‹ L'église romaine en face de la révolution. Ouvrage composé sur des documents inédits et orne de portraits dressinésChapitre 7 sur 11 · TC LIVRE H · texte numérisé non relu

TC LIVRE H

de ne pas s'être rétractés, il a déclaré à l'Empereur qu'il» ! ne paraîtraient pas au sacre en sa présence , et ils ont eu défense d'y paraître et ordre d'opter entre la soumission qu'exigeait le Saint-Père ou la déposition. Trois ontsignÉ de bonne grùce le formulaire qu'il leur présenta : le quatrième demanda une audience particulière, que le Saint- Père lui accorda. Il s'expliqua comme il voulut ; le Pape lui donna ses raisons, très-faciles à donner. L'homme ne se rendit pas. Alors le Saint-Père leva les yeux et les mains au ciel. A l'instant l'entêté tombe à ses pieds, fondant eo

intérêls ou des calculs étrangers à son but, il en réBuUe que nos plus chaleureux aont, dans l'occasion, les plus déchaînés coolra noua. colère s'évapore avec reffervescenc« du momenl , et le bien reste. eulants les plus soumis de l'Ë^lise la tïreut souvent à quatre clieran pour la faire marcher daos leur sens. Elle veut aller à pied, mais dans It sien, bien persuadée qu'un jour ou l'autre ce sens sera celui des gnous, des impatients et des inlempestilâ. Ces retours arrivent saas étonner; aussi ne le aerez-voua pas vous-même en recevant prière, que vous eiaucere^ comme celle de voire meilleur et de votn, vieil ami. >

Telle était la demande du cardinal Bernetti. Sun vœu Fut rempli, la page 206 du sixième volume de ['Histoire dt la Compoi/nie {éditU 4816], on lut la lettre du père Antoine, abbé de la Tr<ippe de Heillei où le cardinal secrétairs d'Ëtat est assez mnllraité. Cétail sa vén^eancu; c'est aujourd'hui une explication et une rêiionse â beaucoup de pltiinlai aiguisées en plalsanleries, ou prenant la forme de Toulrage.

u Combien il sérail à désirer, mandait le Trappiste â l'Archevêque é'i sie.adminititrateurdu diocèse deLyon, que loustjoj seigneurs vissent I vous le danger que l'on courte el les pièges que l'on tend à la Rrligii l'Èpiscopat I La réunion de tous les évèques de Franc* formait une Si imposante, qu'elle écrasait tous les préfendus libèraus; ils «vi d'ailleurs prononcé unanimement un mot solennel qui semblait fermer lout accès à toutes concessions iiidignes de leur cara.-lèr« et d* leurs principe» : iVunpossumus;et voilà que les menées du miolsl^e, I« tripotage d'un petit avocat, le bavardage d'un favori, d'un cardinal-fUrr, qui peitt-Slre a été gJtgnô comme les Caprara ou les Consalvl, vImiI teiatr ratamle, le troublé at la division. »

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riB vil ET NAPOLÉON. 379

larmes et lui demandant pardon. La porte de l'antichambre s'ouvre, et la foule qui s'y trcave est témoin de la scène.

» Une autre fois, comme il entrait dans la grande galerie des tableaux qui fait suite à ses appartements et règne depuis le pont Royal jusqu'au pont Neuf, tandis que la foule des spectateurs qui l'environnait lui demandait sa bénédiction, un grand tumulte se faisait plus loin. Il s'informe de ce que c'est, et il apprend qu'on menace un jeune fou de le jeter par la fenêtre , parce qu'il s'obstine à se tenir la tête couverte. Il s'avance droit à lui et lui dit avec une extrême bonté : « Monsieur, la bénédiction d'un vieillard n'a jamais fait de mal à un jeune honune. » L'étourdi, ou l'impie, à l'instant tombe à ses pieds et s'accuse de folie.

» Toutes les provinces de France, venues au sacre par députation, lui ont été rendre leurs hommages et lui ont tenu un langage très-catholique romain, protestant que, malgré l'éclipsé passagère, ouvrage de la terreur et de la faiblesse, les cœurs étaient toujours restés à Rome. Plusieurs faisaient des professions de foi telles qu'eussent pu les dicter les plus zélés partisans de la primauté juridictionnelle des successeurs de Pierre , et jamais la Chaire pontificale n'a été vengée par autant de bouches des platitudes hétérodoxes des Febronius , des Joseph et des Eybel, etc. En supposant même qu'il y eût à rabattre de ces démonstrations comparées à la conduite, toujoui-s est-il édifiant de voir un témoignage aussi unanime , une reconnaissance aussi motivée de la pureté de la foi. Sans doute que la foi pour les œuvres est morte , et que nous ne saurions assez prier pour que les œuvres se vivifient par la foi. C'est aussi un bien que toute la France soit

venue protester en face du gouvernement qu'elle est rt veut rester catholique. "

La France, remise d'une première violence faite à sa religion, l'entendait bien ainsi; et, en négociant le Concordat, Bonaparte s'était encore montré plus profond politique que chrétien fidèle. Dans le même temps il traduisit par, un seul mot toute sa pensée. L'abbé Bernier, évoque d'Orléans, a, de concert avec l'archichancelier Catobacérès et Fontanes, combiné un voyage qui doit provoquer une grande manifestation catholique. Cette manifestation prouvera que le Sacerdoce et l'Empire s'embrassent sincèrement dans la justice et la paix. 11 s'agit do faire accompagner le Pape par l'Empereur à travers la Vendée militaire, puis dans le Lyonnais et la Provence. L'idée séduisit d'abord Napoléon; mais, après quelques monieDis de réflexion , se ravisant tout à coup : « Non pas, non pas, répondit-il. Le Peuple ferait une lieue pour me voir, il en ferait trente pour être béni par le Pape ; ce n'est pas ce que je veux. »

Pie VII était partout entouré d'hommages. &5 boah mages n'altéraient en rien sa mansuétude ordinaire, mais aussi ils laissent intact le sentiment de dignité rayonnant dans toute sa personne. Le baron Denon , consen'atcur des galeries du Louvre , est chargé de suivre le Souverain Pontife dans les monuments qu'il désire visiter. Quand le Pape fut introduit dans le musée des Tuileries : « Votre Sainteté, lui dit à voix basse Denon, trouvoil peut-être ici des objets qui attristeront ses regards. — Et quoi donc? demanda Pie VIL — Des tableaux, des statues, des monuments de l'art antique, ajouta limidement le conservateur; ils étaient autrefois en Italie, qnetques-uns même au Vatican, b

Le Pape lève les yeux vers le ciel, et d'un air de douce et prophétique résignation : « La victoire, dît-il lentement, les avait portés en Italie, la victoire les a déposés ici. Qui sait où elle les reportera un jour? »

Onze ans étaient à peine écoulés , et des bataillons anglais et prussiens, envahissant les musées du Louvre, viennent, l'arme au bras, accomplir dans ce même palais la prédiction pontificale qui retentît sous ses voûtes.

La France entière s'était émue devant cette image de la papauté confondant tous les partis dans une même bénédiction et les réconciliant tous dans un sourire de bénignité. La Révolution, impuissante à comprendre, plus impuissante à dominer ce mouvement , tenta de jeter quelques pierres sur la voie Iriompliale que parcourait le Chef visible de l'Église. Les évêques intrus luttèrent jusqu'à la dernière heure d'arguties et de subterfuges. Us devaient se soumettre et avouer leurs erreurs : la violence n'étant plus de mise , le schisme eut recours à la malice de l'école. Il marchanda son obéissance, affligea le cœur de Pie VII, mais ne put arracher aucune concession.

L'Empereur s'apercevait enfin que le Pape régnait sur les âmes, et qu'il ne lui laissait, à lui, que le pouvoir sur les corps. Le Pape n'exigeait rien , mais, dans ses entretiens particuliers avec Napoléon , il rappelait les promesses faites à demi-mots ou sous-entendues ; et avant de retourner dans sa chère Rome, il désirait terminer les affaires du temporel. La meilleure partie du territoire pontifical avait été démembrée du patrimoine de saint Pierre ; les légations étaient agrégées à une ombre de république italienne , qui va se fondre en un nouveau royaume annexé à l'Empire français. I-e Pape sollicite la restitution de ses provinces comme un droit et un devoir.

L'Empereur refuse , tout en faisant espérer des com^iénsations éventuelles; mais, au milieu de ces refiis, inflexibles dans le fond et pleins de condescendance filiale dans la forme, il est facile de s'apercevoir que des illiisîons gigantesques absorbent ses puissantes facultés. Napoléoo songe si peu à céder des conquêtes qu'il ne cesse d'en méditer de nouvelles. Sa domination , comme celle d'Alexandre, a rêvé on ne sait quels mondes îoconnug : au lieu d'exaucer la prière du Pontife, il caresse déjà \a pensée de faire de Rome la seconde ville de l'Empire.

Le Pape a été sondé sur un phsjet d'établissement futur, soit à Avignon, soit à Paris, On lui a laissé entrevoir les avantages qae l'Église recueillerait d'une pareille combinaison. Pie Vil s'est contenté de sourire, comme on sourit aux choses impossibles; mais ces confidencw, échappées à de savantes indiscrétions, troublent le Roi- Pontife. Il s'effraye de l'ambition de l'Empereur, il s'effraye encore davantage de ses ardeurs guerrières. Ptr toutes sortes d'affectueuses tendresses, il cherche donc k endormir le lion ; mais le lion ne se souciait gti^re de .'*e laisser bercer par un vieillard dans les bras de «es victoires passées.

Déjà empereur des Français et roi d'Italie, il a dél comme un jouet le corps germanique. A ce vieil édil si imposant par sa durée à travers les siècles, il subsl une confédération du Kliin , dont il est le maître absol sous le titre de Protecteur. Au Nord ainsi qu'au Midi, il décrète que telle ou telle maison souveraine a cessé de régner. Les familles royales des Doux-Siciles , de Portugal, de Toscane, de Hesse-Cassel , de Brunswick et d'Kspagne sont dépouillées de leurs États héréditaires; Il Hollande est province française. 11 distribue tout cela

comme apanages ou préfectures k ses frères et à ses sœurs. Pour renouveler à sa guise la face de l'Europe, ses armées marchent au pas de course de Lisbonne à Berlin, en s'arrêtant pour une victoire tantôt à Austerlitz et à léna, tantôt à Eylau et à Friedland, d'où elles assistent triomphantes à l'entrevue de Tilsit ou aux conférences de Bayonne.

Napoléon suffit à tout; son aptitude dévorante embrasse tout. Il a calmé les passions, excepté celle de la gloire militaire; il s'est attribué la mission d'assoupir les haines; il a traité avec Rome et attiré le Pape dans la capitale de l'Empire. Le voilà qui, le 30 octobre 1806, assemble à Paris le grand Sanhédrin des Juifs.

Ces Déicides, étemels proscrits dont la vie errante est un dos plus éclatants témoignages de la vérité du Christianisme , furent en butte à mille persécutions , depuis Vespasien jusqu'à Voltaire. L'Empereur leur a fait poser des questions; il attend la réponse. Mais le grand Sanhédrin a une occasion toute naturelle d'être juste , il la saisit. On s'entretient encore de la venue du Pape et de son aimable tolérance. Le grand Sanhédrin, représentant de tous les persécutés, sait que ce n'est pas seulement à Pie VU que cet éloge doit être adressé. Le Philosophisrae et l'histoire calomnièrent la Chaire de Pierre. Ils ont dit que le faible et l'opprimé n'avaient jamais trouvé de protection auprès du Père commun , et que très-souvent tes Juifs furent victimes dû Siège apostolique ou du Saint-Oflice. Les Juifs ont enfin la parole; un témoignage public de reconnaissance sort de leur assemblée. Isaac-Samuel Avigdor, député des Alpes-Maritimes, prononce le discours suivaut :

« Les plus célèbres moralistes chrétiens ont défendu

persécutions , professé la tolérance , et prêché tî ^rité fraternelle.

« Saint Athanase, livre I", dit : k C'est une exécrabi hérésie de vouloir tirer par la force, par les coups, p les emprisonnements , ceux qu'on n'a pu convaincre p la raison. »

« Rien n'est plus contraire à la Religion, dît saint Justin, martyr, livre V, que ta contrainte, u

«Persécuterons-nous, dit saint Augustin, ceux, que Dieu tolère? »

u Lactance, livre III, dit à ce sujet ; « La Religion ^o^ cée n'est plus Religion; il faut persuader et non coatraindre; la Religion ne se commande point. »

» Saint Bernard dit ; « Conseillez et ne forcez pas. ;

j> Ainsi, puisque la morale chrétienne enseigne parlort; l'amour du prochain et la fraternité , l'ignorance d u préjugé d'habitude ont pu seuls donner lieu auxYCXi lions et persécutions dont vous avez été souvent les vil times. Cela est si vrai, que ces vertus sublimes d'ht nité et de justice ont été fréquemment mises en pratiqm par les Chrétiens vraiment instruits, et eurtoul par les dignes ministres de cette morale pure qui calme les pai sions et insinue les vertus.

» C'est par suite de ces principes sacrés de mon que, dans différents temps , les Pontifes romains ont prti tégé et accueilli dans leurs États les Juifs persécutés i expulsés de diverses parties de l'Europe, et que les e clésiastiques do tous les pays les ont souvent défendri dans plusieurs États de cette partie du monde.

D Vers le milieu du septième siècle, saint Grég< défendit les Juifs, et les protégea daus tout le aïooi chrétien.

PIB VJI ET NAPOLÉON. 385

» Au dixième siècle, les évêques d'Espagne opposèrent la plus grande énergie au peuple qui voulait les massacrer. Le pontife Alexandre H écrivit à ces évêques une lettre pleine de félicitations, pour la conduite sage qu'ils avaient tenue à ce sujet.

» Dans le onzième siècle, les Juifs, en très-grand nom-

bre dans les diocèses d'Uzès et de Clermont, furent puissamment protégés par les Évêques.

» Saint Bernard les défendit, dans le douzième siècle, de la fureur des Croisés.

» Innocent II et Alexandre III les protégèrent également.

» Dans le treizième siècle , Grégoire IX les préserva , tant en Angleterre qu'en France et en Espagne , des grands malheurs dont on les menaçait ; il défendit , sous peine d'excommunication, de contraindre leur conscience et de troubler leurs fêtes.

» Clément V fit plus que les protéger ; . il leur facilita encore les moyens d'instruction. -

» Clément VI leur accorda un asile à Avignon , alors qu'on les persécutait dans tout le reste de l'Europe.

» Vers le milieu du même siècle, l'évêque de Spire empêcha la libération que les débiteurs des Juifs réclamaient de force, sous prétexte d'usure si souvent renouvelé.

» Dans les siècles suivants , Nicolas II écrivit à Tlnquisilion pour l'empêcher de contraindre les Juifs à embrasser le Christianisme.

» Clément XIII calma l'inquiétude des pères de famille alarmés sur le sort de leurs enfants, qu'on arrachait souvent du sein de leurs propres mères.

» Il serait facile de citer une infinité d'autres actions I. 25

charitables dont les Israélites ont été, à diversesr époques, Tobjet de la part des ecclésiastiques instruits dea devoirs des hommes et de ceux de leur religion.

» Le vif sentiment d'humanité seul a pu donner, dans tous les siècles passés d'ignorance et de barbarie, le courage qu'il fallait pour défendre des hommes malheureux, barbarement abandonnés à la merci de l'horrible hypocrisie et de la féroce superstition.

» Ces hommes vertueux ne pouvaient pourtant, tout au plus, espérer de leur courage philanthropique que cette douce satisfaction intérieure que les œuvres de charité fraternelle font éprouver aux cœurs purs.

» Le peuple d'Israël, toujours malheureux et presque toujours opprimé, n'a jamais eu le moyen ni roccasion de manifester sa reconnaissance pour tant de bienfaits; reconnaissance d'autant plus douce à témoigner, qu'il la doit à des hommes désintéressés et doublement respectables.

» Depuis dix-huit siècles, la circonstance où nous nous trouvons est la seule qui se soit présentée pour faire connaître les sentiments dont nos cœurs sont pénétrés.

» Cette grande et heureuse circonstance, que nous devons à notre auguste et immortel Empereur, est aussi la plus convenable , la plus belle , comme la plus glorieuse, pour exprimer aux philanthropes de tous les pays, et notamment aux ecclésiastiques, notre entière gratitude envers eux et envers leurs prédécesseurs.

» Empressons -nous donc, messieurs, de profiter de cette époque mémorable, et payons -leur ce juste tribut de reconnaissance que nous leur devons • faisons retentir dans cette enceinte l'expression de toute notre gratitude; témoignons avec solennité nos sincères

remercîments pour les bienfaits successifs dont ils ont comblé les générations qm nous ont précédés. »

L'assemblée applaudit à ce discours. Elle en vote l'impression et rinsertion à la suite du procès-verbal du 5 février 1807; puis elle adopte l'arrêté que nous reproduisons * :

ce Les députés de TEmpire de France et du royaume d'Italie au synode hébraïque , décrété le 30 mars dernier, pénétrés de gratitude pour les bienfaits successife du Clergé chrétien, dans les siècles passés, en- faveur des Israélites des divers États de l'Europe;

i) Pleins de reconnaissance pour l'accueil que divers pontifes (Papes) et. plusieurs autres ecclésiastiques ont fait dans différents temps aux Israélites de divers pays, alors que la barbarie, les préjugés et l'ignorance réunis persécutaient et expulsaient les Juifs du sein des sociétés ;

» Arrêtent que l'expression de ces sentiments sera consignée dans le procès-verbal de ce jour, pour qu'elle demeure à jamais comme un témoignage authentique de la gratitude des Israélites de cette assemblée pour les bienfaits que les générations qui les ont précédés ont reçus des ecclésiastiques de divers pays de l'Europe ;

» Arrêtent, en outre, que copie de ces sentiments sera envoyée à Son Excellence le ministre des cultes. »

La tolérance de l'Église romaine était proclamée par Torgane du Sanhédrin; au même moment, la Révolution, drapant l'histoire dans ses mensonges irréligieux, fomente contre le Siège apostolique une nouvelle levée de boucliers. Daunou et Grégoire , Dulaure et Sismondi , Lambretchs et Volney, prennent à tâche d'évoquer le fantôme

* ProcèS'Verbal des séances de rassemblée des députés français profes- :8ant ïd^religion juive j p. 169, etc.

de l'Inquisition; ils ouvrent à Llorente la voio dans la--^ quelle va entrer ce prêtre espagnol , dont les ouvrages sont plus connus que l'apostasie. La Révolution a senti que l'empereur Napoléon n'est plus rhomme du Concordat de 1801. Sa grande fortune est déjà pour lui une grande servitude. Il a des aspirations secrètes qui le poussent fatalement à déclarer la guerre à tout ce qui s'oppose à sa volonté. L'ivresse du pouvoir lui est moali-o à la tfite, et, plus tard, lorsqu'il sera sur Je rocher de Sainte-Hélène, il constatera lui-même cet enivrement. Il dira : " On ne saurait se coucher dans le lit des Rois sans y gagner la folie : j'y suis devenu foui »

Selon la parole des saintes Écritures, le batailleur cqd; quérant rendait les chefs de Juda comme un tîsoa de ft qu'on met sous le bois, comme un flambeau parmiJ paille , et il dévorait à droite et à gauche tous les peup] environnants. La Révolution épie l'instant favorablâ Pour fournir d'avance une excuse ou un prétexte sm ambitions impériales, elle force l'histoire à se faire î complice de ses calomnies intéressées. L'Empereur e.\p( sait sa couronne et sa vie sur l'enjeu de tous les périJs; 1 voulait régner au Vatican comme à l'Escurial , aux Tuileries ainsi qu'à Potsdam. Ne fallait-il pas, pour accéléTj rer sa chute , ressusciter la question religieuse ? La fl^Ê volution avait conservé et entretenu dans l'armée ^M dissolvant des Sociétés secrètes. Elle y réchauffait de^ Francs - Maçons et des Philadelplies ; elle y comptai! plus d'un oliicier général pour auxiliaire. Elle osait même organiser à la sourdine, dans les rouages administratifs, la désalfeclion et la méfiance.

Entraîner Napoléon dans une brouille avec le Sainl- Siége n'es! pas chose très-difficile. A chaque pas il BUTffi

un obstacle ; chaque événement amène une tension nouvelle. Pour imiter Charlemagne , Napoléon se prétend de droit et de fait le protecteur né de TÉglise. En conséquence il ordonne à ses troupes d'occuper subitement Ancône, afin, écrit-il, « de mettre cette place à l'abri d'être souillée par les Grecs et les Musulmans. y> Son frère Jérôme a contracté en Amérique un mariage qui- dérange les projets de l'Empereur ; le Pape doit rompre ce mariage, légal aux yeux de l'Église. L'Empereur est en guerre avec l'Europe entière; il exige que ses adversaires soient des ennemis pour le Père commun. Neutre par position et surtout par la charge de son ministère pastoral , le Vicaire de Jésus-Christ ne peut pas , il ne doit pas renoncer à toute communication avec les Catholiques des différents États; l'Empereur lui en fait une obligation.

