmoins commencer son pontiflcat païf' un refus à la première demande adressée au nom du gouvernement dans les Étals duquel le Conclave avait trouvé l'hospitalité. Le Saint-Père se contenta de répondre « que, n'ayant point encore d'État , il ne croyait pas dovoi! choisir un secrétaire d'État dont il n'éprouvait aui besoin; et que, pour les autres affaires , il emploierait prélat secrétaire du Conclave , en lui continuant ses fom lions avec le litre de secrétaire de Sa Sainteté,

1) La cour de Vienne (et ici qu'on note bien en temu très-exprès cette distinction juste et nécessaire, la DOUI de Vienne et pas l'Emperenr, dont les dispositions poi sonnelles étaient excellentes; mais son ministère à'dire principalement le baron Thugut, qui savait înterdÎ! l'itccès chez l'empereur à tonte personne pouvant donne! à Sa Majesté Impériale des informations sur le vérilaUl élat des affaires. Thugut , en un mot, agissait dans l'espril de Kaunitz ei de Joseph II). La conr de Vienne donc fil, dès les première jours et par l'organe du cardinal Hertzanj de très-vives instances auprès du Saint-Pèro pour le terminer à entreprendre tont d'abord un voyage à VioilïM Ces instances ne furent pas écoutées, car dans ces 61 Déments si précipités, il no fallait se lier les mains d'aucui côté et ne pas exposer la Papauté à de nouveaux affrODl comme du temps do Kaunitz. »

Ce récit de Consaivi, aussi simple qu'instruotif,. s'at corde fort peu avec tous les beaux discours et les savanl calculs que l'histoire lui prèle ; mais 11 nous révèle ce

PIE Vil ET NAPOLÉON. 237

rhistoire n'avait jamais encore su, c'est l'action du Joséphisme essayant , après tous les bouleversements dont le monde fut le théâtre , de reprendre contre l'Église son œuvre de sourde persécution. Dans ses Souvenirs, que la postérité ne connaîtra qu'aujourd'hui, lorsque tous les acteurs de ces grandes scènes historiques seront depuis longtemps descendus dans la tombe , Consalvi -s'empresse d'établir une ligne de démarcation entre le souverain et le ministre. Il ne veut pas qu'on confonde la famille impériale avec la cour de Vienne ou ses conseillers de Chancellerie. Par la suite même du récit, on verra, comme le fait remarquer Consalvi, avec toute espèce d'autorité et de précaution, que cette distinction était aussi juste que nécessaire.

Le cardinal poursuit en ces termes les révélations dont rhistoire a si bien gardé le secret :

a Ensuite arrive à Venise le marquis Ghisleri, en qualité d'ambassadeur de Sa Majesté Impériale. L'envoyé de Thugut, plutôt que de l'Empereur, me fit d'abord connaître que le gouvernement de Vienne , après avoir forcé l'armée française à se retirer, occupait lui-même, et à son tour, VÉtat ci-devant pontifical jusqu'aux portes de Rome. Au départ des Français, le reste du patrimoine était entre les mains des troupes napolitaines , qui , elles aussi, faisaient assez mine d'en vouloir retenir au moins une partie.

» Le gouvernement impérial était, au dire du marquis Ghisleri , assez bien disposé à restituer au Saint-Siège les provinces qu'il avait conquises par la force des armes, à l'exception néanmoins des trois Légations de Ferrare, de Bologne et de Ravenne. Ces provinces avaient été dévolues à la République française par le traité de paix de

Tolentino; le gouvernement impérial eotendait lesooo'^ server comme ayant cessé d'appartenir au Saint-Siège. Thugul on exigeait une nouvelle investiture en confirma- 1 tion de la précédente, et en compensation du i-este da I l'Étut, qu'il aDirmait être prêt à laisser au Saint-Pèro.

» A ceB étranges révélations, on eompreud quelle fut \ ma surprise. Je lâchai de faire sentir à Ghisleri cûdi-«J bien sa proposition était superflue et injurieuse. MalJ^ gré tout ce que je pus lui dire, il persista à vouloir qu'elle fût portée devant le Saint-Père. Je lui déclan que jamais le Pape n'adhérerait à un pareil outrageJ Ghisleri s'obstina à me développer les dangers d'un rehu^l et notamment en ce qui touchait la restitution du r des États pontificaux. Battu sur ce point, l'envoyé dd Thugut formula une autre demande. Son gouvernemeDM se contenterait, disait-il, de deux des trois Légatioiw. J« persévérai dans le même refus.

» J'avais donné ce refus absolu et formel de lu part dvb Souverain Pontife. Chialeri lit part lui-même des susdite propositions à Sa Sainteté. Le Pape y réjjondit par i demanda formelle de restitution entière de tous les Kl&U>] de l'Église, y compris nommément les Légations. Uw dépêche officielle, écrile par moi au ministre baron dafl Tliugut, et une fettro de la main du Pftpo adressée in l'Empereur ', furent dirigées sur Vienne, alin de donnesa plus de poids à la demande. Lettre et dépêche ne roçurea|| jamais do réjjonse quelconque de la Cour impériale.

» Le Saint-Père, ^oyant qu'il attendrait en valu, dit^

> Note de la maio du cardinal Coniialvi ; « Tout ce qui eal dit d âcrJt sur la <^our de Vienne dans le temps du dnclave fut l'suvre d ministre baron de Tbugut , qui riïuHsit à furmer toutes k-s voies poin arriver ji^squ'à [a ppra<>nne de l'Empereur, s

Ghialeri, dans une .autre audience, ces remarquables paroles : a Puisqu'on refuse si obstinément cette restitution, également commandée par la Religion et par la justice, que l'Empereur réfléchisse bien à ceci. C'est qu'en mettant dans sa garde-robe des vêtements qui ne sont pas à lui, mais à l'Église, nonnseulement il ne pourra pas s'en servir, mais encore ils communiqueront les teignes à' ses propres habits, c'est-à-dire à ses États héréditaires. »

» Ghisleri J qui savait se contenir, ne répondit point à cet argument du Saint-Père; mais, accourant aussitôt chez moi , il se plaignit de ce langage , et dit avec une extrèbie irritation : « Le nouveau Pape est un esprit bien novice dans le métier, et il connaît très-peu la puissance de la maison impériale, car, pour introduire les teignes dans sa garde-robe, il faut beaucoup, beaucoup, beaucoup. »

» L'événement ne tarda pas à vérifier les paroles de Sa Sainteté. Deux mois n'étaient pas écoulés, et la bataille de Marengo (14 juin 1800), faisait perdre à l'Autriche non^eulement les Légations, mais encore la Lombardic. Les victoires des Français n'entamèrent que trop les possessions de l'Empire.

» Le ministère autrichien craignait le concours du peuple et les acclamations respectueuses dans les Légations, si le Pape les traversait. Thugut s'opposa donc à ce que le Souverain Pontife prît le chemin de terre. La Be/- Uma, vieille frégate mal équipée, dut servir au voyage par mer jusqu'à Pesaro. Ce voyage dura onze jours. De Pésaro à Ancône, il se continua en voiture; et au moment où le Saint^Père arrivait dans cette dernière ville, la nouvelle de la défaite de Marengo y parvenait également. La conséquence de cette mémorable bataille fut la cession

simullanée de tout le Piémont et de la Lombardie juequ' l'Adige.

» Le marquis Ghisleri, au -fond homme honnête et religieux , accompagnait le Pape au nom de l'Empereur. En apprenant le désastre, il ne put s'empêcher de mo dire, les larmes aux yenx ; " je vois malheureusemenl s'accomplir la prédiction du Saint-Père ; elle m'avait pourtant bien paru impossible et outrageante, lorsque je l'avais, entendue à Venise. »

» La restitution officielle au Saint-Siège du territoil depuis Pesaro jusqu'aux portes do Rome s'effectua dai la ville de Ijjrette. Quelques troupes autrichiennes seule ment restèrent en garnison à Anc6ne; puis bientôt on ,(it rentrer à Venise par mer. Le Pape poursuivit en souverain son voyage à partir de Foligno, et il arriva à Rome le 3 juillet 1800.

« Les troupes napolitaines, qui s'y trouvaient e&corO) vinrent à sa rencontre. Son entrée fut un véril triomphe. Il alla prier dans la basilique de Saint-Pierre,^ au tombeau des Apôtres, puis de là il se rendit au Quirinal , où le soir do ce même jour le général Nasalli , ao' nom du roi des Deux-Sicilos, lui fit restitution du terri-* toire depuis Rome jusqu'aux frontières <le Naples. Son5 prétexte d'occuper la capitale du monde chrétien comme poste militaire, Nasalli, malgré mes prières, ne consentit jamais à en retirer ses troupes. Il fallut que le traité Ûi Florence vînt forcer la main au gouvernement sicilifiDJ Plus tard encore, ce gouvernement 'se décida à évacuei le duché de Bénévent , enclavé dans le royaume. Néanmoins les Napolitains y conservèrent le pouvoir Cî\iJ. N'osant plus empêcher l'installation des autorités poati-! Hcales, ils montrèrent assez, par leurs façons d'agir,

int

qu'ils auraient voulu faire dans des circonstances plus propices.»

Pour préparer ce retour, auquel le cardinal Consalvi nous fait assister, il avait fallu surmonter des diflicultés de toute espèce. Elles ne venaient plus de la Révolution française : le Joséphisme , qui administrait à Vienne et à Naples, essaya de faire surgir mille obstacles. Tliugut et Âcton , se disant les interprètes des Césars germaniques et des Bourbons de Naples, lésinaient avec la Papauté qui, sans autre force que son prestige moral, ayait plus contribué que leurs armées au triomphe des principes sociaux. Mais le baron de Thugut, nourri à l'école des sophistes du dix-huitième siècle, successeur de Kaunitz, ami de Choiseul, de Pombal et de Florida Blanca, se condamnait au triste orgueil de ne pas humilier sa raison sous la main d'une puissance divine.

Détestant la Révolution plutôt dans ses effets que dans ses causes, il se sentait placé au milieu des contradictions les plus flagrantes. Par ses actes publics, iJ. était voué à flétrir ou à combattre les maximes démagogiques; par ses aspirations secrètes, il en désirait le succès. Ministre d'un gouvernement catholique et légitime , il avait pour mission de protéger l'Église menacée, et de veiller à la sécurite du trône. Ses idées ne s'accordèrent pas avec ses intérêts. Dans cette alternative , et afin de ne pas tout compromettre à la fois, il se mit à déclarer la guerre à la Révolution et à l'Église.

Thugut faisait louvoyer le cabinet autrichien sur les questions les plus importantes comme les plus délicates. Il hésitait lorsqu'il fallait agir; ihagissait quand il aurait dû se renfermer dans la neutralité. Il convoitait les biens du Sacerdoce , au moment même où la Révolution jetait

son dévolu sur ceux de l'Empire. Uue pareille polîHfpie,' vérilal)Iement devenue cliez lui la science des papiers" doubles, prêta au earact(?re de la diplomatie autricliiennel une apparence de sournoiserie joséphîsto, dont elle full longtemps impri^gnée , et qui lui aliéna beaucoup doi nobles cœurs. La maison de Habsbourg avait pour mis-fl sion spéciale, au milieu de la tourmente , de sauvegardera les principes religieux et monarchiques. A la faveur d'une' déviation qui, sous le règne de l'empereur François-Jo-J soph , sera grandement rachetée , la Chancellerie aulri-^ chienne s'obstinait dans son attitude de ménagements envers la Révolution, et d'attaques indirectes contre le Saint-Siège. Par une aussi funeste tactique, évidemment. sortie de l'officine encyclopédi(]ue, Thugut avait compro* rais plus que sa foi; on eût dit qu'il s'eflbrçait d*espof l'honneur de ses maîtres.

Le Pontife accordé à l'Église universelle dans des cir-J constances aussi extraordinaires est, par la purctt^ de s vie, par l'éminence de ses talents, et par une aingulié expression de douceur maladive peinte sur son visage,. ta hauteur des infortunes et des gloires auxquelles Ift^ Providence le destine. Grégoire -Barnabe Chiararaonti, nô-i il Césène le 1 1 aoflt 17*2, fut d'abord moine Bénédictin.i évêquo do Tivoli, puis d'Imola , et cardinal. Parent do. Pic\l, honoré de son amitié, et ayant, par d'heureua qualités, com|uis l'estime et presque la tolérance dos mé-J chants, Pie VU pouvait avoir eu des rivaux. Il aurait é(é« impossible de se dire son ennemi, tant le lait de la bontii humaine débordait de son ixeiir. Il ne croyait pas an mal.l Son trône, qui déjà avait la douce majesté d'un aulet^ était tout naturellement entouré de respect et d'amour^ Une loi de clémence semblait reposer sur ses Ic^Tça. H sa

dérobait à Tenvie sans se dérober à la .gloire , et son esprit était si élevé, qu'il n'y eut jamais place pour les petites choses. Ghiaramonti se montra plus digne des honneurs qu'ambitieux de les conquérir; les honneurs firent violence à sa modestie. A le voir, et surtout à l'entendre dans ses palais apostoliques, on arrivait bien vite à se convaincre que la royauté du Christ, écrite sur ses vêtements et sur son propre corps, rayonnait encore plus vivement dans son àme.

En se chargeant du fardeau de la tiare , ce Pape , au regard si limpide et à la figure si expressive, avait ac^ •cepté malgré lui une lourde responsabilité. Il venait à une époque de perturbation et de crise où les hommes, même les meilleurs, s'obstinaient à ne pas comprendre, afin d'être dispensés de bien faire. Il y avait des crîmea de tout genre à expier, de monstrueuses injustices à ré-parer, de touchantes infortunes, de nobles exils à consa- 1er. Pie VII avait compris tout cela, aussi, dans son encyclique d'avènement, datée du 15 mai 1800, et adressée, selon l'usage, à tous les évêques de la Chrétienté, fait-il une large part à ceux qpi souffrent. « Nous éprouvons-, dit-il, une profonde tristesse et une vive douleur en considérant ceux de nos enfants qui habitent la France ; nous sacrifierions notre vie pour eux si notre mort pouvait opérer leur salut. Une circonstance diminue et adoucit l'amertume de notre deuil : c'est la force et la constance qu'ont montrées plusieurs d'entre vous, et qui ont été imitées par tant de personnes de tout âge, de tout sexe et de tout rang. Leur courage à ne pas se souiller d'un serment illicite et coupable , pour continuer d'obéir aux. décrets et aux sentences du Saint-Siège apostolique^ restera éternellement gravé dans notre mémoire , autant que la'

cruauté, renouvelée des temiis anciens, avec laquellcc a poursuivi ces chrétiens fidèles, n

C'était jt Venise, pendant ses démêlés avec le ministréH de la cour d'Autriche, que Pie Vil, tournant ses regarc vers la France, s'elTorçait, par de douces paroles, i maintenir les uns, de raffermir les autres, et de pri parer pour tous une ère lie paix et de réconciliation. C cupé dans l'intérieur do sa Rome à cicatriser les bles sures encore saignantes que la Révolution a portées i l'Église aussi bien qu'à l'État, le Pontife ne se dissîmiil pas que de la France seule naîtra le salut ou la perle, vie ou la mort des peuples semble atlacliée à un mouv^ ment de ses armées, à une des mille secousses qui jette ce pays dans les extrêmes. La France paraissait faligi d'anarchie; dans ses épuisements comme dans ses hoQlj elle sentait renaître en elle un véritable besoin d'ort moral et matériel.

En s'arausant à détruire de ses propres mains les id^ de sang et de boue qu'on la força d'élever aux abjecth civiques et aux sacrilèges constitutionnels, la FranceJ montre heureuse du présent et confiante dans l'aw Sous la protection de lY'péo de Ronaparte, do nouVdlB destinées s'ouvrent devant elle , et le premier Conf dont la victoire de Marengo cimente l'autorité, désira 0 sacrer, par un sincère retour à Dieu et à son È^is l'œuvre de réparation que son génie entreprend. Il i pecte le Saint-Siège; pour le faire respecter, il dit à ! envoyés : « Traitez le Pape comme s'il avait deux e mille hommes sous les armes. »

Quatre jours apiès la bataille, le 18 juin, Bonapai^ écrivait aux deux autres Consuls : « Aujourd'hui, mal ce qu'en pourront dire nos athées de Paris, je vais {

grande cérémonie au Te Deiim qu'on chante à la métropole de Milan. »

Afin de mener à bien cet acte de haute politique encore plus que de courage, il fallait être autre chose qu'un soldat heureux. Le lendemain, Bonaparte couronne la solennité de son premier Te Deum^ en priant le cardinal Martiniani de lui servir d'interprète auprès du nouveau Pape. Il a vaincu Tanarchie; dans l'espoir de consolider son édifice, il lui donne pour base la Religion. II demande à Pie VII de seconder ses efforts , et de l'aider à rétablir et à pacifier. Cette ouverture inattendue, faite sur un champ de bataille, devait aller droit au cœur du Souverain Pontife. A peine de retour à Rome, le Pape répond que son vœu le plus cher est exaucé ; puis Consal vi , revêtu de la pourpre sacrée et nommé secrétaire d'Etat , entame des négociations avec le gouvernement français.

Il y a vingt ans, lorsque, dans VHistone de la Vendée mi^ Utairey nous racontions ce triomphe de la foi chrétienne sur l'impiété révolutionnaire, nous écrivions * :

a Le premier Consul avait bien pu laisser dire qu'il serait un nouveau Monck; mais ce n'était pas un rôle secondaire qui devait sourire à ce général, dont le génie était aussi vaste que l'ambition. Avec des idées admirables de puissance et d'organisation sociale, Bonaparte pensait que sur les débris de l'anarchie , un enfant de la Révolution pouvait seul s'élever. Pour comprimer r effervescence des passions mauvaises , et rendre à la France ses droits si longtemps méconnus, ses devoirs si longtemps oubliés, un homme de fer et d'intelligence était nécessaire. A cet homme, il ne fallait pour aïeul que

^ Histoire de la Vendée militaire , par J. Crélineau-Joly, t. H, p. 46a et suivantes (4® édition).

son épée 'victorieuse. Il devait, par l'énergie ou "] séduction, entraîner dans sa nouvelle voie ces voloul rebelles depuis dix ans à tous les jougs. Bonaparte, grand guerrier et administrateur plus grand encore , s'imposa à ■ces fractions de parti qui, pour faire triompher de misérables constitutions , traînaient la France à la suite (le leurs dt^'portements. 11 se donna la mission de relever les raines, de cicatriser les plaies encore saignantes, de rraidïe au pays sa dignité, de replacer le gouvernement à 'h 'tête de la civilisation , et de tout reconstituer sur leB vieilles liascs que les ïdtics démagogiques avaient ébl téee. Il régularisait la force pour anîvor à l'ordre.

» Ce que la Vendée militaire avait fait avec l'insin tion, il le tenta par la persuasion, il l'accomplit par Iti dace. Le prestige de ses victoires fascinait le penplejâ profita de sou ascendant sur les esprits pour les rama aux idées de foi et de monarchie. Ce soldat, encon jeune, et dont la vie s'est écoulée dans les angoia d'une misère républicaine ou dans rooivremeiït ' triomphes, à quelle source a-t-il donc puisé lesprind qu'il ressuscite avec tant d'aillorité? Comment ce { rai, bercé au brait des apostasies religieuses, élevée! les scandales de toute natitre que propageaient des îd ginations malades, a-t-il pu comprendre si vite qnW^ des choses qni ne meurent jamais? C'est ici que 8 dans sa plénitude l'inlluenee de la Vendée. Bonan désirait construire un nouvel édifice social dont il e la pierre angulaire; mais, sans tenir compte des obs inévitables que lui susciteraient les diverses sectes, sant par toutes les phases du ridicule avant d'arriver4)| négation do tout culte, il saisit admirablement qu'il i avait point de pouvoir stable autre que celui dont la I

ligioQ était le fondement. Ce ne fut pas à Paris, encore souillé des impudiques profanations des divinités révolutionnaires, ce ne fut pas aux provinces qui, avec indifférence , avaient laissé gronder sur leurs tètes les orages de riiapiété, les moqueries du culte de la Raison, qu'il demanda conseil et appui. Sans doute, la foi n'était pas éteinte au cœur des populations qui n'avaient pas eu le courage de résister à la tyrannie. Elle sommeillait seulement; mais en Vendée, elle était vivace, elle avait enfanté des martyrs , et produit des miracles d'abnégation et d'héroïsme. A chaque proposition de paix que l'on adressait aux paysans mutilés par la Convention , traqués comme des bêtes fauves par le Directoire, ces nobles privilégiés de l'oppression n'avaient qu'une réponse. Cette réponse était pour le génie de Bonaparte une leçon : « Rendez-nous notre Dieu! » disaient les Vendéens. Ce fut une .protestation que sept ans d'épouvantables calamités, de sacrifices de tout genre et de gloire ignorée, ne purent étouffer. Le premier Consul vit que ce n'était point par un motif d'héroïque témérité ou par une courageuse folie que les royalistes avaient renoncé à tous les bonheurs domestiques pour affronter toutes les misères.

» Cet homme, dont le regard était si pénétrant, et qui avait épuisé une question au moment même où l'on cherchait à la lui développer, cet homme appréciait la portée et les conséquences morales du grand fait de l'insurrection monarchique. Afin d'être tranquille sur le trône qu'il réservait à son ambition, et d'arracher aux mains de la Vendée les armes que les pacifications précédentes n'avaient pu faire tomber, il osa lui donner complète satisfaction. Au milieu de cette société railleuse et sceptique qui avait tremblé sous l'incorruptibilité de Robespierre,

■ava-

litres

qui avait eu des sourires pour les corruptions dir Dtre< loire, le premier Consul contemplait avec admiration cq caractères si forts et si pieux, de la Vendée , se détachaw avec tant de pureté de ce lableau de toutes les dépravations humaines. Sa pensée si profonde s'arrêta sur les uns et sur les autres. D'un côté on voyait les peuples ( avaient tout accepli? des mains de la Terreur, tout, i la dénégation de Dieu; de l'autre, d'humbles agricuUem qui , sur les cadavres do leurs familles et sur les cendres encore fumantes de leurs chaumières, n'exigeaient pour-j réparation cjue la liberté de prier Dieu. Entre ces detq divisions bien trancbtîes , Bonaparte avait-il à hésiter? ï] savait-il pas que les apôtres de l'athéisme sous Gbaj mette seraient, selon les circonstances, dévots ou impi à son gré, et qu'il n'aVait qu'à commander pour i obéi !

u Aux généraux do la République, aux tribuns que la démocratie avait façonnés à ses exagérations d'égalU il prodigual'or et l'espérance de litres nobiliaires : le salaire réservé à ces désintéressements patrioliquas-,'! ces amants dos droits de l'homme dont il avait la ms Mais à la Vendée, mais k cette population religieuse, dans son enthousiasme militaire il proclamait un («U] de géants , il rendit sa foi , bien convaincu qu'il ne li rait jamais rallier les consciences à son autorité tant t] celle haute satisfaction ne leur aurait pas été accort La Vendée et les exigences révolutionnaires n'avaiéd pas d'autres droits à revendiquer. La Vendée prouva que ses efforts n'avaient pas été stériles; pIIb prc mait que ce n'était pas dans un but d'étroit égoïsi qu'elle s'était soulevée, mais dans une pensée de morad sation religieuse et de foi sociale. Le premier Consol 1

donna gain de cause ; il ressuscitait la France chrétienne, que le sang des catholiques provinces de TOuest avait rachetée des turpitudes de Timpiété, et il la ressuscitait au profit des idées monarchiques. L'alliance de la religion et de la royauté est trop intime en effet pour qu'un peuple soit en même temps révolutionnaire et chrétien. La démagogie exclut la foi.

w Ce fut sous l'action de cette pensée, toujours présente à son esprit parce qu'elle est vraie, que Bonaparte traita avec les chefs vendéens; il comprenait les répugnances qu'ils éprouvaient à servir une cause politique qui n'était pas la leur. A l'aurore des grandeurs, il respecta même ces répugnances ; mais, d'accord avec les Royalistes sur les grands intérêts religieux , il laissa au temps ou à la persuasion le soin de lui conquérir des fidélités qu'il enviait.

» Le premier Consul, écrivait l'abbé Bemier le 15 février 1800, est un homme extraordinaire, qui sent parfaitement que tous les sacrifices faits par les Vendéens ne peuvent être condamnés à la stérilité. Quand je lui raconte la piété et les traits de courage dont plus d'une fois j'ai été . lé témoin, sa figure s'anime; on croirait qu'il est jaloux de ces soldats qu'il n'a pas commandés. Il m'a dit plus d'une fois : « Je serais fier d'être Vendéen; » et il me demande si c'était seulement pour leurs princes que nos paysans affrontaient ainsi tous les dangers. Je lui réponds que les Bourbons avaient bien leur part d'un semblable dévouement , mais que le plus grand nombre des paysans ne combattaient ainsi que parce qu'on avait touché à leur foi et à leurs prêtres. Plus d'une fois déjà il m'a dit : « Je leur rendrai tout cela : ne faut-il pas faire quelque chose pour ceux qui ont tant fait en faveur de la religion ? »

J'ai la certitude qu'il le fera ; jamais peul-êtrelmmiDe!

ei bien saisi Ja portée tïes clioscs. u

Sans connattre personnellement Bonaparte, Pie \1A avec la sagacité d'un Italien et la prescience il'uii cliof Je l'Église , portait sur le général le même jugement; il prenait plaisir à mettre en lui les mêmes espérances. Arrivés au pouvoir à quelques semaines seulement d'inter\-alle, il leur était permis, tout ea déplorant le passé, de chercher à reconstituer l'avenir. Étrangers aux dernières luttes , ils venaient pour y mettre un terme. Bonaparte invoquait ta modération de Pie YII, le Pape faisait appel aux sentiments chrétiens du soldai. Tous deux étudiaieat les moyens de dominer la Révolution, en affaiblissant s prestige.

La Révolution s'élait emparée des plus imporcoplil avenues du pouvoir; elle les occupait par ses séidesfl par ses usufruitiers. Tout eu obéissant servilement, après avoir tyranniquemcnL commandé, elle tremblait dovaiit. ^ l'épée, afin de mieux relever la I6te en face de la t La Révolution se mettait humblement aux ordres tlu^ mier Consul; néanmoins cotte soumission 6taït pbl dans la forme que dans le fond. On allait au-devaol des désirs de Bonaparte; on devinait ses vœux, on entrait dans ses idées; on s'arrangeait môme une place au soloîl de sa gloire ; mais, h force d'obséquiosités fallacieuses, on espérait bien enchaîner sa bonne volonté à l'égard da Siège romain. La Révolution avait fait le sacrifice momentané de ses cruautés et de sa licence : elle ne conseil- ., tit jamais à renoncer aux haines et aux préjugés qa*« nourrissait contre l'Église.

A cette époque d'élévations soudaines et de chutes jl soudaines encore, une autorité civile, quelle qu'elle fù|

int a^.

pUlfl desfll^

, après dovapi. j ïlîÀÉ

devait paraître que temporaire à ces hommes qui , depuis sept années, avaient tout brisé ou tout avili. Une émeute heureuse, un revirement d'opinion ou un coup de poignard, pouvaient, d'un instant à l'autre, replonger la France et l'Europe dans l'abîme de la démagogie. Avec l'Église , d'aussi coupables espérances n'étaient pas permises. Sa merveilleuse vitalité se révélait au milieu même des persécutions. Un Pontife triomphant succédait à un Pontife mort dans l'exil, à un Pontife dont le cercueil, solennellement rendu à la Basilique chrétienne, servait de drapeau à la réconciliation. Puis, sur les ruinés amoncelées autour de cette éphémère République , Ja Chaire de Pierre dominait encore le monde, comme pour attester la stérilité des vœux et des efforts de l'anarchie.

S'opposer directement à la volonté du Premier Consul, c'était perdre, sans aucun fruit appréciable, les chances que l'avenir tenait encore en réserve. On résolut donc d'obéir officiellement et d'entraver, par toutes sortes d'intrigues secrètes et de défiances calculées, le mouvement religieux, dontiPie VII et Bonaparte donnaient le signal. L'impiété feignit de renoncer à la lutte. Après une campagne de sacrilèges publics et de profanations sanguinaires, elle rentra sous sa tente j mais elle laissa sur le terrain des partisans plus tenaces qu'elle. La Révolution avait trouvé dans le Jansénisme et dans le Gallicanisme laïque, passés à l'état d'Église constitutionnelle, des alliés qu'un échec ne rebutait pas plus qu'une apostasie. La Révolution leur céda la parole-, de leur haine invétérée contre Rome , elle se fit un bouclier.

La réconciliation du Saint-Siège avec la France était le renversement de tous les projets anticatholiques. Bonaparte a parlé; il ne reste plus qu'à se soumettre ostensi-

blement, et a couvrir do pièges cachés le chemin ] lequel le Sacerdoce et l'Empire doivent aboutir au lorin désiré.

Un homme dont Bonaparte, Consul et Empereur, aval eu l'idée de faire son conseiller indépendant et son moi^ leur privé, lui expliquait, dès cette époipie , les difi cultes de sa situation. Fïévâe écrivait au premier Consul ï

« Les républicains d'opinion sont presque tous dq gens assez respectables par leur probité, mais que 1 résultats malheureux de leurs tentatives ont plus étonul qu'ils ne les ont convertis; aussi recommenceront -i toutes les fois qu'ils en trouveront l'occasion.

» fncapables d'opérer par eux-mêmes un mouvemei décisif pour leur cause, ils préparent ce mouvement^ î quand il avorte, ils surgissent pour le justifier par lœ discours et par cet ascendant que donne la probité. Toî tes ouvrages qui aujourd'hui renient la Révolution ilad ses violences, sans cesser de \anter les principes ] tiques qui les ont amenés, partent de la main des répi blicains d'opinion. Pourvu qu'on ne lue pas, on qn'Oi tue bien peu, on les voit h la suite de toutes tes situa! lions qui peuvent donner des chances à leurs opÎDÎoiU mais ils n'appartiennent à aucun gouvernement; le* royaume n'est pas de ce monde.

a Ces hommes sont plus dangereux qu'on ne | dans toutes les circonstances qui pouvaient être dédsîvel on les a vus so présenter comme intermédiaires entre V factions, et prolonger la Révolution avec de fausses c ciliations, dont peut-ôtre ils n'étaient pas dupes. Jo i doute pas que le gouvernement actuel ne les ait soaVGl

' Correspundanee et relations de Fiévée avec Bonapartt {180148131 1. 1", p. U el suivants.

rencontrés dans sa marche, et, si j'étais plus hardi, j'affirmerais qu'il a dû être plus embarrassé de leurs temporisations que des partis les plus actifs.

» I^s républicains d'intérêt, j'entends les révolutionnaires consacrés par le sang qu'ils ont versé, se sont faits politiques depuis qu'ils ne peuvent se montrer furieux. Appelés à presque toutes les places , quelques-uns même à la confiance, pouvant deviner les projets du chef de l-État, loin de montrer de l'opposition, ils mettent de la chaleur à en assurer le succès; mais, dans le silence, ils font échouer ce qu'ils paraissent appuyer, ou, lorsque cela leur est impossible, ils détournent l'opinion publicjue de la joie d'un bien présent pour la frapper de craintes à venir. Cette tactique peut expliquer comment le premier Consul a toujours été acquérant, par des victoires étonnantes, une popularité qui semblait ne devoir jamais finir, et dont on ne rencontrait aucune trace quelques semaines après. Le mot de ces hommes est qu'il faut user Bonaparte, et, pour arriver à ce but, exalter toutes ses passions plutôt que d'essayer de les calmer. Les étrangers qui visitent la France sont surtout étonnés de voir que le premier Consul y inspire moins d'enthousiasme qu'au dehors. Cette observation, qui est vraie, et que j'avais eu occasion de faire en Angleterre , a plusieurs causes qu'il serait curieux de rechercher. Je m'arrêterai à la plus naturelle.