Il lui écrit le 1 3 février 1 806 : « Toute l'Italie sera soumise sous ma loi. Je ne toucherai en rien à l'indépendance du Saint-Siège, je lui ferai même payer les dépenses que lui occasionneront les mouvements de mon armée. Mais nos conditions doivent être que Votre Sainteté aura pour moi dans le temporel les mêmes égards que je lui porte pour le spirituel, et qu'elle cessera des ménagements inutiles envers les hérétiques ennemis de l'Église , et envers des puissances qui ne peuvent lui faire aucun bien. Votre Sainteté est souveraine de Rome , mais j'en suis l'Empereur. Tous mes ennemis doivent être les siens. Il n'est donc pas convenable qu'aucun agent du roi de Sardaigne, aucun Anglais , Russe ni Suédois, réside à Rome ou dans vos États, ni qu'aucun bâtiment appartenant à ces puissances entre dans vos ports. Comme chef de notre Religion , j'aurai toujours pour Votre Sainteté la déférence filiale que je lui ai montrée dans toutes les cir-

constances; mais je suis comptable envers Dieu, qui a bieu voulu se semr de mon bras pour rétablir la Beligion; et comment puis-je sans gérair la voir compromis* par les lenteurs de la cour de Rome, où l'on ne finit riwi, où pour des inlérôts mondains, de vaines prérogatives lie la tiare, on laisse périr des âmes, le vrai fondemenl de la Religion? Ils en répondront devant Dieu, cous qui laissent l'Allemagne dans l'anarchie; ils en répondront lievanl Dîou, CGUï qui mettent tant de zèle à protf^r dts mariages protestants, et veulent m'obliger à lier ma femille avec des princes protestants; ils en répondront devai Dieu, ceux qui retardent l'expédition dos bulles de mt évoques et (piî livrent mes diocèses à ranarchic. n

 ces prof^ocations , sous lesquelles l'abus de la Ton se déguise assez mal , le Pape répond , le 21 mars :

« Sire, levons le voile 1 Vous dites que voas ne loil cberez pas à l'indépendance de l'Église , vous dites qt nous sommes le souverain de Rome ; et vous dites daa«J même moment que toute l'Italie sera soumise à votre ta Vous nous faites annoncer que si nous faisons ce q»e va voulez, vous ne changerez pas les apparences : mais vous entendez que Rome , comme faisant partie iW l'U lie, soit sous votre loi; si vous ne voulez que conser%les apparences, le domaine temporel de l'Église sera r duil à une condition absolument lige et servile, la souv raincté et l'indépendance du Saint-Siège seront détruite Et pouvons-nous nous taire? pouvons-nous, par un i lence qui nous rendrait coupable de prévarication da notre office devant Dieu , et nous accablerait d'o[iprob devant toute la postérité, dissimuler l'annonce des ta sures de cette nature?

u Votre Majesté établît eu principe iprclle est l'Emp

reur deRome* Nous répondons avec la franchise apostolique que le Souverain Pontife, 'qui est tel depuis un si grand nombre de siècles qu'aucun prince régnant ne compte une ancienneté semblable à la sienne, le Pontife, devenu encore souverain de Rome , ne reconnaît et n'a jamais reconnu dans ses États une puissance supérieure à la sienne; qu'aucun Empereur n'a aucun droit sur Rome. Vous êtes immensément ^and , mais vous avez été élu , sacré, couronné, reconnu Empereur des Français et non de Rome. Il n'existe pas d'Empereur .de Rome; il n'en peut pas exister, si on ne dépouille point le Souverain Pontife du domaine absolu et de l'empire qu'il exerce seul à Rome. »

Ces fragments de la correspondance , échangée entre Pie VII et Napoléon, précisent très-*bien la situation. La situation se complique d'un désaccord particulier, qui éclate à chaque affaire entre le cardinal Consalvi , secrétaire d'État, et le cardinal Fesch, ambassadeur de France. L'un est un homme d'Etat consommé, l'autre un prêtre à vues étroites, mais honnêtes, et qui soulève toute espèce de questions irritantes pour les embrouiller à plaisir. Consalvi a fait le Concordat; Consalvi a décidé le Pape à sacrer l'Empereur; Consalvi jouit à Rome et dans le monde d'une réputation immense. Napoléon l'estime et lui fait l'honneur de redouter ses talents. Il a rbreille du Souverain Pontife et la confiance du Sacré ■Collège , — deux choses qui ne se rencontrent pas toujours ensemble. — Fesch paraît jaloux de cet éclat et de cette popularité. Il doit savoir que l'habitude est la reconnaissance des vieillards , que Consalvi est nécessaire à Pie VII et comme ami et comme ministre. Fesch s'obstine à renverser le rival qu'il a cru devoir accorder

à ses vaniteuses préoccupations. Oncle de l'Emperenra s'indigne, à l'exemple de son neven, de trouver i opposition à ses désirs.

Consaivi, cela devait être, fut accusa d'inspirer | Pape la fermeté de ses résolutions et la sérénité de s langage. Consahi avait rompu plus d'une lance avec] premier Consul; l'Empereur ne l'oublia pas. C'était p lui un homme dangereux.; la retraite du Cardinal fâ| décidée, mais celle de FescU la précéda. Fesch nu i prêtait pas à toutes les exigences ; il aimait à rési^l même à l'Empereur. Pour bien établir sa nouvelle [ tion vis-à-vis du Saint-Siège, l'Empereur veut qu'q obscur agent remplace comme ministre de France aura du Pape un prince de l'Église honoré de sa parenté. 1 baron Alquier succède au cardinal Fesch.

Du noviciat de l'Oratoire, Alquier était passé au li reau. Janséniste et avocat, il avait deux titres pour ttiÀ révolutionnaire; il le fut avec toutes les aggravations-j la làchelj5. Rcgnault (de Saint-Jean d'Angely), son i trace en ces termes le portrait d'Alquier:.a On lui reprt une grande pollronnerie et beaucoup de paresse. ajoute à ce signalement : « Un rien lui-fait peur, «l daj le moment du danger, je doute qu'il ganle sa Iblc. *

A la Convention, lors du jugement de Louis XVI ^ doute n'avait pas même 6\é possible. Ahiuier fut un î ces nombreux régicides de la pire espèce, que la ] poussa au crime. Ils se préteudaîent juges, et ils n'curt pas le courage do la justice. Alquier vota la mort du I dont, en son for intérieur, il reconnaissait l'innocetMWî! puis Bonaparte, qui n'aurait pas approuvé d'aussi coupables abandons do la vertu, mais qui s'en servait au besoin, donna à ce iàcho la mission de faire peur nu

Pape. Alquier était chargé d'exiger la révocation du cardinal Consalvi, qui se démit de ses fonctions, le i7 juin 1807. Le cardinal Casoni, septuagénaire, fut nommé prosecrétaire d'Etat, comme pour bien indiquer que le Pape réservait la place et le titre au ministre de son choix.

Dans cette lutte qui commence entre un Pontife isolé de tous ses conseillers et les officieux de l'Empereur, qui se serviront de son incontestable autorité pour exagérer ses désirs, et devancer ses ordres, la violence et la ruse se prêtent les mains. Elles combinent leurs efforts pour faire tomber Pie VII dans une embûclie. Quand on a échoué, on l'accuse ou de manquer de dignité personnelle ou de céder à une irritation nerveuse. On détache du patrimoine de l'Église, lambeau par lambeau, les dernières provinces qui constituent l'indépendance véritable, la sauvegarde essentielle du Saint-Siège. Le passage incessant des troupes françaises à travers la Romagne, — troupes que l'on oublie.de payer à dessein, — grève le trésor et appauvrit l'État ainsi que les particuliers. On s'empare de Bénévent et de Ponte-Corvo, pour en former l'apanage de Talleyrand et de Bernadotte. On cherche au Pape et au Sacré Collège toute espèce de chicanes. On veut tenir l'un en tutelle, les autres en suspicion. D'incessantes escarmouches de plume entretiennent les inquiétudes. Napoléon a formé le projet d'être empereur de l'Occident. Il dit que le sceptre pèse à la main débile de Pie VII, et que sa tête aura bien assez d'une tiare à porter.

Alquier, avec ses formes arrogantes ou doucereuses , était plutôt le chargé d'affaires de la Révolution que le repi'èsentant de la France napoléonienne; et c'est ici le malheur de la situation, qui ne peut tendre qu'à

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s'aggraver. Alquier se mît en rapport a\'ec qnchjms officiers de l'année pontificale et surtout avec les démagogues, qui regrettaient le bon temps où la Répn- Ijlique romaine leur accordait droit do vie et de mort sur leurs concitoyens. Ces officiers préteûdaient s'iitilîgner d'être de pacifiques soldats du [*ape à une époque où un César, tel que Bonaparte , décrétait la victoire. Ces tribuns, ayant perdu jusqu'à la pudeur de la servitutJc, se plaignaient d'être gouvernés par des prêtres ètou&&l gyâlématiquement , disaient-ils, toutes les généreuses aspirations.

Pour stimuler ces accès de fièvre guerrière et donner un corps aux trahisons secrètement fomentées, Ali a pris des mesures perfides. Une division de l'armée çaise doit, sous les ordres du général Miollis, îsùtf, 2 février 1808, son entrée dans la capitale du moi chrétien. Celte division se rend à Naplcs, assure-l-ns otUcief leraenl ; mais Alquier répand tout bas le bnif qu'elle est destinée à occuper Rome. Lîn jM^-texle Vm serait nécessaire pour légitimer ou tout an taoias poui excuser une aussi flagrante violation de lerritoire. Des ordres lalsifiés sont distribués dans les casernes. Ces ordres supposés émaneront du Saint-Siège. On en ai sera le cardinal Pacca et le cardinal Consaivi, comi dernier déjà fut incriminé pour la mort de Dujdiot. soldais pontificaux feront feu sur les troupes françaii au moment où elles s'empareront do la porte du Peu Le Pape est prévenu, le complot échoue; mais Pic dont la diplomatie essaya de faire un agneau, se rév^il^ lion. Le bonhomme se transforme tout naturellement eo héros. Le 30 janvier 1808, il réunit autour de lui li' Sacré Collège et la Prélature; puis, revêtu de sa cbapr

loimer

pontificale et assis sur son trône, il commande d'introduire Alquier, appelé au Palais par un billet de la Secrétairerie d'Étant. Alquier se présente, et le Pape lui adresse ces paroles :

a Vous êtes lin de ceux qui ont voté la mort du Roi de France. Ce crime exécrable devait remplir d'horreur le reste de vos jours et vous faire changer de conduite dans les événements politiques; c'est tout le contraire que vous avez fait.

» Vous avez tenté de compromettre le Saint-Siège, Nous-mêmes et nos fidèles sujets, si la divine miséricorde n'était venue à notre secours. Tout nous est connu, savezvous? Nous connaissons tout, et nous vous pardonnons.

» Dites à votre souverain que, nous confiant en ses paroles sacrées, nous avons entrepris un voyage bien pénible, dans l'unique but de former une seule Église, laissant le Saint-Siège sans son Chef, Il a manqué à tout; mais ce n'est pas à nous qu'il a manqué de parole, c'est à Dieu. ^

» Dites à votre souverain que monter sur ce trône, c'est pour nous la même chose que de fouler aux pieds un plancher. Diteshlui que nous sommes inébranlable. Si jamais il désire nous faire déporter, il n'a besoin que de donner un ordre. Mais qu'il sache bien que nous ne serons plus alors qu'un simple moine bénédictin , Grégoire Barnabe Chiaramonti. Dites-lui que, dans ce cas, le véritable Pape est élu, c'est Ini-piême qui le proclamera. Entendez-vous P Allez 1 »

Pie VII avait prononcé ces parolesr avec un accent de dignité qui ne permettait .pas de réplique. Il descendit du trône , et, suivi de sa cour, il se retira majestueusement, laissant l'ambassadeur français si plein de confusion qu'il

39e LIVRE 11.

ne put jamais, ajoute La relatioa manuscrite, troiHTfl

porte pour sortir.

Cette scène, qui n'a pas encore été racontée, fuf^ comme toutes les grandes choses, tout à la fois simple cl sublime. Elle résume le caractère de Pie Vil ; elle moniro quelle était sa fermeté. Alquier le comprit seulement alors; mais alors il était trop tard. Le 2 février, les Français entrèrent dans Rome , sans coup férir ; ils s'em|iar^renl du château Saint-Ange, des principaux posles, des imprimeries et de tous les établissements publics. Comnw ' pour prendre possession non-seulement de la ville, md même de la personne du chef de l'Église, des cancT furent braqués en face du Quirinal, sa résidence.

Le Pape est prisonnier dans son propre palais; il I plus que la liberté de ses douleurs. Afin de lui rend"*^ position encore plus anoère, on exile tous les CanJinri ou Prélats qu'on suppose assez courageux pour sonlpj son courage. Consaivi est gardé à vue, et l'isolemPDlof lulaire commence pour le Pontife. Son pro-secré d'État résiste, par ses ordres, à toutes les exactions^ détail. Le pro-secré taii'o doit céder ses fonctions à ira ' autre, Le cardinal Casoni est remplacé par le canVinnl Doria, puis par Gabrielli. A Gabrielli succède le can)iii|lj Pacca.

Le nouveau ministre n'est pas homme à se laisser îq mider par les menaces. Il sait parler, il sait agir. .\ffn| chide toute illusion,parce qu'il est dégagé de tout inU^rJ Pacca, dans sa sévère modestie, fait preuve d'un soo| bon sens et d'une intrépidité qui ne désespère jamais. ïi* ' d'une étroite amitié avec Consaivi, il a, comme lui, apprécié le danger de la situation. Consaivi est écarté; Pacf le supplée auprès de Pie VII. Le pro-secrétairo d'Étal s ~

prudent et résolu ; ordre est donné de l'arrêter. Le Pape se présente ; il couvre de sa personne le ministre suspect de fidélité. Sans espoir de vivre, sans peur de mourir, Pacca s'est dévoué. Son dévouement sera la gloire de son nom , car il fut véritablement de la race de ces privilégiés par lesquels s'opère le salut d'Israël.

Cette lutte de quelques vieillards contre le dominateur de l'Europe prend à chaque heure de plus vastes proportions. Ces vieillards , blanchis dans la prière et dans l'étude, disent comme saint Paul * : « Les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas les armes de la chair. » Ils n'ont ni peuple ni armée à opposer à l'envahissement. On les croirait abandonnés de Dieu et des hommes; mais ils ne s'abandonnent pas eux-mêmes. Ils ont le courage des résolutions unanimes, et ils ne s'épouvantent ni de la mort ni de la captivité. La victoire a conduit Napoléon au cœur de l'Allemagne : l'empire d'Autriche est ébranlé. Le 17 mai 1809, un décret, daté du château de Schœnbrunn, supprime la puissance temporelle des Papes. Ce décret déclare Rome ville impériale et libre.* Il va être promulgué le 1 1 juin ; mais la veille. Pie VII, par une notification à ses bien-aimés sujets et à toute la Chrétienté^ proteste et contre l'usurpation de ses États et contre les compensations précaires par lesquelles on voudrait humilier le Saint-Siège. Cet acte est ainsi formulé :

a Ils sont enfin accomplis les ténébreux desseins des ennemis du Siège Apostolique ! Après la spoliation violente et injuste de la plus belle et de la plus considérable portion de nos domaines, nous nous voyons, sous d'indignes prétextes et avec une injustice d'autant plus grande,

* Epist. B. Pauli, 11 Cor. x, 3.

ni à

dépouillé de notre souveraineté oalurelle, à laquelle esV étroîlement liée notre indépendance spirituelle. An milieu de cette persécution, nous nous consolons par la pensée que nous ne sommes frappé d'un si grave désastre ni à cause d'aucune offense envers l'Empereur ou cnvi'rs France, qui a toujours été l'objet de nos tendres et patr nelles sollicitudes, ni pour aucune vue de politique m daine, mais seulement pour n'avoir pas voulu trahir m devoirs et notre conscience. Plaire aux hommes et. offenser Dieu n'est permis à aucun de ceux qui profes.seu(la Religion catholique, beaucoup moins encore à celui qui en le chef et l'interprète. Obligé que nous sommes, à l'i de Dieu et de l'Eglise, de transmettre intacts ton» droits, nous protestons contre cette nouvelle spiJialii et nous la déclarons nulle et de nul effet : nous rejol avec la volonté la plus énergique et la plus formelle tcHil dotation quelconque que l'empereur des Français ain l'intention d'assigner, soit à nous, soit aux meinbr*s notre Sacré Collège. Nous nous couvririons d'oppi aux yeux de l'Ëglisc si nous faisions dépendre notre util sistance de la main de celui-là même qui nous /a ravi Nous nous abandonnons entièrement à la Proviilence et la piété des fidèles, et nous serons content de tennini dans les privations la douloureuse carrière do dos Irisl jours. Nous adorons avec une humilité profonde les seci impénétrables de Dieu. Nous implorons sa misiricoi sur nos sujets, qui seront toujours notre joie el noi couronne; et après avoir fait dans ces drconslances douloureuses tout ce que nos devoirs exigent, noos exhortons à conserver toujours intactes la ReligioD el Foi, et à s'unir à nous pour conjurer avec des gél ments et dos larmes, entre le vesliljule et l'autel, le Pèi

suprême des lumières pour qu'il daigne changer les conseils de nos persécuteurs. »

Cette notification n'était que le prélude d'une mesure bien plus retentissante. En prévision d'éventualités que le caractère de l'Empereur et les tendances de la Révolution doivent faire appréhender, la buHe Quum memoranda a été rédigée en projet par le cardinal di Pietro et par le père Fontana/Cette Bulle ne frappe pas directement Napoléon , niais elle fulmine anathème contre les spoliateurs de la Chaire apostolique et contre leurs adhérents. Napoléon abuse de sa puissance pour dépouiller le chef de l'Église ; le chef de l'Église use des armes spirituelles pour repousser l'agression. Et encore, à ce point suprême du débat , il tâche , par mille prévenances , de prouver à Napoléon que les blessures d'un vieil ami sont préférables aux frauduleuses caresses d'un ennemi secret.

Durant ces années de troubles intérieurs et de complications calculées, Pie VII et le Sacré Collège ont été amenés, par la force même des choses, à s'avouer que la plus grande de toutes les faiblesses est de craindre trop de paraître faible. En face de ce conquérant qui parcourt le monde au pas de charge , les princes de la terré , muets d'effroi ou de servilité, s'empressaient de déserter leur cause; la Cour romaine pense qu'elle ne doit pas subir une pareille prostration. Elle jette un cri d'alarme plutôt que de défi ; ce cri trouve de l'écho dans toutes les consciences. Napoléon a voulu blesser la Papauté, il se blesse lui-même. Il ne s'est entouré que d'instruments aveugles, poussant l'obéissance jusqu'à la bassesse; cette obéis- ^nce l'entraîne à des actes qu'il blâmé, et dont cependant il assume la responsabilité devant les hommes.

Le 19 juin, l'Empereur est encore dans l'ignorance de

iOU LIVRE II.

la bulle d'excomiiiunication , el il C'crh à Murât : i vous ai fait connaître que mon inlenlion était que 1 affaires do Rome fussent conduites vivement, et qu'on d ménageât aucune espèce de résistance. Aucun asile ne" doit être respecté si on ne se soumet pas à mon dL'crct, et, sous quelque prétexte que ce soit, on ne doit soiifDir aucune résistauce. Si le Pape, contre l'esprit de son état el de l'Évangile, prêche la révolte et \e(ît se servir do l'immunité de sa maison pour faire imprimer des rârcalaires , on doit l'arrêter. Le temps de ces scènes est passé. Philippe le Bel flt arrêter Boniface VIII, et Charles-Quînt tint longtemps en prison Clément VII, et ceus-là avaioiit Fait encore moins. Un prêtre qui prêche aux, puis^nres temporelles la discorde et la guerre, au lieu de la paix abuse de sou pouvoir, n

Cette lettre , qui pèsera tant sur les destinées de Naw léon, ne contient point l'ordre formel de s'emparer ■( lemment de la personne du Pape et de roffrîp cq spectii à l'Europe comme réiractaire aux ordres de l'Emp) Mais on vivait dans un temps où il était bien difficile i lencontrer des hommes ne craignant point de iléptaiii pour mieux servir. Dans ce temps-là, les survivants ( la Révolution s'étaient avoué, avec Tacite', «qu'an y voir extrême est toujours mal assuré. » Afin de miner i encore davantage ce pouvoir, leur obséquiosité loumo à la perfidie. Napoléon parle d'arrêter le Pape; sfs généraux et ses agents à Rome complotent un guel-apens. Us tentent sur le Quirinal une attaque nocturne, une esca- , lade avec effraction ; puis un général do gendanneriM nommé Radet, pénètre, avec la force armée, juaqu'fl Pontife suprême.

I Tacilo, IliU., I. Il, \cin.

PIE VU ET NAPOLÉON. m

L'enlèvement est consommé; Pic VII et le Cardinal Pacca sont prisonniers. La Révolution a dit cette nuit-là aux portes du Quirinal, par la bouche d'un de ses s(^M*dcs qui dirigeait le complot : « Voilà le dernier Pape qui passe sous cette porte, après lui il n'y en aura plus. » La Révolution, qui s'est toujours flattée de cette chimère, entraîne hors de Rome le souverain et son ministre, sans avoir même désigné le lieu de leur exil. On a redouté la colère des Transtévérins ; on voudrait qu'il fût possible de tromper la piété des populations se pressant autour du captif. On le ballotte de Rome à Florence, de Florence à Gênes , de Gênes à Alexandrie , d'Alexandrie à Grenoble. C'est une épave du pontificat, qui erre de ville en ville à la merci de ses geôliers, et qui partout réveille avec les sentiments de foi la plus douloureuse impression.

Napoléon pouvait et devait punir ses agents ; leur exagération de zèle outre-passait sa volonté. Il s'imagine qu'un mouvement de recul compromettra l'idéal de son omnipotence. Après avoir blâmé en secret, il ratifie ostensiblement le fait accompli. « Je suis fâché, écrit-il de Schœnbrunn, le 1 8 juillet i 809, au ministre de sa police, qu'on ait arrêté le Pape : c'est une grande folie. Il fallait arrêter le Cardinal Pacca et laisser le Pape tranquille à Rome; mais enfin il n'y a point de remède, ce qui est fait est fait. Je ne sais ce qu'aura fait le prince Borghèse ; mais mon intention est que le Pape n'entre pas en France. S'il est encore dans la rivière de Gênes, le meilleur endroit où l'on pourrait le placer serait Savone; il y a là une assez grande maison où il serait convenablement jusqu'à ce que l'on sache ce que cela doit devenir. Je ne ïn' oppose point, si sa démence finit, à ce qu'il soit renvoyé à Rome. S'il était entré en France, faites-le rétio- I. 26

gracier sur Savone et sur San-Romo; laites sin'\"oillor s correspondance. Quant au cardinal Pacca , faites-le enfermer à Fénestrelie, et faites-lui connaître que s'il y un Français assassiné par l'cflet de ses instigations, il le premier qui payera de sa tête. »

Au témoignage du général Radet, le captif, dont démence ne devait finir qu'avec l'Empire, conserva des moments si pleins d'angoisses, le calme de sa digai et la liienveîllance de son sourire. Aux peupips t\ni aci rent sur son passage et qui, prosternés dans lapousâoi lui demandent avec des larmes sa bénédiction, il dotii haute voix le mot d'ordre du Chrétien, a Courage prière! » s'écrie-t-il ; et la multitude, en s'éli répète avec Ini ces paroles, qui sont la consolaticwi l'espérance. Enfin , après des courses sans bul et voyages sans direction , Pie Yll aiTive à Savone. On privé de ses conseillers et de ses amis; il n'a de oication ni avec l'extérieur ni avec l'intérieur. On Ti on le séquestre, ou ne lui accorde ni t^ncre ni pour Ini rendre plus dure sa captivité, on Vûmpdi même de correspondre avec l'EpiscopaL

La Chrétienté est oi-plieline, et cepenâanl \a Çhi de Pierre ne sera point veme. Plongé dans la solitudi la recherchant peut-être, le Pape ne demande, il n'acoi aucune distraction. A toutes les propositions que les torifés impériales lui soumettenl , il répond toujours ces paroles de Tertollien ; « Je suis libre, JB n'ai ij'ai maître que le Dieu toul-puissant, éleroe] , qui est le raaitrc de César. » Et de ses lèvres qui sont les ili silaires de la science, et de sa Imuche d'uii tombait U connaissance de la loi, il ne s'échappe ni plainte nî oiiw^ mure. Pour avoir une conduite uniforme, il faut |>ar1ir

d'un principe invariable; Pie VII s'appuie sur la parole de Dieu même, Consalvi lui avait.appris, par son expérience, qu'en diplomatie comme en affaires il faut savoir beaucoup oublier. Le Pape est admirablement disposé à cet oubli; mais, sous aucun prétexte, Pie VII n'aura songé à le faire prévaloir au détriment du Saint-Siège.

L'Empereur a le Souverain Pontife en son pouvoir, il veut aussi tenir le Sacré Collège sous sa main. En 1798, la Révolution a dispersé les Cardinaux , et cette dispersion maladroite leur permit de s'assembler en conclave. Napoléon porte ses vues plus loin. Si la mort vient à enlever Pi6 VII , il faut que tous les princes de l'Église se laissent guider dans l'élection par sa volonté impériale. Il les force donc de s'exiler à Paris et de rehausser, par l'éclat de la pourpre romaine, la splendeur de ses fêtes religieuses. Le deuil dans l'âme , les Cardinaux obéissent à la consigne.; mais un jour le devoir se vit en opposition avec elle, eMe devoir l'emporta.

Les Cardinaux ont été réunis ou plutôt internés dans la capitale de l'Empire. Napoléon se flatte d'exercer sur euit l'autorité de sa puissance, et le prestige peut-être plus éblouissant de son génie- Consalvi arrive à son tour, mais Consalvi blanchi avant l'âge , car ainsi que Pline le disait de Trajan : « Les dieux semblent n'avoir fait prématurément blanchir ses cheveux , que pour imprimer à son front plus de majesté. » Dans ses Mémoires, le Cardinal raconte en ces termes la présentation des exilés à celui qui intima l'ordre d'exil. Le récit de cette audience napoléonienne est une page d'histoire.

« Nous étions, écrit Consalvi, cinq Cardinaux que le cardinal Fesch présentait, ce jour-là, à l'Empereur, tous dnq arrivés seulement durant cette semaine , savoir : le

404 LIVUE 11.

cardinal di Pietro, venu avec moi, et les card Piguatelli, Saluzzo et Despuig. Le cardinal Fescli nôi avait places à part d'un côté en demi-cercle; tous il autres Cardinaux étant de l'autre. Suivaient les grai» de la Cour, les Ministres, les Rois, les Princes, les I cesses et Reines, et autres dignitaires. Voici que l'Eiupc^ reiir arrive. Le cardinal Fesch se détache et commence par lui présenter le premier, qui est le cardinal Pigna~ telli. Nous étions, nous cinq , rangés par ordre de prt5 minence de cardinalat. A Fesch disant : « Cesl le cardinfl PignateUi , » l'Empereur répond : « Napolitain, i passe outre, sans rien ajouter. Le cardinal Fesch pti sente le second, eu disant : « Le cardinal di Pielro. L'Empereur s'arrête un peu et lui dit : « Vous êtes f graissé. Je me rappelle de voua avoir vu ici avec le PaJ à l'occasion de mon couronnement, n et il passe. I cardinal Fesch dit en présentant le troisième : « Le cafl dinal Saluzzo. » 'i Napolitain-, « répond l'Empereur, cil s'avance. Le cardinal Fesch présente le quatrième etdifa « Le cardinal Despuig. j> « Espagnol, » répond J'Kiopi reur. Et le Cardinal de répliquer : « De Majorque', comme s'il reniait sa patrie.

D L'Empereur passe outre ; arrivé jusqu'à moi, il s'écrS avant que le cardinal Fesch m'eût nommé : a O i dinal Consalvi, que vous avez maigri! je ne vous aun presque pas reconnu. » Et en parlant ainsi avec un graiû air de bonté, il s'arrête pour attendre ma réponse, lui dis alors, comme pour expliquer mon amaigrisscmenfl K Sire, les années s'accumulent. En voici dix d'éCûuIN depuis que j'ai eu ThoDueur de saluer Votre MajeslJ — C'est vrai , répUque-t-il, voilà bientôt dix ans que \m êtes venu pour le Concordat. Nous l'avons fait dans cvll

même salle ; mais à quoi a-t-il servi? Tout s'en est allé en fumée. Rome a voulu tout perdre. Il faut bien l'avouer, j'ai eu tort de vous renverser du ministère. Si vous aviez continué à occuper ce poste , les choses n'auraient pas été poussjées aussi loin, m

» Cette dernière phrase me fit tant de peine, que je n'y voyais presque plus. Quelque désir que j'eusse d'être bien reçu par Napoléon, je n'aurais jamais osé croire qu'il en arrivât là. S'il pouvait m'être agréable de l'entendre attester en public qu'il avait été la cause de mon éloignement du ministère, je fus saisi de l'entendre affirmer que si j'étais resté dans ce poste, les choses n'auraient pas été aussi loin. Je craignis, si je laissais passer cette assertion sous silence , que cela ne donnât lieu au public d'en conclure qu'il en était vraiment ainsi et que j'aurais trahi mes devoirs, comme c'en était la conséquence naturelle.

» Sous l'impression de cette crainte, je ne consultai que mon honneur et la vérité. Au lieu donc de me montrer touché et reconnaissant de sa bonté et de cet aveu si extraordinaire et si significatif pour un homme de son caractère, aveu fait en s'accusant d'avoir eu le tort de m'éloigner du ministère, je me trouvai dans la dure nécessité de répondre à une assertion des plus absolues de sa part par une réplique des plus fortes et des plus significatives. Je lui dis donc : « Sire, si je fusse resté dans ce poste, j'y aurais fait mon devoir. »

» Il me regarda fixement, ne fit aucune réponse , et se détachant de moi, il commença un long discours, allant de droite et de gauche, dans le demi-cercle que nous formions , énumérant une infinité de choses contre la conduite du Pape et de Rome pour n'avoir pas adhéré à ses vo-

LIVKE II.

' lontés, et s'être refus(5 d'entrer dans son ayslèine, ch« ' qui ne sont pas à rapporter ici. Après avoir ainsi i peuiJant un temps assez long, et se trouvant près de u dans ses allées et venues, il s'arrêta, puis répéta au seconde fois : « Non, si vous étiez resté dans votre p les choses ne seraient pas allées si loin.

» Quoiqu'il fàt bien suffisant de l'avoir contredit (/m| fois, néanmoins, toujours animé des mêmes motifs, J'ot le faire de nouveau et lui répondre ; « Que Votre Majes^ croie bien ipe j'aurais fait mon devoir.

o 11 se mit à me regarder fixement. Sans rien répliquer, il se détacha de moi, recommença à aller etvpnir, continuant sou discours, formulant les mêmes plainlfl sur la conduite de Rome à son égard, sur ce que RoM n'avait plus de ces grands liomn>es qui l'avaient anlr illustrée; et puis s'adressant au cardinal di Piotro, était le premier au commencement du demi-cercle, a moî j'étais à l'autre extrémité, il dit pour la tn fois : « Si le cardinal Consaivi était resté secrétaire d'Vxà les choses ne seraient pas allées si loin. *

>• Lorsque je l'entendis répéter ces parolw t sième fois, je ne dirai pas mon courage, mais mon | de prudence dans cette occasion et comme un zMe escea de mon honneur me firent passer les bornes. Je l'avais d contrarié deux fois : il ne me parlait pas alors comil précédemment; il était assez éloigné. Néanmoins, répétition, je sortis de ma place, et ra'avançant jn^iqu'd près de lui, à l'autre extrémité, je lui dis : -j Sire, M déjà afiirraé à Votre Majesté que si j'étais n^slé danaï poste j'aurais assuiémenl fait mon devoir. »

» A celte troisième profession de foi, si jv pnis parler, il ne se conlirt plus, maie me regardant fixeawil

il éclata en ces paroles : « Oh 1 je le répète , voire devoir ne vous aurait pas permis de sacrifier le spirituel ad temporel. » Dans son idée, il cherchait à se persuader que j'aurais adhéré à ses volontés plutôt que d'exposer les intérêts de la Religion aux dangers de le voir rompie avec Rome. Cela dit, il me tourna les épaules; ce qui me fit revenir à mon rang. Puis il demanda, en peu de mots, aux Cardinaux qui étaient de l'autre c6té, s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite à nous cinq, et se tenant proche dn cardinal di Pietro, il dit que le collège des Cardinaux étant presque au complet à Paris, nous devions nous mettre à examina s'il y avait quelque chose à proposer ou à demander pour la marche des affaires de l'Église. Il ajouta que nous pouvions nous réunir en conséquence , ou tous à la fois ou quelques-uns des principaux d'entre nous. Il expliqua peu après ce qu'il entendait-par les principaux, c'étaient les plus versés dans les questions théologiques, comme il ressortait de l'antithèse qu'il fit en disant au cardinal di Pietro, à qui s'adressait ce discours : « Faites que dans ce nombre se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la théologie, comme je le suppose , connaît bien , sait bien la science de la politique. » Il termina en demandant qu'on lui remît les résolutions par l'intermédiaire du cardinal Fesch, et il se retira. » Le mariage de l'empereur Napoléon et de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche est déclaré. Par des raisons théologiques et morales, qui ne sont pas du ressort de cet ouvrage, l'Église romaine s'oppose au divorce ou à la répudiation de l'Impératrice , divorce que Tofficialité du diocèse de Paris eut le tort de légaliser. Depuis la veille du sacre , Joséphine est , devant Dieu comme devant les hommes, l'épouse légitime de Napoléon Bonaparte. Le

pape Pie VII, sur la demande de l'Impératrice elle-même, a, ce jour-là, exigé que la Religion sanctionnât une union qui n'était encore que civile. Le vœu de Joséphine fut exaucé; l'Église ne veut pas, elle ne peut pas adhérera des considérations ne tendant à rien moins qu'à faire reposer sur un caprice ou sur un intérêt politique Tindi^oluhle sainteté du mariage. Le Pape est dans l'impossibilité d'élever la voix; le Sacré Collège va faire parler son silence. Consalvi lui sert d'interprète : •.. « Nous savions qu'il y aurait quatre invitations, raconte le cardinal dans ses Mémoires inédits sur le mariage de l'archiduchesse : la première à Saint-Cloud; l'Empereur devait présenter à l'Impératrice, à peine arrivée, tous les grands corps àe l'État; la deuxième encore à Saint-Cloud, pour assisterai! mariage civil; la troisième aux Tuileries, pour le mariage religieux; la quatrième aussi aux Tuileries, afin de recevoir tous les grands corps de l'État, les souverains étant sur leur trône. Après bien des délibérations entre nous treize, il fut convenu que nous ne nous rendrions pas à la deuxième et à la troisième invitations, qui regardaient le mariage, c'est-à-dire ni au mariage ecclésiastique , par Ja raison susdite , ni au mariage civil , parce que nous ne crûmes pas. séant pour des Cardinaux d'autoriser, par leur concours, la nouvelle législation qui sépare un tel acte de la bénédiction nuptiale, ainsi qu'on l'appelle, indépendamment de ce que cet acte lui-même donnait lieu de regarder comme brisé légitimement le lien précédent , ce que nous ne pensions pas.

» Nous décidâmes donc de n'intervenir ni à la seconde ni à la troisième réunion. Quant à la première et à la quatrième, nous n'y vîmes qu'un acte de déférence et de respect à l'abri des difficultés qui naissaient du mariao^e :

il nous sembla que nous pouvions faire celte démarche auprès de Napoléon et de Tarchiduchesse sans les reconnaître par là comme mari et femme. On considéra qu'il fallait adoucir autant que possible ce qu'il y avait de dur dans la démonstration que nous allions faire contre TEmpereur, en face de l'Europe entière, en n'assistant pas à son mariage.^ Il convenait de tenter tout ce que nous pourrions afin de lui prouver que nous ne refusions que l'impossible. Les sentiments étaient partagés sur le quatrième point (et je fus un des obstinés à dire non), par la crainte d'une scène en public, comme on a coutume de dire. Ce que le caractère violent de l'Empereur ne faisait que trop pressentir, après que nous aurions manqué à la seconde et à la troisième réunion. Il n'en était pas de même pour la première. Les raisons pour le oui ayant aussi prévalu relativement à la première invitation, on conclut, de commun accord, de ne pas nous diviser dans une circonstance où il était si important d'être unis et de maintenir notre "nombre dans son entier. La raison qui l'emporta fut, en opposition de celle que nousvenons d'indiquer, que de paraître à la première et à la quatrième réunion donnait un moyen à l'Empereur de passer , au moins en public, sur notre absence des deux autres , ou comme étant due à des causes accidentelles, ou comme lui ayant échappé (et nous pensions qu'il agirait ainsi); car il était de son intérêt de ne pas faire un éclat dans une affaire aussi délicate.

» Les quatre invitations nous parvinrent. Nous allâmes tous à Saint-Cloud le soir de la première cérémonie. Pendant que nous attendions dans le grand salon la venue des deux souverains, j'eus à soutenir un assaut des plus vifs et qui me donna une sueur de mort. Nous étions tous

réunis : Rois, Cardinaux, Princes de l'Empire, les dignitaires, les ministres, quand je me vis accosté à Fimproviste par le ministre de la police, Fouché, duc d'Otranie. J'avais fait sa connaissance à mon preaiier voyage de Paris, et il m'avait pris en extrême amitié. Je lui devais une grâce très-signalée en faveur d'une personne que Je lui avais alors recommandée. Pendant mon ministère , il m'avait toujours fait saluer par les Français qui venaient à Rome ; il ne parlait de moi qu'avec enthousiasme. Dans ma visite d'arrivée ( la seule que je lui fis pendant les cinc[ mois que je résidai à Paris dans ce second voyage), il me fit l'accueil le plus honorable et le plus amical, me parla de toutes les difficultés qui avaient eu lieu, en les attribuant à ma sortie de la Secrétairerie d'État. La délicatesse de mon caractère m'avait obligé à lui répondre franchement (ce dont il ne voulut pas convenir) qu'il ei serait arrivé tout autant, parce que j'avais toujours élé moi-même et que je serais toujours de l'avis qu'on ne pouvait faire ce qui était exigé.

» Ce soir-là, il me prit donc par la main, me conduisit dans un coin du salon, et me demanda s'il était vrai que quelques Cardinaux voulussent faire la folie, on plutôt, reprit-il, commettre l'énorme attentat de ne poiat intervenir au mariage de l'Empereur. Comme je ne désirais exposer aucun de mes collègues avant le temps, ni entrer dans une discussion qui serait devenue fort embarrassante , je différai de répondre , ne voulant pas lui nier la chose. Il me répéta sa demande avec insistance* alors, prenant mon parti avec ma franchise ordinaire , je lui répondis que jç ne pouvais lui dire le nombre et les noms de ceux-là, mais qu'il parlait à l'un d'eux.

» 11 s'écria qu'à son bien grand chagrin il avait entendu

ce matin même l'Empereur déclarer que j'en étais véritablement^ mais qu'il le lui avait nié, en l'assurant qu'il était impossible qu'un homme de mon jugement j non imbu des préjugés de mes collègues, pensât ainsi, surtout dans une affaire où je voyais la majorité du Sacré Collège (ce qui me montra comme il était sûrement informé) agir tout difTéremment. Il se mit à m'énumérer les conséquences teiribles de la démarche que nous prétendions faire , et combien nous allions nous rendre coupables envers l'État , puisque cette affaire intéressait de si près la succession au trône , la légitimité du mariage et des enfants qui en naîtraient , et la tranquillité de TEmpire. Il ajouta qu'un acte semblable de notre part jetterait la France , sinon maintenant à cause de la crainte de l'autorité, au moins plus tard dans des troubles sans fin. II développa ces motifs, et, rempli de talent comme il est, il m'apporta je ne saurais dire combien d'arguments divers , tirés aussi des circonstances , et spécialement de ce qu'on ne devait pas appeler mariage l'acte que nous repoussions comme tel y puisque le mariage, disait-il, a été déjà fait à Vienne, et que tout se réduit maintenant à une pure formalité.

» Mais j'eus réponse à tout; je réfutai chacun de ses arguments) et quant aux conséquences que je ne pouvais nier, je lui dis que nous en étions pleins de douleur, que ce n'était pas notre, faute, puisque nous avions suggéré le moyen de les éviter, en n'invitant pas tous les Cardinaux; qu'on ne l'avait malheureusement pas adopté, et que finalement, en ce qui touchait notre intérêt personnel , ce motif ne serait pas assez puissant pour nous faire trahir notre devoir. Il me répliqua une infinité de choses inutiles à rapporter, ainsi qufe mes réponses. Il termina

LIVIIE H.

disant que si mes autres collègues ne voiilaîenl [ rendre, ce ne serait pas, après lout, le plus graud mal, quoique cela en fût un; mais que quant à moi, il en était autrement. « Vous marquez trop, reprit-il ; vniis avez fait le Concordat, vous avez 6(6 premier minisire; vous êtes si connu et, ajouta-t-il, si estimé (bien que je ne méritasse pas cette estime), que c'est une chose (errible que vous soyez parmi les absents. L'Empereur en sera plus furieux que de tout le reste. Vous pesez trop dans la balance. »

» Il se mit ensuite à me conjurer d'assister au mariagt' ecclésiastique, ce qui étaitl'important; il répéta que ce ne serait pas le plus grand des malheurs si je no paraissa pas au mariage civil. Je tins toujours ferme, je le rejnd ciai de cette bonne opinion non méritée d'homme l jugement qu'il me donnait; j'ajoutai que j'avais aalm et plus peut-être que tous les autres de ce (ju'il appell des préjugés, cl que j'appelais moi, plus jusiemeni, voirs de mon état; je conclus en l'assurant que n'en i m'en ferait déparlii'. Voyant qu'on ouvrait Iw portea /inoj l'entrée de Leurs Majestés, il me laissa, en me conseillaur" de mieux réfléchir, et, bien plus, de persuader à me* collègues d'assister au moins au mariage ecckSiaslique. — « Quant à vous, termina-t-il , je vous le dis, jo suis capable de venir vous prendre moi-même dans ma voilure, ce matin-là, plutôt que de [jermellrc votre non-intervention, ce qui serait le pire de toul, non moins pour la chose que pour vous-même. » Ainsi Qnit ce collijqiie, qui me donna , je le répète , une sueur morlolle , ei dont je ne laissai ignorer aucun détail à mes douze collègues, qui en avaient été spectateurs avec les autres Cardinaux et les princes réunis dans cette salle.

» Entrèrent alors les Souverains; l'Empereur tenait par la main la nouvelle Impératrice, et il lui présenta successivement les personnes. Lorsqu'il fut arrivé à nous : « Ahl s'écria-t-il, voici les Cardinaux l » Et, nous passant tous lentement en revue, il nous nomma à l'Impératrice un à un, ajoutant pour quelques-uns leur qualité, ce qui lui fit dire de moi : « C'est celui qui a fait le Concordat. » Personne ne parlait, mais chacun s'inclinait. L'Empereur fit cette présentation avec un visage plein d'affabilité et de courtoisie. Il voulait, comme on l'a su , essayer de triompher, par cette marque de bonté, de notre opposition, dont il était instruit. Cela se passa le 31 mars, un samedi, au soir.

» Le dimanche eut lieu le mariage civil à Saint-Cloud. Nous n'y parûmes pas, au nombre de treize, savoir : les cardinaux Mattei , Pignatelli, délia Somaglia, Litta , RufTo- Scilla, Saluzzo, di Pietro, Gabrielli, Scotti, Brancadoro, Galefïî, Opizzoni et moi. Des quatorze séparés de nous (excepté, je le répète, le presque mourant et sans connaissance Caprara et le cardinal Fesch, qui intervint avec la maison impériale et civile de la cour en qualité de grand aumônier) , onze furent présents : les deux Doria , Spina, Caselli, Fabrice RufTo, Cambacérès, Vincenti , Erskine, Roverella et Maury. Les trois autres qui ne firent pas acte de présence fyirent : Bayanne , Despuig et Dugnani, qui s'excusèrent comme malades; mais l'excuse de santé les fit considérer par la Cour et par le public comme adhérents, et non comme opposants. Vint le lundi, où Ton fit aux Tuileries le mariage ecclésiastique, avec cette immense pompe que l'histoire a décrite. On vit les sièges préparés pour tous les Cardinaux ; jusqu'à la fin on ne perdit pas l'espérance de les trouver présents

iU LIVUE II.

pour cet acte, du moins, qui intéressait le plus vivement la Cour; mais les treize ne parurent point. On enleva de suite les sièges vides, afin qu'ils ne frappassent point les yeux de l'Empereur, lorsqu'il arriverait.

» Ce fut le cardinal Fesch qui Qt la cérémonie du mariage. Quand l'Empereur entra dans la chapelle, son regard se porta d'abord à l'endroit où étaient les Cardinaux. En n'y voyant que le nombre indiqué ci-dessus, son visage parut si courroucé que tous les assistants s'en aperçurent clairement. Nous autres treize , nous nm éclipsions entièrement. Nous restâmes renfermés, ces deux jours, comme des victimes destinées rfu sacrifice. En ayant soin de ne nous montrer alors à qui que ce soit, c'était tout ce que nous pouvions faire de mieux dans l'état des choses, et sans manquer à aucun de nos devoirs.

» Arriva le mardi, jour de la quatrième invitation, oo se devait faire la présentation générale aux deux Souverains assis sur leur trône. Nous y allâmes tous, comme il était convenu, et il est facile d'imaginer de quel cœur nous attendions dans la grande salle, où se trouvaient Cardinaux, Ministres, Évêques, Sénat, Corps l^slatîf, magistrats, dames et tous les autres grands de l'Empire, le moment solennel de voir l'Empereur et d'en être vus. Tout à coup, après plus de trois heures d'antichambre, el quand on introduisait dans la salle du Trône le Sénat, le Corps législatif et les autres corps, à qui Ton donnait le pas sur les Cardinaux , arrive un aide de camp de l'Empereur avec l'ordre aux Cardinaux qui s'étaient absentes du mariage de partir immédiatement, parce que Sa Majesté ne les voulait pas recevoir. L'Empereur avait, du haut de son trône, appelé cet officier, et lui avait

donné cet ordre. L'aide de camp avait à peine descendu les degrés du trône, que l'Empereur le rappela et lui dit de renvoyer les seuls cardinaux Opizzoni et Consalvi. Mais cet officier, soit crainte, soit embarras, ne comprit pas bien, et crut que, en excluant tous les treize. Napoléon voulait mortifier plus spécialement ces deux-là. Il notifia donc Tordre aux treize , au grand étonnement de tous les spectateurs. Les uns Tentendirent , les autres virent cette scène, que nos costumes rouges rendaient encore plus apparente. Chassés publiquement, nous retournâmes dans nos demeures.