» La Révolution ayant exagéré les espérances populaires et n'ayant produit qu'un plus grand malaise, le peuple, toujours dupe de ceux qui l'exaltent, attendait tant de ses flatteurs, qu'on ne peut rien faire pour lui qui approche de ce qu'on lui avait promis.

» Il espère cependant que chaque gouvernement qui

survient réalisera le l)onheur dont ou l'avait flatté-. AnssÇ' huit jours apr^s la paix, générale ', se demandait-on à Paris quel hîen it en résultait. Tel est le peuple que Révolution a formé. »

La situation intérieure , prise sur le fait par un écrlvaîi profondément versé dans les secrets lie la politique parti, se révèle ainsi au premier Consul. Cette situatii a ses difficultés de toute nature. En dehors des matéi listes de l'Institut , qui , après avoir décomposé la France, s'ingénient à décomposer chimiquement la pensée , et qui frémissent de colère en entendant prononcer le nom de Dieu, il surgit de partout des schismes et des divisions. Le Clergé constitutionnel, d'un côté, s'obslino dans tendances usurpatrices et dans ce désordre moral blesse au cœur la société chrétienne. D'un antre côlé-, Clergé 6d61e commence à relever la t^te. L'écliafand' les persécutions l'ont décimé sans affaiblir son zèle, n'a jamais pu le séparer de la communion romaine; cette persévérance, il se fait une force et un litre.

Restés sur le sol français, les prôtres ont ou, dans secret de leur charité, des mots de patience et d'espûb^i murmurer aux oreilles du troupeau dont la garde U est confiée. Lorsque la satiété du crime amène enfin peu de quiétude, ces prêtres reparaissent au milieu villes et des campagnes; ils reparaissent avec une aoi sancliliée par les souffrances. Dans les églises sans cl ches, sans autels, sans omements, et où chaipie piei du temple est encore couverte des images de la lubridi ils ne font entendre que des paroles de paix; ils no cheni que le pardon dos injures.

Mais ce Clergé n'a pas de chefs. Les titulaires des évj

■ La paix J'ÂmieDS.

in à

chés de France sont morts, proscrits ou émigrés. Après avoir dignement supporté le poids des jours mauvais , ils attendent, dans le calme de leurs consciences, qu'il plaise au Saint-Siège de récompenser leur dévouement par un acte solennel de justice. Pie VI les encouragea; son successeur sur le trône peut-il les abandonner?

Ainsi que Fiévée ne craint pas de le lui dévoiler avec une franchise assez rare , Bonaparte ne se sentait pas maître de tous ses mouvements. La Révolution le dominait malgré lui. Tout en le laissant pacifier par la victoire et gouverner par Téclat de Tintelligence , elle savait néanmoins imposer des conditions détournées à celui qui n'en subissait de personne. A peine arrivé au timon des affaires, il avait semblé vouloir suivre le conseil que donne le cardinal de Retz : « Le grand secret de ceux qui entrent dans les emplois est de saisir d'abord l'imagination des hommes par une action que quelques circonstances lui rendent particulière, y^

En moins d'une année , il avait opéré des prodiges. Selon la parole du prophète, il a trouvé les peuples mangeant la poussière comme les serpents, et épouvantés comme les bêtes qui rampent sur la terre. Par l'énergie seule de sa volonté , il prend à tâche de calmer ces terreurs , et il réussit. La paix venait de rentrer dans les esprits, il veut la faire rentrer dans les consciences, car il croit fermement que tout ce qui coopère au repos de l'Église et à l'affranchissement de la Religion contribue par là même au salut de l'Empire.

La mission du génie est de conserver ou de rétablir, quand il vient trop tard pour créer; Bonaparte rétablissait donc. Il rétablissait toujours heureusement lorsqu'il suivait ses inspirations; malheureusement quelquefois,

lorsque l'impétuosité de son caractère et l'orgueil de la victoire le livraient , à son insu , aux suggestions du schisme ou de l'intolérance démagogique.

Joseph Spina, archevêque de Corinthe, a été mandé à Paris avec le père Caselli , afin d'ouvrir les négociations relatives au Concordat. Les propositions à résoudre sont .aussi difficiles que multipliées. Les questions de personnes heurtent les questions de principes. Le fait veut à chaque instant empiéter sur le droit; le mensonge se substitue à la vérité, et les paradoxes essayent de battre en brèche la puissance ecclésiasticiue. Comme dans toutes les transactions importantes, il s'élève à chaque pas des malentendus, des exigences, des compromis, des incertitudes, des rapprochements et des défiances.

Spina et le père Caselli parlaient en théologiens consommés; l'abbé Bemier, le prêtre de la Vendée Militaire, était le porte-voix du Consul. Joseph Bonaparte et Crélet ne paraissent pas encore. On ne s'entendait ni sur les choses ni sur les hommes; tout à coup le premier Consul , dont ces lenteurs très-naturelles fatiguent la longaniinitc assez vite épuisée, se décide à un coup de maître. Le cardinal Consalvi possédait la confiance la plus intime du Souverain Pontife; Bonaparte veut que le Cardinal vienne eu personne à Paris, afin de lever tous les obstacles et d'aplanir toutes les difficultés. Sur Tordre de Pie VII, Consalvi se met en route.

L'homme d'épée et l'homme d'Eglise vont se trouver face à face. Nous allons voir si, comme dans les saintes Écritures * « le patient vaut mieux que le brave , et si celui qui dompte son cœur l'emporte sur celui qui prend des villes. »

1 Proverbes, xvi, 32.

Jeunes encore tous deux, ils ont, au suprême degré, le génie de la politique , la coquetterie de la femme et la prudence consommée des vieux diplomates. Comme tous les grands esprits italiens qu'apprécia Machiavel, tous * deux ne sont pas simples, mais moitié cygnes, moitié renards. Bonaparte est hardi par calcul et audacieux d(^ sang-froid. Avec ses yeux qui lancent des éclairs et ses lèvres toutes chargées du tonnerre, il arrive à la douceur par une feinte brusquerie ou par une violence empruntée. Il menace de la victoire, afin de séduire plus sûrement. Sa beauté sévère n'a pas moins d'autorité que de grâce. Il ëst.armé de sarcasmes, cuisants comme la pierre inferûjite; on dirait une mine d'or, aimant parfois à se couvrir de pierres fausses.

Çônsalvi, insinuant* comme un parfum, sait se faire un

deyoiil^de ne jamais négliger l'art des complaisances utiles,

pourvu qu'ellcB soient honnêtes. La nature perfectionnée

par la plus exquise aménité a tout prodigué pour seconder

en lui l'extrême désir qu'il a de plaire à chacun. Dans

sa parole comme dans son attitude, on reconnaît le sena-

tofius décor du patricien de la vieille Rome. Sa belle tête,

qui ne se courbera jamais ni devant la force ni devant

la haine, rayonne de franchise contenue et de sérénité

intelligente. En le voyant , on sent que jamais homme

ne montrera une plus sage application de l'habileté dans

la vertu et du calcul dans la droiture.

Avec Bonaparte, il va regarder les petits incidents

comme des victimes que l'on doit sacrifier aux grandes

affaires. Us savent admirablement tous deux , quand ils

le voudront, prendre l'épi dans son sens; néanmoins les

préoccupations ambitieuses ne feront jamais oublier au

prince de l'Église que tout ce qui se fait bien se fait I. ^7.

toujours assez lût. QuaniJ ces deux Itommer ver en préseuce, essayant par tous les charmes iM l'espiit de diminuer leui-s défauts au prolit de leure (jim liK'S, nous verrons ijiiel sera celui qui développera I mieux ce (empérament de l'espoir et do la patience, j-fr ritablo tempérament do l'homme d'Rlal.

La plupart des auteurs contemporains, on analysî les négociations qui précédèrent le Concordat, adopte la version que les Intrus et les Jansénistes ouront i téi'èt à propager. Les laits sont ii peu pri>s parlOBl I mêmes; ils ne diffèrent que par la manière donl ÎU flÊ rent appréciés. Depuis bientôt soixante ans, on entendu qu'une seule partie; qu'il soil enlio permis 1 rhisloiro de laisser la parole à l'autre. Grâce aux noif breux ouvrages antérieurs, nous connaissons de qucn manière les faits se passèrent et furent jugés par lo Gai canismc et la Révolution. Écoutons maintenant coum le cardinal Consalvi les expose et les éluciile. Car t^âj un grave témoin que celui qui a vu ; c'en est un plus grav encore que celui qui a vu les événements et qui y f une certaine part. Le meilleur do tous est le (ënoiDqij raconte, dans la paix de ha conscience et dans l'htiaiiâloU de son cœur, les affaires qu'il dirigea. Le cardinal s'o prime donc ainsi ;

a Écrivant ces mémoires presque après onze ans rt'ii tervalle et sans avoir sous les yeux, les documenU relalil a» sujet, non -seulement il y manquera poiil-élroquEiqW faits et circonstances qui ne sont plus présents à mon fi prit, mais il poiiixait se faii-c encore qu'il s'y glîi quelque erreur, une date incertaine ou autre chose s blable. Néanmoins il ne s'y rencontrera rien assurera que de (rès-exaet et de très- vrai (juant à la substance^

ot finalement, on y fera connaître avec quelles instructions et quelle fidélité chacune des deux parties a procédé dans cette négociation, Tune des plus importantes de l'histoire de TÉglise.

» Rentré à Rome le 3 juillet 1800, et à peine remis en possession du patrimoine de saint Pierre par TAutriche «t Naples, le Saint-Père fut aussitôt assiégé de nouvelles craintes, parce que, après la bataille de Marengo, la République du Piémont et la Cisalpine reparurent jusqu'aux frontières de TÉtat ecclésiastique.

» Par l'entremise du cardinal Martiniani, évoque de Verceil, le Saint-Père fut invité, de la part du premier Consul , à envoyer à Turin Monsignor Spina , archevè(iuc <Ie Corinthe in part, mf.y pour traiter avec lui dos affaires de la religion en France. Monsignor Spina, qui avait suivi Pie "VI à Valence , fut donc dirigé sur Turin, avec ordre d'entendre et de rapporter, con online di sentire e refe^ rire. Tandis que Spina attendait vainement à Turin pour y traiter avec le premier Consul, tout à coup il est requis de se rendre à Paris, où Bonaparte lui assigne rendez-vous. Monsignor Spina prit la route de Paris, emmenant comme théologien le père Caselli, générai de l'ordre de& Servites. Je ne me souviens plus s'il eut le* temps d'en faire d'abord la demande et d'obtenir une réponse. A Paris, on ne lui adressa que des propositions inadmissibles; on éleva difficultés sur difficultés, sans rien de réel ou qui pût être favorable à la Religion,

» Mais voilà qu'à l'improviste arrive à Rome M. Cacault, sans aucun titre officiel , sans charge directe de négocier, mais négociant toutefois et gérant les affaires de la République française. M. Cacault était personnellement un assez brave homme et déjà très-connu à Rome. Son lan-

gage fit d'abord concevoir des espérances au Saint-Père^ parce que chacune de ses paroles garantissait les escet-tj lentes dispositions du gouvernement français. Pendant cp' temps , on continuait à Paris les négociations avec Monsignor Spina. On ne faisait guère que des propositions inadmissibles, et néanmoins la situation des choses était ] telle , en France, que la plus petite concession eût été déjà acceptée comme un bienfait. Le gouvernement de la RfS. publique faisait valoir, il exagérait cet argument pour e arriver plus vite à ses fins et concéder le moins possible Il ne cessait de répéter a que la persistance du Pape dani ses refus produirait des conséquences extrêmement amères non-seulement pour la foi catholique, mais encore pour la domination temporelle du Souverain Pontife.

» Ces menaces surprirent le Saint-Père, elle ne le d(^ couragèrent point. La Congrégation des cardinaux ad lui le soutenait dans la lutte. Di\t-il s'exposer à perdre touj ses domaines temporels , il était très-décidé à ne transiga sur aucun point essentiel. Si la nécessité l'y contraignait ^"1 il aimait mieux sacrifier tout le reste. Monsignor Spim-I eut ses instructions dans ce sens-, je les rédigeai Boas les yeux et presque sous la dictée du Pape.

» Au milieu de celte attente et de ces incertitudes, ij Monsignor Spina ne recevait aucune réponse. Sur ces enr ij Irefaites, M. Cacault notifia que si , dans le délai de cinq . jours, on n'avait pas signé le projet de Concordai dressé à Paris, el ce, sans le moindre changement, sans le plus indilTérent des amendements ou restrictions, lui, CacauU, devait immédiatement quitter Rome et se rendre à Florence, sa légation, auprès du général Mural. Ce di-i|>arl notifiait ipso facto la rupture entre le Salnt-Sié^e cl la France.

» Pour obtenir un délai, ou tout au moins pour avoir le temps de recevoir une réponse de Paris, je fis tout ce (ju'il était permis de faire. M. Cacault se retrancha dans ses instructions, dont, affirmait-il, il lui était défendu de s'écarter d'un point quelconque. Le Saint-Père se contenta de dire avec sa placidité ordinaire : « Je remets ma cause entre les mains de Dieu. »

» La proximité des troupes françaises et les malveillantes dispositions de quelques agents de désordre ne donnaient que trop à craindre en cas de rupture. Enfin M. Cacault suggéra , puis imposa le départ immédiat pour la France du cardinal secrétaire d'État. Je devais aller de ma personne à Paris; le premier Consul l'exigeait, et nous ne pouvions manquer de nous entendre. C'était, répétait partout Cacault, le seul moyen évasif restant pour empêcher le renversement de l'autorité du Saint-Siège. Quoiqu'on pût dire, il fallut en passer par là. Cependant il fut convenu que pour ne laisser soupçonner au peuple ou à certains mécontents aucune trace de rupture, le ministre français partirait dans la même voiture que moi. Nous devions voyager ensemble jusqu'en Toscane, et les choses se passèrent ainsi : je laissai Rome, le 6 juin 1 80 1 , tout effrayé de la lourde responsabilité qui allait peser sur ma tête.

» Après im voyage de quinze jours, pendant lesquels je ne pris de repos qi^'à Florence, Milan , Turin et Lyon, j'arrivai dans les premières heures de la nuit, de Rome à Paris , accablé de fatigue et ignorant toujours de quelle manière on aurait pris la nouvelle de ma mission , ayant vainement attendu en route une réponse à la communication qui en avait été faite par la Secrétairerie d'État» à Monsignor Spina dès que mon départ eut été décidé.

J'allai m*établir à Thôtel où était loge ce prélat avec son théologien, le père Caselli, et je ne trouvai aucun sujet de consolation dans le récit qu'ils me firent de Tétat des

choses.

» Ma première pensée dans la matinée suivante fut d'informer le premier Consul de mon arrivée, et de lui demander à quel moment je pourrais avoir l'honneur de le voir. Je lui fis demander en même temps dans quel costume il désirait que je me présentasse. Cette demande était nécessaire, car à cette époque l'habit ecclésiastique dans Paris, comme du reste dans toute la France, était chose absolument hors d'usage. Les prêtres étaient habillés comme les séculiers; les églises consacrées à Dieu étaient dédiées à l'Amitié, à l'Abondance, à l'Hymen, au Commerce, aux Jardins, à la Fraternité, à la Liberté, à l'Égalité et autres divinités de la raison démocratique. On ne voyait aucun signe extérieur de religion. Les idées républicaines étaient encore en pleine possession de tous les usages de la société. On donnait à tout le monde le titre de citoyen : il me fut donné à moi-même pendant le Aoyage, bien que je fusse revêtu des insignes du Cardinalat. Je n'avais pas cru devoir les quitter im seul jour, quoique je fisse en cela preuve de plus de courage que de prudence. Dans la capitale de la France cependant, et surtout en me présentant devant le chef du gouvernement, il est évident que la chose exigeait de ma part une certaine circonspection. Je ne voulais pas quitter l'habit ecclésiastique , mais je ne voulais pas non plus exposer les insignes du Cardinalat à quelque accident désagréable.

» Pour- faire parvenir les susdites demandes , TablK' Bernier me servit d'intermédiaire. Cet ecclésiastique avait été Tun des principaux chefs de la Vendée, dans sa lutte

héroïque contre le gouvernement républicain. Le même ecclésiastique avait été plus tard le plus actif instrument de la pacification des provinces royalistes, lorsque, privées de tout secours étranger et accablées sous les plus atroces violences d'une force infiniment supérieure, elles avaient dû s'estimer heureuses de pouvoir accepter les conditions de paix moins dures que le nouveau gouvernement consulaire, dans son propre intérêt, avait eu la 'sagesse de leur offrir. L'heureuse intervention de Tabbé Bemier dans4ine affaire si importante l'avait mis en faveur auprès du gouvernement, qui, ayant décidé de nommer un négociateur, dès les premières ouvertures avec Monsignor Spina, l'avait sagement choisi de préférence à tout autre, parce qu'il réunissait en lui la connaissance des matières ecclésiastiques, l'habileté du négociateur et la réputation d'un homme qui, d'une part, ne pouvait être suspect au Saint-Siège, non moins pour la pureté de ses principes que pour la cause qu'il avait soutenue, ei qui, d'autre part, avait tout intérêt à ne pas perdre les mérites récents qu'il avait acquis auprès du gouvernement auquel il s'était , rallié lops de la pacification de la Vendée. Cet ecclésiastique , qui jusqu'à ce moment avait toujours traité avec Monsignor Spina , ayant à peine reçu la nouvelle de mon arrivée , s'empressa de me rendre visite, et ce fut par lui que je fis parvenir au premier Consul la communication dont je viens de parler.

» La réponse du premier Consul fut plus prompte que ne l'aurait voulu quelqu'un qui devait désirer un certain intervalle entre l'arrivée et la présentation, moins à cause de la fatigue du voyage que du manque de temps pour se procurer quelques informations nécessaires ou utiles , qui pussent en tout cas lui servir de lumière et de règle

i-une première- entrevue. L'alibé Bernier reviaj iatement avec celte réponse : « Que le premier ficy sul me recevrait dans cette matinée même, à deux heurÉ^ après midi, et quanl au costume, que je (levais veuir e cardinal le plus qu'il me serait possible.

» Cette réponse, (jui m'était désagréable par sa trop grande promptitude, me mit aussi dans l'icmbarras en ne faisant ancune mention de Monsignor Spina, qui. n'ayant pas encore été présenté au premier Consul, ne 8 crut pas autorisé à m'aoïompagoer, ce qui me metla dans l'obligation d'aller .at)sohinHJ»t seuly.à.mon gra déplaisir, attendu la nouveauté et mon ignorance coûj plètorif la situation où je me trouvais. Quanl à venl en cardinai le plvs <jue je pourrais, ie n'eu éprouvai i cune espèce d'embarras. Quoique j'eusse compris qu'l voulait que je me rendisse à l'audience en grande. s jgggjlg^gp. jg réfléchis que les cardinaux ne so'^ tj|^P|||p|l^K)9lùme que devant le Pape, ci que c'é par àlms seulement que quelques cardinaux allaient a vêtus à la cour des souverains, dont ils étaient sujoted naissance. Je résolus donc de ne me présenter qn'eii habit court noir, avec les bas cependant, la barrette ut 1(1 collet rouges, ainsi que les cardinaux vont ordinair* hors de cliez eux, quand ils ne sont pas en fonctions.

M^,u\J^^iH<e; convenue, le maitre des cérémonies de I Cour^^nte^.)ià(«l, comme l'abbé Bernier m'en i prévenu;^ me pHt dans si^TVttihtfe-j ^t^^d^ sjosi I lui, J'anivai aux Tuileries. Je fus introduit dans un s Ion (lu rez-de-chaussée appelé le salon des ambaî deurs. Le maitre des cérémonies me dit de reslér I ((uelques moments, jusqu'à ce qu'il c6t donné avi|J ' , sans rien voir .a.m)

mon arrivée. Je demeurai .seul ,

moi qu'une profonde solitude. On m'avait sans doute introduit à dessein par ce côté silencieux et solitaire du palais, afin qu'à chaque pas ma surprise fàt plus grande, et plus grande aussi l'impression embarrassée qui devait naturellement en être le résultat. Et en effet, le maître des cérémonies étant revenu peu de moments après, et m'ayant annoncé que je pouvais passer à l'audience du premier Consul , m'indiquant du geste une petite porte qui donnait sur le vestibule du grand escalier du palais, j'éprouvai véritablement la même surprise que fait éprouver au théâtre un changement subit de décoration, lorsque d'une chaumière, d'un bois, d'une prison, ou de toute autre situation pareille, l'on passe tout à coup au spectacle éblouissant de la cour la plus magnifique et la plus nombreuse.

» C'était le jour, comme je l'ai su depuis, où avait lieu aux Tuileries la grande parade, qui, à cette époque, se renouvelait tous les quinze jours, et à laquelle assistaient les trois Consuls qui représentaient le gouvernement , les chefs de. l'État, c'est-à-dire le Sénat, le Tribunat, le Corps législatif, les grands dignitaires du palais, les ministres, les généraux et les autres ordres de l'État, et un nombre immense de troupes et de spectateurs. Le premier Consul Voulut me faire aller à l'audience pour la première fois dans cette solennelle circonstance, afin de me donner, je le crois, une idée de sa puissance, me frapper d'étonnement, et peut-être aussi de crainte *. Il ne sera

* Tel est le récit de la présentation du cardinal Consalvi au premier CcDSul , et de leur première entrevue aux Tuileries. Ce récit émane du Cardinal lui-même. M. Thiers, toujours si bien renseigné sur les grands événements comme sur les plus petits détails , a une version toute différente, et il arrange ainsi la chose :

« Le cardinal Consalvi arriva le 20 juin (l®' messidor) à Paris. L*abbé

pas diflicile d'imaginer qu'une personue arrivée à P< la nuit précédente, sans i^tre pK'venue, sans rien savi des usages, des coutumes ni des dispoailinns des porsoi nages devaut lesquels elle paraissait, et qui élail dée en quelque sorte comme l'auteur responsable mauvais résultat des négociations poursuivies jusqu'alore, dut ressentir d'un tel appareil, aussi impo&ant'qu'imprévu, une émotion profonde et même le pins visiWft embarras. Ne pouvant m'imaginer que ma première dionce rae serait donnôo en public, et ignorant cnlii ment la circonstance de la cérémonie de celte paiatlc, je pensai que cette multitude, qui remplissait le vestibule et l'escalier, était accourue par curiosité, ayant appris (san^ que je pusse imaginer comment) ma présentation aux Tuileries. Le bruit des tambours aux plus hautes marches de l'escalier, les salons et les antichambres remplis de pereonnages richement vêtus, les grands di taires qui s'y pressaient on foule , et qu'il était imp(iiisil de ne pas reconnaître à leurs costumes et à leur teoue, me pénétrèrent d'une surprise toujours croissante.

» J'arrivai enfin dans un salon où je vis un seul personnage qui vint au-devant de moi, me sahta sans dire une parole, puis marchant avec moi et me pnl-c^ dant, m'introduisit dans une pièce voisine. Je no sus [ws alors quel était ce pereonnage, mais j'appris par la suiU* que c'était le ministre des affaires étrangères, M. dL> Talleyrand, nom trop connu dans les événements de ]» Ré-

Hernicr el Uonsignor Spina âucourureol pour le recevoir, et In rassarer sur lee dispoe liions du premier Consul. Oa convint du ca>lume dao» lequel il serait présenté i la Malmaiscn , «t il a'y rendil , tort ému di* l'idée de voir le général Danaparle. Cdui-ri, bien avt^rli, a'eul garde dV jouter au Iroublc du cardinal. » IliftoiTe du Comutat el de l'Empt'n A.Ttiim, 1. III, p. 256 e[ 356.

iè^H •1 jl) 1 le et san^ aux mar- -

volutîon pour que j'aie besoin d'y ajouter ici. Je pensai qu'il venait de m'introduire dans le cabinet du premier Consul, et je me rassurai par l'espoir que je iK)urrais enfin être seul avec lui. Mais quelle fut ma surprise, lorsque, cette dernière porte s' ouvrant, j'aperçus dans un vaste salon une multitude immense de personnages, disposés comme pour un coup de théâtre ! Au fond de la salle , on voyait sjTiiétriquement rangés les divers corps de l'État (qui étaient, comme je l'ai su depuis, le Sénat, le Tribunat, le Corps législatif et les hautes cours de la magistrature), et sur les côtés, les généraux, des oflîciers de tous grades , les ministres , les grands fonctionnaires de l'État, et en avant de tout le monde, détachés el isolés, trois personnages que je sus plus tard être les trois Consuls de la République I

» Celui qui était au milieu fit seul quelques pas vers moi, et ce ne fut que par conjecture que je pressentis Bonaparte, conjecture bientôt confirmée par l'attitude du ministre Talleyrand, qui, toujours à mon côté, me présenta à lui. Je voulus alors dire quelque chose pour le complimenter et lui parler du sujet de mon voyage; mais ■ il ne m'en donna pas le temps , car je fus à peine auprès de lui qu'il prit aussitôt la parole, et me dit d'un ton bref : « Je sais le motif de votre voyage en France. Je veux que l'on ouvre immédiatement les conférences. Je vous donne cinq jours de temps, et je vous préviens que, si à l'expiration du cinquième jour les négociations ne -sont pas terminées , vous devrez retourner à Rome , attendu que, quant à moi, j'ai déjà pris mon parti pour une telle hypothèse. »

» Telles furent, sans un mot de plus, les premières paroles que Bonaparte m'adressa, avec un air ni affable

269 I-IVRE Jl.

ni bi'usqne. Puis il se Lut, atlendatit ma réponse. Je JfS alors : o Que l'envoi fait par Sa Sainleté de son principal rainislre à Paris était une preuve de l'intérêt qu'elle mettait à la conclusion d'un concordai avec le gouvernement français, ot ijue je me flattais de l'espoir d'^Ii* assez heureux pour le terminer dans l'espace de tel qu'il désirait. ■» Soit que celte première réponse ne eût pas déplu, soit qu'il n'eût pas conçu de moi une trop défavorable, en voyant qu'avec la grâce de Dieu ne m'étais pas laissé troubler par lo spectacle inusil do cet imposant appareil, soit qu'il edt résolu d'avance de faire après notre rencontre ce qu'il fit etfectivement, toujours est-il qu'après cet échange de nos preraii paroles il entra subitement en matière, et pendant il'une demi-heure, dans la même attitude et dôi tout ce monde, il parla sur le Concordat, sur le SainU Siège, sur la Religion, sur l'état actuel des choses, et même sur les articles rejetés, avec une véhémci et une abondance inexprimables, sans colère toutefoi dureté dans le langage. Je répondis à chaque chose 4 que je crus devoir dire, sans trouble d'esprit (je répète, par une grâce spéciale du ciel et nuHemcnl par mon propre mérite) et ne laissant aucune plainte cnntnî Rome sans une justitication convenable. Ce- n'est pas ici le lieu de rapporter tout ce qu'il dit en celle cii-coiislanw: tel n'est pas l'objet de cet écrit. Mais je ne saurais m'empècher de rappeler une seule chose, uniquement comme un indice qu'il donna dès ee moment de son avorsianj pour la Société religieuse dont je vais parler. II dil d< « qu'il ne pouvait voir sans étonnemenl et sans scam l'union du Pape avec une puissance non catholii comme était la Russie, manifestée par le rélablissenu

a-tes, e I^^

des Jésuites sur la demande de Paul I" (qui venait de finir par une mort tragique). Cette union, ajouta-t-il, doit évidemment contrarier et blesser le Roi Catholique, puisqu'elle est faite pour plaire à un souverain schismatique. » Je répondis avec une grande franchise « qu'il avait été très-mal informé sur ce fait, attendu que si le Saint-Père n'avait pas cru devoir refuser à l'empereur de Russie le rétablissement des Jésuites pour ses États, il n'avait pas agi sans les égards que lui commandaient sa paternelle affection et sa haute considération pour le Roi d'Espagne, et que la preuve en était dans l'intervalle de {Plusieurs mois écoulés entre la demande de Paul I" et l'envoi de» la Bulle, laquelle n'avait été expédiée qu'après que le Pape se fut assuré que la cour d'Espagne n'y trouverait aucun sujet de plainte. »

» Après quelques réponses semblables faites par moi à beaucoup d'autres choses qu'il me dit dans cette première audience en public, il finit en répétant « que l'on commencerait donc immédiatement les négociations , n'ayant pas de temps à perdre , vu les grandes affaires qu'il avait dans les mains. » Puis me faisant un signe de la tête comme» un salut, il se remit quelques pas en arrière à la place oii étaient les deux autres Consuls et me congédia de la sorte. Je fis alors une inclination (comme j'avais fait à mon entrée) et je sortis de la salle, accompagné par M. de Talleyrand jusqu'à l'endroit où il était venu à ma rencontre. De là , le même maître des cérémonies m'accompagna et me reconduisit à mon hôtel.

» Cette journée ne se passa point sans que l'abbé Bernier vînt me voir. Il me dit « qu'il avait reçu du premier Consul l'ordre de commencer immédiatement les négociations, lesquelles devaient être terminées en cinq jours,

et que faute d'une conclusion, passé ce délai, je pouvais repartir. Il ajouta que le gouvernement désirait connaître en détail les raisons du Pape touchant le refus d'adopter purement et simplement le projet de Concordat présenté à Rome par M. Ciacault. » C'était le même projet que le Pape avait rejeté loreque Monsignor Spîaa le lui avait transmis. J'avais fait connaître les motifs de son refus, ainsi que les raisons des amendements et les modifications qu'il y avait faites et que la France avait rejetécïî. L'abbé Bemier « voulait avoir de moi sur cet objet un mémoire qu'il aurait à remettre au premier Consul le jour suivant. »

» Il ne s'était pas encore écoulé vingt-quatre heures depuis le moment de mon arrivée, après un voyage le plus rapide et le plus privé de tout repos, y compris eelui de la nuit, et il fallait me prêter à des désirs qui paraissaient des ordres , afin de ne donner, dès le commencement, aucun sujet de mécontentement, et pour ne pas aliéner l'esprit de l'homme qui commandait et qui i^tait accoutumé déjà à ne connaître aucun obstacle à ses volontés. Je réservai mes refus pour ce qui serait intrinsèque au sujet toutes les fois que la chose l'exigerait, le crus donc devoir passer par-dessus tout ce (jui m'éUit personnel, et je promis que la chose serait faite.

» Le 3Iémoire, fruit des veilles d'une nuit, fut remis le jour suivant à l'abbé' Bemier, et par celui-ci à M. de Talleyrand, qui devait ensuite le communiquer au premier Consul. Le but de ce Mémoire était de justifier le refus du projet de concordat tel qu'il avait été envoyé par le gouvernement français, et de montrer ce qu'il y avait de raisonnable et de juste dans les modifications exigées par le Pape. J'y faisais remarquer que le Pape ,

en même temps qu'il cédait tant et tant de choses, ne gagnait rien de son côté, réduit qu'il était à se contenter du seul rétablissement du Catholicisme en France, sans aucune de ces prérogatives dont il y avait joui autrefois, et qu'il possédait encore dans tous les autres États catholiques. Je concluais que si, pour un objet aussi grand que le rétablissement de la Religion en France, le Pape devait consentir à toutes sortes de^ sacrifices, il ne pouvait être réduit à celui des principes , lesquels , en matière de Religion, étaient invariables et ne permettaient jamais que l'erreur ou les fausses maximes fussent substituées à la vérité et aux lois de l'Église.