» Les Cardinaux assistant au mariage étaient restés; ils furent ensuite introduits. La présentation se faisait en passant un à un, lentement, et ne s'arrêtant au pied du trône que pour faire un profond salut. Pendant tout le temps de leur défilé, l'Empereur debout ne se contint pas et dit des choses terribles contre les Cardinaux expulsés. Mais presque tout son discours et ses terribles invectives tombèrent sur les deux seuls Opizzoni et moi. Il reprochait au premier son ingratitude pour l'archevêché de Bologne et le chapeau de cardinal qu'il lui avait procurés. Ce qu'il me reprochait à moi c'était bien plus terrible, et pour ce qu'il y avait de spécieux et pour les conséquences dont j'étais menacé. Il disait qu'il pouvait peut-être pardonner à tout autre, mais non à moi. Les autres, ajoutaitil, m'ont manqué à cause de leurs préjugés théologiques; mais Consalvi n'a pas de ces préjugés. Il m'a offensé par principes politiques. Il est mon ennemi. Il veut se venger de ce que je l'ai renversé du ministère. Pour cela, il a voulu me tendre un piège le plus profondément astucieux qu'il a pu , en préparant contre ma dynastie un prétexte d'illégitimité à la succession au trône, prétexte dont mes

ennemis ne maQquoronI pas ilo se servir quand ma t aura fait cesser la crainte qui les cooiprimc.

» Voilà les couleurs qu'il donna à une démarche qud n'avais faite que par conscience et pour remplir mon de-

■ voir comme tous les autres. On sent facilement coinbieu cette accusation était fausse à tous égards. Maïs il vai facile aussi de comprendre à quoi m'exposaient cl m'cx(>Dscnt encore de semblables idées dans un homme qui ppat tout ce qu'il veut, et tient la volonté n'est relenne \ aucune considération. Ce fut un miracle qu'ayant dausi première fureur donné l'ordre de fusiller trois des Ircii Opizzoni, moi, et un troisième dont on n'a pas suJ nom (ce fut sans doute le cardinal di Pielrol , et .s ensuite borné à moi seul , la chose ne se soit pas réalta 11 faut supposer que la suprême adresse du ministre Fa ché parvint à me sauver la vie.

11 Bien de nouveau les lundi et mardi. Le i sur les huit heures du soir, les treize reçurent, les un) leur logis, les autres où ils se trouvaient, un billet i ministre des cultes, nous convoquant pour los heures, afin de recevoir par lui les ordres df l'Etnpervt Nous accourûmes de divers côtés, ignorant ce qu'on i vait nous communiquer^ Seulement , un d'enlrc nous q était évâquc d'un diocèse d'Italie avait appris du mini»!] Aldini, peu d'Iieures auparavant, (|ue l'Empereur voq lait sa démission do l'évêché qu'il avait dans le royaui d'Italie. Ce qui fut aussi intimé, par l'organe du minial des cultes, à quelques autres des treize qui n'avaîd pas leui-s évfchés dans le royaume d'itahe, mais dans li États romains devenus français. Ces démissions (an minutées en une heure de temps, sous lo coup de la siâ

■ prise , de la crainte et sous la menace d'une prison d'ÊUÎ

PIE VIIET NAPOLÉON. 4«7

Elles furent minutées avec toute la régularité que permettaient la surprise elle-même et cette crainte subite , c'est-à-dire en s'en remettant à la volonté du Pape et selon qu'il les accepterait ou les refuserait. C'est ainsi qu'on sauva la substance de la chose. Le Pape n'en accepta aucune. Ils restèrent donc évoques de ces diocèses, bien que quelques-uns fussent supprimés et réunis à d'autres évêchés par décret impérial. Je reprends mon récit;

» Arrivés tous les treize chez le ministre des Cultes, nous fûmes introduits dans son cabinet, oii était aussi le ministre de la police Fouché, paraissant s'y trouver par hasard. Nous'étions à peine entrés que le ministre Touché , qui était à la cheminée, dont je m'approchai pour le saluer, me dit à voix basse : « Je vous ai annoncé , monsieur le Cardinal , que les conséquences seraient terribles : mais ce qui me désole c'est de vous voir, vous, au nombre des victimes. » Je le remerciai de ce bon intérêt qu'il prenait à ma personne , et lui dis que j'étais préparé à tout. Ses paroles me donnèrent à comprendre que nous avions tout à redouter. Je lui demandai ce qu'il en serait, « Le ministre des cultes va vous l'apprendre , me répliqua-t-il , il en est chargé. »

» En effet, nous nous assîmes, et ce ministre nous fit un long discours dont le fond était de nous montrer notre tort, la grièveté de notre faute, ses conséquences si cruelles pour le repos de la France, soit maintenant, soit plus tard. 11 ajouta que nous avions manqué à notre devoir, en ne lui manifestant pas nos doutes et nos sentiments, et qu'il aurait tout éclairci. Se faisant fort de nou» montrer combien notre opinion était erronée , il appuya principalement sur le complot formé entre nous et caché

soigneusement à nos collègues. Après avoir beaucoup in- L 27

»fi» LITRE IL

âsté ^ar ce prétenda complot, il finit par dédarer que ce crine, proUié et peni três-sé^êremeiit par les lob exii* tartes, le mettait ôsoès la pénible nécessité de nous signifier les ordres de Sa Majesté. Os se réduisaient à ces trois point? : t* nos EnenSy soit ecclésiastiqoes , soit privés, no^ étaient enlevés et mis sons séquestre. Nonsen étions entièrement dépouillés; 2* on noos défendait de Ciire osa^ des insignes cardinalices et de tontes marques de notre dignité : Sa Ibjesté ne nous considérant pins comme cardinaux : 3* Sa Majesté se réservait de statuer sur nos personnes. Il nous fit entendre que quelques-uns d'entre nous seraient mis en jugement.

B La plupart, qui ne savaient pas le français, ne comprirent pas ce discours; ils étaient réduits à se le faire expliquer par leur voisin, a leur voisin entendait cette lansrue.

» Les trois on quatre qui comprenaient le français (et j'étais du nombre' répondirent sur-le-champ qu'on nous accusait à tort , que notre conduite nous était imposée \fa * notre devoir et non sûrement pour notre plaisir; que si nous ne nous étions pas ouverts avec Joi, nous l'avions fait toutefois avec le cardinal Fesch, que nous trouvions plus à même, comme oncle de l'Empereur, comme notre collègue , et comme un canal non ministériel , pour donner à la chose le moins de publicité possible; qu'il était faux ipie nous en eussions fait mystère à nos autres collègues, que nous avions tenu avec eux un juste milieu, en ne leur celant pas notre manière de voir et en ne cherchant pas à la leur faire adopter , afin précisément qu'on ne nous accusât point de former un parti contre le gonvernoment; qu'il n'y avait rien de plus faux que la tmme qu\)n nous reprochait; que c'était là vraiment une

toute nouvelle manière de comploter que d'informer (comme nous l'avions fait par le cardinal Fesch) celui ccmtre qui on nous faisait conspirer; que cette accusation flétrissante de rébellion était aussi injuste qu'étrangère et injurieuse à notre ^îgi^ité et à notre caractère , et que nous le priions de faire connaître à Sa Majesté que c'était la seule chose que nous eussions à cœur, étant préparés à tout le reste.

» Le ministre des cultes , comme celui de la police , parut touché de ces réponses. Il faut dire qu'ils se montrèrent tous deux très-fâchés de ce qui nous arrivait et très-désireux de pouvoir y remédier en quelque chose , afin de ne pas faire plus d'éclat. Ils nous avouaient ouvertement qu'ils le souhaitaient non-seulement pour nous , mais pour le bien de l'Empire, ne sachant comment tout cela devait finir. Ils désiraient qu'au moins on ne connût pas notre décardinalùation j, sentant l'impression fâcheuse qui en résulterait partout. Ils ajoutèrent que si l'Empereur connaissait les sentiments que nous avions exprimés à son égard, on pourrait espérer peut^tre de le voir s'apaiser. Nous répondîmes qu'ils n'avaient qu'à le lui apprendre. Us nous insinuèrent que ces rapports de vive voix ont peu de valeur, parce qu'on les suppose arrangés par l'intermédiaire, de manière à être utile à celui qui est disgracié ; puis ils nous demandèrent si nous aurions di£5culté de les écrire nous-mêmes à l'Empereur. Notre réponse fut qu'il n'y en avait aucune, parce que c'était la vérité. Us nous prièrent alors de reconnaître un autre point ; mais nous nous y refusâmes. Finalement ils nous suggérèrent une teneur de lettre , où ii y avait du bon et du mauvais, c'est-à-dire certaine chose qui répugnait à notre délicatesse. Nous leur déclarâmes que nous

nous occuperions de faire celle lettre telle qu'ils la s haitaient, autant que possible, eu égard à tous nos < voirs, et que nous la leur remettrions. Ils nous Dreiî observer que l'Empereur parlait le jour suivant pour Saint-Quentin; qu'ils devaient le voir la matinée suivante, qu'ils ne pouvaient se dispenser de lui rapjMtrIer ce que nous avions dit à l'intimation de ses ordres , iju'il n'y avait pas de temps à perdre, el qu'aucun retani n'était-permis. Nous répondîmes que nous nous rùuotrions, cette même nuit, dans la maison de notre doYca d'âge , et que le j'oiir suivant, de iwnne heure, nous leur enverrions celte lettre pour l'Empereur, à qui ils la remettraient en allant à Saint-Cloud. «

D'après le récit du cardinal Consalvi, cette lettre fl put pas être remise à l'Empereur, el défense fut faite an Cardinaux de se revêtir de leur costume ordinairu. I>e î vint la désignation de Cardinaux noirs. Le I I juiu 18101 ordre leur est notifié de se rendre cliacun dans unep lile ville du centre de la France désignée pour licoiTintememont. Cet exil dans un exil les isolait tes uas de& autres; il les réduit à l'incapacité et à Ul0us(>rc. Coiisulvi et te cardioal Brancadoro spnl envoyés Jt Reims. Dans les mêmes souvenirs du grand diplomate romaia, nousallooa- j voir quelle fut la surveillance exercée autour de i princes de l'Église, Une modique somme do doux cd cinquante francs par mois leur était oû'erte yiir le | vernement; ils la refusèrent tous.

o Le 1 0 du mois de jan^ ier 1811, ainsi parle CoDsal^ je reçus à l'improviste, et mon compagnon d'exil au un billet dit sous-préfet de Reims par lequel il m'a Çait que « des ordres supérieurs l'obligeaient à lu'appofl sans retard à la sous-prL-fecture pour lui fournir des r

PIE VII ET NAPOLÉON. iî4

seîgnements sur Tobjet de ces ordres. » A la réception de ce billet , mon compagnon fut saisi de crainte , parce qu'il ignorait la nature des ordres et opinait pour que nous nous présentassions ensemble. Je pensai différemment. Comme il n'était pas question dans ce billet d'une invitation adressée à tous les deux , il me parut à propos pour plusieurs raisons de ne pas le faire. Mais je lui offris d'y aller le premier, et je déterminai avec lui le moyen de l'informer de l'objet de cet appel, en sortant de la maison du sous-préfet, afin qu'il y allât préparé d'avance. Et cela non à la dérobée, comme j'ai coutume de faire. Je demandai à Dieu de m'assis ter (plusieurs affaires arrivées récemment à Paris nous donnaient lieu de craindre beaucoup), et je partis. Le sous-préfet me dit qu'il avait ordre de me demander quelles sommes j'avais reçues depuis mon arrivée à Reims pour mon entretien , et par quel intermédiaire, par la poste, ou par la diligence, ou par des Yoituriers, ou par des personnes venues ad hoc^ et de qui, et de quel chiffre, et de quelle manière. Je lui répondis que je n'avais jamais reçu un sou de personne. — « Mais , répliqua-t-il , comment faites-vous pour vivre, le gouvernement ayant saisi tous vos biens ecclésiastiques et patrimoniaux ? » Je lui déclarai que mon banquier de Rome n'avait pas, dans cette circonstance, retiré à son correspondant de Paris (à qui il m'avait recommandé à mon départ de Rome) l'ordre de me fournir de l'argent. La somme que j'en avais reçue pour me rendre à Reims m'avait suffi jusqu'ici , et je n'hésitai pas à ajouter que si le banquier de Rome eût retiré son crédit, j'aurais profité des offres de quelques amis qui m'avaient ouvert leur bourse. Le sous-préfet reprit que, puisque je n'avais rien reçu de personne depuis mon arrivée à Reims, il n'y

avait pas lieu de m'adresser les autres questions, c'e à-dire en quelle quantité, de qui, de quelle oiaïuèrc, quelle voie. Ainsi se termina celte audience, hoon^ pour la forme ; le sous-préfet n'ayant ajouté aucune ■■ politesse, aucune dureté à la dureté de la chose.

n L'objet de cette mesure du gouvernement élail | mécontentement éprouvé , en voyant plusieurs personoa charitables s'unir entre elles et se cotiser pûnr i chaqueniois dans une caisse commune ' les sommcà Aei

■ Les Souverains Pontifes Pie VI et Pie Vil s'étaient fait tin luochl devoir d'ensevelir eu fond de leurs cœurs les Iracrs de leur inépuû charité envers les évoques et leâ prèlrea proscrits par la Réialtitiua. 1 avaient voulu que la main gnuche ignorât loujoure les muniOcfincufi il maJD droite. Cette discrétion, si rscommanlée par rËvang<le. trutnn J pieux imiiateurs parmi les Calholiques français , ^lursiiua le Pape ttÊ Sacré Collège furent à leur tour obligés de vivre d'atmidnee. Aucun m \iA\s n'a pu révéler le mystère de colle générosiU recoDDaianUi'e, i f DUS le voile de l'anonyme , rend à la Cour romaine . exilée et pv)*^ 4 ses biens, ce qu'elle ût pour le Clergé de France. Le cardinal Cun^titi même garde sur tous ces bienraîleurs noblement inconnus un silenc^H de di^jté- Oo ho > me seul n'a pas cru pouvoir s'aitreindre à unu tkliq lesse qui honorait autant le Sain l-Siég-i que l'Église g.ill'canc. l.o fiii Augusiio Theiner (de l'Oratoire) a piirlé, et tout en wngeani à fiiire u mauviiia outrage, ce qui lui est assez habituel, il a Gilt de plus imc aaxà vaise ad ion.

 la faveur de son litre de préfet des archivée sectètea du Vitlcan, 1 pèreTheiser, qui pos~èdeau suprême degré l'aride peupler démoucheta paradis de ses lecteurs , a édité en 1 858 deux gros volumes , sons te titn de Documents inédiU nlatifi aux affitirtt rtligituÊtt de la Fra 17S0 à 1 800, extraitt des ardiims seerêles du l'aiicon. Les runrJiui» ul cielles de l'oratorien collectionneur devaient, à défaut do liicl, l»! une grande réserve; le préfat des archives secrètes n'a leitu Cuo du besoin dont il est anniTeflemenl lubrmenlé. Il hii a Fallu nu pied deux nouveaux volumes; par un milbdur siiaeE Eréqxr sa vie d'écrivain, il blesse du mè.ii6 coup le Sjinl<Siége «t l'ËpiwoapM eulé.

Cette compilation, tji^te à tous les points de vue, souleva en France àê Juiles pltintes, qui ont di^ être compriteâ ol approuv^ea â nomo. C«

tinées à soutenir les Cardinaux dépouillés de tous leurs biens et de leurs revenus. Je n'avais jamais consenti , et quelque autre encore des treize, à recevoir la pension mensuelle de cette caisse, sans autre motif que d'avoir de quoi subsister modestement par le secours dont j'ai parlé. Je ne voulais pas surcharger sans nécessité ces généreux et nobles souscripteurs. Mon compagnon, qui avait toujours accepté les secours de la caisse , se trouvait dans une situation bien différente de la mienne. Pour ne pas

n'est point ici le lieu de les exposer ; mais nous croyons ôlre dans notre droit en affirmant que cet ouvrage était au moins iniitilô.

Le père Theiner prenait la peine de réunir et de coordonner les documents inédits relatifs aux affaires religieuses de la France, Dans ses archives secrètes du Vatican, qui ont déjà joué plus d'un mauvais tour à l'auteur deVHistoire du fxmtificat de Clément X/F, cet écrivain se proposait sans doule de combattre les erreurs, de rectifier les faits, et de donner aux hommes et aux événements l'importance qui leur est si légitimement due. A l'aide dés trésors confiés à sa garde , rien n'était plus facile que de jeter un nouveau jour sur les affaires religieuses. Le père Theiner a trouvé moyen de ne nous apprendre qu'une chose : c'est la manière dont l'exil mettait le pot-au-feu. Entre mille lettres de la même insignifidnce, nous en tirons quelques-unes au hasard , les plus courtes et les plus intéressantes; et nous les reproduisons, tout en demandant pardon à qui de droit de celte publicité.

Le prince Ferdinand de Rohan à Sa Sainteté Pie VI .

« Rome, 3 juillet 1795.

» Très saint Père,

» L'archevêque duc de Cambrai pourrait désirer de ne pas rester toujours à Venise. Quand on est malheureux, il est dans la nature de l'homme de désirer de changer d'habitation; en conséquence, il supplie Sa Sainteté de lui permettre d'habiter dans ses États , du côté de Bologne, de la Marche d'Âncône, notamment à Pezzaro, où l'air passe pour être très-bon ; il n'a avec lui qu'un ecclésiastique et deux serviteurs, dont l'un est Allemand et l'autre établi en Brabant. Le prince de Rohan , archevêque duc de Cambrai, en faisant cette demande au très-saint Père,

compromettre les plus secourables ni leuï^ intermédiaires en avouant qu'il avait reçu de l'argent, il prit le parti de dire qu'il ignorait de quelle manière ces secours charitables avaient été remis chez lui par une main inconnue. L'impossibilité que les autres, dispersés en divers lieux, où on leur fera probablement les mêmes questions dans le même temps, aient donné la même réponse et le but que le gouvernement se propose , à ce qu'il paraît, et qui est de nous obliger à plier les épaules et à demaii-

ne prétend point lui être à charge; Dieu merci, avec de réconomie,fl peut exister longtemps sans importuner personne. »

L'évéque de Carcassonne à monseigneur Caleppi,

« Rome , 7 août 1 794.

» Monseigneur Tévêque de Carcassonne finit le mois de son loyer le 41; il voudrait bien ue pas le recommencer, à cause de la cherté dont il es(. Il prie monseigneur Caleppi de vouloir bien avoir la bonté de lui faire dire s*il y a quelque chose d'arrêté et de convenu pour le logement delà Trinité-du-Mont ; s'il savait à quelle heure on peut le trouver chez loi; il aura l'honneur d'aller le chercher. Il lui renouvelle toutes ses actions de grâceS) et lui demande pardon de son importunité. »

Lévéjue de Grasse à Son Éminence monseigneur le cardinal secrétaire

d'État.

« Bologne, 21 février 1 795.

» Monseigneur,

» Votre Éminence voudra-t-elle m'excuser si je prends la liberté de venir lui demander une permission, pour qu'une famille d'émigrés français vienne habiter à Bologne? Elle ne sera à charge à personne et ne demande aucune espèce de secours; c'est la famille d'Herculais de Gre* noble , qui est cousine germaine de monseigneur l'archevêque d'Auch; elle est composée du père, de la mère et de quatre enfants : deux garçons et deux demoiselles; l'aîné des garçons a quinze ans. M. de Biancbi, sénateur, a épousé une nièce du prélat , qui est venu avec elle exiger de moi, comme parent de cet archevêque, que je fisse cette démarche. Notre

der grâce, propter inopiam rerum omnium ^ font croire que cette affaire ne finira pas ainsi, et qu'elle pourra rfvoir des conséquences inquiétantes et même désastreuses. »

Napoléon est à Tapogée de ses grandeurs. Tout lui sourit, la victoire comme la paternité; et, dans son style sublime de naissance , il aime à énumérer toutes ses fortunes propices. Aux regards éblouis du monde entier, cet homme paraissait tellement heureux, que si son pied eût

triste position , monseigneur, nous met dans le cas de nous prêter aux besoins des malheureux , et à ce que peuvent exiger de nous les personnes qui nous obligent. Quelque parti que puisse prendre Votre Éminence , je serai toujours reconnaissant des bontés qu'elle a bien voulu avoir pour moi.

. » Je suis avec respect,

» Monseigneur,

» De Votre Éminence,

» Le très-humble et très-obéissant serviteur,

D François, évêque de Grasse. »

Vévéque de Vence à monseigneur Caleppi.

« Rome, U juillet 1792.

» L'évèque de Vence présente son tendre hommage à monseigneur Caleppi; il a appris avec un véritable intérêt le rétablissement de sa santé, et il serait allé le voir s'il avait été sûr d'être reçu.

» Y aurait-il de l'indiscrétion à le prier de lui prêter une voilure du feu cardinal Garampi, s'il en est quelqu'une dans ses écuries? C'est pour un voyage de quinze jours à Naples; il faudrait que la voiture ne fût qu'à deqx roues et deux places dans le fond. L'évèque de Vence en aurait bien soin, et y ferait faire les petites réparations si elle en avait besoin. Il demande là-dessus un mot de réponse franche, telles que monseigneur Caleppi les donne et recevra toujours de l'évèque de Vence , qui l'assure de son sincère et respectueux attachement. »

Tel est le spécimen des documents inédits que le père Theiner juge utiles aux affaires religieuses de la France !

foulé l'aspic, l'aspic lui aurait bais^ le talon. Dn fmill son (rône, il fait circuler partout un soaffle de rénovattai A ses heures de calme , il s'avoue bien que person n'aime le despotisme , pas mémo ceux qui le servenl f lâcheté OLUpar intérêt; et né^anmoins il s'enfonce c jour davantage dans cette voie, sans autre issue qu'a catastrophe. Il a la passion de l'impossible. Crtn'ai le souvenir même du deuil de l'Église se perdra dans b rayons de sa gloire, l'Empereur semble se dire qu'aifl yeux de la Providence comme aux yeus des Rois el dd Peuples, souvent la justice d'une cause est daris le suce Rien ne lui résisle, et il frappe tout, parce qu'il ne <T»i(| rien. On lui improvise des Séna tus-Consul tes el des F biscites qui prévoient, qui devancent ses ordres, afiail les sanctionner. On change ses désirs en lois de rÉIal^J règne, il commande, et jamais l'obéissance n'a para plu facile. Le monde est à ses pieds, sauf quelques Canlînau] relégués au fond des provinces. Il choisit ce momenl p avoir raison du Papo et do ses résistances calhoMqm*. I Dans sa prison de Savone, Pie Vil s'élail coadamnt^i no pas faire acte de printife. Il refuse (lonc d'acconloj les bulles d'institution aux nouveaux Évoques tiommâl par l'Empereur des Français. Ce refus était la cons( quence obligée de la captivité. Le Pape n'est plus souv) rain; c'est à peine si on lui permet d'être prêtre. Il à conforrae à sa position, en s'affermissant dans la pensé que cent années d'injustice ne font pas un an de drc Les Églises souffraient de cette viduilé, et la bulle d'pl communication, qui, inlordite partout, lrou\-e partM moyeu d'être lue et approuvée, soulevait des qucsIiûJ irritantes. Ces questions ne sortent pas, et pour eau «lu cercle le i)!us intime de la l'amille; main apr^s an

troublé les âmes timorées, elles vont rendre Tespoir aux partis extrêmes. Elles inspirent des réflexions à ceux qui ont pour principe politique de ne jamais réfléchir.