» Le résultat de ce Mémoire ne fut pas heureux. Loin de reconnaître la raison qui guidait le Pape dans son refuS'de souscrire purement et simplement au projet fiançais; loin d'admettre la vérité et l'importance des sacrifices que faisait le Pape en se contentant de la seule modification qu'il y avait faite, le rapport du ministre au premier Consul , en lui présentant mon Mémoire, fut aussi bref que fort et significatif, et singulièrement propre à l'indisposer contre moi et à le confirmer dans l'idée que mon zèle pour la cause du Saint-Siège était surtout excité par mon hostilité personnelle contre le gouvernement français. M. de Talleyrand écrivit de sa propre main à la mai^e de la première page du Mémoire que j'avais rédigé pour le premier Consul ces mots que je vis plus tard moi-même, lorsque le Mémoire passa entre les mains de l'abbé Bernier : « Le Mémoire du cardinal Consalvi fait reculer la négociation beaucoup plus loin que tous les écrits qui l'ont précédé. »

» Un rapport si défavorable, bien qu'il indisposât fortement le premier Consul, ne ralentit pas cependant le cours

des négociations. J'ai déjà prévenu que cet écnt n'a' nullement pour objel d'on rapporter la teneur, ni d'entrer dans le fond des matières qui y furent discutées, en reproduisant les raisons qui déterminèrent le Pape et ses mandataires à adopter ou à rejeter telle ou telle clause. Comme tout cela se trouve dans les bureaux de la Seorf tairorie d'État et ressort des relations détaillées de { négociation qu'elle a reçues, j'y renvoie. Le but de cd écrit est de donner l'bistoire, je dirai extérieure de || négociation, et non l'histoire intérieure de l'alfatre, e^ cepté cette partie du fond, qui a trop de connexion avoj l'intérieur ou avec quelque événement qui s'y rapport (comme on verra plus loin), et qu'on ne passerait ] sans préjuclicier à l'intelligence des principes de conduil qui m'ont guidé dans ces circonstances. Je me contenu rai do quelques observations.

» Le travail de ces né'gociations ne pouvait être ptd opiniâtre; bien qu'elles n'aient pas été terminées duii les cinq jours prescrits, chacun des jours en sus fal c sidéré toujours comme le dernier. Oh imagine facilemoi quelle fatigue et quelle gène environnaient cbaqueconfé^ rence et chaque mémoire à rédiger. Il fallait passer l^ nuits et trouver encore le temps de changer, do corrigi ce qu'on avait écrit avant de le remettre, Outre les couj férences journalières avec l'abbé Bernier, j'en eus detf avec le premier Consul en tôle-à-tùtc.

» Pendant toute la durée de cette aflàire, j'ai pu s ment rendre visite aux deux autres Consuls et au miuislr des aiTaircs étrangères { chez (|ui je dinai une fois) et ail! ministres d'Espagne et d'Autriche^, sans voir les autres | sans presque visiter Paris.

» Quand je travaillais a\ecrublié Bernier. j'étais daflj

PIE VII ET NAPOLÉON. rj

la position la plus désavantageuse; car, dans tout ce qui offrail quelque difficulté, il assurait toujours qu'il ne pouvait rien décider; qu'il lui élait impossible d'adhérer à mes raisons, quelque évidentes qu'elles lui parussent, obligé qu'il était d'en référer chaque jour au premier Consul. Quant à moi, au contraire, il ne rae fut jamais permis d'envoyer un courrier pour informer et consulter le Pape, sous prétexte que l'on devait nécessairement conclure le lendemain. Ma qualité de plénipotentiaire me dispensait de tout recours à Rome, me disaltron, lorsqu'on craignait de m'entendre prouver que rien de semblable ne s'était vu dans aucun traité, et beaucoup moins (fans les matières de Religion, où, on demit*ro analyse, c'est le Pape et non son commettant, qui est le maître et le régulateur.

n Rien ne servit à rendre ces négociations moins amères, encore moins à obtenir des conditions meilleures pour la Religion, pas plus toutes les facilités possibles, ni un évident esprit de conciliation, ni un empressement raisonnable, ainsi que toute sorte de désintéressement. En effet, l'Église et le Saint-Siège ne faisaient pas seulement les plus énormes sacrifices d'argent, de territoire, de prérogatives et de droilsj mais je ne proposai jamais, dans ces négociations, aucun objet temporel, tels que le recouvrement des provinces perdues, la réparation ou le soulagement des maux immenses que l'Église avait soufferts.

j) Enfin on n'épargna certainement aucune diligence, aucun soin, aucun effort, aucunes bonnes manières, aucunes démonstrations de fermeté et de vigueur qui pussent, selon les circonstances, mener l'affaire à la meilleure fin désirable, vn les éventualités oîi se trou-

vait la France, le caractère de celui qui là gouvernail el les efforis réunis des incrédules, du Clergé coDstituliDnnel , ainsi que de tous les ennemis du Calholiciame el Rome.

B Le meilleur témoignage de tout cela est assuréniei celui des deux représentants de rAulriche et de l'Espagne, el surtout du premier. Le comte de Cobenlzel était, comme on sait, le ministre de l'empereur François, envoyé expressément à Paris pour traiter les affaires alors STir le tapis. Il vint plusieurs fois me presser de toute son influence d'achever le Concordat. Il me rt'-pétait sans cesse que si le Premier Consul ne s'arraogeail pas avec Rome , s'il se détachait définitivement du Clipfde la Religion catholique, l'incendie el la ruine qui en rfciulteraient ne se horneraient pas à la France, — bien que cette seule perle fût incalculable pour l'Église, — mais que le premier Consul voudrait des complices de sa défection, afin d'en diminuer aux yeux des peuples l'impression et l'horreur et d'en empêcher les conséquences fâcheuses à son autorité; qu'il forcerait la main, comme il J'avâîl dit plus d'une fois, aux autres gouverne men ta,, et eoltJiinerait à sa suite l'Allemagne, l'Espagne, lilfllic, la Suisse, la Hollande, et tous les pays où se ressentait sa puissance déjà sans bornes et irrésistible. L'ambassadeur autrichien énumérait toutes les conséquences fatalesd' une telle révolution et pour la Religion et pour l'Etat. Il faisait ressortir l'immense dilficullé, pour ne pas rlire l'impossibilité, de réparer, en un tel genre de choses, les pertea déjà consommées (ainsi que l'enseignent l'hisloire et l'expérience), môioe dans la supposition de quelque changement, ce qui alors n'apparaissait sous tous l points de vue que dans un loinlaio fort éloigné. Il

conjurait, pour le bien même de la Religion et des divers États, de tenter tout ce qui n'était pas décidément impossible pour la ratification d'un concordat sans lequel la ruine universelle était irréparable.

» Ces observations et prières , par trop vraies et trop fondées sur la position du moment et le caractère du régulateur des destinées communes, ne me firent pourtant pas dévier d'une ligne de mes instructions ni de mes devoirs. J'en sentais toute la force , j'en découvrais toute l'importance. Néanmoins elles n'eurent d'autre effet que de me confirmer dans la détermination que m'imposaient les ordres mêmes du Pape , savoir : de ne pas rompre les négociations et de ne pas refuser le Concordat, parce que je ne l'aurais point obtenu aussi bon que possible, mais de ne pas le conclure non plus, en outre-passant les instructions que l'on m'avait données, et dont j'ai fait mention plus haut.

» C'est toujours dans cette vue que j'ai poursuivi, pendant environ vingt -cinq jours (je ne saurais préciser davantage), les conférences avec Tabbé Dernier, étant perpétuellement assisté du prélat Spina et du théologien Caselli. Je travaillais en commun avec eux; ils assistaient à tous les entretiens , donnaient en commun avec moi, chaque jour, les réponses aux propositions de l'abbé Bemier, et déterminaient avec moi les objections à lui présenter. Ce n'est pas le lieu de dire quels efforts, quelles angoisses coûtèrent ces conférences , quels obstacles incroyables s'y rencontrèrent, quelles furent les prétentions du gouvernement français, dans quelles entraves fut mis celui qui agissait pour le Saint-Siège; car ce n'est pas la fin principale de cet écrit, comme je l'ai dit en commençant. Il est un point cependant que je ne

puis passer sous silence. II faut justifier non pas tàffl celui qui a traité du Concordat à Paris (la chose est déji faite par le projet do concordat réformé à Rome avant ma mission, quoiqu'il ait été rejeté par le Gouvernement français, à défaut de plusieurs concessions pour d'autres objets) que le Saint-Siège lui-même, qui s'est cru daii$j la nécessité inévitable d'y adhérer, après avoir êpuisff tous les moyens et tous les efforts imaginables pour d&lourncr le Gouvernement français de cette demande. Je veux parler de l'afTaire de la démission des anciens évêques.

» Le premier Consul avait déclaré dès le principe qu'il était indispensable de réduire de moitié au moins li nombre des anciens évêchés afin de pouvoir doter li nouveaux, eu égard à l'usurpation des biens ecclésïaslî' qucs qu'on devait regarder comme irrémédiable, à moinal qu'on ne cherchât a y voir un obstacle insurmontable au rétablissement du culte catholique en France. Il a\'ait' encore déclaré d'une manière plus forte et plus immuable que le gouvernement nouveau n'avait aucune confianc** dans les évêques titulaires , partisans de l'ancien gouvernement, pour lequel ils avaient généralement émigré à la suite de la dynastie expulsée; qu'il n'entendait à aucun prix qu'ils occupassent les nouveaux sièges, hormis ceux qui, ayant donné leur démission, seraient ensuite nommés à des sièges nouveaux par lo Gouvernement consulaire, auquel ils en seraient redevables. Avant que je fusse envoyé de Rome, le Pape avait fait des efforts inexprimables pour détourner le Gouvernement do cette prétention, mais le Saint-Père trouva une résistance^ invincible. Le Gouvernement français déclarait formelle*' ment qu'on do ferait jamais de concordai, et par consé-

quent que la Religion catholique ne se rétablirait point en France, si le Pape ne s'engageait pas, dans un des articles du Concordat (comme on le voyait dans le projet du gouvernement) , à faire donner aux anciens évêques leur démission. En cas d'un refus, le Pape était obligé de déclarer leurs sièges vacants et d'instituer canoniquement sur les nouveaux sièges les évêques nommés par le nouveau gouvernement, au nom de sa souveraine autorité.

» Quand le Pape fut convaincu sans aucun doute qu'il n'obtiendrait qu'au prix de cet article le rétablissement de la Religion catholique dans les populeuses provinces de la France , il avait cédé , quoique avec la plus extrême amertume, à la force des circonstances, et cela de l'avis unanime du Sacré Collège. Il considérait le très-grand bien ou le très-grand mal qui résulterait du rétablissement ou du non -rétablissement de la Religion dans ce pays, non-seulement pour la France elle-même, mais pour les États qu'elle entraînerait dans son p?irti, lorsque aurait lieu cette décisive défection de l'Église catholique. Il considérait aussi qu'en supposant que les anciens évêques refusassent de contribuer à un bien aussi immense et préférassent leurs propres intérêts à ceux de la Religion, ce fait seul les rendait indignes qu'on eût pour eux des égards funestes à la Religion et à l'Église. Du reste, l'histoire de l'Église offrait d'éclatants exemples de cette conduite dans des cas semblables et même moins pressants.

» des considérations avaient donc décidé le Saint-Père à accepter cet article, avant même que j'eusse quitté Rome. Mais je savais combien cette épine déchirait cruellement son cœur. Je ne laissai donc pas, dans le cours des négociations de Paris, de tenter tous les travaux d'Hercule

(qu'on me permetle une allusion inspirée parJfi jp porte) pour délenniner ie Premier Consul à y renoncer. Ce fut en vain que, dans nos entretiens privés, je lu' forçai de lui faire gortter quelqu'une de toutes les rais' que je pouvais imaginer dans ce but. En vain lui repi sentai-je que lesÉvêques anciens, lui devant leur rappel' à la tête de leurs Églises, lui en auraient toute l'obligation, et que ce lion, joiut à celui du seiment qu'ils devaient lui prêter, l'assuraient de leur Udélité. -Quand vis que tous ces arguments étaient inutiles, — il y ré] dait par d'autres qui se disent tirés de la nature du c( humain , et par conséquent de la sottise , comme il primait, qu'il y a à se flatter qu'ils changeraient leur cœi et s'attacheraient de bonne foi au nouveau gouverm ment, — je fis l'essai d'un motif qui semblait devoir l' porter. Je m'appuyai sur les maximes qu'on professe France. Je lui soutins que les privilèges tant vantés et l si fameuses libertés de l'Église gallicane allaient recovoîl par co fait un coup doùt les iiisloires du pays ne renformaient assurément aucun exemple. Faire déposer par ie Pape, grAce à un acte de sa suprême autorité, quatrevingt-dix ou cent Évéques français tous ensemble, au cafij où ils se refuseraient à la demande de la démission lonlaire qu'on leur imposait, les déposer sans procès,, sans jugement, pour leur en substituer de nouveaux, sij disais-je, ce n'est pas injuste, à cause de la tin qii' veut atteindre, c'est assurément attribuer au Pape sur les Églises de France une autorité telle que cela suflit pour jeter à terre le grand colosse de ses Ubertés et privili tant vantés. Et c'était vrai.

Il Je ne laissai pas de faire observer aussi que si le Sait Siège avait été animé du désir d'exercer cette suprèl

rer.

ipel^^

PIE V[l ET NAPOLÉON. ITB

Paulorité dans un pays où elle avait rencontré tant de ré- I sislance, au lieu de s'opposer si vigoureusement, comme [ je faisais, à la demande du Premier Consul, le Pape aurait dA saisir volontiers cette occasion ; mais , ajoutais-jc , is justes égards pour des Ëvéques, si bien méritants de la iRctigioQ par leur conduite pendant la Révolution, lui fai- ^saient désirer le contraire.

» Rien n'ébranla le Premier Consul. Tout ce que je pus obtenir fut que le Pape formulerait à sa volonté le Bref par lequel il demanderait aux Ëvêques leur démission volontaire. Et assurément le Bref fut rédigé ensuite dans Ja forme et la plus honorable, et la plus officieuse et la plus F, affectueuse qu'on pût désirer pour eux. Mais il était im- Iftossible d'arriver à obtenir qu'on ne fit pas mention dans Ice Bref de la nécessité ou serait le Pape, dans le cas d'un F refus, de passer outre en vertu de son autorité suprême, I afin d'obtenir le bien du rétablissement de la Religion en I France. Je l'avais proposé > poui- ne pas les désobliger, dans la demande elle-même. Le Premier Consul objecta , sans cette insinuation , aucun ne donnerait la démisisîon souhaitée, et qu'alors l'esercice du pouvoir absolu lur un bien plus graud nombre deviendrait plus violent fit fei'ait plus de bruit.

» Que n'a pas coûté au Saint-Siège ce Concordai 1 Je l'en dirai qu'une seule chose, c'est que le prix de tous les sacrifices , la compensation de toutes ses concessions, s contre-poids de toutes ses peines, fut toujour-s la certiî l'extinction totale du schisme et de l'abandon incère du clergé constitutionnel, que le Gouvernement iBçais promettait de la manière la plus solennelle et la pltts authentique comme l'effet du Concordat, si l'on par- Ivenait à le rédiger.

» A force d'indicibles fatigues, de souffrances et d' goisses de tout genre, enfin arriva le jour où il semblait qu'on touchât au terme désiré, c'eslrà-dire à la concli sion, quant à la substancp, de ce même projet de trai amendé à Rome , que le gouvernement français avait poussé avant mon voyage, et qui avait fait enjoindre M. Cacault de quitter Rome dans le terme de cinq joui

» L'abbé Bernier, qui portait chaque soir au Premi< Consul le résultat des conférences et nous faisait part de son adhésion, quand il arrivait à l'obteuir, après les paroles les plus persuasives et les plus grands efforts, nonça Snalemcnt un jour (c'était le 13 juillet) que Premier Consul 'acceptait tous les articles discutés, et par conséquent on souscrirait, le jour suivant, les dei copies semblables du Concordat. Après sa signature celle du Pape, ces copies devaient rester entre les maina' de chacune des deux parties contractantes, H me demanda si je voulais signer seul , qu'alors le frère du Premier Coi sul, Joseph Bonaparte, qu' il prétendait placer sur le mi rang que moi, signerait du côté du Gouvernement franJ çais; que si je voulais m' associer d'autres personnes dai la signature, j'avais à indiquer combien et leaqueHes afin que le Gouvernement en choisit de son côté un noi bre égal et de même qualité. Je répondis que je pouvais sans doute signer seul, puisque mon arrivée en dernier lieu et ma qualité ôtaient le droit d'intervenir â tout auli mandataire antérieur; mais que je voulais reconnaître mérite de qui avait travaillé à cette grande négocialii avant moi, et ne donner de déplaisir à personne. J'ajoni que je ferais donc signer avec moi le prélat Spina et théologien Caselli. L'abbé Bernier me dit qu'il allait poH ma réponse au Premier Consul, et que, dans la matînt

lait de "

suivante , il viendrait m'annoncer ceux que le général aurait choisis pour signer, ce qui devait avoir lieu dans la journée. Il m'avertit de préparer une copie du Concordat déjà convenu pour y mettre les signatures respectives , comme lui , de son côté , en ferait une " copie semblable.

» Dans la matinée du jour suivant , il me déclara que le premier Consul avait désigné le conseiller Crétet pour être régal du prélat Spina, et lui-même, abbé Bernier, pour répondre à la personne du père Caselli. Il ajouta qu'il ne paraissait pas décent de faire la cérémonie de la signature d'un acte aussi solennel et aussi intéressant dans un hôtel comme le mien. (J'habitais , avec les deux autres délégués, à Y Hôtel de Rome.) Bernier me proposait, et c'était le désir du premier Consul, de me conduire, avec mes deux collègues, chez Joseph Bonaparte. J'y consentis, en mettant de côté toute étiquette non indispensable. Il dit qu'il viendrait lui-même nous prendre un peu avant les quatre heures du soir, afin de nous conduire au lieu convenu, « où, assurait-il, nous en finirions avec un quart d'heure, n'ayant rien autre chose à donner que six signatures, lesquelles, y compris les compliments, ne demandent pas même tant de temps. » 11 nous montra alors le Moniteur du jour, où le gouvernement avait fait annoncer au public (qu'on note cette circonstance) la conclusion de l'affaire par ces paroles :

« Le cardinal Consalvi a réussi dans l'objet qui l'a amené à Paris. »

» Bernier ajouta que le jour suivant, 1 4 juillet", où se célébrait alors la plus grande fête en France , « le Premier Consul voulait proclamer, dans un dîner public de trois cents couverts et plus , l'heureuse nouvelle de la

signature de ce soleunel traité , qui l'emportait de l coup sur le Concordai de François 1" avec Léon X , ] l'importance du l'établissement de la Religion on Frano après le naufrage de la "Révolution sans exemple qui vd nait, d'écialcr.

» Un peu avant les quatre heures de l 'après-midi, Beniiar arriva, un rouleau de papier à la main, rouleau tju'il ue développa poiut, mais q^u'il dit être la copie du Concordj à signer. Nous primes la nôtre, ainsi qu'il était convei et nous allâmes ensemble à la maison du citoyen Jof (comme on disait alors), frère du premier Consul.

1» 11 me reçut avec les plus grandes marques de pol

» Quoiqu'il eût été ambassadeur à Rome, je n'aw pas ou l'occasion de lui être présenté, n'étant encore q prélat. Dans le peu de jours que je restai à Paris, je \ l'avais pas rencontré, en lui faisant une visite d'étique(| comme au frère du chef du gouvernement, car il so l tirait assez souvent ii la campagne. Ce fut donc la | mièrc foiâ que nous nous vîmes. Après les premiers co^ pliments, il nous engagea tous à nous asseoir à la laU qu'on avait préparée à cet effet, et il dit aussi luwDÔtïi comme avait fait l'abbé Bcraier : « Nous eu unirons vil n'ayant rien autre cliose à faire que de signer, | tout est déjà terminé. »

» Assis autour de la table, on consacra un moaieod la question de savoir qui signerait lo premier. II sembla à Joseph Bonaparte que cet honneur lui était dû com frère du chef de l'État, Je lui fis remarquer, de la B Bière la plus douce et avec la fermeté nécessaire en i rencoQli'e , que ma qualité de Cardinal et do repréfiânla du Pape oe me permettait pas de prendre le second r

dans les signatures à apposer; que dans l'ancien gouvernement de France, conune partout, les Cardinaux jouissaient d'une préséance non contestée, et que je ne pouvais pas céder en un point, ne regardant pas ma personne, mais la dignité dont j'étais revêtu. Je rends à Joseph cette justice, qu'après quelques difficultés, il fit retraite de fort bonne grâce , et me pria de signer le premier. Il devait signer le second , puis le prélat Spina , le conseiller Crétet, le père Caselli, et enfin l'abbé Bernier.

» On mit donc la main à l'œuvre, et j'allai prendre la plume.

» Quelle fut ma surprise , quand je vis l'abbé Bernier m'ofi&îr la copie qu'il avait tirée de son rouleau comme pour me la faire signer sans examen, et qu'en y jetant les yeux, afin de m'assurer de son exactitude, je m'aperçus que ce Concordat n'était pas celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux, dont était convenu le premier Consul lui-même , mais un tout autre! La différence des premières lignes me fit*examiner tout le reste avec le soin le plus scrupuleux, et je m'assurai que cet exemplaire non-seulement contenait le projet que le Pape avait refusé d'accepter sans ses corrections, et dont le refus avait été cause de l'ordre donné à l'envoyé français de quitter Rome, mais, en outre, qu'il le modifiait en plusieurs endroits, car on y avait inséré certains points déjà rejetés comme inadmissibles, avant que ce projet eût été envoyé à Rome.

» Un procédé de cette nature , incroyable sans doute , mais réel , et que je ne me permets pas de caractériser, — la chose, d'ailleurs, parle d'elle-même, — un semblable procédé me paralysa la main prête à signer. J'exprimai ma surprise, et déclarai nettement que je ne

pouvais accepter celle feuilic à aucun prix. Le frère d^ premier Consul ne paml pas moins élonné de m'entendre me prononcer ainsi. Il disail ne savoir rpie penser do tout ce qu'il voyait. Il ajouta qu'il tenait de la bouclie du premier Consul que tout était réglé, qu'il n'y avait plus qu'à signer. Comme je persistais à soutenir que l'exci plaire contenait tout autre chose que le Concordat arrÔI il ne sut que répondre qu'il arrivait de la campagne, o«i trailait des affaires d'Autriche avec le comte de Cobentzel ; qu'étant appelé précisément pour la cérémonie de II signature du traité, dont il ne savait rien jx)ur le Tontl, il était tout neuf, et ne se croyait choisi que pour légaliser des conventions admises de part et d'autie.

» Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, adirmer ai certitude s'il disait vrai ou s'il disait faux. Je ne sus le reconnaître alors davantage-, mais j'ai toujours im et j'incline encore à croire qu'il était dans une ignorai entière de ces choses, tant il me parut éloigné de loi dissimulation dans ce qu'il fit durant cette iotcnnii bie séance, et sans jamais se démentir. Comme l'aui commissaire , le conseiller d'État CrOtel en aUti autant, et protestait ne rien savoir, et ne pouvoir admeti ce que j'avançais sur la diversité de la rédaction jusqi ce que je la leur eusse démontrée par la confrontation des deux copies; je ne pus m'empêclier de me rclounn-r vivement vers l'abbé Bernicr.

» Quoique j'aie toujours cherché, dans le cours d( négociation, à éviter tout ce qui aurait tendu à suspcj la discussion et à donner prétexte à l'irritation el à mauvaise humeur, je lui dis que nul mieux que lui pouvait attester la vérité de mes paroles : que j'étais étonné du silence étudié que je lui voyais garder si

tins j

point, et que je Tinterpellaîs expressément pour qu'il nous fît part de ce qu'il savait si pertinemment.

» Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrassé , il balbutia qu'il ne pouvait nier la vérité de mes paroles et la différence des concordats qu'on proposait à signer; mais que le premier Consul l'avait ainsi ordonné, et lui avait aflSrmé qu'on est maître de changer tant qu'on n'a point signé. Ainsi, continua Bemier, il exige ces changements, parce que, toute réflexion faite, il n'est pas satisfait des conventions arrêtées.

» Je ne détaillerai pas ce que je répliquai à un si étrange discours, et par quels arguments je démontrai combien cette maxime , qu'on peut toujours changer avant d'avoir signé, était inapplicable au cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le mode , la surprise employés pour réussir; mais je protestai résolument que je n'accepterais jamais un tel acte, expressément contraire à la volonté du Pape , d'après mes instructions et mes pouvoirs. Je déclarai donc que si , de leur côté, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas souscrire celui dont on était convenu , la séance allait être levée.

» Le frère du premier Consul prit alors la parole. Il s'efforça de la manière la plus pressante d'appuyer sur les conséquences de la rupture des négociations, non moins pour la Religion que pour l'État, et non moins pour la France , cette grande partie du Catholicisme, que pour tous les pays où l'on éprouvait sa toute-puissante influence. Il faut faire , répétait-il , toutes les tentatives imaginables pour ne pas nous rendre, nous présents, responsables de si cruels désastres. Il faut parvenir à nous entendre et à nous rapprocher autant que possible ; il faut le faire , ce jour-là même , parce que la conclusion

dti Concorilat a été annoncée dans les joiirnawx, et qn'arf"*

en doit proclamer la signature au grand diner du lentle-

» Il n'élait pas difficile, reprenait-il, de comprendre à quel degré d'indignation et de fureur (ce mnt ses termes) s'emporterait un caractère qui ne cédait a aucun ohâlactc, comme celui de son frère, s'il devait paraître, aux youx du public, avoir inséré dans ses propres journaux unu fausse nouvelle sur un sî grave objet.

H Joseph Bonaparte me conjurait en conséquence de tenter au moins, dans cette même journée, un ao-commodcment quelconque. Me voyant une invincible répugnance à discuter le plan contenu dans l'exemplaire dn gouvernement apporté par l'abbé lîemier (je m'étais |i dans les réponses que je lui donnais successiven comme absolument décidé à ne pas toucher à ce pli déjà rejeté par le Pape et exclu définitivement d^9 Vd vorturc de la négociation), il n'avait pas de ttifliCDlM mettre en discussion le plan déjà adopté de taoù en plaire. Il croyait qu'on devait essayer de le modidé^ de manière qu'on pftt espérer que le premier I consentit à le recevoir. Le poids des i-édoxions (fU'U vd nait de faire, et la grande politesse de son (on el de î manières dans ce qu'il m'objectait et me répondait, (irent, de l'avis du prélat Spina cl du théologien Cosel^ (pli devaient signer avec moi pour le Sainl-Sii^^, t sentir enfin à commencer ce travail. Je m'y rési^d moins dans l'espérance de réussir, attendn ma déle nation immuable de ne pas me départir d'un \mni de | substance de ce plan qu'on rejetait après l'avoir accepti que pour ne pas paraître malgracieux et dérab nable, en repoussant une tentative d'accommodei

sur un objet aussi grave, tentative qu'on me proposait avec une exquise urbanité.

» On prit donc en main le plan de l'exemplaire que j'avais apporté, et on commença la discussion vers les cinq heures de l'après-midi. Pour comprendre combien elle fut sérieuse, combien exacte , combien débattue successivement de part et d'autre, combien laborieuse, combien pénible, il sufiSra de dire qu'elle dura, sans interruption aucune, sans aucun repos, pendant dix-neuf heures de suite , c'est-à-dire jusqu'à midi du jour suivjmt. Nous y passâmes toute la nuit, sans renvoyer ni les domestiques , ni les voitures , comme il arrive quand on espère finir d'heure en heure une affaire qui est en train. Il était donc midi. On parvenait à s'entendre sur tous les articles , un seul excepté , selon la teneur du plan amendé à Rome , puis accepté à Paris , avec quelques modifications non substantielles , et rejeté enfin inopinément par le premier Consul de la manière que j'ai décrite. On avait réussi à s'entendre de nouveau sur tous les articles d'après la teneur de l'ancien plan, au moyen de nouvelles modifications également non substantielles dont le Saint^iége ne devait pas être mécontent au point où en étaient les choses.

» Mais on ne put en aucune manière tomber d'accord sur un article dont les modifications du Gouvernement français entamaient la substance , ou , pour mieux dire , arrivaient à formuler une maxime que le Saint-Siège pouvait bien souffrir à titre de fait (comme cela était arrivé et arrivait encore), mais qu'il ne pouvait jamais approuver (canonizare) à titre de convention.

» Nous n'avions pu en aucune manière tomber d'accord sur cet article , et allait sonner l'heure où le frère

du premier Consul devait indispensablement assister à 4 revue ot lui reudre compte de la signature. Il serait 'm possible de rapporter tous les assauts qu'alors on me { vra pour que je me prêtasse au désir du gouvernemed français sur cet article. On mo suppliait de céder, que le fi-ère du premier Consul n'eût pas à lui transm(rtll la fatale nouvelle de la rupture.

» Rien ne put mo décider à agir contre ce qui était ^ mes devoirs. Je restai ferme dans la négative , mats I proposai un parti que j'indiquais être le seul qui me G permis. Je leur déclarai que, daus l'impossibilité ou j'él d'adliérer à ce qui non-seulement outre-passait mes f voirs, mais n'était pas m^mc conforme à nos maxiiuçi je signerais tout le reste du Concordat, en laissant f question cet article , dont on renverrait la décision i Saint-Père. J'offrais d'expédier un courrier pour riofoi mer des motifs du Gouvernement français et de mes oH jections à rencontre, promettant en même temps Jo fai ressortir Gdèiement et entièrement la nécessité où | croyait être le Gouvernement de vouloir cet article, l'exigence des circonstances. Je fis observer que, le Co» cordât ne pouvant être publié avant les ratifications t pecLives, cette réserve n'iivait aucun fâcheux résultai. EUl n'empêchait même pas d'annoncer en général la coDclq sion de l'affaire, car il n'était pas présumable que, i duife à un seul point, le Saint-Père, uni au Gouvon ment français, dans un sentiment réciproque de i accord, ne trouvât un joint de conciliation.

n Voilà, ajoutai-je, tout ce que je puis faire sans maq] quer à mes devoirs, et je ne saurais aller au delà mta d'un pas.

» La justesse de mes raisons ne pouvait manquer c

PIE Vil ET NAPOLÉON. 289

porter coup sur l'esprit du frère du premier Consul comme sur les deux autres. On s*arrèta donc à ce moyen terme. On détacha l'article en question de la partie acceptée de commun accord; puis on fit la copie de tout le Concordat que nous avions réglé dans cette éternelle séjance, afin qu'elle fût remise de suite au premier Consul par son frère. Celui-ci nous dit que ni lui ni les deux autres délégués ne pouvant se croire autorisés à signer un Concordat aussi différent de celui que le premier Consul avait ordonné de présenter, sans qu'il le vît d'abord, il volait aux Tuileries, où on l'attendait; qu'il reviendrait avec la réponse dans une heure ^ et même plus tôt ; mais qu'il tremblait de revenir avec une réponse trop contraire à nos communs désirs , après un si long , un si pénible.et si amer travail. Il partit, et nous restâmes là accablés de fatigue, de sommeil et d'angoisses, en attendant la décision.

» En moins d'une heure il était de retour, révélant sur son visage la tristesse de son àme. Il rapporta que le premier Consul était entré dans la plus extrême fureur à la nouvelle de ce qui était arrivé; que, dans l'impétuosité de la colère, il avait déchiré en cent morceaux la feuille du Concordat arrangé entre nous; que finalement, cédant à ses prières, à ses sollicitations, à ses raisons, il avait consenti , quoique avec une indicible répugnance, à accepter tous les articles convenus , mais que pour celui que nous avions laissé non réglé , il était resté aussi inflexible qu'irrité. Joseph ajouta que le premier Consul avait terminé, en le chargeant de me dire que, lui, Bonaparte, il voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait rédiger dans l'exemplaire présenté par l'abbé Ber-

nier, et que je n'avais qu'un de ces deux partis à prendre, I. 19

ou admettre cet article tel quel el signer le Concordatï ou rompre toute Dégociation; qu'il outendait absolumed annoncer, dans le grand repas de cette journée, ou I signature ou la rupture de l'affaire.

1 On imagine facilement dans quelle consternatioii nous jeta un pareil message. Il restait encore trois het jusqu'à cinq, heure de ce repas où nous devions lonj assister. Impossible d'ônumérer tout ce qui fut dit i par le frère du premier Consul et par les deux autreaJ pour me décider à le satisfaire. Le tableau dos horribla conséquences qui naîtraient de la rupture était des pin épouvantables; ils me faisaient sentir que j'ailais nie r dre responsable de tous ces maux, soit envers la Fran et presque toute l'Europe, soil envers mon Souverain lOl même et envers Rome. Fis me disaient qu'à Rome on i taxerait de roideur inopportune , et qu'on me donnera le tort d'avoir provoqué les effets de ce refus. J'éproid vais les angoisses de la mort, je voyais se dresser dcvff moi tout ce qu'on me disait ; j'étais (il est pormis ( l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon dcvo l'emporta; avec l'aide du ciel, je ne le trahis poîni. Jd persislai dans mon refus, pendant les deux heures de ocUi lutte, et la négociation fut rompue.

» Ainsi se termina cette tiîste séance de \iagt-<piaU heures entières, commencée vers les quatre Iieurcs i jour précédent, et close vers les quatre heures do f malheureux jour, avec une grande souffrance physiqni comme on le comprend de reste, mais avec ime bien pli grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la i sentir pour s'en faire une idée.

» J'étais condamné (et c'était la circonstance crmd du moment) à paraître clans une heure à ce potnpcuX'i

ner. Je devais affronter en public le premier choc de rimr pétueuse colère <ju'allait • soulever, dans lé. coeur du général Bonaparte, l'annonce de. la: rupture que. son frère devait lui porteri

» Nous retonmâmBs quelqises instantâià rhôtel; nous: fîmes à la hâte ce qui était nécessaire pour nous présenter convenaMeraen* , et nous allâmes ^ jnô& deux compagnons et mory aux Tuileries.

» A peine étions-nous entrés dans lé salon oui se tenait le premier Consul, salon que remplissait tout un monde de magistrats, d officiers, de grands de l'État, de ministres, d'ambassadeurs, d'étrangers les plus illustres, invités à ce dîner, qu'il nous fit un, accueil facile à imaginer, ayant déjà vu sonr frère. Aussitôt qu'il m'aperçut il s' écria,. le visage: enflammé et d'un ton dédaigneux et élevé :

« Eh bien! monsieur le cardinal, vous ayez voulu rom? pre! soit. Je tf ai pas besoin dé Rome. J'agirai de moimême. Je n'ai pas besoin du- Pape. Si Henri VIII , qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a su changer la Religion de son pays et réussir dans ce projet, bien plus le saurai-je faire et le pourrai-je , moi. Eu changeant la religion en France*, je la changerai dans presque toute l'Europe , partout oii s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des pertes qu'elle aura faites; elle lès pleurera , mais il n' y aura plus :de. remède. Vous poTivezr partir,. c'est: ce qui vous. ireste de mieux à faire. Vous avez; voulu rompret, eh* bien! soit , puisque vous l'avez' voulu. Quand partezrvous donc?

» — Après, dîner, général, répondis-je d!un ton calme,

» Ce peu de mots fii faire un soubresaut au premier Consul. Il me regarda très-fixement, et à la véhémence dt ses paroles , je répliquai en profitant de son étonne^

S les nob- 3

luicette 1

ment , que je ne pouvais ni outre-passer mes pouvoirs^ transiger sur des points contraires aux maximes que pi^ fesse le Saint-Siège. Dans les choses ecclésiastiques^ ajoutai-jo , on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible de prétendre qtj j'aie voulu rompre du côté du Pape, dès qu'on s'est ( tendu sur tous les articles, à la r(5serve d'un seul, poill lequel j'ai demandé qu'on consultât le Saint-Père luimême; car ses propres commissaires n'ont pas rejeté cette proposition.

» Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qil ne voulait rien laisser d'imparfait, et que, ou il conclnri sur le tout ou rien. Je répliquai que je n'avais | droit de conclure sur l'article en question, tant qii'il^ voudrait précisément tel qu'il l'avait proposé, et que j(i n'admettrais aucune modification. Il reprit très-vivement qu'il le voulait tel quel, sans une syllabe ni de moins n de plus. Je lui répondis que, dans ce cas, je ne le soiB crirais jamais , parce que je ne le pouvais en aucune n nière. Il s'écria : « Et c'est pour cela que je vous dis q vous avez voulu rompre, et que je considère VafVaid comme terminée, et que Rome s'en apercevra et vers des larmes de sang sur cette rupture. »

» Pendant qu'il parlait, so trouvant proche du com de Cobenlzel, ministre d'Autriche, il se retourna vers I avec une extrême vivacité, et lui répéta à peu près]] mêmes choses qu'à moi, affirmant plusieuts fois qu'il fùn changer de manière de penser et de religion dans t les États de l'Europe, que personne n'aurait la force i lui résister, et qu'il ne voulait pas assurément être senH se passer de l'Église romaiqe (c'est sa phrase), qu'il ni8

trait plutôt TEurope en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute et la peine encore.

» Puis il se mêla brusquement à la foule des conviés , répétant les mêmes choses à beaucoup d'autres. Le comte de Cobentzel , consterné , vint de suite à moi , et se mit à me prier, à me supplier d'inventer quelques moyens pour conjurer une pareille calamité. Il ne me dépeignait que trop éloquemment les conséquences certaines qui allaient en résulter pour la Religion , pour l'État , pour l'Europe. Je lui répondis que je ne les voyais que trop , que je m'en désolais, mais que rien ne pourrait me faire souscrire ' à ce qui ne m'était pas permis. Il m'avouait qu'il comprenait bien que j'avais raison de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'étonnait qu'on ne pût pas découvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il n'y çivait plus qu'un seul article en question. Je lui répliquai qu'il était impossible de tomber d'accord, et de se concilier, lorsqu'on prétendait obstinément ne pas retrancher ou ajouter une seule syllabe à l'article en litige, comme s'en exprimait le premier Consul , puisque dès lors on ne pouvait réaliser ce qui a coutume de se dire et de se faire en toute négociation , à savoir que chacune des parties , faisant quelques pas , on finissait par se rencontrer. On ouvrit dans ce moment la salle à manger, et on passa à table , ce qui rompit l'entretien.

» Le dîner fut court, et on s'imagine que je n'en goûtai jamais un plus amer. De retour au même salon , le comte de Cobentzel reprit avec moi la conversation interrompue. Le premier Consul, nous voyant causer ensemble, s'approcha, et, s'adressant au comte, il lui dit qu'il perdait son temps, s'il espérait vaincre F obstination du ministre

-.iuPape, et il répéta en partie, ce qu'il aYaitanattcé précédemment, eu y mettant la même vivacité et la mèoie force. Le comte répondit qu'il le priait de lui pernaeltre (le déclarer qu'il rencontrait non de l'obsfination daus lu imnistre du Souverain Pontife, mais > bien «n sinci're désir d'arranger les choees et un extrême regret de cette mptupc, mais que pour arriver à une conciliation, c'était iau premier Consul seul d'en ouvrir la voie,

'nEt< comment? répliqua-t-il vivemeot; — C'est, reprit Jecomte, d'autoriser une nouvelle séance entre les com- ■niiseaires respectifs, et de vouloir bien leur permelirude lèfaercher leimcrj'en d'introduire: idans l'article controverse Tfuefquer changeraent: propre à satisfaire les deux parties. fuis, ajouta Cobent^el ,. j'aime à penser que voire t tde donner la paix à l'Earope , comme vous me l'aver-a vent promis, vous décidera à renoncer à cette àéi Dation de ne soulifrir aucune addition, aucun retrand ment à cet article, d'autant plus que c'est vraimeot i calamité de consommer une aussi regrettable rupture |J un seul article, quand an a ajusté tout le reste. »

11 Ce discours du cODite de Cobentzel fut^accompi de beaucoup d'autres paroles sortant bien de la buud d'un véritable hoiBDie de cour,, toutes pleines de. polttej etdogrâce, co en quoi ilr était fort expert. Et il niaiiceiiwa avec tant d^esprit, que le premier Consul, après quelque résistance, s'écria : « Eh bien 1 afin de voas prouver ^u© ce m'est pas-moi qui désire rompre, j'adherc « ce' que demain' les commissaires saréunissunl pour II ■ rternière fois.' Qu'ils voient s'il va jiossibilité lic coocilici ^Tles choses; mais si on se sépare sans coHclure , la ru plu rt i regardéecorame faite, et le Cardinal pourra s déclare aussi que ç*t article, jo

tel quel 9 et que je n'admets .pas de changements. » Et làdessus il nous tourna les épaules.

ce Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec elles-mêmes, puisque d'une part il nous permettait de nous réunir pour aviser à un moyen de conciliation, et que de l'autre, en même tenips, il exigeait l'article tel quel, sans aucun changement, ce qui excluait une conciliation; toutefois on s'accorda unanimement à profiter de la faculté de se. réunir et de voir si on ne trouverait pas quelque biais d'arrangement, dans l'espérance (si on y arrivait) de décider Joseph , son frère , à l-y amener lui-même. Le comte de Cobentzel, qui traitait ^avec Joseph des affaires d'Autriche, en était fort bien vu. Ilvlui:parla chaudement, d! autant plus chaudement qu'il paraissait lui-même désirer avec sincérité d'éviter une rii^pture. On convint donc de tenir, le jour suivant, à nûdij juste,' au même lieu , cette nouvelle séance , comme on avait tenu la précédente , qui fut si amère et si déplorable.

» Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit doi^ureuse, mais je ne. puis taire à quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le ma tin,, je vis entrer dans ma chambre le prélat Spina, avec im air triste et embarrassé, et que je l'ientendis m'avouer que le théologien Caselli sortait de sa chambre, où il était venu lui annoncer qu'il avait. réfléchi toute la nuit sur les conséquences incalculables de la rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales. à la Religion, et qu'une fois arrivées,, elles devaient être irrémédiables., comme le prouvait l'exemple de l'Angleterre; que voyant le premier Consul déclarer qu'il restait inébranlable sur le point de ne pas admettre de .changements dans l'article controversé,, il était déter-

miné, pour sa part, à y consentir et à le signer tel quel-* qu'il ne croyait pas le dogme lésé, et qu'il pensait que les circonstances, les plus impérieuses qu'on ait pu voir, justifiaient ta condescendance dont le Pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il, entrela petite perte provenant de cet article et la perte il meuse qui résulterait de la rupture.

n Le prélat Spina me déclara que , puisque le père selli, beaucoup plus savant théologien que lui, pei ainsi, il n'avait pas le courage d'assumer la responi bililé de conséquences si fatales à la Religion, et qu*i était résolu, lui aussi, à admettre l'article et à le signer tel quel, ajoutant encore que si je jugeais que leur signa-^ lure ne pût se donner sans la mienne, ils ne me cachait pas qu'ils se voyaient dans la nécessité de protesl de leur adhésion, et de se garanlir par là de la respoi sabilité des conséquences de ta rupture, sî eile dev avoir lieu.

n Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette déclaration, et l'idée de me trouver abandonné ^eut dans le combat. Mais si cela me surprit cl nie chagrina à l'excès, cela ne m'abattit pas toutefois, et ne m'ébranli point dans ma résolution. Après avoir cherché inulili ment à les persuader l'un et l'autre, m'apercevaot qui mes raisons n'avaient pas dans leur balance de poids l'égal des conséquences qui les épouvantaient , je finis dire que, n'étant pas, moi, persuadé par leurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout sei dans la conférence; que je les priais simplement de rei voyer à la fin la protestation de leur adhésion à cet ticle, si, ne parvenant pas à concilier la chose, on élai forcé de rompre. Ce à quoi j'étais résolu en cas exlr^nw

ner :na-.^l

quoique avec une vive douleur, plutôt que de trahir ce qui, dans ma pensée, était de mon rigoureux devoir. Ils le promirent, et de plus m'affirmèrent qu'ils ne laisseraient pas d'appuyer mes raisons jusqu'au bout, quoiqu'ils ne voulussent pas y persister au moment d'une rupture.

» On se réunit donc à l'hôtel du frère du premier Consul , et la discussion commença à midi précis. Si cette séance ne fut pas aussi longue que la première , assurément elle ne fut pas courte. Elle a duré douze heures consécutives, car elle se termina juste au coup de minuit.

» Onze heures pour le moins furent consacrées à la discussion de ce fatal article. Pour bien comprendre l'affaire , il est indispensable d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsèque de la négociation. Je m'étudierai à y porter la plus grande clarté possible, en restant dans la concision de l'histoire , qui n'admet pas les développements d'une dissertation théologique.

» Les deux choses qu'on avait regardées à Rome comme les deux pivots (t due cardini) du Concordat, et comme les deux conditions sine quibus non^ ainsi qu'on dit ordinairement, étaient la liberté du Culte catholique et la publicité de son exercice. On y considérait plus l'état d'où Ton venait que celui vers lequel on marchait. Et, à parler vrai, il était encore trop tôt pour se faire l'idée de ce tolérantisme de tout culte , et du culte catholique comme des autres, qu'on vit ensuite. On y admettait que c'était de nécessité indispensable qu'on stipulait expressément ces deux conditions essentielles en faveur de la Religion , lesquelles valaient et justifiaient tous les autres sacrifices qu'on exigeait de l'Église et du Saint-Siège. Je dirai en-

lient

j;Corc que, supposée même la prévision aie ce toi me dont je viens de parler, on n'ea aurailpas moins cru

-à Rome qu'il élait nécessaire d'exiger ces deux conditions, parce que l'expériencea démontré depuis longtemps que, dans la pratique , cette tolérance tant vantée favorise toutes les sectes, excepté lavérilablo Église. Par cette tolérance universelle de tout autre culte, le gouvernement séculier se proposait d'assujettir l'Église à ses lois. Sous lu prétexte fallacieux d'épiscopat extérieur du Souverain tboliqiie, de sa qualité de protecteur et d'avocat, il tendait Ifi rendre esclave et dépendante de 3on domaî absolu. Si cette manière d'agir avait déjà tant pris pied avant la Révolution française , comme en font toi les condamnables lois de l'empereur Joseph U, il est qu'on devait la redouter bien plus, après une crise où religion, l'impiété, le mépris de la hiérarchie sacrée, spécialement de son chef , l'existence des ecclésîasi devenue précaire, et je dirai presque scrvile,.par la liation de leurs biens-fonds, facilitaient beaucoup p) suppression de la liberté du culte et de ses miuislros.

» Quant à la publicité de sou exercice, leainéaitis rai< sons s'ajoutaient à cette Laineuse fureur contre la vraio Religion. C'est en elTel le partage et le signe caractérislique des incrédules, des sectaiœs de toute espèce, dos libertins, des juifs mômes, tous égalisés et même favorisés dans l'exercice de ces prétendus droits de citoyens, itc fonctionnaires publics et de magistratures. Ce parlai faisait regarder couune indispeQsal>lc d'assurer la tîbcfl et l'exercice, public du culte par un pacte fonuel et lonnel. Pour ces motifs, on avait voulu ù Rome quoj liberté et la publicité du Culte catliolîquc fusseutjpi mécs dans le Concordat. Et on le crut d'autaul plus

cessaire, que tous les efforts tentés pour qu'on déclarât la Religion catholique, Religion de TÉtat, n'avaient abouti à rien, quoiqu'ils eussent été des plus vifs. Le Gouvernement arguait toujours que la base fondamentale de la Constitution, c'est-à-dire l'égalité des droits, des personnes, des cultes et de toutes choses en un mot, s'y opposait, et cela d'une manière si décisive , qu'on devait regarder comme une grande victoire d'avoir , je dirai plutôt arraché qu'obtenu pour le Concordat que je fis, la déclaration qu'au moins la. Religion catholique était en France la Religion de la majorité des citoyens.

». J'ai dit tout cela d'abord pour démontrer avec quelle force et par quels motifs on souhaitait à. Rome que dans le Concordat la. liberté et la, publicité du culte fussent expressément stipulées. Je dirai maintenant que, pendant la négodation , je n'ai pas rencontré de difficultés invincibles (quoique j'en aie rencontré beaucoup) pour faire décréter la» liberté. Peut-être le gouvernement pensait-il déjà àrsarire ensuite de l'apparence et du simple bruit de. cet engagement, qu'il fut contraint d'insérer dans le Concordat, en l'anéantissant entièrement par ces lois organiques dont on ne fit jamais mention ni durant la négociaiîoaiii.même longtemps après, et dont plus tard j'aucai occasion de parler.

» Maia quant à la publicité an Culte, les oppositions .forent infinies, inexprimables , invincibles pour la .pro- .mettre indéfinie. Le grand argument, qui revenait sous mille formes et mille couleurs, et toutes plus vives et plus fortes, et, il faut dire la vérité, bien sincères en partie, .était l'impossibilité absolue d'exercer partout, publique- .ment et en tout les pratiques du Culte , spécialement dans les villes et campagnes où le nombre des Catholiques

était inférieur à celui des sectaires et des ennemis du Ca*''"' tholicisrae. Ils ne manqueraient pas d'insulter, de troubler, d'empêcher les processions publiques, les cérémonies qui se font Iiors les Églises et les pratiques extérieures. Les Catholiques s'y opposeraient tout uaturellemenl; la tranquillité publique se trouverait donc compromise, suri tout lorsque, dans l'effervescence des premières années le Gouvernement n'aurait pas la force ni aussi la voIcmM d'avoir chaque jour les armes à la main contre ses pro près administrés, dont la Révolution réccnteavaît mont^ la nature et la grandeur de la puissance. Le Gouvei nement en concluait qu'il lui était impossible d'accepté une publicité do culte indéfinie; et, en imposant tmâ restriction qu'il jugeait alisolument nécessaire , il formula dans les termes suivants cet article si souvent indiqué cl si fort contesté : « Le culte sera public, en se conforir toutefois aux règlements de police. »

j) Mais depuis plusieurs années les légistes des Roi nous avaient trop bien fait connaître leurs prétentîoni sur l'hypothétique droit du prince à réglementer le eu/le extérieur, auquel on donnait ensuite tant d'extension I dans la pratique, que l'Église ne se trouvait exempléel en presque rien ou même en rien du tout de la juridic-^ tion laïque. Je devais donc, par expérience, appréhender souverainement cet indéfini et si élastique a en se conformant. » Avec toute espèce de motifs, il fallait craindre qu'on vertu d'une telle convention, signée par le SainU Siège, la police, ou plutôt le gouvernement, ne se mèlft de tout, ne soumit tout à sa discrétion et à sa volonU sans que l'Eglise pût jamais réclamer, toujours par suilJ de la convention « en se conformant. » Voilà poun j'avais refusé invinciblement d'adopter cet article. '.

même temps il assujettissait Tl^glise de fait et offensait le principe par sa seule acceptation.

» L'Église peut quelquefois, chacun le sait, ou par prudence, ou par charité, ou par impuissance, ou par d'autres justes raisons, tolérer m fatto. Idi violation de ses lois et de ses droits, mais elle ne peut jamais l'autoriser par une convention. Tout en me refusant par les plus justes motifs à cette indéfinie et si ample restriction de la publicité du Culte, qui n'était pas moins offensive du principe que nuisible dans le fait par cette même étendue, je sentais la force de quelques-unes des raisons (sinon de toutes) qui poussaient le Gouvernement à la vouloir. J'avais proposé divers tempéraments que le Pape pourrait prendre , de concert avec le Consul , dans les premières années surtout, où l'effervescence révolutionnaire restait encore si redoutable, comme par exemple une Bulle du Pape au Clergé catholique de France pour s'abstenir dans les premiers temps de certaines cérémonies publiques, là où les sectaires étaient plus nombreux et plus intolérants : ou bien un article additionnel avec une limitation de temps, et la déclaration des choses que la police aurait la faculté d'empêcher seulement pour la raison exprimée ci-dessus; mais le Gouvernement avait toujours persévéré dans son idée. Il avait rejeté ces expédients et tous autres pareils. Quand il se voyait convaincu par les raisons que je produisais afin de ne pas admettre sa restriction si indéfinie et si étendue dans l'article de la publicité , il me disait : « Eh bien! si le Pape ne peut accepter une restriction aussi indéfinie et aussi large, qu'on passe l'article sous silence, et renoncez entièrement à la publicité du Culte. »

» Pour moi, si je n'avais pas eu les ordres les plus ex-

près de faire insérer formellement cet article, j'à-fone qiTC j'aurais adopté ce parti, c'est-à-dire que j'aurais absolument omis l'article, persuadé (pie la nature même (ia choses aurait pour le moins fait donner, dans le cours d temps, au Culte catholique aussi bien qu'aux, aiilrcs^ cette étendue de publicité qu'on pouvait se promettre i la restriction du : " En se conformant atis règlements d police », sans qu'il fût besoin de la stipuler, au risqae (j toucher à un principe. Mais les ordres que j'avais de r pas omettre cet article étaient trop positifs pour qne j me permisse de les violer. Je demandai d'être antoriséf envoyer un courrier à ROme, dans le but d'obtenir oa | faculté de laisser entièrement de côté l'article ou d'à ranger la chose de quelque autre manière. On me : fusa constamment le passe-port. Dans cette sitnatk je m'étais donc toujours opposé, même fallùt-ii lomp' comme je l'ai raconté, à admettre cette restriction, qui é retrouvait sur le tapis dans la réunion précédente, par I volonté du premier Consul, après en avoir él6 ôcartét lorsque nous étions arrivés à tomber d'accord sar loufa par l'intermédiaire de l'abbé Bemier. Et encore, é(ail-< vrai? n'était-ce pas plutôt un artifice préparé d'avancol Ne comptait-on pas que la surprise, et la nouvelle doDOW paT le Gouvernement de la conclusion du Concordai, celle de la signature à publier dans ce grand repas é fête, briseraient ma résistance?

» Tel était le point essentiel de l'affaire quandcommença la seconde séance, dont l'issuo allait décicf du sort de la Religion en tant d'États, et produire dé^ graves conséquences. Il s'agissait donc dé trouver quel que biais qui , ajouté ou retranché à cet article , I rendit admissible pour les deux parties. Je ne puis afl

firmer avec certitude si les commissaires français avaient Tordre d'y travailler, ou de continuer à exiger Tadmission pure et simple dè^cet article ; mais si je dois en juger d'après les paroles du premier Consul , en permettant la nouvelle séamce , comme je l'ai rapporté , et d'après la résistance la plus opiniâtre des commissaires à se prêter à quelque changement que ce soit , je dois croire qu'ils avaient l'ordre de ne s'y prêter en aucune façon. Quoi qu'il en soit, nous ouvrîmes la nouvelle discussion , dont la durée, — onze heures d'horloge, — dira combien elle fut sérieuse, ardtie, et combien difficile. Je ne raconterai pas tout ce qui fut tour à tour proposé et rejeté, c'est inutile ; mais seulement ce qui , après cette discussion , conduisit l'affaire à terme.

» Voici ce que répétaient toujours les commissaires français contre mon inébranlable résistance, contre mes protestations positives , et toujours renouvelées , de ne pas signer, même, au risque des plus terribles conséquepces, Tarticleen question, dan^le mode et les termes qu'exigeait le Gouvernement, parce que je ne voulais pas autoriser, par un consentement formel du Saint-Siège, l'esclavage de l'Église, dans cette obligation de devoir se conformer aux règlements de police. Ils assuraient que je donnais une interprétation trop large à ces paroles, comme si elles entraînaient avec elles une dépendance absolue de l'Église à l'administration laïque. Ils ajou* talent que c'était entièrement faux , et que le Gouvernement n'avait nullement cette prétention; que je ne comprenais pas le vrai sens de ce mot « Police », ce qui, selon eux, était la cause de mon erreur et de ma résistance inopportune. La. police, assuraient-ils, Ji' est pas le gouvernement en soi, mais cette unique partie de

l'exercice du pouvoir gouvernemental qui se rapporte m maintien de la tranquLIlilé publique. Cotte tranquillilé publique, ajoutaient-ils, est désirée par l'Eglise aui Lien que par la puissance séculière.

M La mise en péril de la tranquillité publique comprj met le salut du peuple, qui est la loi suprême, comme d a coutume de dire. Procurer et mainlenir la paix iati rieure est une nécessité, et la nécessité n'a pas de | qu'on puisse lui opposer. La tranquillité publique a certainement exposée en France, si, après la liberté, innovations, l'égalité des droits introduites par la Révoli ' tion , et après les immeases changements opérés dan» Ij idées comme dans les us et coutumes, on permettait i tout lieu de faire toute sorte de pratiques publique: Culte. Dans certaines localités, on pourra faire toule e pèce de pratiques du culte extérieur sans aucun risqui mais dans d'autres, et là surtout où les adhérentd la foi catholique seraient en rainorilé, l'exercice des pÉ tiques religieuses soulèverait les insultes, les rixe»!, Ij guerres intestines, les massacres, ce qui compromellraifl assurément la tranquillité publique. Seul le Couveracment est a même de connaître en quels endroits cl en quelles circonstances peut avoir lieu, avec ou sans risques, la publicité du culte, c'est-à-dire l'exercice de s pratiques et cérémonies hors des églises, car, à \']ati rieur, on peut y faire librement tout ce qu'on veut. Us fl concluaient que le Pape se montrait trop sosceptibla qu'il prétendait même à une chose injuste et nuisiblOt.1 une chose étrangère à son ministère de paix , quand -I exigeait, surtout dans les premiers temps, celte indéfini liberté du culte. Car une telle liberté ne peut être a« déc qu'en des temps plus pacifiques, et à des pays qfl

n'ont pas subi une aussi complète révolution d'idées et de coutumes. Il ne fallait donc pas songer à l'établir dans les circonstances où se trouvait la France, sans provoquer aux troubles et même à l'effusion du sang.

» Je répondais à toutes ces objections des commissaires que y bien qu'ils dissent vrai en grande partie , sinon en tout, l'article néanmoins, dans sa teneur, ne présentait aucune restriction ni des objets ni du temps, et que par là, dans l'extension de cette restriction qu'on mettait à la publicité du Culte pour des raisons données , on établissait une restriction de si mauvaise nature, de tant d'importance , d'un si réel préjudice , que je ne devais absolument l'admettre, à moins qu'une restriction, pour ainsi dire de la restriction elle-même, ne la fît innocente, juste et par conséquent admissible. Mais on ne voulait pas, du côté du Gouvernement, entendre parler de restriction de la restriction, et partant on n'avançait pas. Enfin un dernier dilemme vainquit les commissaires du Gouvernement, qui ne trouvèrent rien à répondre. '

» Je leur objectai : « Ou l'on est de bonne foi, en affirmant que le motif, qui force le Gouvernement à exercer dans la publicité du Culte la restriction de se conformer aux règlements de police, est le maintien impérieux de la tranquillité publique, et alors le Gouvernement ne peut pas et ne doit pas avoir de difficulté à ce qu'on l'exprime dans l'article; ou le Gouvernement ne veut pas qu'on l'exprime, et alors il n'est pas de bonne foi, et il montre par là même qu'il veut cette restriction , pour assujettir l'Église à ses volontés. »

» Serrés par ce dilemme, les commissaires répondirent que le gouvernement était de très-bonne foi, qu'il ne prétendait pas asservir l'Église, mais garantir seulement

■^ tranquillité publique; qu'il n'était pas nécessaire "( l'exprimer en ces mêmes termes, parce que c'était d^ sontemi dans ce mot Police, qui n'a pas d'autre s que celui de règlements destinés au maintien de la t quillité publique. Je répliquai que cela n'était pas \'n au moins dans toutes les langues, mais en supposant qv] en fût ainsi : « Quelle difficnlté et quel mal, repris-j y a-t-il à l'expliquer avec plus de clartt' pour enlom tonte interprétation mauvaise et préjudiciable à la liberté de l'Église ? Si on est debonne foi , on ne doit pas élever cette ditriculté; et si on l'élève, c'est qu'on n'est pas i bonne foi, »

n Pressés de plus en plus par ce dilemme, et ne | vaut en triompher, ils me dirent : « Mais quelle uti trouvez-vous dans celte répétition? » (Parce qu'ils sonl naicnl toujours que le mot Police l'énonçait suflisammei — «J'y trouve une très-grande utilité, répliquai-je; c'a qu'en resiteignant clairement el par des paroles exprt l'obligatinn de conformer la publicité du Culte aux r meuts de Police, on exclut tout le reste par cela inéni^ ■.car inclvs/o unim est exclusîo atlerius. C'est ({u'od n'aseuà^tlit pas l'Église aux volontés du pouvoir laïque, ■qu'on ne hiessepas le principe en ne faisant signer, dans ce cas, par le Pape, que ce qui ne peut ne pas être, pan que nécessitas non habel legem.

» La force de ces raisonnements el la résolution in^ branlablo dans lacpielle les commissaires me voyaient di* ne pas admettre la restriction du Gouvernement, « k Gouvernement n'admettait pas la restriction que j'ajouU à sa propre restriction, firent enfin qu'ils accédèreni, protestant toutefois qu'ils ne répondaient pas dL' l'a! liment du premier Consul. Il avait eifectivement défendu

dansai

si le J

qu'on ajoutât où qu'on retranchât quoi que ce soit à cet article. Je fis observer qu'ils pouvaient lui en faire le rapport et différer la signature au lendemain , qu'alors s'il acceptait...

» A ce mot, le frère du premier Consul prit la parole pour déclarer qu'il le connaissait trop pour n'être pas assuré d'avance que, s'il allait le consulter sur ce point, il se refuserait à ratifier l'addition que j'avais faite. Mais, ajouta Joseph, l'unique moyen de le lui faire recevoir (bien que , répétait-il , et encore je ne promets pas de réussir), c'est de lui porter la chose toute faite. De mon côté , comme je veux le bien et par conséquent la conclusion du Concordat, je me crois obligé de dire loyalement ce que je pense. »

» Sa conclusion fut qu'il valait mieux signer l'article final dans cette même soirée , vu que si le premier Consul ne voulait pas accepter, il pouvait le faire en refusant sa ratification; que, quant à l'indignation qu'il en concevrait, il pouvait , comme frère , s'y exposer avec moins de danger, et qu'il prenait la chose sur lui. Cette déclaration rassura les deux autres commissaires , qui ne se souciaient pas de se risquer contre les ordres qu'ils affirmaient avoir reçus. Il fut ainsi décidé de souscrire sur l'heure. Les deux qui étaient avec moi , et qui auraient accepté l'article tel quel, furent satisfaits au-delà de ce qu'on peut croire d'un amendement et d'une nouvelle restriction qu'ils n'espéraient pas pouvoir être accueillie par l'autre partie.

» On se mit au travail pour faire les deux copies des articles ainsi adoptés. On y employa une heure environ. Minuit sonnait quand les six commissaires apposèrent leurs signatures dans l'ordre indiqué plus haut. C'est

taûisi que le Concordat fui conclu et signé, je veux dif BWes seuls articles qu'il renferme. Il ne s'est jamais dit udj parole , il ne s'est jamais fait d'accord sur d'autres chosJ que sur les articles susdits. 11 faut te signaler ici en vue a ce que j'aurat occasion de dire plus tard. En nous sé{s ranl du frfre du premier Consul, pour retourner chacun I sa demeure respective, il nous avait dit qu'il nous fer savoir le lendemain si le premier Consul approuml 1 nouvelle rédaction de l'article tant controversé, ce donti doutait beaucoup; mais il ajouta qu'il ferait tous les efforC possibles pour l'obtenir, et qu'il ne renonçait pas à l'espl rance que « la chose une fois faite (comme il le répt souvent), le premier Consul ne voudrait pas la défaire. ' Je le chargeai de déclarer au chef du gouvernement que, dans le cas d'un refus absolu , je ne signerais jamais l'article pUT et simple, et que je partirais, quoi qu'il en d(f" advenir.