Cet état de malaise n*-échappe point à la sagacité de Napoléon. Il se sent dévoyé , et il lui en coûte d'ajourner le bien qu'il a rêvé pour laisser faire le mal qu'il voulut prévenir. Dans l'impossibilité de lutter avec l'Église d'armée à armée, il essaye de négocier sur le terrain des consultations. Par malheur il s'adresse à quelques-uns , de ces Évêques qui croient tout gagner en s'accommodant à tout , et qui , après s'être imaginé avoir fait acte de modération, finissent par autoriser les trahisons les plus insignes. Fénelon avait, de son temps, vu de semblables prélats à l'œuvre; il les avait peints en disant (1) : ce Rien n'affaiblit tant les pasteurs qu'une timidité colorée par de vains prétextes de paix, qu'une incertitude qui rend l'esprit flottant à tout vent de doctrine spécieuse, enfin que les ménagements d'une politique souvent bien plus mondaine qu'ils ne le croient eux-mêmes. »

Les affaires dans lesquelles la conscience et le devoir sacerdotal sont engagés provoquent tout naturellement des difficultés invincibles. Napoléon n'admettait pas ce mot dans son vocabulaire impérial; il fut forcé d'accepter la chose. Les prélats consultés étaient les cardinaux Fesch et Maury, de Barrai, archevêque de Tours, Canaveri, Bonrlier , Mannay et Duvoisin , évêques de Verceil , d'Évreux, de Trêves et de Nantes. Le père Fontana, général de l'ordre des Bamabites, et l'abbé Émery, supérieur de Saint-Sulpice , furent adjoints à la commission consultative. L'Empereur lui pose les questions, et il attend ses

* Œuvres de Fénelon, t. XII, p. 375 (éJit. de Versailles).

réponses. Les réponses sont ce qu'elles seront (oojoi en ce cas, embrouillées par la complaisance et édulcort par les arguties de u ces inlinis esprits, peints par Moi taigne ', qui se treuvenl ruynés par leur propre fon el soupplesse. »

Embarrassés de leur foi, mais plus embarrassés c exigences do leur maître, il leur en coûtait d'aulorî l'oppression du Pape ou de donner tort à ses vertus et 4 ses droits; mais, sous le soleil de la faveur, ils épn vaient une triste répugnance à s'immoler à la persécutîoi Leur maître les appelait pour condamner, eux n'auraiet voulu aller qu'au rôle de Pilate, lis éludèreul les qod tiens, ils biaisèrent avec l'honneur sacerdotal. Néaamoi de cet ensemble de palliatifs, de concessions et de r cences, il sortit un rapport, où les Évêques se prow cèrent contre le Chef de l'Église. Le père Fonlana ( l'abbé Emery , qui plaçaient leurs espérances pins had que le trône, eurent seuls le courage de leur opinion | la dignité de leur conscience.

Un rapport d'Évêques choisis par l'Empereur et n'd frant que des conclusions timides au milieu des Jouangi les plus exagérées, ne lui sullisait pas. On s'fcVail sen de ses préoccupations ambitieuses pour lui jeter sur I bras des querelles de religion. Il se voyait, malgré Inj le geôlier du Pape, dont le nom se mêlait aux plus bean événements chrétiens de sa vie; à tout prix il lui rallu une issue. Les prélats consultés ne la formulaient poin ils ne l'indiquaient qu'à travers les ambages d'une lli^ logie de courtisans. Napoléon pense qu'un Concile } remédier à tout, ou que du moins le Concile lui facililed les moyens de se passer du Saint-Siège. Plus d'une f(J

' Esmis di iVonlaignt, t. 111, p. 117-

PIE VIÏET NAPOLÉON. 429

déjà ce projet lui a été soumis comme une tentation de son génie ou comme le couronnement de la fatalité. On lui a dit que TÉglise de TEmpire français, assemblée sous «es auspices et délibérant à la vue de son épée, n'osera jamais, et dans aucun cas, prendre une décision qui ne serait pas autorisée d'avance. L'Église fait comme la terre; elle tremble à son aspect. On peut, sans danger, la réunir dans la basilique de Notre-Dame.

Le, Pape ne suspendait point la marche des armées françaises s' échelonnant alors de Madrid à Moscou : il n'entravait pas davantage les négociations suivies entre ies différentes cours. Mais, en refusant l'institution canonique aux Évoques nommés et en rendant nuls, par le fait même, les pouvoirs que Napoléon décernait aux vicaires prétendus capitulaires , ce prisonnier arrête le gouvernement dans son administration intérieure. Réduit à l'isolement le plus complet, ne communiquant qu'avec ceux dont il plaît à Napoléon de lui former une garde plutôt qu'une cour, Pie VII est un embarras de tous les instants; il importe de vaincre son obstination ou de l'annihiler. L'Eglise de l'Empire ne pouvait qu'adhérer, car l'Empereur se charge de lui dicter les moyens de se sauver elle-même.

Afin de n'intimider personne, la mission du Concile fut circonscrite dans un cercle habilement calculé. On ne lui permit d'examiner que le point en litige. La Révolution, dans ce moment, se contentait de souffler au cœur du Clergé une simple démonstration de révolte intentionnelle, le reste viendrait tout seul après.

Napoléon, qui prit ou s'accorda tant de prérogatives, s'est donné un concile ; il l'a formé des Évêques de ses États. Tous lui doivent leur nomination, tous l'admirent

ou ie craiscaent, nr il t^ât arrixc' à ne paç (ol^rr <V: seoItiuentË. (>s Évèqui^ ue âùot. à ?es yniix. qu i . 1 1 riébl' de pn-fets, quelque Anse de atoiss adiiiini>ti.i[:: de plus moral, veillant, à sa manière, au saluL de I'Eik pin?. 11 a sur eux actiou et pnf-pomléranre ; il exfrcvn l'uue et l'autre, selon ses dessein?. U a vu a l'œm r>- '■a!iBembléeâdélibénuiles;il&aîtque, toujours obst^ji..

à l'é^arJ du prince qui les brave, elles sueront < ;-

iosolenles envers celui qui les redoute. ïl «e ptvniA *Wai.même pas la pciue de recommander l'obêtÂsoDce, tant co principe lui .semble oaturcl. Avec plus dt- prv»tigc e que le préteur C^dicius, d avait le droit de crier k t SOldaLs : a Eh evndum est, tmde m/trv non nects$t e El SCS soliiats allaient là, sans s'inquiéter d'en refee Mai:! le Clergé ne conduisait point les anatrcs de Vît. au pas accéléré. Sans Irop mesurer son obéiâsaaee, il 1 sacriHail pas ses principes à de menteuses mlnlilinm Le cardinal Fesch est le président obligé du Om Le lundi 17 juin 181 1, le Synode gallican s'a: pour la première fois. La pompe des cérémoares psi / que aussi grande que la fotile; puis liliennede Boult^ évéque de Troyes, parait daus la cliaîre de Notre-l>an! A ses quatre-vingt-quinze collègues réunis autour de 1 il adresse des conseils de sagesse el do courage. Ou crc rait qur; ses mains tienn^snl la balance entre le Sacentu et l'Empire, et que cette balance, faisant défaut ai gloire, incline d'elle-même vers la captivité. L'oraleun pressenti les pères du Concile français, et il leur dit l un magnifique langage ' : « Quelle que soit l'isâuc dev délibérations, quel que soit le parti que la sagesse et Via

■ SfTmoHs et Discours inéàils de monstigneuT de Souligne, A4yiK ■ TroyM {Pans, 1826), i. Ill, p, ill.

PIE VII ET NAPOLÉON. 43t

térêt de nos Églises pourront nous suggérer, jamais nous n'abandonnerons ces principes immuables qui nous attachent à rUnité, à cette pierre angulaire, à cette clef de la voû-te sans laquelle tout rédifi>ce s'écroulerait de lui-4nême. Jamais nous ne nous détacherons de ce premier anneau, sans lequel tous les autres se dérouleraient et ne laisseraient plus voir que confusion , anarchie et ruine ; jamais nous n'oublierons tout ce que nous devons de respect et d'amour à cette Église romaine qui nous a engendrés à Jésus-Christ, et qui nous a nourris du lait de sa -doctrine ; à cette Chaire auguste que tes Pères appellent la citadelle de la vérité , et à ce Chef suprême de l'Épiscopat , sans lequel tout l'Épiscopat se détruirait lui-même, et ne ferait plus que languir comme une branche détachée du tronc, ou s'agiter au gré des flots comme un vaisseau sans gouvernail et sans pilote. Oui, quelques vicissitudes qu'éprouve le Siège de Pierre, quels que soient l'état et la condition de son auguste successeur, toujours nous tiendrons à lui par les liens du. respect et de la révérence filiale. Ce siège pourra être déplacé, il ne pourra pas être détruit; on pourra lui ôter sa splendeur, on ne pourra pas lui ôter de sa force. Partout où ce Siège sera ^ là tous les autres se réuniront ; partout où ce Siège se transportera , là tous les Catholiques le suivront , parce que partout où il se fixera, partout sera la tige de la succession, le centre du gouvernement et le dépôt sacré des traditions apostoliques.

» Tels sont nos sentiments invariables que nous proclamons aujourd'hui à la face de tout l'univers, à la face de toutes nos Églises, dont nous portons en ce moment les vœux et dont nous attestons la foi ; à la face des saints Autels, et au milieu de cette basilique où nos pères assem-

bIC's vinrent plus d'une fois cimenter la paix de l'Église, et apaiser par leur sagesse les troubles et les différends, hélas! trop rossenibtanEs à ceux qui nous occupenl aujourd'hui. Il me semble en ce moment les entendre, il me semble voir leurs ombres vénérables apparaître au milieu de nous, comme pour nous dire de ne rien faire ijui ne soit digne d'eux, qui ne soit digne de nous, et de ne jamais dévier de l'antique chemin qu'ont tenu nos aacètres, »

A peine l'orateur a-t-il terminé son discours, queJ cardinal Fesch s'avance , la mitre en tête, la crosse à] main. A deux genoux, en face de l'autel , il pr^li* le ment dont la teneur suit : « Je reconnais la sainio catholique, apostolique, romaine, mère et maîtresse toutes les Églises; je promets et je jure, une vérilall obéissance au Pontife romain , successeur de saint P" prince des apôtres et vicaire de Jésus-Christ. »

C'est une formule, une simple formule établie Pie IV en 1-364, après le Concile de Trenlo; maia, la circonstance, cette formule a quelque chose d< solennel et de si attendrissant, qu'elle ressemble « uu d'audace. La foule, qui s'en est vivement iuiyreasioni l'accepte ainsi, et le Concile, qui doit ouvTÎr de nouvel horizons au Gallicanisme, se trouve emporté, ilés début, au delà même de ses prévisions, Qiielqui ques, interrogés ou consultés à part, ont bien pu avec le pouvoir temporel assaut do flatteries el concessions réciproques; mais, en présence de Di< de cet auguste Pontife souffrant la pei-sécution, les El ques secouent la poussière des cours, afin de se rolover plus catlioliques que jamais. Le Pape était dans les ffi ils s'empressent de lui jurer lidélilé. On iea a choisis

déterminer ou restreindre son pouvoir spirituel, ils le proclament au-dessus de toute atteinte.

Ce spectacle inespéré provoqua des réflexions et des rapprochements inattendus; ils n'échappèrent point à Napoléon, L'Empereur s'aperçoit que le résultat moral de cette première séance porte un coup mortel au synode gallican. Son sens intime lui en donne le dernier mot , il ne croit cependant pas devoir s'y arrêter.

Dans cette attitude ne manquant ni d'indépendance ni de vigueur, les historiens révolutionnaires, qui cherchent à tout expliquer par des intrigues politiques ou par des calculs humains, ont voulu voir une opposition déguisée; ils ont parlé d'espérances bourboniennes et de vœux secrets. Hommes de parti avant tout et surtout, ces historiens accusèrent le vieux royalisme d'avoir conspiré à l'ombre de l'Autel; ils lui reprochèrent de s'être fait du Sacerdoce un rempart, afin d'attaquer plus sûrement l'Empire. Si l'on se reporte aux temps et aux lieux , il sera bien facile de se convaincre que l'Épiscopat n'était guère en mesure de faire au Gouvernement impérial une opposition, même enveloppée sous les formes les plus respectueuses. Renouvelé complètement par le Concordat ou par la mort, l'Épiscopat n'avait pas vu les beaux jours de l'antique monarchie : il n'en connaissait que les fautes et les malheurs. Élevé par Napoléon, il le regardait comme l'arbitre des destinées de l'Europe. Avec la France entière, il s'inclinait devant ce victorieux, dont le langage ainsi que la pensée était toujours en mouvement. L'Empereur ije disait pas alors ce qu'il dira sur le rocher de Sainte-Hélène : « Les prétendants, quelle que soit la valeur de leur personne ou

celle de leurs prétentions , sont toujours un grand danger I. ^8

i3i LIVRE II.

dans les temps de crise nationale. Je les ai trop méprisés, j'ai eu tort. Je serais encore sur le trône, si , en 1814, il n'y avaii pas eu de Bourbons. »

A l'ombre de son sceptre, qui protégeait le sanctuaire, les prêtres avaient trouvé appui et sécurité. Leur ambition n'allait pas au delà : et pour ceux qui connaissent le Clergé , cet au delà est aussi infranchissable que les mythologiques colonnes d'Hercule. Le Clergé vit peu dans le passé ; il a besoin du présent et n'aime pas à escompter l'avenir. On ne le voit jamais grossir le nombre de ces âmes courageuses qui, selon Tacite, s'obstinent à espérer en dépit même de la fortune. Au sortir d'une crise aussi épouvantable que celle qui ébranla les bases de la société chrétienne , le Clergé essayait de w» constituer; mais il se désolait, et non sans motif, des rencontrer toujours face à face avec la Révolution.

L'Empereur la tuait dans certaines idées contraires à son pouvoir ou aux tendances de son esprit ; il la ressuscita dans ses hommes. On dirait qu'au milieu de cette Europe, dont il s'est viagèrement approprié les royaumes et les volontés, il ne peut se débarrasser d'une Révolution qui , en subissant ses caprices impériaux , lui inflige ses lois et ses privilégiés. Veut-il, par un message, s'adresser aux Pères de son Concile ? c'est la plume de l'exoratorien Daunou qu'il emprunte, afin de donner à ce message un arrière -goût d'âcreté janséniste. A Rome ainsi qu'à Paris, sous le Directoire comme sous l'Empire, Daunou s'est montré l'ennemi du Catholicisme et du Saint-Siège. Le Clergé se regarde donc en défiance toute naturelle contre un ordre de choses où la Révolution couronnée prend à son service la Révolution vaincue dans les faits , mais toujours active dans la haine.

PIE VII ET NAPOLÉON. i35

Les hommes avaient passé, les erreurs survivaient. Était-il impossible qu'elles ramenassent une nouvelle ère de persécution ? L'apostasie intervenant pour mettre dans la bouche de l'Empereur ses colères anticatholiques, c'était l'exhumation presque officielle de l'Église civile. Alors de la prison de Savone où languissait le Pape, de la dispersion ou de l'internement du Sacré Collège à la forteresse de Vincennes, le Clergé n'apercevait que des catastrophes nouvelles, toujours provoquées par la même rage d'incrédulité.

Le Clergé , qui a le secret des tumultes de l'âme, ne se permet pas l'opposition politique contre les gouvernements établis. Il les reçoit de Dieu comme récompense ou comme châtiment ; puis il ne sort de sa réserve habituelle que pour faire acte de foi. A ce synode qui s'ouvre, quand le Pontife suprême est dépouillé de ses États et tenu sous le plus rigoureux séquestre , l'acte de foi envers l'Église et de dévouement au Siège romain était plus obligatoire que jamais. C'est en même temps une adhésion religieuse et une protestation. L'Empereur ne s'y trompa point; mais au sein de ses conseils il avait de vieux révolutionnaires qui l'enivraient de sa puissance et qui s'eflForçaient de lui persuader qu'après avoir dompté l'Europe, il no devait pas humilier son diadème sous le froc d'un moine. Ces excitations adroitement combinées produisirent à la longue un certain effet. L'orgueil fit le reste, beaucoup plus activement que les anciens partis et que cette prétendue résistance du Clergé.

Afin d'exercer une contrainte au moins morale sur rÉpiscopat assemblé, et de faire transpirer cette contrainte jusqu'à Savone, on avait évoqué l'ombre du Jansénisme gallican ressuscitant une ombre de révolution.

Les paroles amères et déclamatoires que Daunou mettait dans la bouche de l'Empereur furent apportées au Concile par les deux ministres des cultes de France et d'Italie. Ces paroles, dont le Clergé connaît l'origine , le laissent froid et impassible. L'heure de la lutte est venue sur le terrain des principes ; le Clergé ne -déserte pas le champ de bataille théologique. Il ne répudie point surtout la cause du Pape , qui est celle de l'Église et du bon droit. Pour peser de tout le poids de son autorité sur les délibérations, l'Empereur a ordonné que ses deux ministres des cultes, Bigot de Préameneu et Bovara, assisteraient aux séances, à la droite et à la gauche du Cardinal président. Dans le but de mieux afficher son intervention officielle, il veut qu'ils soient toujours là , comme les mandataires et les témoins du gouvernement laïque.

Les Évoques non institués se trouvent là, eux aussi, hs uns ont déjà reçu antérieurement la consécration épiscopale; les autres ne sont que nommés à un siège parie pouvoir civil. Au nom de l'Empereur , ils réclament toiis voix délibérative dans le Concile; le cardinal Mauryies seconde. Etienne de Boulogne déclare que la présence dans leurs diocèses de ces ecclésiastiques non institués est un scandale, et que ce scandale deviendrait intolérable, s'ils délibéraient dans une assemblée qui doit prononcer sur leur sort. Boulogne est aumônier de ^Emp^ reur; ce titrq lui inspire plus d'audace pour établir la distinction véritable entre les deux pouvoirs. Le Concile accepte la doctrine professée par l'Évêque de ïroyes; 1<? cardinal Maury , qui a soulevé la question , y adhère en murmurant.

Il planait sur cette assemblée un tel rayon de courage et de foi, que les propositions en apparence les moins

admissibles étaient acclamées à Tunanimité. On ne s'entendait ni sur les théories ni sur les conséquences du Gallicanisme; on commentait, on expliquait les doctrines de Bossuet. Les uns en blâmaient le sens, les autres en approuvaient la portée; mais tous tombaient d'accord dès que l'image du Pontificat suprême était invoquée. On s'inclinait devant ce spectacle digne de fixer les regards de Dieu , l'homme de bien aux prises avec la mauvaise fortune.

Il arriva un jour où fut discutée l'adresse du Concile à l'Empereur en réponse au message impérial , œuvre du Jansénisme. Tout à coup Dessolles, évêque de Chambéry et frère du maréchal de France, se lève; puis, avec une ' émotion à peine contenue : « Nous ne pouvons pas , s'écrie-t-il , délibérer sous ces voûtes sacrées, et délibérer comme membres de l'Église, lorsque le Père commun, le vénérable chef de l'Église universelle, est dans les chaînes comme l'Apôtre. Je demande que le Concile se rende en corps au palais de Saint-Cloud, et qu'ail réclame de l'Empereur la liberté du Pape. Alors, et seulement alors, il sera possible de s'entendre. » A ces mots, une commotion électrique s'empare de l'assemblée. Des larmes coulent de tous les yeux; un seul cri s'échappe de tous les cœurs et de toutes les bouches : « Oui, oui, à Saint-Cloud! »

C'était répondre au message par la démarche la plus péremptoirement catholique; c'était peut-être, par un sublime élan, remuer dans l'âme de Napoléon toutes les fibres généreuses. Bigot de Préameneu, le ministre des cultes, perdait la tête; le cardinal Fesch acceptait la proposition, quand Duvoisin, Évêque de Nantes, dont le gallicanisme plus calme cède peu aux entraînements,

proclame la clôture de la séance. Il était l'un des secrétaires du Concile, il put donc diriger le président.

La séance fut levée ; mais il n'en surnagea pas moins un fait immense , un fait qui se répandit dans tout rEmpire avec une incroyable rapidité. La presse était aussi muette que le Sénat et le Corps législatif. La presse se tut, car alors Napoléon lui appliquait avec rigueur le système (pi'il développa dans une note à Fiévée, son correspondant secret *. Mais le Corps législatif, qui ne s'était jamais opposé , jugea à propos do donner signe de vie ; il supplia TEmpereur de lui permettre de prendre en main la cause du Gouvernement. L'Empereur sourit de pitié ; néanmoins, quoique profondément irrité, il ne jugea pas opportnn de s'appesantir sur une résolution aussi éclatante de I part de l'Épiscopat. Pour la première fois il transigea avec la difficulté.

La difficulté était inextricable en effet. Napoléon , avec tout son prestige, peut très-bien créer des royaumes el modifier, selon ses convenances, les lois internationales', mais son autorité s'arrête en face de la conscience catholique. Il ne lui est pas possible de forcer cet asile. Il avait réuni les Évêques dans l'espérance que des décisions émanées de son initiative seraient par eux acceptées avec reconnaissance ; les Évêques , sans se préoccuper beaucoup des colères impériales, ne cachent ni leurs pensées ni leurs vœux. Ils demandent la liberté du Pape ou tout au moins l'honneur de partager ses fers. On veut qu'avant

* On lit dans cette note de VEmpereur^ insérée au 2« volume p. Ui

d»^ la Correspondance et relations de Fiévée avec Bonaparte 480Î à

1813 — : « Toules les fois qu'il parviendra une nouvelle désagréable au gouvernement, elle ne doit point être publiée, jusqu'à ce qu'on scit tellement sûr de la vérité qu'on ne doive plus la dire, parce qu'elle est connue de tout le monde. »

de procéder à ses travaux la commission du Synode déclare la compétence même de ce Synode. A la majorité de neuf contre trois, la commission aOQrme Tincompétence de l'Assemblée. A l'aide d'expédients théologiques, on essaye de faire revenir le Concile sur un principe qui met fin à sa mission, avant même que cette mission soit clairement déterminée. Le Concile laisse au temps le soin de faire justice des subterfuges de l'école; puis, maître de lui, parce qu'il est convaincu, il attend les résultats des atermoiements. Ces résultats ne devaient pas tarder à se produire.