Il II est aisé d'imaginer avec quelle anxiété j'atteod

le jour suivant, ime réponse de si grande importana

J'appris enfin par Joseph que le premier Consul avait éÛ

très-courroucé de l'article amendé, qu'il refusa d'abor(

de l'approuver à aucun compte, mais qu'enfin, grâce I

, des instances et à des prières infinies de son frère, grftcl

ISnrtout aux. plus sérieuses réflexions qu'il lui préWnU

' Bur les conséquences do la rupture, le premier Consi

après une longue méditation et un long silence (quoi!

faits postérieurs ont expliqués sufiisamment), accepta J

ordonna qu'on m'en fit part.

■1 A peine la nouvelle de la signature du Concordalsen pandit-elle dans Paris que la joie fut universelle, excopl parmi les ennemis de la Religion joints ati Clergé ( stitulionnel, Le.'f ministres étrangers, et plusspécialcmd

PIE Vil ET NAPOLÉON. 309

le comte de Cobentzel , vinrent m' adresser leurs félicitations, et aussi leurs remercîments. Ils considéraient une telle affaire également comme la leur propre , à cause de sa notable influence pour la conservation et la tranquillité de leurs propres Etats.

» Je demandai à voir le premier Consul avec mes collègues afin de lui rendre, après la signature, un respectueux hommage. L'audience fut accordée pour le jour suivant; nous y trouvâmes aussi les trois commissaires qui avaient signé au nom du Gouvernement. L'accueil fut courtois. Au milieu de ces déclarations réciproques de satisfaction , dans la pensée que la conclusion du Concordat assurerait le rétablissement de la Religion en France et la bonne harmonie entre son Gouvernement et le Saint-Siège, je crus devoir faire remarquer que, dans tout le cours de cette épineuse négociation, ni à Rome, nia Paris, ni avant, ni après ma venue , TÉglise romaine n'avait jamais prononcé une parole en faveur de son avantage temporel ; que la vite seule du bien de la Religion avait porté le Saint-Père à entreprendre et à conclure le Concordat, sans y mêler aucune vue intéressée, quoique le Saint-Siège eût éprouvé de très-grandes pertes par suite de la Révolution, et qu'il eût tant de motifs d'en parler. « Sa Sainteté a voulu, ajoutai-je, prouver à la France et au monde qu'on calomnie le Saint-Siège, lorsqu'on le dit mu par des motifs temporels. H a voulu aussi mettre les concessions et les sacrifices faits dans le Concordat à l'abri de l'accusation des méchants. Les méchants, en effet, auraient pu dire que ce n'est pas le bien spirituel, mais les avantages temporels qui ont déterminé ce traité de paix religieuse, si on voyait qu'à l'occasion du Concordat l'Église eût retiré quelque avantage bu quelque territoire. »

L -^'ajoutai en terminaDt qu'ayant rempli l'objet de ma mi^ Bion à Paris par la signature du Concordat, j'étais obligé

' de ne mettre aucun retard à mon retour à Rome, où t rappelaient avec toute sorte de besoins et ma charge ( secrétaire d'État et les ordres de Sa Sainteté. J'anooin doue au général Bonaparte que je partirais sous très-j de jours.

» Le lendemain je fus appelé inopinément par la pit mier Consul sans en savoir le motif. Étant à l'audîei je no pouvais parvenir à le deviner d'après ses preoi paroles. Elles roulaient sur des objets étrangers au ( cordât; ainsi, par exemple, il demandait beaucoup ( renseignements sur l'état des alfaires à Rome, sur la s du Pape , sur les alfaires passées et présentes , sur 1 finances et antres choses semblables. En sorte que, i

h JBon arrière-pensée, je croyais qu'il m'avait appelé pod 5 faire parler et prendre des notions utiles relativemej aux vues (ju'il pouvait avoir. Pondant que j'étais hitt attentif à répondre à toutes ses questions d'une manJèJ qui no pitt être nuisible, je vis eniin, après uti artifioiuti] circuit de langage, que ce n'étaient <[ue des détours, et quai serait le véritable but de cet entretien. Il laissa touiV» de sa bouche cette phrase comme par hasard el c chose de nulle importance : « J'ai l'embarras (o diffîoollfl après la nouvelle circonscription des diocèses et d nomination des nouveaux Évéques, d'avoir à le» choî dans les deux partis des constitutionnels el des aon < stitutioimels. »

n Étonné au plus haut point de celle idée, je pris d| suite la parole, et lui manifestant mon élonnemenl, lui dis qu'il savait bien que les ConstitutionneU n'âiaiê) pas dans la communion 4u Saint-Siège; que le ConconJ

PIE Vil ET NArPOLÉON. 3M

s'était fait précisément par le suprême motif de mettre un terme au sehisme, et que la Constitution civile du clergé ayant été condamnée par le Saint-Siège, les jiireurs. intrus ne pouvaient pi être nommés ni être admis pour pasteurs de ces Églises. Bonaparte répliqua froidement que la raison d'Etat ne- lui permettait en aucune façon de mettre les Constitutionnels entièrement de côté, parce qu'ils formaient un parti extrêmement nombreux, et qu'il devaitnécessairementen prendre quelques-uns; mais qu'il les obligerait auparavant à accepter le Concordat , ce qui impliquait le désaveu de la Constitution civile du clergé. Je me mis aussitôt à lui démontrer que c'était une erreur de le croire, parce que le Concordat ne faisait pas mention de cette Constitution , comme étant déjà frappée d'interdit par les Brefs de Sa Sainteté. Maintenant la simple acceptation d'un Concordat, qu\ ne parle pas de la prétendue Constitution, n'implique pas de soi qu'on la tienne pour erronée, chose cependant indispensable pour rentrer dans la communion du Saint-Siège ; car on peut croire qu'on renonce à ladite Constitution comme étant remplacée par le Concordat, de la même manière qu'une loi ou qu'une ordonnance succède à une autre et la remplace , et non pas comme étant condamnée, déclarée schismatique et erronée. Je n'oubliai pas non plus de faire observer quel scandale serait le choix de pareils pasteurs , quel peu de eonfiance ils inspireraient aux peuples, même en confessant et en rétractant leurs erreurs.

» Mais cette raison ne faisait aucune impression sur resprit du premier Consul, parce qu'il soutenait toujours que la raison d'État le forçait irrémissiblement à avoir quelques égards pour les Constitutionnels , dont le parti était puissant; que cela même aplanirait la voie auprès

Liviu; II.

fdu Corps législatif et des autres corps de magistrature 1 l'admissiou d'un Concordat, qui trouvait autant d'enni mis qu'il y avait de partisans des Constitutionnels, gardés par eux comme ayant souverainement bien mérité de la Révolution. Sans compter, ajoutait-il, les autres adversaires du Concordat par irréligion, et qui sont trèsnombreux assurément. Je fus obligé de revenir au premier argument, qui n'avait pas de réplique. Je lui déclarai que sans aucun doute il fallait une rétractatioo positive de l'erreur embrassée par les Constitutionnels; que, sans cela, jamais le Pape ne leur accorderait l'institution canonique, fussent-ils nommés; parce qu'il pouvait pas le faire, qu'il ne le devait pas, et que certa nement il ne le voulait pas. Se voyant serré d'aussi prè le Consul s'écria qu'il ne pouvait exiger d'eux, par 1 rétractation publique, une si morliûanle humiliation, un tel sacrifice de l'amour-propre et de l'Iionneur. Mais, répliquai-jo , dans les choses de Religion, ces coii> sidératious sont vaincs ou superflues; et, au contraire, | est honorable de confesser son erreur et de s'en repeniin Après une très-vive résistance , et des raisons et des incidents qu'il serait trop long d'énumérer, il dit enfin qu'il fallait, en désespoir de cause, imaginer une formule quL les heurtât le moins possible et ne les blessât point.

» Je me hâtai do répondre que, si On pouvait chcrchd à éviter autant que possible l'âpreté des paroles", il éta impossible de ne pas s'exprimer clairement, quant ii i substance de la chose , sans réflexions et sans double s

oEh! quelle est, demanda-t-il, la substance de tadios qu'il faut nécessairement exprimer?

» C'est d'accepter, ri|K)slai-je , les jugements émand du Saint-Siège sur la Coustitution civile du Clergé.

Il no

lon, ^oa^

» Après beaucoup de débats : « Il suffira , dit-il , d'accepter les jugements émanés du Saint-Siège, sans nommer la Ck)nstitution civile du Clei^é , qui est comprise dans ces jugements, et on évitera ainsi un choc qui n'est pas nécessaire et qui est trop violent, comme serait l'acte de désignation formelle, »

» Non, repris-je, il est indispensable de la désigner, précisément pour concentrer l'attention sur les jugements qu'on accepte, et ne pas donner lieu à des échappatoires , à de fausses déclarations après coup sur le sens d'une acceptation générale. Cette formule est bien la plus douce qu'on puisse imaginer pour les paroles, mais elle spécifie en même temps la substance de la chose. Sans cette formule , l'acceptation de leur nomination serait impossible. Néanmoins je ne laisse pas de répéter, ajoutaije, combien il sera mieux de ne pas les choisir, quand même ils se rétracteraient, et cela par les raisons déjà mentionnées.

» Il persista à s'y refuser, par les motifs précédents, et conclut à déclarer qu'il obligerait ceux qui seraient nommés à la formule dont il avait parlé. Voilà comment se termina cette orageuse audience , dans laquelle (notezle), après la signature du Concordat, il parla de faire évêques certains Constitutionnels, quand il avait cent fois assuré auparavant qu'il les abandonnait entièrement.

* » Dans les trois ou quatre jours que je restai encore à Paris, je n'ai pas eu d'autre audience particulière. Jfe le vis seulement, la veille de mon départ, à l'occasion d'une revue où j'intervins avec le Corps diplomatique, selon l'usage. Je comptais lui adresser quelques mots, en prenant de nouveau congé de lui, comme à l'instant d'un départ, puisque j'avais cette occasion de le revoir.

Mais quand il entra dans la salle, et que, selrm l'halùtude, 1 il commença sa tournée de souverain par le Corps dîplo- Hiatique, à la tête duquel je me trouvais comme ayaoj le premier pas, il me regarda Qxement au visage, i s'arrêta ni pour me dire une parole, ni pour me chai de saluer en son nom le Saint-Père, ni pour me faire 1 moindre politesse. El voulant peutrêtro, par ce manqi|| absolu d'attention, montrer au public quel peu de c faisait d'un Cardinal et du Saint-Siégo (après qu'il avi arrangé sou affaire), il s'entretint au long, exprès i doute, et parla de choses tout à fait indifférentes avJ le comte de Cobentzel, qui venait après moi, avec les autres à la suite. Après, il descendit à la rcvoi Je n'attendis pas son retour dans le salon, comoie tirea les autres; mais je partis immédiatemenl.

Arrivé à mon hôlel, je ne m'occupai plus que de faû) mes paquets pour le départ, qui était fixé au commeoc) ment de la nuit. Tout à coup , au moment presquo c monter en voiture, parait l'abbé Bernier, pour m'annonc< que le premier Consul voulait absolument, afin d'év'n lesdilïicullésqui surgiraient peut-être, qu'on se concertâti avant mon départ, sur la teneur de la Bulle qui, ^eloi l'usage, devait accompagner le Concordat. On avait -.léj parlé de la Bulle dans les séances; on était convenu f\m diverses choses que le premier Conuul ne laissait | inscrire dans le traité (parce que, di.sait-il , étant dci qui parlaient dans le Concordat, lui et le Pape, il i pouvait les mentionner, à cause do circonstances qui 1 étaient particulières), seraient insérées dans la Bulle, c le Pape parle seul. L'abbé Bornier me fil comprendre qqj le premier Consul voulait maintenant connaître d'un manière précise la substance de la Bulle, et aussi I

PIE Vil ET NAPOLÉON. 315

' expressions des choses au moins principales qu'on y dirait, parce que cela T intéressait au dernier point.

» Il ne servit à rien de démontrer l'impossibilité de rédiger une Bulle en quelques heures^ de se plaindre d'une manière d'agir toujours par surprise et de prouver que je n'étais pas autorisé à faire la Bulle, mais le Concordat. Bernier objecta aux deux premières difficultés que je pouvais diflFérer mon départ, et à la troisième que C'était également l'intérêt du Pape de s'entendre sur cela et d'écarter des difficultés qui ne s'aplanissent pas de loin aussi facilement que de près. Il ajouta tant d'autres raisons (dont la plus forte était toujours la volonté) qu'il fallut bien s'y prêter. Je déclarai très-haut qu'il était toujours libre au Pape d'approuver ou de blâmer la teneur de la Bulle que nous aurions concertée. On mit la main à l'oeuvre ^ et le travail dura huit heures consécutives.

» Je vis dans ce fait le but que se proposait le premier Consul. Il espérait me surprendre dans ces moments de presse et arriver à ce qu'on n'insérât pas, même dans la BuUe^ les choses qui lui plaisaient peu. Mais il ne réussit guère dans son dessein. A l'exception de certain point dont je montrai la raison dans la situation où se trouvait la France , je tins ferme pour que certaines choses que le Gouvernement n'aurait pas désirées fussent inscrites dans la Bulle; et il en fut ainsi dans la rédaction. Je demandai à Ji'abbé Bernier si je devais être assuré que le premier Consul ne trouverait pas à reprendre sur le travail que nous venions de faire ensemble ; il me répondit : « Soyezen très-sûr, car j'avais les pouvoirs pour combiner la chose comme elle s'est faite, quoique on eût souhaité plus encore, mais votre résistance n'a permis que cela. »

HVR

H revint finalement à insister sur ce dont noua étions dq convenus, c'est-à-dire sur le temps où l'on devait cnvojj à Paris la ratification du Concordat. « La volonté la pq positive du premier Consul, dit-il, est, comme vous J savez, de la publier (qu'on note ceci pour en garder! souvenir quand je parlerai plus tard de cette publicalii aussitùt que la ratification sera arrivée-, l'intérêt doJ Religion et de l'État ne permet pas le plus petit retard

n Je promis de mettre toute la célérité possible daB! voyage, sans égard à ma commodité personnelle , puig^ sollicitude la plus grande dans l'examen du 'Concordat qu'on devait faire à Rome pour le ratifier. Nous nous séparâmes après huit heures d'une laboriouso séance., alla prendre quelque repos; et moi, sans en goûter auci je montai en voiture et mo dirigeai rapidement vd Rome. Nous étions au 23 ou 24 de juillet, si je ne ] trompe.

» L'examen que le Pape avait à faire du ConconI devait avoir lieu de concert avec le Sacré Collège, afin ( pouvoir le ratifier ensuite, son conseil entendu, seton j coutume reçue pour les grandes affaires, et celle-ci éla certainement une des plus graves. Un tel examen i pouvait donc pas être superficiel : cette considératioo s fit voyager jour et nuit. Je ne m'arrêtai qu'à Lyon,J Milan et à Parme. J'atteignis rapidement Florence, oùj comptais prendre un peu do repos pendant quelquA jours, rendre visite au général en chef Murât et au miniëtre Cacault, qui m'y attendaient avec la plu» tive inquiétude. Je n'avais pas encore passé quelques heun Florence qu'un courrier français me rejoint, pour me fuJ (qu'on noie encore ceci) de nouvelles et lrcs-pressaill| instances de voler à Rome, car il était de la plus baul

importance pour le premier Consul d'avoir le plus vite possible la ratification du Pape , afin de publier le Concordat, qu'on ne pouvait diflférer sans un immense dommage, ainsi qu'on disait dans la dépèche.

» Il fallut renoncer au repos , que je me promettais à Florence et me remettre en voiture sans délai. Je pris ma course vers Rome , où j'arrivai , je puis le dire sans exagération, plus mort que vif, accablé de fatigue et de sommeil , et les jambes si enflées que je ne pouvais me tenir sur pied (il en était de même de mon pauvre frère et de mes deux domestiques). J'arrivai le 6 août, jour qui complétait juste les deux mois qui s'étaient écoulés depuis mon départ, car j'avais quitté Rome le 6 juin. . » Ce n'est pas le lieu de rapporter l'inexprimable bonté du Pape, son accueil plein de tendresse, et l'approbation qu'il daigna donner à ma conduite, dont je lui avais adressé tous- les détail par un courrier extraordinaire à mon départ de Paris. L'opération qui demandait la plus sérieuse activité , pour répondre au si vif empressement du Premier Consul, était d'envoyer la ratification à Paris dans le délai convenu. Le Pape crut bon, en si grave affaire, de ne pas se contenter de réunir la Congrégation des Cardinaux, qui y avait été employée dès le commencement, mais de les consulter tous. On distribua donc à chaque Cardinal le Concordat et les documents nécessaires à l'examen, après avoir fait les copies de tout avec un soin et une promptitude extrêmes. Puis ayant eu le temps convenable pour étudier la matière , la Congrégation générale de tout le Sacré Collège s'assembla en présence du Pape , afin de lui offrir son avis sur la ratification.

» Il n'y eut vraiment que deux articles qui firent un

objet de discussion. Tous les autres étaient parfeîtement identiques en substance avec le plan de Concordat qui avait été déterminé à Rome avant la rupture (c'était sa non-i acceptation par le Gouvernement français qui avait donM lieu à la réclamation du ministre Cacault et à mon voyage)! Ayant réussi à Paris, au prix des plus rudes fatigue» « des plus amers soucis, à faire accepter ces articles | le Gouvernement, sauf quelques modifications daat l parties non substantielles el dans les expressions, trouva aucun obstacle à ce que le Saïnt-Pèro les oonfil m&t et les ratifiât. Toute la ditTiculté se réduisit doiicl ces deux articles, pour lesquels on pouvait douter si \^ modifications faites à Paris louchaient ou ne toucliaie' pas à la substance des articles déjà rédigés à Rome, dad le projet dont j'étais porteur quand j'en partis.

» C'était premièrement l'article qui regardait la f cité du Culte. On avait ajouté aux paroles Ciillus publie eril, ces autres : « Habita lamen ratione orilwaiiuaum p tiœ, qui seraient reconnues nécessaires pour la tranquil lilé publique » ; (je ne me rappelle pas, en écrivant c les paroles latines de la dernière partie de l'addition )■ Secondement, l'article qui regardait la promesse de VS glise de ne pas réclamer les biens du Clergé pria dans | Révolution, et dans lequel on avait supprimé à Paris I restriction aux seuls biens vendus, comme cola so t vait dans l'exemplaire du projet déjà rejeté par le ( vernemenl français.

n Quant à ce second article des biens vendus et l vendus, il n'y eut pas d'opposition dans les voles. Tw opinèrent que la substance restait la tnème , c'esl-lhdifl la concession ou plus exactement la non-réclamation f l'Eglise de ses biens, quoique, dans l'artido arrï

Paria, cm en perdit une plus grande partie. Tous convinrent que, quelque désirable qu'il fût de voir -l'Église rentrer dans une partie de ses biens , celle qui n'était pas vendue; néanmoins, comme on ne pouvait y parvenir, il ne fallait pas rompre le Concordat pour ce motif, parce qu'on fournirait une arme à la calomnie contre le Saint- Siège; qu'on donnerait lieu de proclamer que des motifs d'intérêt avaient prévalu sur ce ^rand bien spirituel du rétablissement de la Religion; que c'était là le prix des sacrifices faits dans le Concordat , comme si l'Église était plus empressée de récupérer une partie de ses biens que 4e procurer le salut des âmes , en rétablissant , dans les vastes et populeuses contrées de la France , la liberté et la publicité du Culte catholique, et en éteignant le schisme. Cet article fut donc approuvé par vote unanime.

» Il n'en fut pas de même de l'autre sur la publicité du Cqlte. La r^triction exigée par le Gouvernement français déplut a quelques Cardinaux , malgré la restriction de cette restriction que nous y avions sgoutée. Les opposants admettaient que, moyennant cette restriction ou 6xplication.de la restriction du Gouvernement français, le principe était sauf et intact. Ils admettaient encore qu'on devait avoir égard aux règlements de police dans la publicité du Culte, en ces choses que la tranquillité .publique exige nécessairement; que c'était une nécessité qu'on ne pouvait ni nier ni condamner. Mais ils disaient en même temps qu'ils craignaient l'abus que le Gouvernement en ferait dans la pratique. On allait enchaîner l'autorité de l'Église et mettre la main dans des choses qui ne regardaient pas la tranquillité publique. C'est ce qui fit juger à quelques-uns qu'on devait reJQter

absolument l'addition faite aux mots culitis publieus «tft et à quelques autres. On devait au moins, disaient-ils, donner au sens de l'addition une significalion Men pins expressément déterminée, en ajoutant le mot « seu)e, et dire a pour la seule tranquillité publique, ployer d'autres précautions semblables. Eu réunissant voles contraires à l'article, tant de ceux qui voulaient suppression de l'addition que des autres qui désiraienj quelques modificalions dans la rédaction, on compta environ douze voix, sauf erreur, car je n'en ai pas un souvçnir précis, après dix années d'intervalle; mais cela peut se savoir d'après les resçistres de cette Congrégation ; et je ne puis me tromper que d'un vote ou deux, plus moÎQS.

» Le plus grand nombre des votes ( il monta , sî je lue trompe pas, à dix-neuf ou vingt environ) fut l'avi» contraire. Ces Cardinaux déclarèrent qu'assuréi il aurait été mieuv que le Gouvcniement n'exigoât cette addition; que les efforts tentés pour ne pas l'y troduire, comme on le voyait dans mon récit el dans ■papiers de la négociation , prouvaient fout ce qu'on av( ■essayé pour obtenir ce mieux; mais, (kuisqu'i\ n'était ■possible en aucune man ière d'y atteindre, il ne fallait examiner l'affaire au point de vue du mieux, mais bi considérer si , malgré la modification apportée h ï'adt tion du Gouvernement, le principe était encore attaqi Ce que les opposants ne prétendaient pas, ils admettait même le contraire. Ils ajoutèrent qu'il fallait voir parce qu'on n'arrivait pas à un mieux auquel nulle ■ou principe ne défend do renoncer, on devait rompre Concordat qui ne renfermait rien moins que lo rétabli ment du Catholicisme en France, et sa conservation ili

PIE Vil ET NAPOLÉON. 321

presque tout le reste de l'Europe , car la défection de la France le ferait dévier infailliblement à son tour. Ils ajoutèrent encore que , dans cet état de choses , ils jugeraient très-condamnables des mandataires du Saint-Siège qui rompraient pour ne pouvoir pas atteindre le mieux. Après avoir exposé beaucoup d'autres arguments, ils opinèrent pour la ratification.

» Le Pape était resté silencieux, afin de laisser la liberté des discussions et du suffrage. Quand les Cardinaux eurent achevé de parler, il donna son sentiment, qui fut entièrement conforme à celui de la majorité. Il dit que telle avait été sa pensée, avant d'avoir leurs avis. Le Saint-Père fit ressortir encore l'impossibilité d'obtenir aucune modification dans un article sur lequel il y avait eu tant de débats , comme on le voyait par la relation de la négociation ; qu'il convenait de renoncer, quoique à son regret, à la pensée de faire de nouvelles tentatives sur ce point. L'approbation et la ratification furent donc ofiicieiles; et trente-cinq jours après la signature, si je ne me trompe , elles arrivèrent à Paris pçir un courrier extraordinaire.

» Chacun espérait que ce courrier apporterait, à son retour, la nouvelle de la publication du Concordat, que le Gouvernement français annonçait vouloir faire tout aussitôt qu'il en aurait appris la ratification. Mais il n'en fut pas ainsi. Au lieu de cette nouvelle, on reçut de trèsvives instances relativement à la teneur de la Bulle. Le premier Consul disait en substance que , quoique tout eût été réglé à ce sujet entre moi et l'abbé Bernier à sa satisfaction, il n'en avait pas moins fait de nouvelles réflexions. Il n'en était plus content. Il trouvait que, dans cette Bulle miniitée, on en disait encore trop, qu'il voulait

3îi LIVRE It.

qu'on y supprimât beaucoup de choses. Il fallût que te Congrégation, destinée dès le principe à traitei cos affaires, sa réunît de nouveau. L'esprit de conciliation cjui animait le Sainl-Sîége e( la volonté d'empêcher la calomnie de répandre que si la Religion n'était pas rétablie en France la faute en était à Rome , firent concéder, par rapport à la Bulle, plusieurs points que je ne croyais pas pouvoir ni deyoir accorder et que j'avais refusés à Paria.

11 La môme chose advint sur les mesures relatives I mariage des prêtres et autres attentats commis par d^l ecclésiastiques contre les lois de l'Église, dans le tatDjI de la Révolution. Par suite d'instances sur instances é nées de Paris, mais toutes postérieures au Concordat, d sur l'avis de la susdite congrégation, le Pape marcha a les traces de Jules 111, dans la réconciliation do l'Angl^ terre et par des Brefs séparés, destinés à être ptibtiésJ l'époque du Concordat lui-même.

n D'un côté on ne recevait pas la nouvelle do oeil publication, el de l'autre les demandes relatives Concordat se multipliaient chaque jour. Une des priaâ pales fut l'envoi du Cardinal-Légat; on m'en avait déjà entretenu, à Paris, non comme d'une chose devant précéder la publication du Concordat, mais bien qui dovai la suivre. Cependant, après mon retour à Rome, | Gouvernement fit do pressantes instances pour qu'oj l'envoyât de suite, en arguant que beaucoup de tnesin qu'il était convenable de prendre au moment de la publ cation du Concordat exigeaient l'autorité du Légat. n'oubliait pas de faire ressortir combien sa présence sen utile au Saint-Siège.

o En parlant à Paris de la personne sur qui le ( .devait tomber, le premier Consul dit qu'il voulait abuda

PIE VII Et NAPOLÉON.

ment le cardinal" Caprara. Sur les représentations que je lui adressai , tirées des motifs de santé et autres qui pouvaient empêcher sa venue , il répéta toujours qu'il désirait Caprara, et que, dans le cas d'une impossibilité absolue , il demandait le cardinal Joseph Doria. Le Pape , ne pouvant faire autrement, se détermina pour le premier, et le fit partir pour Paris. La suite des faits expliqua et justifia la demande de Bonaparte et notre répugnance. Je ne prétends pas attaquer les intentions de Caprara , que j'ai tout motif de croire pures. Mais il eut pour maxime, dans tout le cours de sa Légation, que la condescendance seule pouvait sauver Home d'une ruine entière, tant pour le spirituel que pour le temporel, vu la qualité et le caractère de celui dont la volonté était omnipotente. « Il faut , disait sans cesse Càpfôra, rester sur ses pieds à tout prix, parce que si on tombe une fois, on ne se relève plus. »

» Avec cette maxime, il légitima une infinité de choses qu'on aurait bien souhaité à Rome qu'il ne fît pas. Il agit sans prendre d'abord les ordres du Pape et quelquefois même contre ses ordres , croyant bien faire par un faux jugement. Les choses consommées n'avaient plus besoin de remède, et les réclamations du Pape furent toujours inutiles; son rappel ne put jamais s'effectuer, quoiqu'il ait été ordonné plus d'une fois. En voici assez sur cette digression.

)> Mais ni la ratification du Concordat, ni la Bulle combinée à la satisfaction du Gouvernement français conjointement aux autres Brefs dont nous avons parlé , ni l'envoi du Légat, ne suffirent point pour faire procéder à la publication tant différée du Concordat lui-même. Plusieurs mois s'écoulèrent encore sans qu'on la vît arriver, et sans qu'on sût le pourquoi de ce retard.

3Si LIVBE II.

» Enfin, à la fête de Pâques de Tannée suivante* presque dix mois après la signature du Concordat, la cause de tous ces délais fut dévoilée. Il parut un volume portant en gros caractères le titre de Concordat, Les divers articles du traité n'étaient ni nombreux ni longs; mais à leur suite et sous la même date, on avait réuni une in- - forme coinpilation de lois prétendues organiques. Ces lois organiques étaient supposées faire partie du Concordai, el être contenues dans l'approbation accordée par le Saint- Siège. Ces lois, véritablement conslitutionneUes , renversaient à peu près le nouvel édifice que nous avions pristaid de peine à élever. Ce que le Concordat statuait en faveur de la liberté de l'Église et du Culte était remis en question par ia jurisprudence gallicane, et l'Église de France d^vait craindre de se voir encore réduite en esclavage

i> Le Saint-Père s'empressa de protester. Afin de trer très-expressément qu'il condamnait ces lois oi niques et qu'il ne voulait pas même leur laisser l 'apparei d'avoir été approuvées avec le Concordat, le Pape fit imprimer et répandre en tout Heu son allocuï/on au Consistoire tenu le jour de l'Ascension de Notre-Seigneur. C'était ce jour-là que le Saint-Siège avait publié le Concordat; et, dans son allocution, le Saint-Père ne craignait pas de dire : « que la consolation qu'il éproo' du rétablissement de la Religion en France lui était due pourtant bien amère par les lois organiques, avaient été rédigées sans qu'il en sût rien, et surtout qu'il les eût approuvées. »

» Il n'y aurait rien de plus facile pour moi que remonter à l'origine do ces tristes lois. Je pourrais eii quer les principaux détails de leur fabrication crois encore inopportun île lever le voile sur des

lions trop personnelles, »

Le cardinal Consalvi a parlé , et par son intermédiaire, rÉglise , toujours si discrète , accorde aux privilèges de l'histoire le droit de révéler enfin le secret des négociations relatives à ce traité de paix religieuse qu'on a surnommé le Concordat de granit. Ces mémoires, dont, à son lit de mort , le ministre de Pie VII revisait encore chaque feuillet comme pour se rendre témoignage devant Dieu qu'il n'avait altéré aucun fait, dénaturé aucun caractère, ni cédé aux amertumes de l'exil ou aux mauvaises joies de la vengeance , ces mémoires ne permettent pas le doute. Consalvi, qu'on connaît enfin et dont on appréciera mieux le génie et la courageuse ténacité , Consalvi les a minutés, conservés et légués dans de telles conditions de prudence, qu'à nos yeux ils changent du tout au tout ce que jusqu'à ce jour l'histoire, même la plus impartiale, a cru être la vérité.

Au milieu de ces négociations, pour le succès desquelles tout est danger ou pierre d'achoppement, le premier Consul se révèle bien tel qu'on se le représente, imposant partout et sans cesse sa volonté pour faire le bien à sa ^manière et à son temps. Il traite, il discute, il raisonne le sabre à la main. On dirait qu'il aime à pénétrer dans le champ des idées et sur le terrain de la foi avec la même impétuosité qu'il se jette sur un pays conquis.

Bonaparte , un peu Italien lui-même , et sachant merveilleusement , lorsque la peau du lion est trop étroite , y coudre celle du renard, Bonaparte ne s'étonnait, ne s'irritait, ne s'efiarouchait de ces lenteurs indispensables, de ces temporisations nécessaires, que pour mieux couvrir sa retraite. Il exigeait avec de grands cris, il som-

mait avec de terribles menaces; mais le sang-froid plmo de réserve, d'améoité ou de brusquerie spirituelle que le Cardinal déployait selon lo moment, mais surtout 1^ sentiment profond de la justice et du devoir dont Bon^M parte était alors animé, rapprochaient immédiatement ofll deux, habiles jouteurs. Us voulaient, par des moyens différents comme leurs caractères et leurs positions, arriver à un de ces gouvernements bien réglés , o que le dit Bossuet ' , « les veuves , les orphelins , les p pilles, les enfants même dans le berceau, sont forts.

Les expédients de la plus souple diplomatie élaî^ mis en jeu par une audace qui se regardait comme iavj cible; ils étaient paralysés ou détendus* par une énffi se dérobant sons une apparence do faiblesse ou de lais aller admtratif. Cette lutte, à laquelle les précieux, i du cardinal Consalvi nous font assister, allait finir | recommencerblentôt sous d'autres prétestes; néanmoins durant ces combats de la pensée et de ta parole, la Ré>'d lution ne s'était pas endormie. Elle avait souillé au 4 de ses partisans, avoués ou secrets , le feu de la diMrordflj elle l'attisa par toute espèce de calomnies et de sub-'

Obligée d'accepter un Culte quelconque et de souoiollre sa raison officielle à la croyance d'un Dieu que Bonapar^ se charge de proclamer, la Révolution a fait un pas ( arrière; mais elle ne s'avoue pas vaincue. Après» avd régné par la terreur et par l'athéisme, on l'a] essayant de perpétuer son règne par la fraude ou par 1 duplicité. Condamnée à l'impuissance dans les faits, se relève , elle se maintient par son obstination dans j schisme. Le schisme était pour elle un moyen d'sgiU

' PotitiqiM Urée d» l'ficriture sainte, l. I", p. 436.

elle le jette comme un brandon de discorde au milieu de ces épineuses négociations.

Partant du principe posé en 1517 par un avocat , la Révolution, en 1 801 , tenait le même langage que le Parlement de Paris en 1517, au moment où le Roi François I" réglait avec le Pape Léon X les affaires ecclésiastiques du royaume de France. A ces deux époques si éloignées par les dates, si rapprochées par les événements , un avocat général disait ^ : « Le Concordat , de quelque nom qu'on veuille le décorer, ne sera jamais qu'un acte violent où deux puissances se sont mutuellement accordé ce qui ne leur appartenait pas. »

La Révolution se rendait solidaire de cette doctrine. Afin d'entraver toute espèce de transaction, elle ressuscitait l'Église constitutionnelle ou lui permettait d'agir, c'est-à-àire d'intriguer dans le but manifeste d'arriver encore au chaos. Le premier brouillon venu peut très-facilement bouleverser un État , mais sa reconstruction est une œuvre divine. On s'appliqua donc à enrayer cette œuvre. Avec son prodigieux bon sens, le premier Consul n'ignore point que les choses vraies sont toujours si simples qu'elles ne tombent jamais dans la tête des hommes à système. D se défie des idéologues , il en a une horreur instinctive; mais il voit mal parfois, lorsqu'il se trouve placé sous le feu de leurs flatteries intéressées.

Se faisant fort de réunir deux choses trop longtemps séparées, le pouvoir et la liberté, il aspirait en même temps à confondre dans la même pensée d'unité l'orthodoxie et le schisme. Il oubliait que l'âme d'un mauvais prêtre est dure comme l'enfer et que l'opiniâtreté dans

^ Réquisitoire de V avocat général Lelièvre au Parlement de Paris, en 4517.

l'erreur est la conséquence d'un incurable orgueil. Ces' évèques, ces prêtres de l'Eglise constitutionnelle sont entêtés et en même temps sans caractère, la pire espèce da entêtés. La France et Rome, Pie VII et Bonaparte, se lei dent la main pour mettre fin au trouble des esprits. Daill le but d'entretenir ce trouble, les apostats de 1790 a décidèrent à former un Concile prétendu national, concurrence entre les deux Églises était nettement Aist née, les Intrus se mirent à la soutenir avec t leur portée .

Ce Concile ou plutôt ce club s'assemble à Paris, | 29 juin 1 801 , comme pour faire la conlie-partîe du Sa« doce et de l'Empire. C'est la chauve-souris dans un raya de soleil. Déjà, à divei-ses reprises, et notamment en i 79Tl ces évêques et ces prêtres , sous le nom de réunis , se s conjurés, puis, dans une obstination coupable, ils doi nèrent à leur parjure une espèce de consécration léj^ld Divisés sur tous les points de doctrine et de droit, ils i s'accordent que lorsqu'il y a un coup à frapper sur I Siège apostolique. Ils frappent ce coup, saijs pitié ainaJ que sans remords; après, ils rentrent dans leur obscurité native, en semblant se dire entre eux de l'Église romaîni ce que Jérémie disait de Babylone ' : « Nous avons sotgi Babylone, et elle n'a point été guérie. Abandonnons-la c que chacun retourne en son pays , parce que la condani nation qu'elle mérite est montée jusqu'au ciel et s'a élevée jusqu'aux nues. »

Ils s'éloignaient donc-, et semant partout la dissensio et répandant partout leurs écrits blasphématoires ou l journaux corrupteurs, ils s'efforçaient d'être populoîit en dépit du peuple. L'indifférence ou lo mépris était letf|

' Proph. Jer«in., c. LI, v. [i.

héritage. Cet héritage ne les effraya point. Jetés par la Révolution en sentinelles perdues, ils ne renoncèrent jamais à servir la cause de Terreur. C'était leur vie; ils s'y rattachèrent avec d'autant plus d'opiniâtreté, qu'ils sentaient venir l'heure des justices.

La réconciliation de la France avec l'Eglise était pour eux une défaite et un châtiment. Ils l'avaient mérité, il leur en coûtait de le subir. On les vit convoquer le ban et l'arrière-ban de toutes les intrusions dans des synodes d'abord, dans des conciles provinciaux ensuite. Ils prétendaient ainsi donner plus d'éclat à leur assemblée constitutionnellement épiscopalfe et sacerdotale. « Le premier Consul, raconte M. Thiers ^, avait accordé cette autorisation pour stimuler le zèle du Saint-Siège et lui faire sentir le danger de ses lenteurs. On débita dans cette réunion beaucoup de choses très-peu sensées sur les coutumes de l'Église primitive auxquelles les auteurs de la Constitution civile avaient voulu ramener l'Église française. On y professa que les fonctions épiscopales devaient être conférées par l'élection; que, s'il n'en était pas ainsi complètement , il fallait au moins que le premier Consul choisît les sujets sur une liste présentée par les fidèles de chaque diocèse; que la nomination des évêques devait être confirmée par les métropolitains, c'est-à-dire par les archevêques, et celle de ces derniers seulement par le Pape; mais que l'institution épiscopale ne pouvait être laissée à l'arbitraire du Saint-Siège , et qu'après un délai déterminé il fallait qu'elle fût forcée : ce qui équivalait à l'anéantissement complet des droits de la cour de Rome. »

Plus invariables dans leurs erreurs que l'historien dans ses appréciations , les Constitutionnels de 1 790 persévé-

' Histoire du Consulat et de V Empire, t. III, p. 2161.

raient à soutenir leur retour aux antiques canons; s méat ils s'étaient permis un léger changement dans lei titre ecclésiastique. La Révolution les a faits évêques d'ri département, de Loir-et-Cher, des Landes ou de la Soiu par exemple. Grégoire, Saurine, Desbois et tous leu^ collègues reprennent l'usage constant de l'Église. D'aprî l'ancien chef-lieu de leurs diocèses, ils s' intitulent évôqufli de Blois, d'Amiens et des autres villes épiscopales.

La mort naturelle , l'échafaud , le mariage ou l'api sans tergiversation constitutionnelle, ontproduitdesv immenses dans leurs rangs. Pour y suppléer et offrir s doute un pompeux exemple d'égalité , les évêques d dent que les prêtres y seront admis avec voix délU tive. On a Halte et préconisé la doctrine du presbytérii nisme; elle porto tout naturellement ses- fruits, évêques se plaignent de l'esprit d'indépendance et d'à chie qui ravage leurs diocèses; les prêtres répomlei qu'en présence de ces jureurs, sacrés par la révolU;, en insurrection contre le Pape et les légitimes pasteurs 11 leur est bien permis de faire prévaloir leurs vtPux ( leurs idées. Celte permission, ils ne la demandent pas : il l'imposent, sous menace de provoquer un schisme nouij veau dans un vieux schisme ou de se séparer de la c munion hétérodoxe. Les fidèles étaient déjà bien rarï les prêtres parlaient de déserter. L'épiscopat conslîtM tionnel craignit de se voir dans l'isolement lo plus t plet, lorsqu'il se promettait de lutter contre l'É universelle. 11 recula.

Ces débals intérieurs étaient irritants; la Révolutkm i pouvait les apaiser, elle essaya d'un dérivalif. Qnelqit prêtres toscans , débris vermoulus des sectaires de Sdpid Ricci, et deux avocats ptémontais, se disant les n

taires du Clergé et du Peuple italiens, accoururent, au nom de ce Clergé et de ce Peuple, qui ne s'en doutaient guère, fraterniser avec l'Église schismatique. On lui offrait en petit format une seconde édition de la ridicule députation du genre humain à l'Assemblée Nationale; le club gallican l'accepta comme un bienfait. Afin de caractériser d'une manière fort précise les tendances et le but de la réunion , Desbois , évoque de la Somme , mit à l'ordre du jour la maxime de l'oratorien Quesnel. L'Église constitutionnelle était née du Jansénisme ; elle y retournait. Il

fut donc établi « que la crainte d'une excommunication injuste ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir. »

A l'exemple de Pie VI, le Pape s'était déjà plus d'une fois adressé à ce Clergé rebelle et se faisant de sa rébellion un cas de conscience démagogique. Les Constitutionnels avaient dédaigné ces avances paternelles. La Révolution , qui n'osait plus parler tout haut , mais qui savait encore agir à la sourdine, leur tint compte de ces mépris affectés. Prêtres turbulents et fourvoyés, ils s'efforçaient de remuer le levain des passions mauvaises. Avec leurs encycliques , leurs instructions pastorales , leurs déclarations des droits de l'honmde et leurs éternels outrages au Siège romain et à la vérité , ils s'appliquaient encore à irriter les esprits et à soulever Je monde, quand le monde, fatigué de luttes stériles , aspirait au repos dans la réconciliation universelle.

Le cardinal Consalvi n'eut pas l'air de s'apercevoir de l'existence du prétendu Concile, et Bonaparte, qui possédait admirablement l'art de juger les hommes, sut tacitement gré au ministre de Pie VII de son habile discrétion. Bonaparte voulait réglementer les différents partis sous la garde de son épée. C'était son espérance ou

son rêve; mais grand politique même lorsqu'il rêvait, le premier Consul ne s'élait point dissimulé tous les embarras que les Intrus devaient susciter à son gouvernement réparateur. Dans l'harmonie des pouvoirs qu'il se propose d'établir, il a besoin de fondre l'ancienne société dans la nouvelle. Il tente d'amener, par un ordre de choses ceptionnel comme son génie, la fusion dos droits et intérêts, des vérités et dos utopies, des persécuteurs des persécutés.

Dans cette pensée, il y avait un incontestable sei ment de générosité et de justice. Pie VU était digne de le comprendre; il s'y associa. Mais co sentiment, passé dans les faits, dérangeait les calculs de la Révolifc tion, Les sacrifiées mutuels qu'il fallait s'imposer ou ooiDj mander aux autres n'étaient pas à la portée de toutes |i intelligences et de toutes les probités. Bonaparte savait depuis longtemps à quoi s'en tenir sur le Clorgé civil Quand le Concordat fut signé et ratifié, un ordre ilii pi mier Consul fit fermer le club. Comme les avocats di causes perdues d'avance, et qui tâchent de gagner d^ temps, en équivoquant sur la procédure el eu dénaluraut l'objet du litige, on ne protesta pas; on n'obéit pas-, on fit le simulacre de se séparer sur un rapport d'un certaia Moyse, évêque du Jura. Daas ce rapport il est souvei question de Rome, a de cette cour perfide et astuciei qui profite de tout. Si le Pape, y lit-on encore ', décli nos sièges vacants, nous lui dirons qu'il nVn a pas droit, et qu'ils sont remplis plus canoniquement que cell de saint Pierre. «

La Révolution devait être contente de son Avant de dissoudre leur assemblée, ses évêques Iroi

> Actes du Comité, l. III, p. 1 iS.

pose is la I

igné ï >nl, oln- I

vaJl

vent encore le temps de faire acte de rebelles ou de patriotes. Moyse proteste, et Grégoire inscrit au procès-verbal l'avertissement aux Catholiques * « de se souvenir qu'ils sont citoyens avant d'être chrétiens, et Français avant d'avoir été admis dans l'Église Romaine, »

De toutes les théories et de tous les scandales que le Clergé constitutionnel a fomentés, il n'a survécu qu'une erreur matérielle et deux principes au moins singuliers. L'erreur, la voici, telle que l'a propagée un des auteurs mêmes de la Constitution civile. Le comte Lanjuinais écrit en 1817 * :

a Pour éteindre ce schisme. Pie VII avait offert des Bulles et le chapeau de cardinal pour les évêques Grégoire et Saurine ; mais la majorité dans le Directoire suivait un plan persécuteur de la religion et ne favorisait que la théophilanthropie. »

Pie VII offrant au Directoire de reconnaître comme évêques deux intrus qu'on dispense même de repentir, Pie VII ayant dessein de les revêtir de la pourpre romaine, c'était véritablement un spectacle inouï. Sur le témoignage d'un contemporaîn et d'un ami de ces deux hommes, tous les historiens, venus à sa suite, ont accepté, et reproduit la même version. Selon les circonstances, le Pape est blâmé ou loué de cet acte inqualifiable. Le Directoire seul reste chargé du crime d'intolérance; et l'idée révolutionnaire s'indigne d'avoir elle-même mis une entrave à l'avilissement présumé d'une aussi haute dignité.

La réponse la plus décisive que l'on puisse donner à

* Actes du Concile, l. III, p. 241 .-

2 Appréciation du projet de loi relatif aux trois concordats, par J. D. Lanjuînais, p:^ir de France, p. Ï7 (Paris, 4817).

3U LIVBK 11.

une pareille assertion se (rouvc dans le rapprochement

même des dates. Ce rapprochement n'a jamais 6té fait.

Le 18 brumaire, c'est-à-dire le 9 novembre 1799,, Directoire fut anéanti. Il tomba aux acclamations de 1 France entière, et Pie VU ne fut élu Pape que le 1 4 ntd 1800, Entre la chute de l'un et l'exallation de l'anlr il y a plus do quatre mois d'intervalle et un siède i distance.

Les deux principes singuliers sont l'invention d'c Église dite française, et la suppression des auteurs clai siques dans l'enseignement.

■Un des membres du Concile de 1797, nommé PoBf gnon, — car il y a plus de synodes que d'années t l'existence de la Constitution civile et do ses jureure , fut chargé de rédiger un nouveau sacramen taire. Ce I signon était vicaire épiscopal de Clément, évéque ( Seine-et-Oise. Ponsignon poussait le patriolisuie françf jusqu'à l'ignorance la plus absolue du latin. Le besoin I Qt novateur. Il administra les sacrements en français, officia en français , enfin il créa le Cultu français. Plif sieurs évêques et curés adoptèrent la chose-, puis Grt goire, qui en sera l'un de.s plus ardents promoteurs, transmit, après l'insurrection de juillet 1830, à l'abbl Châtel.

Ponsignon a eu l'idée de faire chanter la messe et 14 vêpres en assez mi?dioere français. Vernerey, un anti intnts, toujours patroné par Grégoire et ses adhérents, formule un second projet, dans ce dernier Concile, qui sera le chant du cygne de l'Église constitutionnelle. ( projet d'éducation pour les jeunes clercs fut adopté < faveur des écoles; mais déjà il n'y avait plus d'écold pour l'appliquer, Vernerey développe ainsi son ptaol

« Ce serait sans doute , disait-il aux comparses se prétendant pères d'un concile, une excellente méthode que celle où , sans aucune peine et sans un nouveau travail , les leçons de latinité orneraient en même temps les élèves de connaissances ecclésiastiques , qui , à cet âge , se graveraient dans leur mémoire en traits ineffaçables. Pour cela il suffirait de substituer l'explication d'auteurs ecclésiastiques choisis à celle des auteurs profanes , et de les ranger par ordre de facilité de latin. Aussi la Congrégation vous propose-t-elle de faire composer et imprimer un recueil de ce genre , dans le goût des extraits de Chompré, pour servir aux écoles cléricales de latinité. A l'aide de ce recueil, tel qu'il vous sera proposé , les élèves connaîtront , de manière à ne les oublier jamais , les principaux faits de l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles; ils y puiseront encore d'autres connaissances théologiques à une époque où les anciens n'en avaient ordinairement aucune idée. C'est un moyen efficace et peut-être unique d'inspirer plus généralement aux prêtres le goût de l'étude des anciens monuments de la religion. Il s'agit moins de chercher la pureté de la langue latine précisément, que de mettre les élèves en état de comprendre les auteurs ecclésiastiques^ Sans doute on trouvera une latinité assez pure dans saint Léon, dans Sulpice-Sévère et dans Lactance, surnommé le Cicéron chrétien; mais dût -on perdre du côté du génie de la langue , cette perte sera surabondamment compensée par les grands avantages qui en résulteront. »

Par cette double innovation , dont les ingratitudes de parti pris ou de plagiaire ne tiennent pas assez compte au schisme constitutionnel, la Révolution offre la main, d'un côté, à l'abbé Châtel, ridicule primat des Gaules, et de

336 LTVRE II.

l'autre au théatin Ventura, héritier fiduciaire <ie1 Vernerey,-pour le système d'enseignement auticlasiùqi L'abbé CMtel a ressuscité et vu de nouveau mourir ei ses bras le Culte français. Dès l'année 1 824 , le père tura, en quête de prétextes d'opposition future , soi une question épuisée, même par frère Jérôme Savoi rôle, le dominicain révolutionnaire de 1493, Ce despotique réformateur de Florence voulaitque, dans l'éducation de la jeunesse , l'étude des Saints-Pères fût substituée à celle des historiens, des orateurs et des poètes de l'antiquité païenne '. Le théalin Ventura se garda bien d'iniJiquer les sources d'une pareille doctrine. Ceux qui vinroal après lui, de bonne ou de mauvaise foi , prirent modèle sur sa discrétion. Cet oubli dut être pour ses osteol d'humilité un cruel ver rongeur.

En 1SH, à la chute de l'Empire, on retrouve l'Église démagogique. L'abbé Grégoire, qui ne fui plus évêque de Loir-et-Cher que de Blois, était comte^ l'Empire et sénateur par la grâce de Napoléon Booapdri*.

On peut toujours attendre d'un mauvais prèlre ce i/u'on ne sera jamais en droit d'exiger d'un mulbonnéle liouiuie ordinaire.

Pour escorter Louis XVI à l'échafaud, la Convention el la Commune de Paris eurent recours à un prêtre apostat. Jacques Roux fut choisi , et l'histoire a dit avec quelle perverse brutalité le misérable s'&cquilla do oe m^ tier dont aurait rougi un valet de bourreau.

Lorsque le Sénat impérial osa, le 3 avril 1814, doo* i

' On lit dans la Viede Savomirole, par Pôrrens, p. lau ; gnement des langues aociennea commentait A ne plus su puiser ilsas Otà- | Ton , Horace et Virgile , mais dans saint Uon , suial Jcrdmo et nM Augustin, s

vinroal modète 11 Qtalifl^fl

ful^H omtc^l

PIE VII ET NAPOLÉON. 3j7

ner au lion vaincu le dernier coup de pied de l'ingratitude dans la servilité, il pensa qu'un évêque jureur pourrait seul rédiger un acte de déchéance, chef-d'œuvre de bassesse. Cet évêque avait plus d'une fois, par de grossières flatteries, poussé l'Empereur à séculariser l'Église. De concert avec l'ex-oratorien Daunou, il avait déclaré en 1810 que « l'abolition du pouvoir terrestre du Pontificat était l'un des plus vastes bienfaits que l'Europe pût devoir à un héros ^ . »

Le héros, ainsi mis en demeure, n'avait compris qu'à moitié, et souvent il s'était écrié comme Tibère : « 0 leis infâmes! plus esclaves qu'on ne veut! » Dès 1812, l'évèque, comte et sénateur, tout en palpant, avec une admirable ponctualité, le salaire de sa riche sinécure, s'occupe à rédiger le décret, qui doit frapper le grand homme une fois tombé. Dans une note de 1814, égarée parmi les papiers de Grégoire , on lit en effet : « Depuis dfeux ans j'avais préparé un projet de déchéance. )^

Il ne s'agissait que de jeter l'insulte à un pouvoir expirant; Grégoire fut désigné d'une voix unanime *. Il s'acquitta de sa mission comme Jacques Roux avait rempli la sienne. Coupables de la même trahison envers l'Église, leur mère, ces deux hommes arrivèrent presque à la même infamie, l'un par la place de la Révolution, l'autre par le palais du Luxembourg,

Cette Église, on le voit, était bonne à tout faire, tout, excepté le bien. Elle se sentait appuyée d'un côté par l'ëxévêque d'Autun, Talleyrand, qui se raillait d'elle, et par Tex-oratorien Fouché, qui la tenait en réserve pour des

* Essai historique sur la puissance temporelle des papes. 2 On lit dans la Biographie universelle, t. LXXX, p. 105 : « L*acte de déchéance était Tœuvre de Tabbé Grégoire. »

sas LIVRE n.

éventualités révolutionnaiies. Ces deux mtniBtras aval toutesles qualités qui, selon les temps, élèvent ud hom au pouvoir ou au gibet. Avec ct-tte double chance , aus« méritée d'un côté que de l'autre, Us se servaient ilu Clergé schismatique comme d'un ressort. On lui periueltail de s'opposer, »inou en sûreté de conscience, au uiùîiu en sécurité de traitement; mais là n'est pas, aux ycus du Souverain Pontife, l'insoluble djliiculté.

D'accord avec le premier Consul, le Pape a chaB| l'ancienûe démarcation des cUocèses de France et ( pays annexés par la victoire. Sur les débris Je la viei Église gallicane, on a créé en quelque sorte une DOttveU Église, et !a plue grande partie des titulaires existeslti core. Ces Évêques, dispersés.en Italie, en Allema^e, Amérique, en Espagne et en Ângieterre, expient le crûi de leur fidélité au Siège romain. Ils ont combattu , iU q soufl'ert, ils se sont dévoués à la vois du Pasteur suprf Pie \] les a maintenus dans cette voie, Pie VI les a t courages dans cette lutte : et, captifs, exilés ou marljij ils ont, par leur exemple, préservé de la eoBtagion i Qcrgé et le Peuple,

Entre les exhortations de la Chaire de Pierre el le &an| des prêtres massacrés, il sui'vit l'inébranlable persév< rance des Qdèles, attestant leur docilité pour les exhm tioQs, leur respect pour les persécutés. Borne était s daire de ce courage ; Rame acceptait cette solidarité. | n'osait ni ne voulait s'en départir, parce que c'est à ï surtout que l'on sait honorer la foi et le malheur, à Boi encore que l'on conserve, avec uu soin pieux, le ilé des règles universellement suivies. Rome u toujours 4 avec le Pape saint Léon le Grand : « C'est l'harmonie I toutes les parties du corps qui en fait un soûl tout, pld

"de santé et de beauté ; et cette harmonie ne peut subsister que par l'accord de tous ceux qui le forment, mais principalement par l'union des prêtres. »

Or, à la suite des perturbations de toute espèce dont la France fut le théâtre, cette union était impossible. L'Épiscopat , exilé comme catholique , se faisait un devoir de rester émigré comme royaliste. La question religieuse se compliqua d'une question politique, et le Saint-Siège, qui depuis dix ans avait vu tant de choses extraordinaires , d'insolence, d'audace ou de scélératesse, arriver enFrance, put, sans exagération, s'attendre à d'autres spectacles. Le nom de Henri VIII avait été souvent prononcé. On invoquait son exemple comme une menace; les Cranmer n'auraient pas été plus diflSciles à trouver que les Thomas Cromw^ell.

Dans ses idées napoléoniennes ^ Louis Bonaparte, aujourd'hui empereur des Français, a écrit : « Napoléon, en arrivant sur la scène du monde, vit que son rôle était d'être l'exécuteur testamentaire de la Révolution. » '

Ce titre d'exécuteur testamentaire suppose un décès, et Bonaparte, qui muselait la licence, ne tua pas l'esprit démagogique. Il l'assouplit ài'obéissance; il le contraignit à donner sa démission conditionnelle ; il le rendit silencieux et servile en le gorgeant de fortune et d'honneurs : mais, au lieu d'ouvrir sa succession, il fallait la fermer. Bonaparte avait l'autorité et le prestige de la puissance ; il se laissa tromper dans ses plans réparateurs par un mirage de conciliation. Pour y amener le Pape, il évoqua l'ombre de Henri VIII. Cette ombre, planant au-dessus de tous les schismes déjà consommés et de toutes les indifférences en germe, devait produire à Rome une impression favorable aux desseins du premier Consul. La

menace de se séparer de l'Église universelle était plutftf un jeu de son imagination qu'un dessein mûri ou arrêté. , Bonaparte n'en était pas là, il n'en viendra même jani là; néanmoins, comme il aimait à briser tous les obstacW sur sa route, il ne consontit pas à se laisser retarder [ les incertitudes motivées de Pie VII.

Dans la lettre que Bossuet rédigea et qui fut atlre par la fameuse Assemblée du Clergé de 168i!aux Évfe de Franco , on lit : « Il est des circonstances où il taA prendre conseil de la nécessité, et, dans les gnuid affaires , on ne néglige jamais impunément les temps Q portuns et les occasions favorables. »

Quand l'Église gallicane, à son Leure la plus lumioei posait le dilemme de la nécessité, elle ne s'attendait guère qu'un jour viendrait où cet argument à double tranchani serait invoqué contre elle, et que le Gallicanisme I supplierait le Pape de l'appliquer au préjudice même l ses prélats. Les événements sont toujoure moins iacoiii quents que les hommes; et l'Église de France, qui avà cru pouvoir limiter l'autorité ponliScale dans lesatFair temporelles, se vit, par une dure expérience, dans l'obll galion de placer la suprématie romaine plus haut oncon que cette suprématie ne voulait monter. Dans le^ trai lions religieuses do 1801, ce fut le cardinal Coni qui seul se souvintdes libertés gallicanes et qui les veii) de l'oubli consulaire.

Cette inconséquence du Gallicanisme laïque, forcé j s'appuyer, en désespoir de cause, sur l'indéfectibiliié 1 la Chaire de Pierre, n'a point échappé aux Évoques i grés. Aussi lil-on sans surprise dans leurs réclamatiŒ canoniqufis et tris-respeciueuses ' : « Au reste, nous n*^

' mt:lamalions canoniques et Irés-Tetpeducusts adnuéa é notn It

rions assurément rien vu de ce dont nous nous plaignons , si on avait eu le moindre égard aux libertés de TÉglise gallicane, et on ne pourra jamais assez s'étonner de ce que le même gouvernement qui a contraint d'en venir à des opérations si destructives de ces libertés , au moment où il a publié tant d'innovations, ait mis au nombre de ces abus l'attentat aux libertés ^, franchises et coutumes de l'Église gallicane. »

Pour sortir du chaos où la Révolution la resserre comme l'enclume sur laquelle on bat sans cesse, l'Église gallicane a recours au Pape; malgré lui, elle le condamne à l'omnipotence, Bonaparte s'est emparé d'une dictature militaire et civile; puis, au nom des principes gallicans qu'il croit professer, il investit le Pontife d'une dictature spirituelle que Rome n'avait jamais exercée. On fait appel à la plénitude de la puissance apostolique. Afin de sauver la Chrétienté d'une crise religieuse, on élève cette puissance au-dessus de toutes les règles de la discipline *.

saint Père Pie VH, pages 48 et 19 (Londres, 4803, nouvelle édition).

^ L'article 6 des articles organiques porte en effet : « Les cas d'abus sont l'attentat aux libertés, franchises et coutumes de TÉglise gallicane. »

^ Charles de Brosses, président au Parlement de Dijon, a, dans ses Lettres familières écrites d^ Italie en i739 et i740, t. H, p. iOO, fait un tableau aussi curieux que fidèle de la situation, que les exigences françaises imposent au Siège romain. Ce qui était vrai en 4740, l'était encore au Concordat de 4804, et le sera toujours. « Il faut, puisque je suis sur ce chapitre (le pouvoir du Pape) , ainsi s'exprime le président de Brosses, que je vous donne l'extrait d'une conversation que j'avais en dernier lieu avec un homme qui a infiniment d'esprit et de connaissances : ff Vos Français, me disait-il, sont d'étranges gens. Nulle nation catholique n'affecte plus de mépriser l'autorité du Pape, et nulle ne lui en attribue davantage, quand elle en a besoin. Si vous venez demander à la. Cour de Rome quelque ordonnance qu'elle n'aurait pas songé à rendre, on a beau faire des objections , vous portez sur le pinacle le pouvoir du Vicaire de Jésus-Christ. H faut vous expédier tout de suite; rien de plus

Rome se l-ésigne; ot , dans l'aflliclion de son Ame, le } s'adresse aux Évêqiies émigrfjs.

na avaient olfert un magnifique témoignage de dévoi ment à l'Église et de fidélité au Trône. En dépit dfi 1 fortune , ces coeurs courageux s'étaient obstinés à espért Dans cette étrange éventualité, leur conscience sacerdoU Se trouva en opposition avec leur foi politique. I^ pluj consommèrent généreusement le sacrifice; d'autre» llé< tèrent; un petit nombre résista. Cette résistance pre sa source dans une profonde con^lion. En s'adress au Père commun, ils lui tenaient un langage digne i son autorité et de leurs vertus :

« Très-saint Pèhe,

11 Nous ne dissimulons pas à Votre Béatitude l douleur qui affecta" nos âmes, aussitôt que nous reçftin les lettres do Votre Sainteté, en date du 15 août ^80| l'an second de son pontificat. Cette douleur est si pA fonde que bien qu'il n'y ait pour nous aucun devoir pli cher ot plus élevé que d'écouler autant qu'il est en notw

simple. Qu'est-ce que le Pape oe peut point? C'est la fwia franetu, \ puis, quand l'ordonnance est rendue, vous la portez en Franco A vva p lemenis, qui nous font mille atanief. Cependant , quand l'éclal eat M nous sommes en quel {ue façon engagés d'Iionneur à soulenir ce qiw o avons Fait; ne setait-ce pas à vous à savoir si ce que vous demSDltej:! conforme ou non aux lois de voire ÉlalT Mais en mftme temps que » refusez dans voire pays d'avoir la moindre déférence pour lout c« 4 émane de l'autorité papale en matière spirilueile, il semble que voiHfl fouliez attribuer une sans bornes sur ce mSme point, soit à voira ti Boll à voire clergé. Celui-ci vlenl nous dem;miler des consola lions Ci des choses sur lesquelles nous eussions guidé sileooe, el, quand o evoDS données, vous vous en prenez à nous ; vous nous uccuhz d'èUel auteurs de vos dispensions, dont vous-mêmes Hps seuls la cai»e. Vf ivtft lorl, »

puisisance, avec une déférence entière, les conseils de Votre Paternité, cependant cette même douleur nous laisse non-seulement incertains et flottants, mais encore nous contraint malgré nous à tempérer notre obéissance.

» La force de ces lettres est telle , que si elles obtiennent jamais ce qu'elles prescrivent, en un seul instant toutes les églises épiscopales qui existent en France deviendront veuves. Votre Sainteté ne nous apprend pas, et pour avouer librement la vérité , nous-mêmes nous ne concevons pas comment la viduité subite de toutes les églises de ce vaste empire produira Teffet salutaire de la conservation de Tunité et du rétablissement en France de la Religion catholique. Certainement T expérience de toutes les calamités qui déchirent la patrie montre assez tout ce que nous devons craindre des maux et des malheurs qui résulteront pour la chose catholique de celte viduité simultanée et universelle : la voie à suivre pour éviter ces maux ne peut être ouverte à Votre Sainteté que par une assemblée de tous les évêques de TÉglise gallicane.