L'Église de France a recouvré sa splendeur première* Elle a sous les yeux le Pape captif et le Sacré Collège interné comme un vagabond; l'Église de France proteste avec respect, mais elle proteste contre cet abus de la force. Quand des voix plus complaisantes balbutieront quelques plaintes timides sur la bulle d'excommunication, quand elles feront entendre que le Pape avait un meilleur usage à faire des foudres de l'Église , il s'élèvera au milieu de ce Synode un archevêque qui, tenant en main les actes du Concile de Trente, s'écriera : « J'entends dire qu'un Pape n'a pas le droit d'excommunier les souverains; alors condamner donc l'Église qui l'a ainsi établi. »

Un long frémissemept d'enthousiasme répond à ce cri du cœur, qui est en même temps une démonstration catholique.

Ces paroles de Charles-François d'Aviau du Bois de Sanzay, archevêque de Bordeaux, étaient, en tant que de b€*oin , le renouvellement et la XMHisécration de la bulle Quum memoranda. L'Em-pereur avoua son impuissance ; mais il ne fallait pas la constater publiquement. D'Hirn, de Boulogne et de Broglie, Évêques de Tournay,

de Troyes et de Gand, avaient été chaînés du rapport sur la compétence ; ils furent arrêtés pendant la nuit et conduits prisonniers à Vincennes. Napoléon ne voulut pas faire subir le même sort à l'archevêque de Bordeaux.

Ce jour-là même, 4 0 juillet 1 81 1 , le Concile fut dissous par décret impérial.

Des mesures de rigueur avaient frappé trois Prélats. On crut qu'elles pourraient intimider les autres, et qu'en les prenant un à un par des séductions étudiées , il ne serait peut-être pas impossible de les amener à quelques concessions. Après avoir tant évoqué Bossuet , on finissait par oublier les paroles mêmes du grand Évêque: « Quelquefois le juge, par complaisance, fait à l'homne puissant le présent d'une sentence que Tun et l'autt regrettent plus tard. »

On négociait à Paris, entre la perspective du donjon de Vincennes et les caresses intéressées du Gouveraement : on négocia dans la prison de Savone. Afin de se persuader que le Pape n'est pas absolument captif et séparé de toute communication libre , on lui envoie mq Cardinaux qui doivent l'assister de leurs avis, peTidaul qu'une députation du Concile dissous lui demandera de sanctionner l'abaissement de l'autorité pontificale. Ces cinq Cardinaux ont fourni des gages d'un cruel besoin de modération, et l'on peut dire d'eux ce que le cardinal Pacca a si ingénieusement dit de Roverella , leur chef: a Aliquid humani passus est. w Ce quelque chose d'humain les pousse vers d'infinies obséquiosités. Pie VII en éprouve le contre-coup , et Roverella obtient ou arrache un projet de Bref, qui ne satisfait ni les exigences de l'Empereur ni les justes susceptibilités du Pape.

Cette querelle de prêtres que Napoléon affecta de mé-

priser après l'avoir soulevée, n'était point de celles qu'on apaise par une victoire ou par la conquête d'une province. Mal engagée, encore plus mal soutenue, elle ne devait aboutir qu'à un désastre moral , et c'est à ce terme qu0 la Révolution attend l'Empereur. Il y viendra , car alors ses prospérités sont presque aussi éclatantes que ses fautes. Il ouvre la campagne de Russie, et par une coïncidence dont le gouvernement britannique a seul le mérite , le Pape , à cette même époque , est prévenu qu'une frégate anglaise croise dans les eaux de Savone.

Le cardinal Bemetti raconte à ce sujet : « J'étais en exil à Reims, avec mon oncle le cardinal Brancadoro; jeune et actif, on m'employait dans les missions périlleuses, et le cardinal Consalvi daignait me témoigner quelque confiance. Un jour il me dit : « Il serait très- possible que d'ici à peu de temps j'eusse besoin de vous envoyer en Angleterre. », Là-dessus, Son Éminence m'initia au projet formé par les Anglais, d'accord secrètement avec l'Autriche. Le Pape entre les mains de .Bonaparte , était un otage qu'il importait d'enlever, car, le Pape mort, le Conclave ne pouvait s'assembler que par la permission de l'Empereur des Français. Or, l'Angleterre ne voulait pas lui laisser ce droit, et l'Autriche encore bien moins. Il fut donc convenu que l'on s'arrangerait pour gagner un geôlier subalterne du Saint-Père, car il n'avait avec lui ni Cardinal , ni Prélat , ni domestiques dévoués. Tout était aux ordres de Bonaparte. Une dame française, épouse d'un des principaux administrateurs du pays, s'offrit presque proyidentiellement pour faire évader le Pape. Elle arriva jusqu'à lui et le prévint de ce qui allait être tenté. Elle lui indiqua les signaux qui

iU LIVRE IL

devaiont être faits de la frégate et les moyens que le Saint-Père trouverait à sa disposition au moment de II fuite. Le- Saint-Père et cette dame furent seuls dans le secret. La frégate croisa près de Savone , mais elle ne fil pas les signaux convenus.

» Plus tard, lorsque, par les diverses fonctions dont je fus chargé à Rome, je me trouvai en rapports quotidiens avec le cardinal Consalvi , je lui rappelai ces circonstances de notre exil, et il m'expliqua la chose, qu'il avait apprise pendant son voyage à Londres , de la bouche même do Prince-régent. Le projet d'enlever le Saint-Père et de le conduire en Sicile ou à Malte avait bien été arrtlé pendant le Concile de Paris. Le Pape y avait adhéré; mais le gouvernement britannique eut vent que ses à» seins n'avaient pas échappé à la police de Bonaparte; elk était très-portée à préparer et exécuter un contre-projrf. Dans la crainte d'exposer la vie du Souverain Pontife oa d'aggraver encore sa situation et celle du Sacré Collège, l'Angleterre renonça à son plan; puis, quelques semaittes après, comme pour donner raison à sa prudence, le Pape fut enlevé de Savone et transféré au château de Fontainebleau.

» Telle est , ajoute le Cardinal Bernetti dans une de ses notes manuscrites , la vérité sur ce fait que les contemporains n'ont jamais pu éclaircir, parce que les principaux acteurs ou témoins ont toujours cru, de leur vivant devoir garder le silence sur un événement qui n'avait plus pour eux qu'un intérêt historique. »

La translation de Pie VII à Fontainebleau est expliquée; il serait inutile d'entrer dans les détails. L'Empereur Napoléon était incapable de signer les ordres qui furent si cruellement exécutés en son absence; la Révolution ou

un excès de zèle s'accorda des coudées beaucoup trop franches.

De longs jours s'accumulèrent dans cette nouvelle prison. Pie VII les passa entre les souffrances morales et les douleurs physiques auxquelles son esprit et son corps étaient assujettis. Résigné à tout, et ne voyant près de lui que des visages hostiles par métier, l'auguste vieillard sentit peu à peu décroître le reste de forces que le transférement de Savone à travers les Alpes lui avait laissées- Quand cet affaisement graduel fut bien et dûment constaté, on permit à certains Cardinaux rouges de venir lui imposer leurs hommages ou, pour mieux dire, leurs conseils. Ces Cardinaux n'étaient irréprochables à aucun point de vue.

Sans trahir le Saint-Siège , ils avaient abandonné ses intérêts; sans violer leur serment de princes de l'Église, ils s'étaient mis en opposition avec le Père commun et l'élite du Sacré Collège. Leurs voyages à Fontainebleau ne pouvaient avoir d'autre but que de désoler la patience du Pape , et d'épier une heure de défaillance pour lui dicter d'humiliantes concessions. Ces Cardinaux avaient tous un rôle tracé d'avance. Les uns , arrivant auprès de Pie VII, devaient avec les exagérations de minuties sanitaires, si usitées en Italie, s'inquiéter de sa santé délabrée et surtout lui inspirer des inquiétudes. Les autres lui peignaient la situation de l'Église universelle sans Chef, sans Évéques et bientôt sans Clergé. Avec des larmes facilement hypocrites, on s'attendrissait sur les malheurs trop réels dont le Siège romain était menacé; on parlait de schisme et de séparation. La pitié venant en aide à d'astucieuses prières, on insinuait au Pape que lui seul, avec un simple acte de complaisance, était en mesure de rendre

à la liberté tous les Cardinaux et Prélats souffrant Texll ou la prison pour sa cause.

Ce travail à la sape et à la mine, qu'une infatigable persévérance poursuivit au milieu des soucis journaliers et même dans l'insomnie des nuits , ne faisait pas espérer de très-prochains résultats. On multipjiait autour de lui les roseaux, afin qu'il n'eût que le choix des faiblesses. La timidité se liguait avec la fourberie ou le mensoDge. Des candeurs nerveuses du caractère de Pie VII , on se faisait une arme pour l'habituer par degrés aux conditions qu'on déclarait essentielles au salut de l'Église.

L'isolement, qui abat les natures les plus énergiques, avait agi peu à peu sur le Souverain Pontife. Une fiè\Te lente, mais continue, minait ce corps débile, ne pouval supporter ni l'air ni la plus légère nourriture. Afin de triompher de ses dernières résistances, un dernier assaul parut indispensable : Napoléon en personne se chargea de le livrer.

L'Empereur a subi un désastre aussi immense que sa fortune. Il a été vaincu encore plus par les élément que par les hommes; il a vu ses armées s'ensevelir daûs\es neiges de Russie ou sous les glaces de la Bérézina; mais de retour à Paris, il espère encore, à force de génie, conjurer le sort. Ses alliés l'abandonnent un à un et grossissent les rangs de l'ennemi. Son trône a chancelé pendant une heure sous la conspiration individuelle du général Malet. S'il ne répond pas à tant d'adversités par un coup de tonnerre , l'Empereur s'avoue que son prestige est détruit. Il faut le reconquérir à tout prix. Son Sénat lui accorde par anticipation tous les impôts et toutes les conscriptions qu'il réclame; mais pour rassurer la France, de pareilles servilités ne sufiisent plus. Le

calme doit rentrer dans les esprits : Napoléon court à Fontainebleau afin de soumettre le Pape.

Aveuglé par les succès, ce grand mépriseur de la mort en était venu à vouloir que toute terre portât toute espèce de fruits. Plus que jamais il a cette promptitude des yeux à voler partout, en sondant les âmes. De son regard inquiet , il pénètre chaque physionomie et chaque caractère. Le Pape Ta beaucoup aimé; il le chérit encore, peut-être en souvenir des maux éprouvés. Napoléon est dans ses bras"; Napoléon l'appelle son père. Le père s'attendrit au retour de cet enfant, qui a prodigué les plus merveilleuses facultés que Dieu ait données à une créature; puis, d'attendrissements en attendrissements, on arrive à parler d'une paix, qui doit enfin cimenter un rapprochement désiré par la Catholicité tout entière.

Il a été dit et écrit que, dans ces rapides entretiens de Fontainebleau, Napoléon s'était porté contre le Pape à des menaces et à des violences sacrilèges. On a même parlé d'une scène où Pie VII, traîné par les cheveux, aurait signé, sous la contrainte, lacté du 25 janvier 1813. Pour l'honneur de l'humanité, ces faits sont absolument faux , et le Pape lui-même les a toujours niés. Afin de maîtriser ce vieillard épuisé et dont personne ne songe à soutenir le courage , il n'était besoin ni de colère ni de brutalité. Le prestige de l'Empereur, ses promesses, les témoignages de vénération dont il entourait le captif et surtout le passage subit d'une prison à la liberté, de la servitude de l'Église à son affranchissement, rendaient inutiles les objurgations et les voies de fait. Le Pape avait été préparé de longue main aux étranges concessions exigées de lui ; il les accorda , il les signa sans presque les discuter. Il y mit une seule restriction ; elle paralysait

d'avance tous ces préliminaires d'un concordat impraticable. 11 exigea rassentiment du conseil de tous les Cardinaux réunis. L'Empereur n'avait pas de motifs pour s'opposer à un pareil vœu , et comptant que l'exil ou h détention aurait diminué les résistances, il y acquiesça, bien persuadé que le Sacré Collège se trouverait dans \e> mêmes perplexités que le Pape. Napoléon , par un excè^ de confiance en son propre génie , et Pie VII , par un exct> de faiblesse , s'étaient mutuellement trompés. La parole reste aux événements, c'est-à-dire à Dieu, et « quand Dieu veut, ainsi que s'exprime Bossuet % faire voir qu un ouvrage est tout de sa main, il réduit tout à rirapuissano et au désespoir, puis il agit. »

La Providence agit, regardons-la faire.

Le Sacré Collège est libre. Consalvi, Pacca , di Piefrc Litta, Gabrielli, Mattei et quelques autres exilés, sontau\ pieds du Souverain Pontife. Le coq a chanté; le successeur de Pierre s'accuse d'avoir cédé à de coupables su^rgestions : « Ces Cardinaux, s'écrie-t-il, nous ont entrainv à la table et nous ont fait signer. «Puis, de ses veux éteints, coulent des larmes de repentir, de ces belles lavmos dont parle Virgile : Lacrymœque decorœ. Dans son désespoir, qui lui fait dire : « Je mourrai fou comme Clément XIV, » il y a tant d'abattement et d'intrépidité à la fois, que les Cardinaux n'hésitent plus à lai proposer le seul remède à la situation.

De timides conseils ont pu ternir pour un momeni l'éclat de son règne et de sa détention, il faut que le Pape se relève plus digne que jamais. Pacca , le ministre des jours de deuil, et Consalvi, le secrétaire d'État des année^ de prospérité, Consalvi, qui a repris ses fonctions l'eii-

1 Panégyrique de saint André. Œuvres complètes de Bossuet.

lourent de leurs plus affectueux respects. Di Pietro parle en théologien consommé. Sa parole inflexible trahit l'ineffable orgueil de la probité, donnant à la miséricorde ellemême les accents austères de la justice.

Les forces de Tâme et du corps sont revenues au malheureux Pontife avec le Sacré Collège , car avoir de bons conseillers, c'est la même chose qu'être vigoureux par soi-même. Le Cardinal de ses prédilections lui a dit que, pour être couvert d'un nuage passager, le soleil n'est pas un nuage. Ce mot de Consalvi l'a frappé. Après tant de combats soutenus pour l'Église, le prisonnier sent qu'un témoignage de repentir public est nécessaire. Il offre l'expiation solennelle : il l'accomplit dans la pleine sérénité de sa conscience. On va donc voir encore qu'il n'est pas, à la longue, de politique plus maladroite que la politique des habiles.

Napoléon , absorbé dans les plans et les combinaisons de ses dernières campagnes^ a fait publier l'acte arraché au Pontife. Il sait gue cet acte est nul dans son principe et vicié dans la forme; mais il faut une mesure quelconque pour endormir les irritations religieuses, servant d'appoint aux haines politiques et au mécontentement général. La mesure a été prise par lui , il ne se préoccupe plus du dénoûment. A Fontainebleau , Pie VII ne passe point aussi vite condamnation sur l'erreur commise. Il est de son honneur et du devoir de sa charge de se rétracter. En présence des Cardinaux secrètement assemblés , il s'est réhabilité; il exige que la réhabilitation soit aussi notoire que la faute. On décide donc que le Saint-Père écrira d'abord à l'Empereur une révocation motivée de l'acte signé entre eux le 25 janvier 1 81 3. Puis cette lettre sera confiée en original au Sacré Collège, qui aura le droit

de la répandre en temps et lieu, selon les besoins l'Église.

Le Pape s'adresse en ces termes à TEmpereur :

« Sire , quelque pénible que soit à notre cœur raTeil que nous allons faire à Votre Majesté, quelque peine quel cet aveu puisse lui causer à elle-même, la crainte jugements de Dieu, dont notre grand âge et le dépérisse-l ment de notre santé nous rapprochent tous les jours davantage, doit nous rendre supérieur à toute considératia humaine, et nous faire mépriser les terribles angoisse] auxquelles nous sommes en proie en ce moment.

» Commandé par nos devoirs, avec cette sincérité, cette franchise qui convient à notre dignité et à notre oh ractère, nous déclarons à Votre Majesté que, depuist 25 janvier, jour où nous apposâmes notre seing aux ai des qui devaient servir de base au traité définitif dont il; est fait mention, les plus grands remords et le plus vif repentir n'ont cessé de déchirer notre âme, qui nepent ])lus trouver ni paix ni repos.

» Nous reconnûmes aussitôt, et une continuelle ef profonde méditation nous fait sentir chaque jour davantage Terreur dans laquelle nous nous sommes laissé entrainer, soit par les différends survenus dans les affaires de l'Église, soit aussi par le désir de complaire à Votre Majesté.

» Une seule pensée modérait un peu notre affliction: c'était Tespoir de remédier, par Tacte de l'accommodement définitif, au mal que nous venions de faire à l'Église en souscrivant ces articles. Mais quelle ne fut pas notre profonde douleur lorsque, à notre grande surprise, et malgré ce dont nous étions convenu avec Votre Majesté nous vîmes publier sous le titre de Concordat ces mêmes articles, qui n'étaient que la base d'un arrangement futur!

PIE VII ET NAPOLÉON. tifl

Gémissant amèremeiil et du fond de noire cœur sur l'occasion de scandale donnée à l'Église par la publication desdits articles, pleinement convaincu do la nécessité de le réparer, si nous pûmes nous abstenir pour le moment de manifester nos sentiments et de faire entendre nos réclamations, ce ne fut uniquement que par prudence, pour éviter toute précipitation dans une affaire aussi capitale.

» Sachant que sous peu de jours nous aurions le lx)nheur de voir le Sacré Collège , notre conseil naturel, réuni auprès de nous, nous voulûmes l'attendre pour nous aider de ses lumières et prendre ensuite une détermination , non sur ce que nous nous reconnaissons obligé de faire en réparation deceque nous avions fait, car Dieu nous est témoin de la résolution que nous avions prise dès le premier moment, mais bien sur le choix, du meilleur mode à adopter pour l'cxéeution île cette même résolution.

a Nous n'avons pas cru pouvoir en trouver un plus conciliable avec le respect que nous portons à Votre Majesté que celui de nous adresser à Votre Majesté ellemême, et de lui écrire cette lettre. C'est en présence de Dieu, auquel nous serons bientôt obligé de rendre compte de l'usage de la puissance à nous confiée, comme vicaire de Jésus-Christ, pour lo gouvernement de l'Église, que nous déclarons, dans toute la sincérité apostolique, que notre conscience s'oppose invinciblement à rexécutlon de W divers articles contenus dans l'écrit du 25 janvier. Nouai reconnaissons avec douleur et confusion que ce ne serait pas pour édifier, mais pour détruire, que nous ferions usage de notre autorité, si nous avions le malheur d'exécuter ce que nous avons imprudemment promis, non par aucune mauvaise intention , comme Dieu nous en est

45è LIVRE II.

témom j mais par pure faiblesse et comme cendre ei poussière.

» Nous adresserons à Votre Majesté, par rapport à cet ^rit signé de notre main , les mêmes paroles que notre prédécesseur Pascal II adressa dans un Bref à Henri Y, en faveur duquel il avait fait aussi une conces^on qui excitait à juste titre les remords de sa conscience. Nous vous dirons avec lui : Notre conscience reconnaissant notre écrit mauvais , nous le confessons mauvais , et, avec Taide du Seigneur, nous désirons qu'il soit cassé tout à fait, afin qu'il n'en résulte aucun dommage pour l'Eglise ni aucun préjudice poiir notre âme.

» Nous reconnaissons que quelques-uns des susdits articles sont susceptibles d'être amendés par une nouvelle rédaction , au moyen de quelques modifications et changements; mais nous reconnaissons en même temps que d'autres sont essentiellement mauvais, contraires à la justice , au gouveniement de l'Église que Jésus-Christ luimême a établie; qu'ils sont par cela même inexécutables, et doivent être entièrement abolis

» Nous ne pouvons néanmoins dissimuler que notre conscience nous reproche encore de n'avoir pas fait mention, dans les susdits articles, de nos droits sur les domaines de l'Église, droits^ue notre ministère et les serments prêtés à notre exaltation au Pontificat nous obligent de maintenir, de revendiquer et de conserver, et, .assurément, la lettre que Votre Majesté nous a adressée ne remédie pas d'une manière suffisante à cet oubli de nos devoirs.

» Par ces motifs et d'autres non moins graves, concernant tant les articles précités que ceux dont nous n'avons

pas parlé , et notamment l'article 5 du traité du 25 janvier, motifs qu'il serait trop long d'expliquer ici , il est évident que nos inflexibles devoirs nous en défendent absolument l'exécution.

» Si nous connaissons pleinen^ent la force des stipulations, nous connaissons aussi que, lorsqu'elles se trouvent en opposition avec les institutions divines et nos devoirs, nous sommes obligé de céder à l'empire d'une obligation d'un ordre supérieur, qui nous en défend l'exécution et les rend illicites.

» Tout en cédant au cri de notre conscience, qui nous ordonne de faire cette déclaration à Votre Majesté, nous nous empressons de lui faire connaître que nous désirons ardemment d'en venir à un accommodement définitif , dont les bases fondamentales soient en harmonie avec nos devoirs.

» C'est dans ces sentiments que nous pouvons assurer Votre Majesté (aussitôt qu'il sera venu à notre connaissance qu'elle consent à ce que nous lui avons exposé dans notre lettre avec une paternelle confiance et une liberté apostolique) de notre empressement à prendre toutes les mesures nécessaires pour procéder à la conclusion d'un arrangement définitif, si vivement désiré. Nous ne douterons pas alors que cette mesure ne remédie aux maux nombreux auxquels l'Église est en proie, maux qui tant de fois nous ont forcé de faire parvenir nos re-. montrances au pied du trône, et qu'elle ne mette enfin un terme aux différends qui, dans ces dernières années, ont été pour nous l'objet de tant de douleurs et de si justes réclamations. C'est là le but auquel nous devons atteindre dans un arrangement définitif, à moins que de trahir les devoirs de notre ministère.

» Nous supplions Votre Majesté d'accueillir le résullal de nos réflexions avec la raômc effusion de creur que nous les lui avons exposées. Nous la prions , par les entrailles de Jésus-Christ, de consoler notre cœur, «lui ne désire rien tant que d'en venir à une conciliation qui Tul toujours l'objet de nos vœux. Nous la conjurons de considérer quelle sera la gloire qiii en rejaillira sur ellp, les précieux avantages que procurera à ses fitals la conclusion d'un accomniodenien t définitif, gage d'une vérilaMr paix pour l'Église, et digne d'être maintenue par i successeurs.