» Nous ne voulons pas parler ainsi pour faire entendre qu'il nous est pénible et désagréable de faire un pas en arrière à travers ces temps de douleur et de deuil; au contraire, dans notre faiblesse nous éprouverions une consolation pour chacun de nous , et un bonheur ineffable pour tous , en nous voyant déchargés d'un si grand fardeau (si toutefois il était permis de penser à quelque consolation et à quelque bonheur, après que nos esprits ont été brisés sous le poids de tant de maux). Mais le droit de notre ministère semble nous demander de ne pas souffrir q[ue Ton rompe jamais facilement ce lien qui nous a unis aux églises immédiatement confiées à notre sollicitude, par la providence de Dieu très-bon et très-haut.

i> Nous coDJuronB ardemment Voire Sainteté de coiH lir à ce qiic, dans un écrit qui lui sera transmis îdcm ment, il nous soit pennis d'expliquer et de développi plus au long les arguments sur lesquels nous appuyoi notre sentiment. Cependant, remplis de confiance dai l'affection véritablement paternelle de Votre Sainlelél notre égard, nous espérons qu'elle ne déterminera rif de plus sur cette affaire, jusqu'à ce qu'elle ait pesé, aw toute l'équité et toute la prudence dont elle est capabVa les motifs que des fils allégueront devant un père sîpici

» Prosternés aux genoux de Votre Béatitude, Qoj implorons de toute la force de notre âme la bénédiclii apostolique : nous sommes les três-dévols et les (ri obéissants Ois de Votre Sainteté.

» Londres, 37 Beptcmbre -1801. »

Cette respectueuse demande de treize évèqaes exifl pour la foi soulevait d'insurmontables difiîcultés. Il l impossible de réunir va Concile, plus impossible enc< de songer, dans une pareille occurrence, à uueassemWd générale de l'Ëglisc gallicane. Il n'y avait plus d'Égjîsâfl c'est tout au plus s'il restait des fidèles.

Le Concordat, tel qu'il était sorti des mains do Boni parte et de Consalvi , apparaissait à la Révolution coin la ruine au moins momentanée de ses espérances, ne pouvait ni en amortir ni en retarder les effels; conçut l'idée de faire tourner mystérieusement à son pd fit les bnpétuosités de caractère du premier Consul, recruta donc dos complices; chacun, dans la mesure d ses passions ou de ses iofériîts, poussa Bonaparte Uani voie des exigences. On calculait que par là on rondi le Siège romain odieux à l'épiscopat émigré, et qu'on i

pandrait sur la France un germe de soupçon ou de division qui fructifierait peut-être* Une lettre de Tabbe Bernier au Cardinal secrétaire d'État ne laisse aucun doute sur le plan projeté. Bernier avait joué double jeu pendant les négociations du Concordat; il le jouait encore.

ce Votre Éminence, écrit-il à la date du 6 octobre 1801 , a dû recevoir par des envois successifs les actes de démission des évêques insermentés. Ils ont dû être pour le cœur du très-saint Père et pour le vôtre une douce consolation et une belle récompense. Nos pressentiments de Paris, que Votre Éminence me permettait d'exposer avec elle, se réalisent, comme nous l'avions toujours espéré. UÉpiscopat français se montre digne de son antique gloire, de ses malheurs passés et de ses épreuves présentes. Il s'immole de ses propres mains avec une sublime abnégation, dont Sa Sainteté doit être vivement émue, et que le premier Consul admire tout haut. Mais il n'y a plus maintenant à en douter, il surgira des résistances en Angleterre et peut-être en Allemagne. Les évêques réfugiés dans ces deux pays mêlent un peu de politique aux affaires religieuses. Ils diffèrent, ils temporisent, ils se rejettent sur des propositions impraticables , et ils servent ainsi la cause de l'ennemi commun. Asseline, Dillon et Conzié m'inquiètent par- dessus tous. A trois points de vue différents, ce sont les trois chefs de la résistance.

» Dans les entretiens intimes que Votre Éminence a daigné m'accorder, je lui ai parlé avec une franchise qu'elle encouragea, et avec une sincérité qu'elle eut la bonté de reconnaître. Je lui ai souvent exprimé mes sentiments les plus secrets, et les événements politiques auxquels mon nom se trouve attaché , ne me permettent pas le parjure. Au milieu des plus graves incidents de la

jjnerre civile, j'ai romjpris que nous marchions sirr mft' route sans issue; et des qu'il m'a été donné d'y voir m peu clair, j'ai cru de mon devoir de me railler au princîB sauveur do l'ordre et de la religion, dont le géoéral I uaparte était l'emblème. J'ai concouru, selon mes fore au rétablissement des lois, et Dieu m'est témoin (j mémo en paraissant louvoyer dans nos si laborîe conférences sur l'acte auquel votre nom se trouve Jltat^ d'une si glorieuse manière , je n'ai eu qu'un but , arriw de concert avec Votre Éminence à l'achèvement du C cordât, qui soulevait tant de difficultés. Aujourd'hui ^J voudrais que Votre Éminence me permit de lui doDfl^ un simple avis, avec Ip profond respect que je prc pour un prince de l'Église, et l'affectneuse admirt que je porte à sa personne et à son génie.

» La Révolution ne désarme point; elle iomlAv \ tendre un événement imprévu et mettre ses ospénioi dans un cas de force majeure. Elle a des accents de i 1ère et des imprécations contre les évèqucs résislanl àl prière bien plus qu'aux ordres de Sa Sainteté. fiA btém ces imprécations sont une feinte de guerpe et un nmyq pour pousser le premier Consul à des actes regrellabla Personne, vous le savez, n'exerce une inllucace diit sur sa volonté ou sur ses décisions. C'est ainsi que > l'avez si justement et si spirituellement défini: l'hani de la spontanéité réfléchie. Il sent trés-vîvemeol [t«bes(j de mettre un terme à toutes les agitations; il veut caln la France et la forcer à un grand repos moral , apn^s U de terribles secousses. Le Concordat lui a offert ]o pi sûr moyen d'arriver à son but si chrétien et si louai mais ce Concordat, Voire Éminence le sait mioux ( moi, n'a pas l 'assentiment de tout le monde. II a des à

PIE Vil ET NAPOLÉON. 347

versaires publics comme la défunte Église constitutionnelle; il eu a d'autres cachés et qui sont ainsi beaucoup plus dangereux. .Deux hommes surtout, dont Votre Éminence a appris à se défier à Paris , ne cessent , par toute sorte de moyens possibles, de pousser le premier Consul à toujours exiger et à ne jamais rien céder au Pape. Les arguments qu'on emploie, Votre Éminence les sait par cœur, car elle les a réfutés par sa franchise dans la discussion , par sa loyauté dans les actes et par sa promptitude dans les résolutions.

» Dans une pensée aussi catholique que patriotique , le premier Consul a résolu de terminer toutes les difficultés relatives au Concordat. On se sert de cette intention pour r exciter contre la cour de Rome; on voudrait le faire peser violemment sur les déterminations du Saint-Père, afin qu'il fût dit en émigration que le Pape n'a plus la liberté de ses appréciations, et qu'ainsi les évêques ont raison de ne pas se prêter à ce qu'on leur demande. Le second Consul, qui est parfaitement au courant de cette tactique, me l'a dévoilé ainsi qu'à M. Portalis; mais nous n'avons pas jugé le moment opportun pour en prévenir le premier Consul. Il désire avec ardeur que tout soit arrangé pour l'époque qu'il a fixée ; tout ce qui abonde dans ce sens lui plaît , et les ennemis de l'Eglise se servent de ce moyen pour affaiblir ou dénaturer le grand acte que nous avons consommé. Tant que les évêques émigrés n'auront pas adhéré au Concordat par une démission pure et simple, la réconciliation de la France avec l'Église sera œuvre morte ; il n'y aura rien de complet que lorsque le schisme et la foi exagérée seront confondus dans un même sentiment de respect et d'obéissance à l'égard du Vicaire de Jésus-Christ. La précipitation peut-être néces-

gouvernemental du proinier Consul , mais ce n'est pasi acte qui lui soit personnel.

» Votre Éminence connaît la position; c'est àsaf spicacité bien éprouvée que je m'adresse confidenliell ment et en toute sécurité. Il y a évidemment autour 1 premier Consul des gens qui ont intérêt à l'entraîner id de la route qu'il s'est si glorieusement tracO^e. Cesg sont les débris de tous les systèmes politiques on \mpî que le Concordat est venu renverser les uns snr les a très. Les passions révolutionnaires ne sont pas élo«ffé<i elles se réveillent; par un fatal concours de circonsla ces, elles peuvent, dans l'esprit des bons, semer desg mes de malveillance ou de méfiance envers le Siège AU stolique. C'est là même, n'en doutons pas, leur princig but. La Révolution fait représenter dans les provi catholiques les évoques, ses premières victimes, des hécatombes que le Pape traîne aux pieds du prt Consul. Elle exalte leur résistance, parce qu'elle es'pài en tirer un jour ou l'autre d'heureux résultais. .Si cet éli de choses continue, il n'y a pas de doute qu'il natlra t nouveau schisme tout opposé à celui de la ConstUuliçj civile.

» En attendant qu'il soit loisible de soumettre cola à premier Consul, et de lui en faire toucher les inconfl nients , j'ai osé croire que Votre Éminence me saiin peut-être quelque gré tie parler avec elle en toute c fiance. Il serait donc bon et salutaire d'agir isolémcnll individuellement sur quelques prélats, et do leur a trer à cœur ouvert la fîïcheuse situation dans laqae| l'Eglise et la France peuvent retomber. Ces prélats q tous de grandes vertus , plusieurs de grands talents..]

sais que le Saint-Père a pour eux une tendresse toute paternelle , et que Votre Éminence professe à leur égard une estime fondée sur la justice. Mais sous la nécessité qui nous étreint , il faut que ces vertus aillent jusqu'à rhéroïsme du sacrifice chrétien , et qu'elles adhèrent au lieu de se laisser forcer la main. Ce sera beaucoup plus digne du Souverain Pontife et du corps épiscopal; le premier Consul, qui n'est jamais en reste pour admirer les beaux caractères et les actes de dévouement, n'oubliera pas ces auxiliaires inattendus. Nous cherchons à dominer la Révolution ou à l'afiaiblir : elle est l'ennemie naturelle de l'Église ; que l'Église ne se divise pas au moment du succès.

V C'est à Londres qu'est le siège de l'opposition épiscopale ; Votre Éminence seule peut en triompher. Aussi, sans qu'ils s'en doutent , le& évèques émigrés auront donné un terrible dessous à la Révolution. Que Votre Éminence daigne appuyer fortement sur cette idée fondamentale, et il,s apprécieront la situation intolérable que l'on veut faire à l'Église et à eux-mêmes. »

Cette lettre de l'abbé Bernier fut pour le Pape une nouvelle source d'inquiétudes et de tourments. L'Église romaine avait vu la Révolution à l'œuvre; de partout il s'élevait un cri d'horreur contre la Démagogie. Partout en effet elle avait porté , avec la dissolution des mœurs , le mépris du culte, la haine de l'autorité, l'effroi, le vol légal et la servitude , sous prétexte d'affranchissement. Perpétuer ou entretenir les orages, agiter toujours, était, dès ce temps-là, la tactique des Démagogues. Bernier l'avait devinée , Consalvi crut saisir un moyen de la paralyser. Charles Erskine, prélat romain, fut chargé, le H novembre 1801, d'une mission particulière auprès des

évêques français résidant à Londres. Cette laqiiellR n'était pas étrangère la lettre de l'abbé Ben avait pour but de ieur faire verbalement connaître la p sition du Saint-Siège, la nécessité d'éteindre un trop loi scliisme, el l'indispensable besoin de relever la Relig de ses ruines.

Le Pape s'efforçait de faire comprendre aux Êvftç que, devenus impossibles par la taule des événeniHin ils ne devaient pas vouloir que la foi se résignât k la "* même impossibilité. Erskinc avait ordre d'insister, . prier, de conjurer; mais l'exil, qui, comme la lai est sans doute un mauvais conseiller, ne laissa pas à V nanimité de l'Épiscopal l'honneur d'un sacrifice i tané. Quelques-uns, confondant peutrélre trop les sein obligations du Pasteur des âmes avec un devoir de E lité monarchique, ne craignirent pas de discuter le \ le plus ardent du Pontife suprême. La grandeur des a de l'Eglise était incalculable; le Pape se soumit à la l cessité de déployer un pouvoir proportionné à J'in site des désastres, el la Heligion des peuples fui sauvÉaÂ

Le Concordat de 4 801 , dans son ensemble comme dadl ses détails, n'était certainement pas une œuvre parfail Il y avait des lacunes obligées, des oublis calculé» et i. concessions presque efTrayantes, Le malheur des l était (el, que l'Église, lu colonne de vériti^>, avait accx>ri tout ce qui ne blessait ni la foi, ni la doclriae, aï \ mœurs. Voyant plus loin que les Évoques, parce ( était placé plus haut, le Pasteur suprême comprit quel n'est pas senlement pour les admirations de l'histoire q Dieu envoie sur la leri'e des fiommes providentiels.

11 fallait accepter le premier Consul et le restaurai* sans trop argutier sur les moyens. A l'exemple de (

on l'amenait, par la flatterie, à se persuader que les hommes devaient subir ses paroles comme des lois. En peu , en Irès^eu d'années, il avait conquis cette gloire personnelle, la plus précieuse récompense de tous les travaux de rhomme, et il la mettait au service de TÉglise. Il parlait de rendre à la Religion sa splendeur évanouie , de donner au culte public son ancienne régularité, et de propager renseignement de la morale et de tous les devoirs.

Pour que cet enseignement devînt universel et populaire , le premier Consul se faisait fort de ressusciter les sentiments de justice, de paix intérieure et de subordination. L'abolition du divorce, qui était dans ses vœux, rendrait au mariage , à la famille par conséquent , une dignité depuis longtemps perdue. La porte des Filles de Saint-Vincent de Paul , celles du séminaire des Missions- Étrangères et des Frères de la doctrine Chrétienne, allaient se rouvrir. Au milieu de l'ouragan de douze années , tout avait péri ou avait été menacé de destruction. Le Pape se sentit la fermeté d'arracher au naufrage le plus d'épaves possible: en présence de tant de devoirs différents, pouvait-il hésiter ?

La situation était aussi extraordinaire que les hommes. Le mal avait triomphé partout. Rome , dont la politique traditionnelle est de condescendre paternellement à toutes les transactions honnêtes, accepta le bien relatif qui s'offrait. Elle prêta une main amie à ceux qui , par besoin ou par tempérament, se disposaient à reconstituer. Ses concessions volontaires ou forcées préservèrent la Chrétienté d'une crise religieuse, conséquence inévitable de tant de crises sociales.

Ce n'était pas en France seulement que l'esprit révolu-

352 LIVBE II.

tionnaire avait perverti. L'Europe entière s*étail | sous le joug de la démagogie; et l'Europe expiait crud lement les catastrophes ducs à une cliiiuère de r tion. Des guerres sans fin, d'affreux bouleversemeBj avaient inauguré le triomphe des doctrines prècba par l'égalité et par la fraternité. L'Italie et l'AUemaj étaient devenues le cbamp clos des luttes à maiu a Des avocats, des accoucheurs jurés, mais patriotes, professeui's universitaires, des nobles ruinés et quelqia ecclésiastiques relaps, avaient, en Italie comme en Al)| magne et en Belgique, fomenté l'opposition conlruJ Saint-Siège. Cette opposition d'école, encore plus quel sacristie, se traduisit bientôt en révolte ouverte.

La contagion des systèmes pliilosophiques se répanj sous le couvert du Jansénisme. Des princes aveuglés d l'orgueil, comme Joseph II, s'étaient fait une glo humaine de leur mépris afleeté pour la Chaire aposK^ que; cette gloire les tua a l'aurore même de la ï{fiYd{ tion. Les gouvernements italiens ou allemands avaid protégé la levée de boucliers que tentait V'mcrédula déguisée sous les oripeaux du progrès indiifini. Ces gotj vernements furent emportés dans le tourbillon. Une tailij résistance ne servit qu'à démontrer tour caducité. '. avaient cru qu'en sacrifiant Rome aux idées modernd ils faisaient ainsi une large part au feu. Les rêveurs, leur inspiraient une telle confiance, furent les prem à arborer l'étendard de la rébellion.

Dans les universités et dans les diocèses d'Italie, jurisconsultes et les prôtres, qui s'étalent montrés ItfS pd hostiles à l'Église, ne craignirent pas de se rallier aw^ enthousiasme aux principes dissolvants. Los Souven ont favorisé la révolte spirituelle contre Komc; cetto |

volte tourne à leur détriment. Le Philosophisme a créé des impies, l'impiété engendre des rebelles.

Soria, Palmieri, Zola, Tamburini, Eustache Degola, Molinelli , Scotti , les évêques Serrao , fiicci et Solari acceptent et formulent le droit à l'insurrection. L'Italie s'est bercée de son rêve éternel d'affranchissement et d'unité; par quelques-uns de ses enfants perdus, on la fait applaudir à la chute du Siège romain, L'Italie alors vit ses campagnes inondées de sang, ses cités couvertes de ruines; puis les armées de l'Europe se partagèrent comme trophées les merveilles des arts accumulées dans ses palais et dans ses musées. L'Italie avait aspiré à être libre; elle tombe sous le plus dur de tous les despotismes. Les missionnaires de son indépendance furent les instruments les plus actifs de sa servitude.

A Turin., à Milan , à Gênes , à Venise , à Bologne , à Florence et à Naples, le besoin d'innover eut pour corollaire naturel le besoin de se créer une position sociale. , On la trouve en caressant le vainqueur; on se met à sa suite. Le vainqueur marche sous le drapeau de la Révolution. Il dépouillait les églises, il proscrivait le Clergé fidèle , il mettait à l'ordre du jour la confiscation , l'incrédulité et le pillage. On élève des arcs de triomphe au vainqueur; on force le peuple à payer ces fêtes d'une étrange fraternité. On essaye de lui persuader que , s'il n'est pas encore libre , sa raison et sa conscience doivent se sentir au moins dégagées de la plus lourde des tyrannies. La Papauté est morte à Valence dans la personne de Pie VI; l'idée révolutionnaire ne la ressuscitera jamais.

En Italie, la perturbation morale était immense. Le peuple y avait résisté , car le peuple ne se dépouille pas aussi vite de ses principes et de sa foi qu'un prêtre ambi-

lieux ou qu'un jurisconsiilte intrigant ; mais en Allemagne, le désordre apparaissait dans des conditions encore plus inquiétantes. Le Joséphisnie y étendait partout ses ravages. L'Empereur Joseph II, mort à la veille des crises dont îl s'est fait le coryphée, n'a pas eu la force d'arrêter le torrent qu'il déchaîna à son insu. Le torrent l'avait englonti, et la guerre au Siège romain passa dans les faits. Le Protestantisme se coalise avec les Josépbistes pour ta continuer.

Il se rencontre toujours en Allemagne des savants qui ont l'infaillible panacée pour régénérer le monde, et âur> tout pour abattre la Chairo de Saint-Pierre. Ces savants, partis du Luthéranisme, arrivent di>s la première étan à l'indifférence la plus absolue. Ils inventent des systè et des philosophies, créent de nouvelles cxégès provisent chefs d'école sans disciples, et marchent, I yeux bandés, à la découverte des globes inconnus. I liberté d'examen pousse à l'extrême de la licence i gieuse. On se fait un titre de gloire d'effacer un dof on s'enivre de bonheur en dénaturant une vérité.

L'Empire était parvenu à semer la discorde intestin) dans le Sacerdoce. Le Clergé catholique, tenu en écbd DU alfaibli par des Ibis tracassièros , n'a plus assez d'aot^ rite pour combattre avec succès. Les enseignemonls i Rome sont aussi méprisés que ses conseils; on n'é« plus ses prières, on dédaigne ses menaces. C'était c au Protestantisme une arène dans laquelle ne pouvais descendre que des adversaires déjà à moitié vaincus, t Protestantisme use et abuse de son nouveau drajl i guerre.

Les philosophes du dix-huitième siècle avaient, i France, tout nié et tout conspué. En Allemagne,

PIE Vil ET NAPOLÉON. 355

sophistes du Luthéranisme se chargent de tout expliquer. Kant fait appel à la raison pure contre la révélation, et, dans les obscurités de sa métaphysique , il ne laisse surnager que le néant. Des théologiens protestants , encore plus hardis que le penseur de Kœnigsberg , se mettent en devoir d'ébranler les fondements mêmes de toute religion. Doerderlein, Steinbart, Emesti, Eberhard et Semler enlèvent à la morale sa sanction , au Christianisme ses miracles, et à rÉvangile son caractère divin. Il n'y a plus de préceptes, plus de mystères, plus de foi; Thomme est tout naturellement jeté dans les bras de la Révolution par le tolérantisme formulé en dogme. Durant le cours de cette Révolution , qui s'assoupit parfois comme pour reprendre une nouvelle vigueur, la France a employé tantôt un moyen, tantôt un autre. Ici, les armes ont ouvert la voie aux principes, là, les principes préparèrent la route aux conquêtes à main armée. Dans leur volée , ces deux boulets rames se font tantôt jour l'un à l'autre , et tantôt ils frappent en même temps; néanmoins les deux éléments existent toujours et sont inséparablement unis.

La Révolution avait bu à la coupe philosophique, et elle s'était enivrée; mais elle voulait que tous les peuples partageassent son ivresse. Ciomme en Italie, elle l'introduisit en Allemagne par le canon. Le canon fut le correctif de ces inquiétudes de l'âme, de ces aspirations à une vague indépendance et à une chimérique perfectibilité. La Révolution transforma les candeurs germaniques en prostituées de la déraison ; elle pesa sur les peuples de tout le poids de la conquête et de l'immoralité. Grâce à la parole de leurs docteurs , les peuples avaient espéré des félicités sans nuage; la Révolution leur façonna un ciel désert et une terre marâtre. Par un de ces bons instincts

que développe la droiture de l'esprit , la nation alleïrian revint peu à peu de ces vaines abstractions et de cm métaphysique creuse, dont on lui fit une loi. Elle s'éfl endormie indifférente &u athée au bruit assourdissant f déclamations sophistiquées; elle se réveille pleine de i el de repentir sous la main du malheur.

Le malheur, à Rome et en France , avait produit Jes mêmes résultats. Un fantôme de république, évoqué par des médecins, des juristes et quelques prêtres apostats, avait passé sur la Ville sainte. Il avait semé autour d(» sept collines l'opprobre et la mort. Le veut des trahîsoq avait soufflé, et un prince de l'Église ne s'était pas jq de force à y résister. Le cardinal Vincent-Marie AIti abdiqua la pourpre sacrée au momentoù le danger a prochait. Un petit nombre de prélats s'engagèrent dal cette voie fatale; mais le peuple romain n'avait pas s le joug de pareilles pusillanimités. Le peuple s'était g reusement obstiné dans sa foî; il en reçut la récompeni en acclamant le nouveau Pontife, qui, par sa seule arrivée, le délivrait de tous ses oppresseurs indigènes ou étrangers.

Pie vn vient d'une manière presque miraculeuse d'èti élu pape, et de recouvrer le patrimoine de saint Pion car, comme le dit Bossuet ' : tf Ce qui semble tiré au l sard est secrMement guidé par la main de Dieu, j mt'^me moment, la Révolution, qui s'acharna sur son ( rieux prédécesseur, et qui lui fit porter toutes les croiJ s'incline devant la tiare. La Révolution voudrait se dis pliner et se régulariser. Avant de s'accepter ellD-nM comme un pouvoir établi, il faut qu'elle se sanction» ses propres yeux par une bénédiction du Pontife. La i

' FoUiitpit lirit de l'Écriture soinU, t. I", p. K20.

conciliation est annoncée et scellée par le Concordat ; voyons avec quels sentiments la France et l'Europe Taccueillirent.

Il était enfin donné à la terre de saint Louis d'établir le bilan de sa révolution, et d'en supputer les pertes et les profits. Elle avait eu des assemblées constituantes et légiférantes; il ne lui restait ni constitutions ni lois. Elle avait proclamé la fraternité des peuples , et les peuples s' entr' égorgeaient. Pour enrichir la Nation, elle avait dépouillé le Clergé avec la Noblesse, et la Nation mourait de faim à la porte des boulangers, réduits, faute de grains, à un chômage désespérant. La Révolution avait détrôné le bon Dieu, massacré les prêtres, déifié tous les crimes, et légalisé pour toutes les mauvaises passions un certificat de civisme.

Sur les débris des églises, ou dans les temples changés en clubs, il apparaissait chaque jour de nouveaux orateurs , hurlant des parodies d'humanité , les mains couvertes de sang. L'on n'était grand citoyen qu'après avoir souillé une vertu quelconque. Les Philosophes du dixhuitième siècle avaient essayé de tuer le Catholicisme en détail; la première génération qui sortit de cette école d'outrages et d'erreurs tua en bloc toutes les croyances. Elle ne laissa debout que l'athéisme organisé par l'échafaud ; elle ne patronna que certains livres qui devaient se propager l'un par l'autre. C'étaient VOrigine des cultes j VEsprit des religions j VAntiprêtre^ les Ruines^ la Guerre des dieux et le Dictionnaire des athées^ œuvres déplorables à tous les points de vue , et que le gouvernement directorial prenait sous la protection de ses vices.

Il n'y avait plus de société, plus de croyances, plus de devoirs, plus de frein. A la suite de ces incompréhensi-

Di-

blés abaissements, la fortune publique s'était atiiôiTidH#' comme les fortunes particulières. L'argent deviol un« rareté et le papier monnaie une banqueroute, se tiquj* dant à coups de guillotine ou par la déportation. L'agriculture, l'industrie et le commerce n'existaient même plus de nom. La Terreur y suppléait après la guerre civile; les prodigalités , le luxe de mauvais goût du Directoire et les exactions de ses agents , accordaient par tout droit de cité à ta misère, hi misère trôna tar ruines.

Durant ces dix années, dont le souvenir ne périra j) mais dans le cœur des peuples, — car c'est la honte layée dans le sang , — l'expérience des immortels prni^ cipes de 1789 a été faite sur une vaste échelle. On est parti de la fraternité universelle pour arriver à la guerre générale. La liberté devait briser tous les despolisi elle inaugure l'anarchie en tumulte, l'anarchie du élevée au rang de patriotisme, l'anarchie du ruisseau se clarant pouvoir civique. L'égalité allait, par un nouv contrat social, perpétuer sur la terre l'âge d'or des di de l'homme; l'égalité jel te pêle-mêle toutes les races dai le même mépris , et dans la plus exagérée de toute* Ws prostitutions. La France avait été surprise et violée; les principes de 89 furent impuissants pour la consoler, • Burexcita sa vanité militaire, cette malheureuse passi d'héroïsme, mobile épique de toutes ses aventures, «n étemelle de tous ses désastres. Puis le temps même, qui n'a jamais pu mùi'ir le peuple français, sembla tte mettre de la partie pour lui prouver que la gloire Unit loujoun par avoir momentanément raison.

La gloire avait précédé les réparations, Bonaparte voulut les confondre toutes dans un seul acte. Le Coucordal

les i

fut ratifié et proclamé loi de TÉtat. Alors, le 18 avril 1 802, jour de Pâques, la vieille basilique de Notre-Dame, à peine échappée aux dévastations et aux sacrilèges, put, en saluant le soldat pacificateur, célébrer, elle aussi , la résurrection de l'Eglise. C'était bien véritablement ce jour que le Seigneur avait fait ; la Catholicité tressaillait et se . réjouissait en lui.

Dix ans de titanesques impiétés et d'outrages sans fin à Dieu comme au bon sens des peuples s'achèvent dans un Te Deum d'actions de grâces. La Démagogie , vaincue et non convertie , s'agenouille , mais ne se repent point, sous la bénédiction du Cardinal légat. Le Peuple seul est heureux , car, n'entendant rien aux réticences et aux subterfuges, il ne s'arrête qu'aux dénoùments. Seul, par des manifestations religieuses, il prodigue au premier Consul ses sentiments de reconnaissance. En revoyant ses évoques , ses prêtres , déportés par la Révolution , et ramenés au seuil de leurs églises par la main victorieuse d'un enfant de cette même Révolution, le Peuple pleure et prie. Toute son éloquence à lui n'est-elle pas dans les larmes et dans la prière?

Il revenait à l'église de sa paroisse , s' étonnant quelquefois d'en avoir oublié le chemin, et l'apprenant à ses enfants , auxquels , pendant la route , il bégaye une première leçon de catéchisme. Les survivants de cette époque , — et il en reste encore quelques-uns pour porter témoignage , — attestent avec l'histoire quels merveilleux changements produisit dans le monde ce retour inespéré vers Dieu. En frissonnant d'horreur aux excès de tout genre que la Révoliition fit commettre à la France, le monde s'était imaginé que ce pays avait été subitement, privé du sens moral, et que, frappé de vertige, il

ne pouvait aller qu'à l'abîme par la décomposiuon de ses éléments intellectuels. Tout à coup le monde se réveille, et il apprend que les fils aînés de l'Église ne n^pudient plus leur mère . Les temples sont rouverts et le Culte est libre. Les prêtres, exilés ou captifs, reviennent aux chrétiens qu'ils nourrissaient de la parole de vie, el la Croix, domine encore là où les arbres de la liberté avaient cru jeter des racines éternelles.

Témoin à Paris de ce miraculeux retour ters Dieu, voyant l'Église sortir, comme Lazare , de son toi anticipé, Frédéric Sclilégel, le grand critique allei est saisi au cœur d'une pensée toute catholique. C'est les hautes classes que le mal se répandit sur la terre; furent les doctes qui se firent les porte-voix de la démoralisation. Schlégel , avec Dorothée Mendeissobn sa femme, comprend que ce spectacle inouï d'un peaj abjurant ses erreurs ne peut être perdu. Schlégel se entraîner au mouvement religieux que le Concordat pi vaque, et que le Génie du Ckristianisme , par Chai briand, développe dans les masses.

Le travail de réparation s'opère par la France. L'écris vain protestant se fait catholique à Cologne, enASO'i' puis il inaugure cet apostolat qui va réunir au ceni commun tant de brillants esprits. La Philosophie de l'hii tf>ire , œuvre capitale , et qui , par la hauteur des \U( procède du Discours sur l'histoire universelle de fut l'étendard qui rallia autour de Schlégel les inlcl genccs fatiguées du doute. Le poëte Werner, Adam Mil 1er, le comte de Stolberg, et plus tard Louis de llaller, peintre Overheck, Essiinger, Frédéric Hurter, et lot une pléiade d'écrivains ou d'artistes illustres, ont vi les uns dans l'intimité des prêtres émigrés, les aul

SOUS le charme des récits qui popularisaient tant de vertus. Schlégel féconde chez tous le sentiment de foi intérieure qui le domine. Ce prosélytisme du talent se communique dans toute TAUemagne par le Concordat de 1 801 .

Machiavel a dit* : « Il n'y a pas de signe plus assuré de la ruine d'un État que le mépris du culte divin. » La France retournait à son Dieu avec de si magnifiques élans de foi, qu'enfin les peuples s'expliquèrent comment elle n'avait pas été engloutie dans la tempête. Ce spectacle étrange et mystérieux frappait toutes les âmes. L'homme s'était agité, et Dieu le ramenait dans ses voies. Aux applaudissements des Nations , il n'y a plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur, car les dissidences, presque individuelles ou isolées, se perdent dans l'unanimité des adhésions ou des acclamations. Le schisme gallican refusait de confesser son crime. L'humiliation d'une défaite , qui devient un triomphe pour Rome et un sujet de joie pour les fidèles , froisse le vieil orgueil du Jansénisme ; elle irrite les haineuses passions du Clergé constitutionnel.