11 Nous adressons à Dieu les vœux les plus ardents.» qu'il daigne répandre sur Votre Majesté l'aboniittiirt* i ses bénédictions célestes. »

Pacca, di Pielro et Consaivi ont rédigé avec le ï ce document , qui porte la marque pour ainsi Jîr* i vante du génie divers des trois Cardinaux. Il esl dali^ 24 mars; ce jour-là même, le Pape, après l'avoir adrt officiellement et directement à l'Empereur, le rommud que individuellement à chaque membre dp Sacr^ CoUi^ Le temps des faiblesses était passé, celui dc&counigeua résolutions commence. Le Souverain Ponlife se ilèci ^ donc à faire devant les Cardinaux une d<^niarchc qui s I Tait presque une amende honorable, si elle n'était la inl^ I nifestation d'une hardiesse surnaturelle. Pie VU a écrit h fTVapoléon que l'acte de Fontainebleau est i-adicalemw ' ^nul : il désire que le Sacré Collège entende do sa | ^■Imuche ces aveux. Il leur communique son allorulû mystérieusement, et pour ainsi dire de la voix à la voix. Cette allocution se termine ainsi ;

11 Béni soit le Seigneur qui n'a pas éloigné de noits sa miséricorde. C'est lui qui morlilie et qui vivifie. Il » \iiev

voulu nous humilier ^ar une salutaire confusion. En même temps il nous a soutenu de sa main toute-puissante , en nous donnant l'appui opportun pour remplir nos devoirs en cette difficile circonstance. A nous donc soit l'humiliation, que nous acceptons volontiers pour le bien de notre âme! A lui soient, aujourd'hui et dans tous les siècles, l'exaltation, l'honneur et la gloire! »

Celui qui rachetait avec tant de dignité une heure d'affaissement , dans quatre années de la plus dure prison , méritait, lui aussi, de partager l'exaltation, l'honneur et la gloire. L'énergie morale lui prêta la vigueur physique, et il attendit les effets de sa protestation avec le calme qui diminue de moitié l'imminence du péril froidement envisagé.

Le péril ne venait plus de l'Empereur. Acculé de victoire en victoire , et obligé bientôt de défendre pied à pied le sol français, envahi par une innombrable coalition, l'Empereur fait témoigner au Pape le vœu d'entrer en accommodement. Des grandes dames comme la marquise Anne de Brignole , des prélats tels que le cardinal Maury et Fallot de Beaumont,.évêque de Plaisance, arrivent à Fontainebleau pour disposer les esprits à accepter certaines propositions. L'Empereur renonce au territoire de Rome, il cède le patrimoine jusqu'à Perugia. Chaque jour amène une nouvelle marche des armées alliées; chaque jour présente une nouvelle combinaison pour régler les affaires de l'Église. On dirait qu'un remords pèse sur la conscience de Napoléon , et qu'avant de voir le monde échapper de sa main, l'homme de guerre serait heureux d'avoir fait sa paix avec le Siège apostolique.

Cette paix s'évanouit, comme toutes les autres, en même temps que la victoire. La Révolution l'a poussé

contre TÉgliso, il se sent frappé aifcœur du coup porté à la Chaire de Pierre. II invoque la paix, celui dont la vie ne fut qu'un combat, et l'Europe n'écoute pas ses ambassadeurs. L'Europe dédaigne ses prières, ou s'en fait un jeu diplomatique ; mais le Pape , toujours père , répond : « Nous n'avons jamais été, nous ne serotis jamais l'ennemi de l'Empereur. Quand ce serait notre désir, la Religion ne nous le permettrait pas. Nonobstant, nous ne pouvons traiter qu'à Rome, parce qu'à Rome seulement nous sommes libre et véritablement Pape. »

Le 23 janvier 1 81 4, Pie Vil est délivré de ses chaînes; il s'éloigne de Fontainebleau pour regagner ses États. Le 4 avril, soixante et onze jours après, la plus silencieuse^ des catastrophes termine brusquement la plus retentissante épopée militaire des temps modernes. L'empereur Napoléon, abandonné de tous et s'abandonnant lui-même, signe sa déchéance. Il abdique la couronne impériale dans ce même palais de Fontainebleau , muet témoin des douleurs et de la captivité du pape Pie VIL

Suivant la belle image de saint Augustin ' : cr Le lion fut vaincu en combattant, l'agneau vainquit en souffrant. »

Au milieu des péripéties qui se sont déroulées avec tant de rapidité, il ne nous a pas été possible de substituer la polémique à Thistoire. Nous n'avons pu répondre en quelques mots aux écrivains qui , prenant M. Thiers pour modèle , s'efforcent de dénaturer les faits et les caractères , afin de donner en dernier ressort gain de causé à la Révolution sur l'Église. M. Thiers est le chef de cette école moitié philosophique, moitié gallicane, qui n'a rien

* Saint Augu&t., EnarraU'o in Fsal., l® U.

PIB Vil KT NAPOLÉON. 45$

appris, mais qui a tout oublié '^ étudions donc de quelle manière il juge les bcmimes et les choses.

Les écrivains ont leurs destinées comme les livres. M. Thiers, qui, par son action oratoire ou constitutionnelle ainsi que par ses ouvrages , a tant contribué à populariser le nom de Bonaparte, doit s'avouer, dans le secret de sa pensée, que la destinée de quelques écrivains devient parfois une punition providentielle. Courtisan invplontaire du succès, il applaudit à toute violence qui triomphe, et, chez lui, c'est moins l'effet d'une conviction sérieuse qu'un jeu de ses exubérances provençales , sacrifiant le devoir à un enthousiasme passager. V Histoire deja Révolution française , son premier ouvrage, se présente comme un champ de bataille poudreux et sanglant, où tout est livré au hasard qu'on divinise après la victoire, et où l'homme se débat dans une nuit profonde contre les lois stupides de la fatalité. Esprit lucide, mais sceptique, imagination mobile au milieu de ses insouciances affectées, M. Thiers n'a peut-être jamais eu de mauvaises intentions : il a plus d'une fois révélé de mauvais instincts. Il n'eut que par éclaircies la passion du vrai; et c'est tout au plus si, racoatant d'intolérables excès, il permet aux réticences de sa plume d'envelopper le crime heureux d'un blâme tardif.

A l'exemple de tant d'autres, M. Thiers a eu ses jours de popularité constitutionnelle et son* petit semestre de gloire parlementaire. Se plaçant le plus possible sur le devant de la scène, il nous a exhibé quelques personnages en relief, monstres ou prodiges, merveilles de bassesse ou miracles d'héroïsme; mais il s'est sans cesse efforcé d'oublier que la plus cruelle iniquité de l'histoire est d'adopter pour elle et de faire considérer aux autres

iS6 LIVRE 11.

le succès comm% la pierre de toiiclie tlii mérite. « Il j rare, dit Quintilicn, qii'on se respecte assez âoî-mèiue. i C'est par ce manque de respect que M. Thiers a pédié jadis, dans son apologie de la Révolution; c'est par l« qu'avec une singulière intrépidité de bonne opinion de lui-même il pèche encore dans son llislohe du Consulat â fie l'Empire.

Sans avoir cette conslitution d'Atlas, que Millon exi (les hommes véritablement supérieurs , Al. Ttiîer^ pouTJ être partial et ne pas se montrer injuste. Il lui en autS si peu coûté de sortir de l'ornière battue 1 An lieu j cherclier à toujours arrondir quelques angles, U hd £ si facile de ne pas tomber dans ralternalivQ de dbrg le persécuté do torts imaginaires et d'invoquer en fi du persécuteur le bénéfice des circonstances atténiunW Il y a dans la position de cet écrivain, voué â l'impén lisme par ses ouvrages et rivé à la chaîne du représentai^ par son ambition, un fond de désenchantenionl que 1 lecture de Machiavel pourrait élever jusqu'aux pruftur^ lions du remords. Machiavel dit en elTet ' : « H Mlail r douter le nom de César, qui avait détruit sea enneniti avec tant de gloire, et dlabli à Rome une nioonrcUiii. ne fallait attendre de lui ou de ses partisans rion de favo rable à la liberté. »

M. Thiers n'a jamais eu la perspicacité du f;rand politique florentin; toutefois ce qu'il tenta jadis conb Louis XVI et les viclinaes de la Révolution, M. Thi^ l'essaye encore aujourd'Iiui avec des formes moinsâpr< Les révolutions qu'd n'a pas faites lui iiispin-nt espèce de méfiance de lui-même, et une candeur rolaltjj (pii, à la place de la fatalité antique, sub.slîlitenl tl^

' Œuvres du Machiavtl. Discours sut Tile-Livc,

PIE Vil ET NAPOLÉON. 457

providence et un culte que l'historien pétrit à son gré. Dans ce dernier ouvrage, la Révolution, sa mère, l'a fait plus circonspect eti paroles , mais non moins injuste dans les appréciations.

Ainsi le Souverain Pontife Pie VII devait, par condescendance , par détachement des biens de ce monde , par amour de la paix surtout, n'opposer aucune résistance aux convoitises de Napoléon. Le Pape, enlevé de sa capitale, traîné d'exil en exil entre deux gendarmes comme un repris de justice, n'était peut-être pas tout à fait dans son droit en refusant d'obtempérer aux décrets de confiscation du patrimoine de Saint-Pierre; mais à coup sûr, selon M. Thiers, les Cardinaux qui, sur les traces de Consalvi, de Pacca, de di Pietro, de Litta et des Évêques français, combattirent ou endurèrent la persécution pour l'honneur de l'Église et pour l'indépendance du Siège romain , donnèrent un fâcheux exemple d'opiniâtreté. Ils furent tous coupables d'ignorance ou d'astuce dans le fond comme dans la forme. Instruments dociles, ils n'ont pas voulu écouter les leçons que, du haut de sa gloire. Napoléon permettait à l'ex-oratorien Daunou de leur adresser sous son couvert impérial. M. Thiers les frappe tous d'un blâme sévère , mais peu motivé.

Comme Sénèque, il n'est jamais prompt à admirer et à s'écrier^ : « J'honore ces grands noms et ne les entends jamais prononcer sans me trouver plus grand : Ego illos veneror et tantis nominibus semper assurgô. » Sénèque disait cela; l'idée révolutionnaire n'aura jamais d'élans pareils.

De 1809 à 1814, il se rencontra des prêtres, des

^ Senec. EpisL 64.

Ëvèqaes et des Cardinaux ,Aes plus doctes et les plus intrépides, qui, dans une mesure parfaite, ne firent pas "taire la voix de leur conscience, lorsqu'un inipérieux devoir leur commanda de parler. M. Thiers, qui du plus bas s'est élevé au plus haut, en foisant de roppositioD aux principes d'ordre et de salut, accuse tous ces Prêtres, Évêques et Cardinaux, d'hypocrisie ou d' obstination, comme si le dévouement et le courage étaient tn>p contagieux, même dans l'Église* Puis, sans jamais autorisa sa plume à invoquer une excuse en faveur de ceux qui luttèrent pour le droit, il les incrimine ou il les calomnie, il flétrit leurs actes ou leurs caractères. M. Thiers ^ qui, à l'heure des révolutions de 1830 et de 1848, fut toujours admirable de précautions personnelles, semble se faire de l'audace réfléchie des autres un reproche vivant, et ili^e tolère le martyre que dans l'urne des scrutins parlementaires. Néanmoins, ce n'est pas tout à fait un motif poar qu'il absolve la prudence ou la crainte. Il stigmatise l'énergie, mais il se permet de blâmer la peur, lorsque, par exception, elle s'empare d'un évêque ou d'un cardinal fidèle au devoir. Ce n'est donc ni k témérité ni la frayeur qui sont en cause devant l'historien de la dévolution , c'est la fidélité au Saint-Siège.

Quelques extraits de YHistoire du Consulat et de VEmpire feront mieux connaître M. Thiers et son esprit de dénigrement, quand le nom de Rome apparaît sous sa plume.

Le cardinal Spina « était * croyant et plus avide encore que croyant. Demandant sans cesse de l'argent à sa cour, son vœu le plus ardent était de la rendre riche et prodigue comme jadis. »

Le mariage de l'archiduchesse d'Autriche avec l'Em-

* Histoire du Consulat et de V Empire, t. III, p. 241.

pereur va être célébré au Louvre. M. Thiers met en scène le Sacré Collège, Nous avons la version inédite du cardinal Consalvi; voyons celle de l'historien révolutionnaire. Il raconte ' :

a Napoléon, dont l'œil saisissait tout, s'était aperçu pendant la cérémonie nuptiale que les robes rouges^ comme iries appelait , n'étaient pas toutes présentes. — Comptezles, avait-il dit à un prélat de sa chapelle ; et ayant obtenu la certitude que treize manquaient sur vingt-huit, il s'était écrié à demi-voix, avec une violence dont il n'était pas maître: — Les sots! ils sont toujours les mêmes! ostensiblement soumis, secrètement factieux !.,• mais ils vont voir ce qu'il en coûte de jouer avec ma puissance ! . . . — A peine sorti de la cérémonie , il avait mandé auprès de lui le ministre de la police, et avait ordonné d'arrêter les treize Cardinaux, de les dépouiller de la pourpre (d'où ils furent depuis désignés sous le nom de Cardinaux noirs), de les disperser dans différentes provinces, de les y garder à vue, et de séquestrer non-seulement leurs revenus ecclésiastiques , mais leurs biens personnels.

» On ne pouvait répondre par plus de violence à une plus imprudente et plus condamnable opposition. Dans le nombre des treize Cardinaux se trouvait le cardinal Oppizoni^ que Napoléon, malgré beaucoup de nuages répandus sur la vie privée de ce prince de l'Église , avait nommé archevêque de Bologne , Cardinal et Sénateur. »

Ces treize Cardinaux, qui ne sont ni ostensiblement soumis , ni secrètement factieux , et que leurs contemporains et la postérité ne furent jamais tentés de prendre pour des sots, c'est l'élite du Sacré Collège, la gloire do l'Église et peut-être la réunion la plus complète d'hommes

* Histoire du Consulat et de VEmpire, I. XH, p. 60 et 61.

de talent, d'esprit et de fermeté d'àme. Le cardinal Consalvi les a tous nommés dans ses souvenirs.

L'Église gallicane n'est pas beaucoup mieux traitée que l'Église romainCy aussitôt qu'elle n'adhère pas sans observation à des ordres que M. Thiers lui-même se permet de ne pas approuver. L'écrivain se contredit quelquefois, mais il ne se rétracte jamais. Ainsi on lit ^ :

a Le Pape, transporté à Savone, y était prisonnier, et se refusait obstinément à remplir les fonctions de la Chaire apostolique. Il n'y avait pas schisme, comme dans les derniers temps de la Révolution, où le Clergé divisé, divisant les fidèles, se vengeait en troublant l'État des persécutions qu'on lui avait fait essuyer. Le Clergé à cette époque était uni, tranquille, soumis, célébrait partout le Culte de la même manière, ignorait ou feignait d'ignom la Bulle d'excommunication lancée contre Napoléon , blâmait assez généralement le Pape d'avoir recouru à cette extrémité, et de s'être ainsi exposé ou à révéler la faiblesse de ses armes spirituelles , ou à ébranler un gouvernement que, malgré ses fautes, on regardait comme nécessaire encore au salut de tous. »

A la page 58, le Clergé français était soumis, et il blâmait assez généralement le Pape d'avoir fulminé l'excommunication. Mais à la page 66, ce Clergé soumis, qui blâme assez généralement le Pape, se trouve en désac*cord avec la volonté impériale, et il suit à la lettre les conseils venus du Siège de Pierre. C'est M. Thiers luimême qui en fait l'aveu en ces termes : « Jadis les Évêques nommés étaient quelquefois élus vicaires capitulaires , et entraient ainsi en possession immédiate de leurs sièges. Napoléon, ne pouvant pas obtenir l'envoi des Bulles telles

^ Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XIl, p. 58 et 66.

qu'il les désirait, avait voulu que les sujets nommés par lui fussent investis de la qualité de vicaires capitulaires, mais il avait rencontré presque partout les plus vives résistances. Les chapitres avaient en général élu leur administrateur provisoire avant la nomination par l'Empereur des nouveaux évêques. Ils alléguaient donc l'élection déjà faite pour n'en pas faine une seconde, ou bien, quand ils étaient plus hardis, ils osaient soutenir que cette façon de procéder n'était qu'une manière détournée d'annuler l'institution canonique, appartenant au Pape, et niaient que les règles de l'Eglise permissent de déférer aux Evoques nommés la qualité de vicaires capitulaires,

» Vraie ou non, la doctrine leur convenait, car ils s'étaient bientôt aperçus qu'en se prêtant à l'administration provisoire des Églises, ils étaient au Pape le moyen le plus sûr d'arrêter Napoléon dans sa marche. Mais le moyen était dangereux, car arrêter un homme comme Napoléon n'était pas facile, et, pour y parvenir, interrompre le culte lui-même n'était pas très-pieux. Vainement quelques prêtres éclairés, se rappelant que Henri* VIIl avait pu, pour des motifs honteux, faire sortir de l'Église catholique l'une des plus grandes nations du globe, se disaient que Napoléon, bien autrement puissant que Henri VIII , appuyé sur des motifs bien autrement avouables , pourrait causer à la foi de plus grands maux que le ' monarque anglais , surtout dans un siècle indifférent , beaucoup plus à craindre qu'un siècle hostile. Mais les instigateurs de l'opposition cléricale, aveuglés par leurs passions, s'inquiétaient peu du danger de la Religion, et avaient porté à Paris même le théâtre de cette guerre périlleuse. »

M. Thiers, qui inventa la maxime démocratique : « Le

Roi règae et ne gouverne pas, » maxime dont il dispense assez généreusement l'Empire et l'Empereur, M. Thiers est aussi injuste à l'égard du Clergé français qu'envers le (clergé romain. Il écrit donc ^ :

« M. d'Aviau, Archevêque de Bordeaux^ ecclésiastique respectable, mais très-peu éclairé, et ne prenant aucun soin de cacher l'indignation que lui faisait éprouver la captivité du Saint-Père.

» MM. de Broglie et de Boulogne ^ , passés tous deux de l'enthousiasme pour le premier Consul à une haine imprudente contre l'Empereur.

» M. d'Hirn, Évoque de Toumay, Alsacien de mœurs relâchées et d'opinions violentes ^. »

Les seuls Évêques dont l'écrivain célèbre les vertus, le talent et la modération, toujours au nom d'un Dieu fe paix, ce sont les prélats qui, comme le Cardinal Maury et l'abbé de Pradt, se trouvent dans une situation inextricable par leur faute; c'est de Barrai, Archevêque de Tours, Duvoisin, Évèque de Nantes, sans cesse disposés à conseiller au Pape l'abandon des droits de l'Église. Du fond de son tombeau , le vieil épiscopat adresse , par la bouche de Pierre de Blois, une tout autre leçon à ses successeurs : « Ne portez point envie, leurenseigne-t-il*, à ces Évêques, qui, chiens muets, impuissants à aboyer, endorment la conscience du prince par de lâches adulations. Rien n'est plus agréable à Dieu, dans les Évêques, que la profession de la vérité. Ne craignez donc point d'exposer votre vie pour elle. »

1 Histoire du Consulat et de r Empire, t. XUI, p. 146.

2 Ibidem, t. XUI, p. 152.

» Ibidem, I. XIII, p. 159.

4 Epist,, c. XII, p. 475.

PIE Vil ET NAPOLÉON. 463

De pareils avis ne sont pas à la hauteur de M. Thiers; car il se rencontre des gens qui ne conseillent que ce qu'ils croient pouvoir imiter. Cependant les éloges que rhistorien accorde en détail, il ne les ratifie pas dans leur ensemble. Aussi trace-t^il un tableau assez peu flatteur du Concile : « Il n'y avait pas, dit-il % en ayant l'air d'y regretter son absence parlementaire, iln'y avait pas entre tous ces prélats un homme capable de reprendre cette assemblée iiritée et désunie , de la rallier autour d'une résolution sage, de la ramener enfin à la raison : ce fut donc un chaos d'interpellations, de reproches , d'accusations réciproques. »

Le tour du Chef suprême de l'Église arrive enfin. Rome est envahie par les armées impériales; et témoin de cette violation de tous les principes et de toutes les promesses, M. Thiers écrit* : « Le Pape, ayant quitté le Vatican pour le Quirinal, s'était enfermé dans ce dernier palais comme dans une forteresse, et y avait donné lieu à des scènes aussi déplorables pour le pouvoir oppresseur que pour le pouvoir opprimé. Le général MioUis, condamné à un rôle des plus ingrats, pour lequel il n'était pas fait, car cet intrépide soldat était aussi cultivé par l'esprit que ferme pair le cœur, le général Miollis s'efforçait vainement d'adoucir sa mission. Pie VII, indigné au plus haut point comme pontife de la violence exercée envers l'Église, ulcéré comme prince de l'ingratitude de Napoléon , qu'il était allé sacrer à Paris , ne pouvait plus contenir les sentiments auxquels il était en proie, et qui, sans diminuer le tendre et religieux intérêt qu'il méritait, lui faisaient perdre une partie de sa dignité. »

^ Comuîat et Empire^ t. Xïll, p. 170.

2 Ibidem, t. XI, p. 300.

Pie VII dans les chaînes a perdu, selon M. Thîere, une partie de sa dignité. Il n'aura bientôt plus Tintelligence et la faculté d'apprécier; l'historien confirme ainsi ses dires ' : « L'infortuné Pie VII, qui, avec beaucoup d'esprit, n'avait cependant pas toute la force de raison nécessaire pour remonter aux grands principes sur lesquels repose la double investiture des pasteurs par le pouvoir temporel et par le pouvoir spirituel. »

M. Thiers a jugé le Pontife, il va le peindre à Fontainebleau avec les membres du Sacré Collège, revenus d'exil ou des prisons d'État. L'acte du 25 janvier i 81 3 a été arraché aux amertumes et aux langueurs de la captivité. Les conseillers naturels du Souverain Pontife^ les Cardinaux, dont, avant la signature, il invoque et proclame le droit de refus ou de sanction , sont auprès Ae lui. M. Thiers , toujours artiste en révolution, fait en ces termes le tableau d'un intérieur pontifical * :

« Il était facile de prévoir qu'aussitôt que les conseillers ordinaires du Pape seraient retournés auprès de lui, ils essayeraient de mettre son esprit à la torture^ en lui reprochant l'acte qu'il avait signé, en lui en montrant les graves conséquences, surtout le défaut d' à-propos, à la veille d'une guerre qui pouvait ne pas tourner à l'avantage de Napoléon. En effet, à peine les Cardinaux noirs avaient-ils été admis à Fontainebleau, qu'on vit l'esprit du Pape, si gai, si satisfait pendant quelques jours, redevenir triste et sombre. Les cardinaux di Pietro et autres lui remontrèrent qu'il avait très-imprudemment aboli la puissance temporelle de la papauté, opéré par conséquent de sa propre autorité une révolution im.mense dans l'É-

^Consulat et Empire, t. XHI, p. 429.