Aux yeux du premier Consul , la désobéissance sacerdotale n'est pas plus un devoir, le plus saint des devoirs , que l'insurrection civile. A ses généraux comme à ses administrateurs, il a imposé une consigne ; il faut la respecter. Les Jureurs la respectèrent, tout en essayant d'y apporter des restrictions mentales , ou de faire naître des diflicultés de forme. Ces restrictions et ces difiicultés n'altèrent en rien la source du principe ; on laisse au temps le soin d'effacer les misérables discordes que la Révolution s'efforce d'entretenir dans quelques âmes. Les intrus dé 1790 avaient passé par toutes les phases du mépris

^ Discours sur Tite-Live^ I. V"^,

public; ils étaient, selon la parole d'isaïe : « comme % mer sans ËxJté et sans repos , et dont les flots ne jettfl sur la rive que de l'écume ou de la fange. » On lei

Mais par une cumeidence au luoias singulière, Concordat, qui réduisit à néant la Constitution civile Clergé, souleva une opposition inattendue paiiui les populations les plus dévouées à l'Église. Les extrêmes se touchèrent encore une t'ois, et ceux qui avaient la oonscience la plus délicate, comme ceux, qui n'en avaienl pas du tout, se viient, de protestation en protestulion, acculés à la même conséquence. Le schisme sortait amai bien d'un excès d'insubordination que d'un excès ilc fidélité; la désobéissance conduisit à la même ornière qye l'attachement. L'Église romaine ne s'émut pas do ces tiraillements en sens contraire. Elle avait cédé beaucoup afin de conserver intact le dépôt de la Toi. L'essentiel était préservé, elle ne s'occupa plus que d'apaiser.

La Révolution a toujours des dispenses à accorder tux parjures qui la serveut. Il fut permis aux Constitutionnelii de faire leur soumission au Pape, et d'expliquer celle soumission selon leurs caprices ou leurs inlérèlâ. UaViW Bernler les aida sous main dans ce commerce inlerlo|>e; ce fut un acte que Rome lui fit expier, en ne lui at'oordant jamais les honneurs do la pourpre qu'il convoituil, Mais au fond des provinces catholiques, dans la Vei militaire surtout, la résistance fui plus oonscienRiei él par là même moins redoutable. On avait coiubal pour la foi. On honoiait les Évoques relrom[M'>.s Aans l'exil; et l'on voyait une imposante minorité de l'Épiscopat se retrancher derrière une obstination dont le principe avait quelque chose de loyal. Le (encordât,

ituil.

clan*

négocié par la Révolution, ne pouvait être que le développement de ridée révolutionnaire; il devait donc, d'une manière plus ou moins directe, tendre à la destruction de l'Église. Le Pape avait été abusé; l'énergie de ces fidèles quand même ose suppléer à sa faiblesse. Une très-minime partie du Clergé se place à la tête de cette silencieuse opposition qui , après avoir tant souffert pour le Roi , ne demande pas mieux que de souffrir encore pour Dieu. On la désigna sous le nom de petite Église; toutefois ce schisme, né d'une exagération de vertu, s'éteignit peu à peu, faute d'aliments. L'histoire même l'a oublié.

Au milieu des éblouissements d'une autorité sans limites , le premier Consul se trouvait alors , comme le Saint-Siège , en butte aux partis extrêmes. A Rome , où les Papes ont toujours su céder ou résister à propos, ces oppositions , divergentes dans leur principe et dans leur but, n'inquiétaient guère la Cour apostolique. Elle a, dans ses traditions , le secret des hommes et des partis ; c'est par des atermoiements infinis qu'elle les ménage ou qu'elle les use^ La patience de l'Église emprunte quelque chose à l'éternité qui lui est assurée. Plus elle se voit attaquée^ plus elle s'efforce de modérer ses adversaires par sa propre modération, Ce calcul , qui serait humainement habile, s'il n'avait pas une source divine, offre au Pontificat un ascendant reconnu par tous les siècles. Rome place ses espérances plus haut que la terre : elle se confie à me sagesse , qui ne la trompera jamais. Elle se plaît à laisser au temps le soin d'amortir ies passions et de calmer les dissentiments. Le premier Consul n'en était point là.

L'œuvre de double restauration qu'il aspirait à faire

marcher de concert n'endormait pas ses ennemis. Ib réveillaient au contraire; ils se surexcitaient au bruit de ses victoires coftime à la nouvelle d'une paix glorieuse. Il n'était plus permis de renverser son pouvoir, ou de le mettre en doute, on s'attaquait à l'homme. Ceracchi, Demerville , Topino-Lebrun et Aréna le menacent leurs poignards républicains, au moment mémo où machine infernale de Saint-Régent et de Limoelau di le tuer par son explosion. Dans les bas-fonds du royalisme comme à la surface de la démagogie , il se médite des attentats. Bonaparte n'y échappe que par un concoars de circonstances heureuses. Il sévit, et avec juste raison, contre les assassins; mais ces attentats ne l'arrêtent point dans sa course. Afin de concilier tous les intérêts et do rapprocher toutes les dissidences, il a fait de l'oubli un devoir et de l'amnistie un instrument de paix. Les pori de la France se rouvrent à tous les proscrits. La nobli émigrée rentre dans ses biens non vendus par la Nati et les républicains de la veille, farouches apùtres do I' galité, peuvent déjà s'essayer au rôle de ducs ou dt comtes de l'Empire. Une nouvelle aristocratie sort des entrailles mêmes de la démocratie.

Bonaparte imposait silence à la haine écrite ou parlée^ il ne ta comprimait pas. Plus puissant à l'extérieur le Saint-Siège, mais moins solide que lui, il aimait k pi cipiter les dénoômenis. Sa fièvre d'action l'enlraîiiait briser tous les obstacles; ils renaissaient sous sa maîu. Ces obstacles étaient de plus d'une sorte; ils tenaienl autant à la mobilité du caractère français qu'aux étranges vicissitudes que le pays avait traversées.

Afin de détrôner plus sAremenf l'anarchie et de lui arracher sa dernière espérance, Napoléon crut qu'en

fondant une quatrième dynastie et en la faisant sacrer par le Pape , il arriverait au terme de ses vœux. Premier Consul ou Empereur, Napoléon se promettait quelquefois, il ne se livrait jamais. Cette perpétuité de TÉglise à travers les siècles, et qui marque tous ses actes d'un cachet de suprême réflexion , pesait comme un reproche indirect à Tesprit de Bonaparte. Aussi grand sur les champs de bataille que dans les conceptions gouvernementales , cet homme se jugeait petit, en établissant un parallèle entre ses impétuosités et les sages tempéraments de Rome. Il avait des instincts religieux et des fougues presque impies. On sentait que tôt ou tard les emportements de sa volonté, dirigés malgré lui vers un but qui lui était odieux, devaient le précipiter dans une voie fatale.

Les Cardinaux, Consalvi surtout, tenaient le Pape en défiance contre sa propre affection. Pie VII était heureux de témoigner à Napoléon son admiration reconnaissante. Napoléon avait beaucoup fait pour l'Église, Pie VII ne voulait pas la réduire à l'ingratitude. Néanmoins, dans sa douce fermeté déjà mise à de rudes épreuves , il lui répugnait d'avoir toujours à faire des sacrifices sans compensation pour l'Église , et quelquefois même nuisibles à sa cause. Les articles organiques, ajoutés après coup au Concordat par une plume séculière, étaient un os jeté à la Révolution; ils provoquèrent des soupçons et des inqfuiétudes dans la conscience du Pontife. Bonaparte, sans s'arrêter à les calmer, exige que Pie VII accorde au Cardinal légat Caprara les pleins pouvoirs nécessaires pour traiter directement avec lui les questions relatives au Concordat italien. C'est tout au plus si Consalvi a su , grâce à sa diplomatie romaine, établir l'égalité des forces entre la puissance temporelle et la puissance spirituelle;

personne ne peut donc se dissimuler au Vatican qne Ips" incurables condescendances do Caprara seront exploil^e» dans nn sens désavantageux à l'Église. Pie V!I résiste, el c'est par l'ambassadeur même du premier Consul à Rome que se trouve indiquée la ligne de conduite , dont le Papp ne se départira plus. Le 28 juillet 1802, CacauU écrit à son gouvernement : « Je dois vous informer que le Pape m'a fait appeler à une audience particulière , pour i faire connaître une dépèche qu'il a reçue du cardi Caprara, en date du 3 juillet, dans laquelle se Irouvi inséré un projet de Concordat entre la République i lionne et le Saint-Siège.

» Le Saint-Père était très-affecté de la peine de refnd au cardinal Caprara les pouvoirs qu'il lui demande |i traiter de cette affaire.

» Sa Sainteté m'a dit : « Nous voudrions ne jamais ri^ refuser aux désirs du premier Consul , mais qu'on ne rua jette pas hors des bornes , hors des mesures do ce qued Pape peut faire. Il y avait des motifs qui nous justîfiern toujours dans ce qui a été accordé à la Franco, où copoai dant notre condescendance à l'égard de quelques évèquei qui donnent du scandale par les écrits dont les gazellfli sont remplies a déjà eu un inconvénient funeste < nous expose à bien des reproches.

» Ce que nous avons fait à l'égard de la France éli nécessaire, et sera pour nous un mérite devant Dieu ; le Souverain pontife est le conservateur el le gardien d lois, des règles de la Religion catholique. Nous no * Ions pas troubler le monde en déclarant aucune ( de guerre aux autorités temporelles qui abrogent le» il tutions religieuses, mais nous ne saurions être le prem Pape à agir contre nos lois, nos principes. Commenï fl

rait-il possible que nous adoptassions , par un Concordat avec une partie de l'Italie, des bouleversements nouveaux, des suppressions nouvelles, et une doctrine subversive des droits de TÉglise ?

» Le premier Consul nous a décidé à établir, de concert avec lui, le meilleur ordre de choses possible pour la France à Tégard de la Religion. La France a montré dans ses habitants un fond de moralité au-dessus de tout éloge, en revenant à la Religion après une secousse aussi terrible. La France et le premier Consul ont tout mérité. Mais pourquoi vouloir aujourd'hui rendre commun et général ce qui n'est véritablement dû qu'au mérite extraordinaire de la Nation française et de son chef ?

» Si nous signons le Concordat qu'on nous propose avec la République italienne, il faudrait le lendemain en signer un pareil avec toutes les autres puissances. Ainsi ce serait le Pape qui deviendrait le promoteur d'une nouvelle révolution, après celle dont nous sortons, et à laquelle a succédé le calme nécessaire à la suite de tant de désordres. »

» J'ai fait mon possible pour tranquilliser l'esprit du Pape , en lui faisant sentir que le premier Consul savait ^ussi bien que les souverains , qui font eux-mêmes toutes les réformes sans le secours du Saint-Siège, que F autorité *du Consul opérerait tous les changements qu'il voudrait, mais que son amour des règles , des principes , et son respect pour la conscience des peuples lui faisaient rechercher le concours du Pape : que trop de rigueur dans le nàaintiendes anciennes règles exposait la Religion, dans ce qu'elle a d'essentiel, à de bien plus grandes pertes, et que les progrès du protestantisme , peut-être plus commode aux gouvernements , deviendraient chaque jour

plus à craindre si le Pape refusait son approbation i vues de bien temporel et d'économie politique nécessaires aux pays ruinés par la guerre.

» Le Pape m'a répondu du fond de l'âme : « Réias ! nous n'avons do \Taie paix, et de \Tai repos que dans le Gouvernement des Catholiques sujets des infidèles ou des hérétiques. Les Catholiques de Russie, d'Angleferrr, de Prusse et du Levant ne nous causent aucune peine. Ils demandent les Bulles, les directions dont ils ont besoin, et ils marchent après cela de la manière la plus tranquille, suivant les lois de l'Église. Mais vous connaissez tout ce que notre Prédécesseur a eu à souffrir d« changements opérés par les empereurs Joseph et LéopoH. Vous êtes témoin des assauts qui nous sont livrés tous les jours par les cours d'Espagne et de Naples. Bien di> à malheureux aujourd'hui que le Souverain Pontife, fl est gardien des lois de la Religion , il en est le chef snprènit'; la Religion est un édifice dont on veut bouleverser toutes les parties, en disant en même temps qu'on en rospecle les lois. On croit avoir besoin de nous pour opérer sans cesse des subversions, et l'on ne considère pas que c'est notre conscience et noire honneur qui se refusent à tous ces changements, On repousse avec humeur, avec colère, nos objections : les demandes nous arrivent presque toujours accompagnées de menaces.

» Nous nous étions flatté, Monsieur, que, la France ayant maintenant pour elle ce qui fait l'ambition des antres puissances, elle serait en perpétuelle harmonie an le Saint-Siège. Nous comptons encore sur ce gr d'où dépendent la parfaite tranqnilUté des esprits et 1 mour de la Religion dans l'immense étendue de la Fran Cependant, si le premier Consul fait entrer en llalîtf

innovations, il n'y aura plus moyen de tenir à Rome, et ce grand homme n'a sûrement pas le dessein de nous perdre et de nous rendre Tobjet des inculpations et des reproches de toutes les églises dont nous sommes le chef.

» Je vous soumettrai maintenant, citoyen ministre, quelques réflexions. L'esprit dominant présentement les têtes qui gouvernent partout est dans une discordance affreuse avec les sentiments d'un Pape comme celui d'aujourd'hui, dont le cœur est bon et pur, dont l'esprit est droit et ^age , mais qui est animé des idées religieuses et théologien consommé. Ce bon Pape, que vous aimeriez comme moi si vous le connaissiez , est d'un naturel infiniment sensible ; il s'affecte de toutes les contradictions et du moindre danger. L'esprit des cabinets de l'Europe n'est pas tendre avec Sa Sainteté, qui n'a de confiance et d'appui que dans le premier Consul, qu'il craint de mécontenter au delà de tout ce que je puis vous dire.

» Voyant la faible santé du Pape et sa sensibilité , je dois faire connaître au premier Consul , qui certainement ne veut pas faire mourir de chagrin un religieux respectable , qu'il est nécessaire de le solliciter à ce qu'on veut sans trop le fâcher. Il a déjà été accordé tant de choses , qu'en poussant au delà trop vigoureusement on pourrait mettre au désespoir non-seulement le Pape , mais encore les vieux cardinaux qui ont passé quatre-vingts ans, et qui disent : « Je vais comparaître devant Dieu, auquel seul je devrai compte; et que m'importe la puissance de la France! »

» J'ai déterminé le Pape à consulter sur la proposition d'envoyer ses pouvoirs au cardinal Caprara j au sujet du Concordat avec la République italienne. 11 y a eu une assemblée des premiers conseillers du Pape ; j'ai fait tous

mes efforU pour amener une bonne décision , iJ n*a pas été possible d'obtenir les pleins pouvoirs. Le cardinal Caprara reçoit des instructions très-étendues, où l'on rapporte les objections qui s'opposent à sa demande. »

Ces paroles de Pie VII, transmises au premier Consul par l'homme de son choix, sont une révélation anticipée des événements. Dans l'intérêt permanent de la société chrétienne plutôt que dans celui de son pouvoir, Bonaparte a beaucoup fait pour l'Église, mais l'Église ne s'est point montrée ingrate à son égard. En combinant leurs forces, les deux puissances sont arrivées à la paciâcation des cœurs. L'idée révolutionnaire ne fera plus le tour du monde; et pourtant ce que les esprits les plus pénétraDt*ont, avec le cardinal Consaivi, déjà entrevu dans les nèbres de l'avenir, se dévoile peu à peu. La démagogiei vaincue à la surface , se retranchera derrière l'épée qui la dompta. En tlattsnt les passions de Bonaparte, évoquant contre le prestige de son autorité le fantôme d?' la vieille suprématie pontificale, elle amènera le pacificateur à déclarer la guerre au Saint-Siège. Les rôles seront intervertis , mais du moins la Révolution n'aura perdu ni son temps ni sa peine.

Bonaparte professe le plus souverain mépris pour les > sophistes dont elle se glorifie; Bonaparte sera, malf^ré l^ses répugnances, insensiblement conduit à faire cauM commune avec eux. Ils prétendaient, par le saroaMne»! par la corruption et le mensonge , renverser la Chaire M Pierre et livrer ainsi le monde à toutes les débauches im l'intelligence. Un homme seul a forcé la Révolution dans son propre camp. Il la fit reculer au moment ou ses desseins allaient s'accomplir; la Révolution se venge de cet homme. Elle n'osera jamais le transformer en voltairieo

du

en idéologue; elle caresse ses ambitions; elle lui ifBo au cœur qu'après avoir 6té Charlemagne, il ne "doit pas se résigner au rôle de Louis le Débonnaire. Ainsi va se développer cette lutte où les territoires remplaceront les idées, et dans laquelle, sous prétexte de préciser de résoudre des questions de droit politique, on on iendra jusqu'à l'absorption du Saint-Siège. Cette lutte, dont la dépêche de Cacault est le premier indice, n'aura jamais, ni dans le cœur ni dans la volonté de Napoléon , les proportions de la guerre antichrétienne lite à l'Église par la Démagogie. Le Sacerdoce et l'Em- ■e seront bien certainement divisés sur des points de la ftus haute importance ; mais l'Empire, tout en menaçant ou de séparation , ne tendra jamais qu'au ■iomphe de sa pensée politique. La Religion et la morale tent en dehors du débat. Circonscrit entre un Pape et ^ Empereur, le différend n'atteindra jamais la foi dos iuples. La Révolution a encore semé le trouble; que ignera-t-elie à ce nouveau mode d'attaque? Napoléon Bonaparte s'est déclaré empereur. Avec loua grands corps de l'État, la France adhère du cœur, de voix et du geste. On dirait que , par ses obéissants enlousiasmcs, elle veut lui incarner lo droit do disposer, maître absolu, de sa fortune et de ses libertés. La France est fatiguée de tumulte et de crimes. Elle a payé si cher son rêve de 1789, qu'après avoir traîné dans la fange la main de justice de ses Rois, elle se met à adorer une épée et à en refaire un sceptre. Le premier Consul lui a dicté des lois; elle charge l'Empereur de leur exécution. Elle ne se réserve que la faculté d'applaudir et la permission d'admirer en silence.

Le Pape n'aurait pas mieux demandé que de suivre

l'exemple de la France ; mais à des événements exceptionnels, Napoléon croit devoir orfrir des consécralions plus exceptionnelles. Il désire que , contrairement à tous les usages de la Cour romaine, le Souverain Pontife \ientift' en personae à Paris, aûn de sanctionner, aux yeux de la Religion, de l'Europe et du Peuple, la quatrième dynastie dont les foadcments étaient jetés par la gloire militaire.

II n'y a pas encore cinq ans qu'un pape oôtogénatrc, conduit par quelques gendarmes , de brigade en brigade, subit la captivité et la mort sur le territoire français. A ce spectacle préparé par ses ordres, la Révolution avait palpité de joie; Napoléon propose au Saint-Siège une éclatante revanche. Le nouveau Charicmagnc ne veut pas aller recevoir à Rome, dans la basilique de Saint-Pierre, la consécration religieuse de son pouvoir : il lui fam frapper plus directement l'opinion publique et légitimer en tant que de besoin, aux yeux de tous, l'autorité souveraine. Napoléon aime la pompe et l'éclat. L'estraordinairf était sa vie. Bien persuadé que la séduction des yeux eA encore plus rapide que celle des oreilles, il se fait un bonheur de montrer à l'univers entier le Léon 01 moderoe qui traverse les Alpes pour le bénir ditns une solennité sans exemple. L'idée était grandiose. Elle é%oquait d'antiques souvenirs; elle faisait briller, devant la Franco, l«'t vieille couronne des empereurs de l'Occident. Il ne tait plus qu'à pressentir le Pape.

Des négociations , que l'histoire n'a pas encore toul révélées, s'ouvrent simultanément à Rome et à Paris. V Paria, on courait au-devant de ia diflicullé; on la résolu vait, lors môme qu'elle n'était pas encore présentée officiellement. On s'empressait de jeter des fleurs, on attendant les fruits, sur les pas du Pontife. A Rome l'on hésitait

encore. Des considérations de plus d'une sorte partagent le Sacré Collège. Des répugnances et des affections politiques se font jour; mais, dans l'état des choses, l'inusitô de la démarche est si complètement en rapport avec l'inouï des circonstances, que le Pape s'empresse d'obtempérer au vœu de l'Empereur.

Charles-Maurice deTalleyrand, évèqfle d'Autun, avait»' I en 1790, à l'aurore do la Révolution, employa les der- i niers jours de son épiscopat à confectionner les prélats 1 intrus, puis il contracta un mariage légal. En 1804, Talleyrand, l'ancien ministre du Directoire, est encore ministre de Napoléon, et dans une lettre où sont débats tues par lui toutes les questions relatives au voyage du ! Pontife, on lit : « Sa Sainteté n'a rien à redouter de* | anciens partis qui ont si longtemps divisé la France. A *

L peine aura-t-elle fait quelques pas sur le sol français,"!

f qu'elle apercevra que ces partis n'existent plu^. Tous les ] cœurs unis voleront au-devant d'elle, et les hommes qui ( rendirent les hommages les plus éclatants aux restes de \ Pie VI, mort dans la captivité, vénéreront avec transport i son digne successeur jouissant au milieu d'eux des heureux fruits qu'ont produits sa sagesse et sa modération. Les ordres les plus précis seront donnés pour que la ré-

■ ccption de Sa Sainteté en France soit digne de la grau- J deur du souverain qui l'invite et de la dignité sublime du' | chef de l'Église. Tout sera ménagé avec autant de soinque de délicatesse pour que Sa Sainteté trouve à chaque instant ce qui pourra lui être nécessaire, utile et agréable. Ses jours ne courront aucune espèce de danger. Ils sont trop chers à Sa Majesté et à la France pour qu'elles ne veillent pas à la conservation de ces jours si précieux. » Sa Sainteté recevra une lettre d'invitation telle qu'elle

Ja délire , ou par les mains de M. le cardinal par celles de deux évêques députés. »

A Rome, où tout se pèse au poids du sanctuaire et de Ja dignité humaine, on. élâit en défiance très-naturelle contre de semblables palinodies. L'habileté proverbiale de la Cour apostolique n'avait jamais su se prêter à de pareils accommodements de conscience. L'àme si délicatement timorée de Pie Vil s'efi'raya non sans moltT. pans ces protestations de respect auxquelles rEmpetear astreignait les Révolutiounaires, devenus les grands vassaux de sa couronne , le Pape ne vit que ce qu'il devait y voir. L'Église , pouvant tirer quelque avantage spirituel d'une complaisance aussi extraordinaire, ne céda ni am çbjections, ni aux prévisions, ni aux objurgations qui ]i furent adressées sous forme de conseils.

Le sacre de Napoléoa (2 décembre \SOi) est dans le| souvenirs de l'Europe une date mémorable à plus d'uA litre. Quelques mois auparavant, le duc d'Ënghien a fi 4ans les fossés de Vincennes, sous les balles d'un cons de guerre, qui parait ne pas avoir trop eu la coDscieat de l'acte sanglant dont la Révolution le cha;;geail. Elle veut bien, cette Révolution, s'effacor publiquement devant l'Empereur, mais elle exige des arrhes secrètes. Le duc d'Ënghien a été fusillé; qui dira si Pie VII n'est pj

[■■destiné à servir d'otage à la Démocratie, sur le sol mèi où Pie VI fut sa victime?

Ces appréhensions sont publiques à Rome; elles poi raient à la longue eflleurGr l'àme du Pontife. Le cardii Consaivi a vu de près Napoléon ; il l'a jugé. Consaivi

[ sure le Pape. Le Pape traverse l'Italie et la France au milieu des saints épanchements de la piété et des tendres hommages de la vénération.

PIE Vil ET NAPOLÉON. 376

L'histoire, qui, à l'exemple du populaire de tous les b temps et de tous les pays, aime l'éclat des fêtes et se ^ plaît dans la splendeur des cérémonies, a reproduit les divers épisodes de ce voyage li-iomphal. L'histoire a raconté, dans tous ses détails, cette solennité unique, la peinture, la musique et l'éloquence l'ont immortaliséo. David a fait le tableau du sacre; Lesueur en composa la | .messe; Fontanes, quelques jours auparavant, avait, ail J Mom de la France, félicité et remercié Pie VU s'associantj Fà ses nouvelles destinées. Néanmoins les fêles ne sont 1 toujours que des fêtes; les harangues, même les plus ^ délicatement inspirées, ne changent rien à une situation. te Souverain Pontife était à Paris ; sa présence seule Iwuleversait les esprits. Ce peuple de la Révolution, qu'c :^vait dit si fier de secouer tous les jougs, les reprenait ij'un après l'autre avec des élans d'orgueil national et de J Bincérité chrétienne à faire tressaillir le cœur d'un prince J Vpt l'âme d'un Pape. Le Peuple formait à Pie VII un per- i ^étuel cortège d'acclamations et de respects. On l'accont- 1 wgnait dans les rues; on le suivait dans les églises; on i ■^agenouillait sur son passage; on implorait sa bénédio* ] tion avec des sourires d'enfant. Le nom si doux de Saint- ■ Père devint bientôt aussi populaire à Paris qu'à Rome '.

1 Le Concordat et le Sacre , qui Tut pour ainsi dire Iti corolldire politique de ce grand acte de réconciliation rsligieuse, soulevèrent parmi les ^ contemporains àes répulsions et des susceptibilités qui , ét> France ei bon de France, ee traduisireaC eu épigrammes plus ou moins spirituelles, A Londres et à P<irid on fabriquait chaque jour des correspondances secrètes. CEuvre des agences royaliâtes, ces correspoildances attaquaient les évâques qui se soumireot au vœu du Souverain Puniife, et on lit dans un de ces journaux à la main ; a Une chose assez remarquable, c'est que les quatre (ovâques] qui ont Tuit scliisme avec leurs roll^gi^es avaient été Rdiqués par lu voix publique comme devant obéir au manddl du premier UBui, dès le premier moment où l'on tut informé de l'urrivée du bref

Un contemporain de cotte époque, im écrivain estimé L pour ses vertus aussi bien que pour ses ouvrages politi- Lques et religieux, l'abbé Proyart, raconte, dans une ^ettre encore inédite, les merveilleux effets produits par •'îe chef de l'Église. Le 33 janvier 1805, l'abbé Proyarl écrit à la princesse Sopliie de Hohenlohe ;

« Vous savez ce que nous voyons , que Rome est dai Paris. On ne se fait pas d'idée du profond respect qa'i spire en tous lieux et à Ixîutce qui l'approche la préseni

du Pope, Les quatre ci-devant prélats sont les citoyens da B^isgelin,

Cicé, de Noé et d'Osmond. I-eura amis disent qu'ils n'onl suivi en cetla

affaire que rimpulsion de leur conscience; nous voulons bien les croire.

Nous serons fort aises de pouvoir inrormer incessamment nos lecteurs dt

leur début A Frdscaii ou ii l'Institut national ; car nous apprenons que a*

l' nouveaux citoyens ont résolu de suivre de prés leur réponse (qui, comnA

I <m le pense bien, doit s'arrêter à Paris, et cela afin de jouir plus proiitf^

]' leinent des éloges et des récompenses qu'ils méritenl), et le lundi 38 SPp-

I tembre, jour qui a suivi immédiatement la décade accordée par Boni-

l parte, ils sont allés à la même heure ubezU, 0<to pour faire leur protsEsini

risme , et solliciter les bons of&ces du ministre de leur no I «ouveralu. On ajouia même, mais nous ue le garantissons pas . Olto a reçu avec obligeance ces importantes recrues, et leur ■ [ espérer qu'ils recevriiienl dnns la nuit du S au 6 octobre l'acc«ptation I leur soumission, el que, dans ia décade suivante, son gouvcrneinenl reli

gieui enverrait sur les eûtes d'Angleterre le briganiin U Déierttur el le I lougre rifigrat, pour les ramener en France, eux et les prftlres qu'ils pourront raccoler. »

s nouvellistes ont donné leur appréciation. Dans un livre înlllulé : ' Mémoires poliliqua tt correspotidance diplomatique de Joseph dt Slaittn ' (Paris, <S58], livre qui, chose assez singulière! se publie avec l'atlaclie gouvercemf nt libéral de Piémont, on trouve quelques fragments de lel dont ce gouvernement essaye sans aucun doute de se faire Sans un de ceslngroenls. à la date du 9mars1B0t,page 137, lecoml«i Maislre aurait écrit de Saint-Pétersbourg : « Il paraît, par des retsli< inconleslable», qu'on est fort uiéconienl à Paris. Comme le Pape donne i chapelets, et que tout est mole en France, on a fait à Paris ine mode chopeiets. Chaque 611e de joie a le sien. Les Français étuient au I janvier couleur pistache , qu'on prononçait Pie te loche. On a'y

par ■art M

;etla I

de Sa Sainteté. On peut dire exactement de lui que le voir est un sermon. On ne se figure pas un extérieur plus simple , plus religieux , plus céleste , et tout le monde est d'accord que si on choisissait un vicaire de Jésus-Christ à Fair de douceur, de sérénité, d'aimable gaieté, il faudrait s'en tenir à Pie 'VIL On sait d'ailleurs que son extérieur n'est que l'ombre de l'intérieur : vie mortifiée, prières de la nuit, abstinence de tous les jours , etc. Il a aussi de la fermeté; ayant appris que quatre Évoques s'étaient flattés

assez joliment du bonhomme , qui en effet n'est que cela , soit dit à sa gloire. Mais ce n'est pas moins une très-grande calamité publique qu'un bonhomme à une place et dans une époque qui exigeraient un grand homme. »

Ces plaisanteries, d'un goût assez équivoque, échappent souvent aux plu» sincères et aux plus respectueux dévouements. Elles n'irritent point la Cour romaine , et surtout elles ne la font jamais changer de plan ou d'attitude. Qu'il me soit permis , à l'appui , de citer un fait personnel se rattachant à de pareils mécomptes.

En 4846, lorsque j'achevais Y Histoire de la Compagnie Je Jésus ^ je priai le cardinal Bernetti de vouloir bien me communiquer certains docu* ments relatifs aux ordonnances du 46 juin 4898. Ces ordonnances, arrachées à Charles X par le Libéralisme, frappaient les Jésuites d'une espèce d'interdit et de proscription à l'intérieur. Le cardinal Bernetti, alors secrétaire d'État du pape Léon XII , avait mis fin , par une note restée célèbre, aux réunions et aux négociations de l'Ëpiscopat français. A la demande que j'avais pris la liberté de lui adresser, il me répondit en ces termes le 4 1 janvier 4 846 :

a Le Nonce à Paris vous remettra, mon cher ami, tous les documents que vous m'avez demandés, et plus encore, car le Saint-Père a voulu en ajouter quelques-uns de sa réserve propre; mais je mets à cet envoi une condition , c'est que vous trouverez le moyen de publier une lettre xle l'abbé de la Trappe, qui, en voulant m'attaquer comme favori et cardinal-clerCy me fait un trop grand honneur, puisqu'il me place sur la même ligne que mon illustre maître et ami le cardinal Consalvi. Ce n'est, vous le ibontez bien, ni par fausse humilité ni par orgueil que je désire que cette lettre soit connue. Le bon trappiste m'en a témoigné tous ses regrets et excuses; mais comme ces fureurs épistolaires se renouvellent chaque fois que l'Église ne croit pas devoir servir ou approuver des passions, des

Page 1