^Ibidem, t. XV, p. 304 el 305.

glise , abandonné le patrimoine de Saint-Pierre , qui ne lui appartenait point, et cela sans nécessité, Napoléon étant à la veille de succomber; qu'ofl l'avait trompé sur la situation de l'Europe, et qu'un acte pareil surpris, sinon arraché, ne devait pas le lier. En un mot, ils tâchèrent de lui inspirer mille terreurs, mille remords, et lui tracèrent de l'état des choses un tableau tel que la passion la plus violente pouvait seule le suggérer, tableau qui, malheureusement, devait bientôt se trouver véritable par la faute de Napoléon , mais que tout homme sage , dans le moment, aurait jugé faux ou du moins très-exagéré, car, bien qu'ébranlé dans l'opinion du monde, l'Empire français remplissait encore ses ennemis d'une profonde terreur. »

Nous avons vu la Révolution faire incliner l'histoire aux fantaisies de M. Thiers; il nous reste un devoir plus pénible à remplir. C'est celui de montrer M. Thiers encore plus malintentionné que mal informé.

Dans Y avertissement mis en tète du douzième volume, cet écrivain, qui donne si humblement tant d'orgueilleuses leçons, s'exprime ainsi : « La crainte d'alléguer un fait inexact me remplit d'une sorte de confusion. Je n'ai alors aucun repos que je n'aie découvert la preuve du fait objet de mes doutes; je la cherche partout où elle peut être , et je ne m'arrête que lorsque je l'ai trouvée. » ,

En admettant comme fondées en justice ces belles protestations, il faudra néanmoins conclure que M. Thiers n'a pas tout su ou n'a pas tout dit. Il déclare avoir lu et avoir médité les nombreuses correspondances relatives au règne de Napoléon V%\ et dans cette Histoire du Consulat et de V Empire^ où les plus insignifiants détails occu-

406 LIVRE il.

pent tous une large place, la lettre de Pie VII à l'Empereur, datée de Fontainebleau le 24 mars 1813, cette lettre où le Souverafîn Pontife répudie si énergiquement le prétendu Concordat de 1 81 3 n'est ni citée ni paraphrasée. L'historien ne se permet pas même d'y faire l'allusion la plus indirecte. Elle a été reçue par TEndpereur; elle a été répandue à cette époque; elle a eu tous les genres de publicité dans les deux mondes. M. Thiers seul ne la connaît pas, et, sans craindre de se remplir de cette sorte de confusion qu'il éprouverait en alléguant un fait inexact, M. Thiers va plus loin. Il a feint d'abord d'ignorer la lettre de Pie VII, il la nie maintenant d'une manière implicite 1

« Pie Vil, dit-iP, revenant à un système de finesse qui n'était pas à lui, mais à ses conseillers, était loin de déclarer qu'il voulait renoncer au Concordat de Fontainebleau, et rétracter sa signature, mais il semblait indiquer que dans l'état des choses l'exécution de ce traité n'avait rien de pressant, et affectait de sommeiller plus que de coutume dans sa paisible retraite. Seulement les personnages actifs du parti de l'Église faisaient à Fontainebleau de fréquents voyages. Le bouillant Napoléon faillit s'emporter, et gâter par un éclat l'habileté de son rapprochement avec le Saint-Père. Mais , mieux conseillé , il se borna à profiter de ses avantages. Le Pape ayant signé le Concordat publiquement, librement, Napoléon n'avait aucune raison de le tenir secret. A la vérité, il avait promis de 'ne le rendre public qu'après la communication qui devait en être faite aux cardinaux; mais la mauvaise foi dont on usait envers lui , le retard qii'on mettait à faire cette communication aux cardinaux, qui étaient

^ Histoire du Consulat et de V Empire, t. XV, p. 387.

tous réunis à Paris, les dénégations de beaucoup de gens d'Église, assurant les uns que le Concordat n'existait pas, les autres qu'il avait été extorqué par la violence, donnaient enfin à Napoléon le droit de le publier. En conséquence, il le fit insérer au Bulletin des lois^ comme loi de l'État devant recevoir son exécution à partir de cette insertion. »

Quand la Révolution pose en face de l'Église ses écrivains les plus diserts ou les plus cauteleusement hostiles, voilà le langage qu'elle leur inspire; tels sont les sentiments de vérité et de justice qu'elle les charge de propager. Ce n'est point la mémoire d'un grand homme qu'elle veut absoudre ou défendre; les grands hommes de la taille de Napoléon ne lui vont guère. Mais Napoléon, cédant à des su^estions étrangères aux instincts de sa politique , eut le malheur de se laisser entraîner à des persécutions indignes de sa gloire. On s'est imaginé qu'il avait formé le projet de détruire l'arche de l'alliance chrétienne, et de séparer la France du Siège romain. Ce projet , qui , dans la tête de l'Empereur, n'exista jamais qu'à l'état de chimère, amène la Révolution à lui tout pardonner. La Révolution le bénit pour avoir songé au schisme; M. Thiers s'empresse d'accuser la Cour apostolique et le Clergé français pour s'y être opposés. L'action est double, le résultat sera le même.

L^ empereur Napoléon a pris la route de l'exil, et comme il sera toujours facile de flétrir ce qui tombe, l'outrage , venu de tous les camps à la fois , s'abattit sur le glorieux proscrit. Chacun eut sa petite pierre d'indignation à lui jeter. Les farouches républicains de la veille, transformés en dignitaires de l'Empire , s'improvisèrent les courtisans de la Maison de Bourbon , ou plutôt les

inamovibles gardes du corps de la fortune. Tous s'écrièrent avec Juvénal :

Dum jacet in ripa^ calcemus Cœsaris Iwstem.

Le César était tout simplement celui qui allait régner, car le vulgaire ne comprend que les dénoùments.

Dans le même temps , 24 mai 1 81 4 , le pape Pie VII , sous un soleil d'Italie qui semble encore s'être fait plus radieux pour éclairer la marche triomphale du Pasteur, rentre dans sa Rome tressaillant d'allégresse. Qu'elle fat belle cette fête de tout un peuple se précipitant sur la route , jonchée de fleurs , que devait parcourir le Souverain Pontife! Il avait annoncé sa délivrance aux Romains^ et a le désir qu'il éprouvait de les serrer contre son cœur, ainsi qu'après un long et douloureux pèlerinage un tendre père presse dans ses bras des enfants bienaimésV »

Afin de répondre à cette touchante allocution du vieillard couronné, Rome entière s'est élancée à sa rencontre avec des palmes et des banderoles. Enlevant Ja splendide voiture où il pleure et bénit, Rome entière le porte en triomphe à travers les vieilles voies sacrées, qui , même au temps de ses Consuls vainqueurs du monde , n'avaient jamais contemplé de manifestations pareilles. Tous les rangs , tous les sexes , tous les âges , confondus sur la route de Ponte -Molle, font retentir le même cri : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! disaient ces trois cent mille voix du peuple catholique. Par l'organe de ses prêtres , l'Église , qui a tant soufiert de son long veuvage , répète aux échos des sept monts le pacifique Hosannah.

^ Proclamation de Pie VII aux Romains^ 4 mai 4841.

Pie VII méritait bien d'être béni , car jamais homme mieux que lui ne viendra au nom du Seigneur. Il a des dévouements à récompenser, il se montre généreux envers la fidélité. Des félonies appellent une punition, il est prodigue de grâces. Le successeur de Pierre, accablé des tourments du corps et des angoisses de Tesprit, s'affaissa une seule fois devant la justice; il expie son erreur en pardonnant à la forfaiture des autres. A ceux qui ont péché contre FÉglise ou contre lui, et qui accourent implorer miséricorde, il répond: « Et nous, croyezvous que nous n'ayons pas aussi quelque faute à nous reprocher? Oublions de concert tout, tout ce qui s'est passé. »

Le Pape a tout oublié, excepté le malheur. C'est alors la famille de Napoléon qui en est victime. Cette famille erre à la merci des événements, moins traîtres que les hommes. Elle est poursuivie sur terre et sur mer; ses courtisans de la veille deviennent ses persécuteurs les plus acharnés du lendemain. La vieillesse, l'âge mûr et l'enfance, ne découvrent aucun refuge au milieu de cette Europe, hier encore à genoux devant eux. Il est dans la destinée de la Rome pontificale d'être l'asile des grandeurs déchues. Le Pape, qui, en pardonnant à tout le monde, ne s'amnistie pas lui-même, se souvient que l'hospitalité est le premier devoir d'un Pontife. Il ordonne d'ouvrir à deux battants toutes les portes de la ville éternelle devant les Bonaparte mis hors la loi , car il sait que l'arbre ne refuse jamais son ombrage au bûcheron. La vieille mère de l'Empereur, le cardinal Fesch, son oncle, ses frères^ ses sœurs et leurs enfants, condamnés au supplice de l'espérance, comme tous les proscrits, trouvent enfin près de la Chaire apostolique un abri pour reposer leur

tête. Us y demeureront honorés et paisibles, au milieu de ce Sacré Collège, qui se fera un devoir de conscience et de courtoisie de ne pas se souvenir.

Napoléon, exilé dans la précaire impératorerie de l'île d'Elbe, a voulu tenter une dernière fois le sort des armes. Trahi par la fortune à Waterloo, F Empereur se persuade que le gouvernement anglais tiendra à honneur de se montrer aussi généreux d'hospitalité que le Saint-Siège. Frappé d'ostracisme, comnae Thémistocle, il écrit de Rochefort, 13 juillet 1815, qu'il vient s'asseoir au foyer du peuple britannique. L'Angleterre, qui recueille dans son sein les réfugiés de tous les pays, et qui couvre de son pavillon les attentats que plusieurs y méditent, refasâ l'hospitalité demandée. L'Angleterre déporta le général Buonaparte au milieu de l'océan Atlantique.

Lorsque, enchaîné sur ce fatal rocher de Sainte-Hélène, le Prométhée de l'histoire^ ayant le gouvernement britannique pour vautour, dictait à ses compagnons de désespoir les souvenirs de sa merveilleuse épopée, c'est toujours avec des paroles d'affection et de respect qu'il s' arrête au nom du prisonnier do Savone et de Fontainebleau. « Pie VH , disait-il, est véritablement un agneau, tout à fait an bon homme, uii véritable homme de bien, que j'estime, que j'aime beaucoup, et qui me le rend un peu, j'en suis sûr. »

Et Napoléon ne se trompait pas. Les rois qu'il a si souvent vaincus, comme les princes qu'il a favorisés, se réunissaient dans les congrès. A celui d'Aix-la-Chapelle, ils adhéraient tous au mémorandum rédigé par la Russie, et ils disaient à l'unanimité : ce La guerre soutenue contre . Napoléon Bonaparte et les résultats qui en ont été les conséquences n'ont jamais eu aucune personnalité pour

objet. Cest la puissance de la Révolution française, concentrée dans un individu qui s'en prévalait pour asservir les nations sous le joug de l'injustice, que les alliés ont combattue et qu'ils sont heureusement parvenus à détruire En proclamant, au mois de mars 181 4, qu'ils

ne feraient jamais la paix ni avec sa personne ni avec aucun individu de sa famille, tout l'échafaudage de l'usurpation s'écroulait, et l'Europe voyait dans cette immense ruine le commencement de sa propre réédification Bonaparte, avant la bataille de Waterloo, était

un rebelle redoutable j après la défaite, un vagabond, dont la fortune avait trahi les projets; à Rochefort, un fugitif qui, abord du Bellérophon ^ dépendait de la justice de l'Europe. »

L'Europe gouvernementale, dont les Révolutions modifient quelquefois les jugements d'une si étrange manière, n'avait rien à dire, rien à faire en faveur du captif de Sainte-Hélène. Son nom était voué à l'insulte, et les notes diplomatiques se confondaient dans la même malédiction avec l'histoire,, la poésie, le journalisme , la caricature et le roman.

A la même époque , mourait en Italie un écrivain célèbre. Le comte Alexandre Verri, auteur des NoUe romane y s'était, lui aussi, laissé entraîner au torrent des réactions. Avec son âme brûlante d'énergie, mais pleine de probité, il avait écrit un livre intitulé : Lotta delV Ini" pero col Sacerdozio fra Napoleone Bonaparte e Pio VIL C'était en diminutif le fameux pamphlet de Chateaubriand : De Buonaparte et des Bourbons. Seulement la foi y remplaçait les colères. Avant de publier l'ouvrage, le comte Gabriel Verri, son fils, crut devoir en soumettre le manuscrit au Pape.

Dans une lettre toute d'intimité, adressée par le cardinal Consalvi à la duchesse de Devonshire, sous la date du 3 juin 1818, on apprend les motifs qui firent suspendre la publication de ce livre. « Le Saint-Père, écrit le cardinal, après ma seconde audience d'affaires, a eu la bonté de me faire de nouveau appeler ; puis il m'a dit : « Nous nous sommes fait rendre compte par le cardinal GaleflS et et par di Gregorio du manuscrit que le comte Verri vous a chargé de nous présenter. Ce manuscrit contient des passages admirables et quelques erreurs de détail à peu près insignifiantes. Mais arrangez les choses de manière qu'il ne voie pas le jour. Napoléon est malheureux, très-malheureux. Nous avons oublié ses torts, l'Église De doit jamais oublier ses services. Il a fait en faveur de ce Siège ce que nul autre peut-être, dans sa position, n'aurâl ' eu le courage d'entreprendre. Nous ne lui serons point ingrat. Ce livre pourrait aller à Sainte-Hélène, et les Anglais auraient bien soin de le mettre sous les yeux de Napoléon en lui apprenant que j'en ai autorisé la publication. Savoir que cet infortuné souffrirait par nous est déjà presque un supplice, surtout au moment où il nous demande un prêtre pour se réconcilier avec Dieu. Nous ne voulons, nous ne pouvons, nous ne devons participer en rien aux maux qu'il endure; nous désirons, au contraire, du plus profond de notre cœur, qu'on les allège et qu'on lui rende la vie plus douce. Quand vous écrirez à votre ami le Prince régent, demandez-lui cette grâce en mon nom, et faites dire au fils du comte Verri de garder dans son archive cet ouvrage , absolument inutile à la gloire paternelle, w

» Je vous copie , madame la duchesse , mot pour mot , les paroles textuelles du Saint-Père , avant de les trans-

mettre au Prince régent. Je suis heureux de vous en offrir la primeur. Un retour offensif de Bonaparte en Europe est maintenant impossible. Ne serait-il pas temps d'adoucir sa captivité et de moins ulcérer cette âme qui doit avoir de si douloureuses amertumes ? Je vais , dans ma prochaine lettre au Prince régent , lui parler à cœur ouvert au nom du très-saint Père ; mais mon ami^ comme le Pape me fait la grâce de l'appeler, n'est guère libre de ses mouvements.' Je tâcherai néanmoins de remplir de mon mieux l'ordre et surtout le vœu du Saint-Père. Soyez assez bonne pour me seconder, et peut-être arriverons-nous à quelque chose de bien. »

Les diplomaties sont en présence. Elles écrivent toutes deux sm; le même objet : nous connaissons maintenant les sentiments divers qui les animent. Napoléon en était bien convaincu, car au commencement de cette même année 1818, il faisait spontanément prier le Pape de lui envoyer un prêtre. La tempête a passé sur son front, et il est abattu comme ces vieux chênes dont les ouragans jonchent la terre. Il ne lui reste plus qu'une misère souveraine et la souveraine miséricorde. Le captif, en proie à toutes les tortures, se voit périr en détail. Il semble alors se dire avec Montaigne ' : « Arrivé à ce dernier rolle de la mort et de nous , il n'y a plus que feindre; il fault parler françois, il fault inontrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot. »

L'Empereur le montra trés-sincèrement , très-chrétiennement ; puis il mourut avec la bénédiction et les regrets du Pontife qui l'avait tant aimé. La Révolution s'était efforcée de rendre Napoléon persécuteur de l'Église. A son dernier moment, l'Église est là pour lui prouver que si

^ Essais de Montaigne, liv. l^', p. 94.

les rois et les peuples Tont abandonné , elle , qui ne peut pas arrêter les implacables fureurs des hommes , ouvre toujours du moins au repentir et à la foi le trésor des grâces divines. L'idée révolutionnaire, par ses affluents ou par ses dérivés, s'est servie des passions de l'Empereur pour l'égarer. L'Empereur n'est plus; elle va maintenant tenter, à l'aide d'une fiction constitutionnelle , d'abuser de sa renommée pour livrer un nouvel assaut à l'ordre social et au Siège romain.

La lutte ménagée par la Révolution entre les deux pouvoirs avait été longue. L'Église en sortait victorieuse, et la barque de Pierre venait de rentrer dans le port. Selon la belle image de saint Jean Chrysostome % « les flots n'avaient pas renversé le rocher. Ceux qui s'élançaient à son sommet retombaient en écume à ses pieds. » filais sur tous les points il se présentait des maux à réparer et des plaies à guérir. La Révolution a passé son niveau sur cette terre pontificale , où le gouvernement et les institutions doivent être aussi exceptionnels que la promesse sur laquelle Dieu bâtit son Église. Établissement ecclésiastiques, fondations pieuses ou savantes, congrégations, collèges, hospices, tribunaux, administration spirituelle ou temporelle , tout a été aboli ou transformé. De nouvelles lois ont essayé de modifier les m,œurs et d'altérer les caractères. De la cité catholique par excellence , on a tenté de faire une de ces capitales vulgaires, où les préoccupations commerciales et industrielles auraient le premier pas. L'exil du Pape , la dispersion du Sacré Collège et de la Prélature, servirent admirablement ces projets.

Amener les Romains à nier ce que l'historien protestant Jean de Mûller confessa si hautement était le vœu le

1 Homel. DeexiliOj t. H, p. 501.

plus tenace de la Démagogie. Jean de Mûller avait écrit : « Sans les Papes , Rome n'existerait plus, Grégoire , Alexandre, Innocent, opposèrent une digue au torrent qui menaçait toute la terre. Leurs mains paternelles élevèrent la hiérarchie , et à côté d'elle la liberté de tous les États. » Il fallait donner un démenti à cette vérité que proclament toutes les histoires impartiales. L'occupation de Rome et la destruction de la hiérarchie ecclésiastique furent les moyens qu'on employa pour agir sur le Peuple.

Cette tentative de sécularisation avait peu réussi. Le Peuple ne se prêta pas plus que le Clergé à voir Rome devenir, de capitale du monde chrétien, la seconde ville de l'Empire français. En perdant le Pape, Rome sentit qu'elle s'annihilait elle-même , et qu'après avoir renoncé à son titre chrétien, elle pouvait parfaitement, à la suite de nouvelles guerres, tomber du rang de seconde ville de l'Empire et finir par ne plus être qu'une cité italienne ou allemande de troisième ordre. Rome avait donc résisté à ces grandeurs hypothétiques , que l'affaiblissement progressif de sa population lui rendait fort peu séduisantes.

Là où chacun s'attribue au moins une petite part de -l'éternité promise à la Chaire de Pierre , les jours et les années ne comptent pas plus que les minutes dans un siècle. On vit du passé et de l'avenir; on ne s'occupe du présent que pour exalter l'un et utiliser l'autre. Le Sacré Collège, né du peuple, répudie d'instinct toutes les intempérances d'enthousiasme à froid , toutes les innovations qui ailleurs poursuivent les hommes, comme la gloire d'une ombre.

Clergé et Peuple ne subissaient d'empirisme d'aucune espèce ; ils ne se prêtaient à aucune séduction libérale de progrès. On les avait vus naguère céder sous la

violence matérielle , mais cet état de .prostration morale fut plutôt un calcul de la volonté qu'un abandon de Fintelligence. Ils n'avaient jamais cru à rabaissement du Saint-Siège. L'Église devait se relever plus puissante. Forts d'une pareille espérance bien plus que de la dissimulation , « cette laide mais nécessaire vertu » dont parle madame de Motteville en ses Mémoires j Clergé et Peuple se laissèrent bien tranquillement aller au courant que leur main dirigeait en secret. Aussi habitués aux grandes choses qu'aux défections et aux catastrophes , ils se trouvèrent tout naturellement à la hauteur des circonstances. Chacun s'empressa de mettre la main à l'œuvre pour faciliter le travail de recomposition.

Plus fière de ses glorieuses ruines que d'une victoire, l'Église, avec une sage lenteur, proportionna les remèdes au mal. C'est sur la Compagnie de Jésus que la Révolution, encore dans l'œuf du Jansénisme, du Philosophisme et du Gallicanisme laïque, dirigea ses premiers coups j c'est à la Compagnie de Jésus , abolie par Clément XIV, que s'adresse Pie VU. Un Pape qui n'eut que la liberté de ses faiblesses a forcé une Société religieuse, aussi sainte que célèbre, à descendre au tombeau avant l'heure marquée par la Providence. Comme le fils de la veuve de Naïm, cette Société était couchée dans son cercueil , et la Révolution veillait pour que personne n'en approchât. Au jour des réparations sociales, Pie VII ne veut pas condamner l'Église à une perpétuelle injustice. Il s'approche de ce cercueil prématuré ; il prononce le mot de la résurrection : « Levez- vous, je vous l'ordonne, » dit-il à la Compagnie de Jésus, par sa bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum. La Compagnie de Jésus entend cette parole; elle marche à de nouvelles victoires , et sur la brèche do

PIE Vil ET NAPOLÉON. 477

tous les dévouements, elle reste en butte à tous les ennemis de la Chaire de Pierre.

La Bulle Sollicitudo^ qui rétablit la Société de Jésus, est datée du 7 août 181 4. Le 15 du même mois, les autres Ordres religieux sont réintégrés dans leurs droits. Ils avaient vu mourir avant eux la Compagnie de Jésus, c'est elle qui les précède dans une nouvelle existence. Pie VII a pourvu aux besoins intérieurs de l'Église romaine en reconstituant le Clergé; il va maintenant instituer des Évêques dans le monde catholique, afin de le préparer à de nouveaux combats.

D'autres soins plus temporels, mais concourant également à la splendeur du Siège apostolique , préoccupaient encore l'àme du Pontife. La guerre l'avait dépouillé de la plus riche portion du patrimoine de Saint-Pierre; il était de l'honneur et du devoir de la Papauté de rentrer dans ses domaines si souvent conquis et toujours fidèles dans les masses. Par ordre du Souverain , le cardinal -Consalvi dut se mettre en rapport avec les Rois et les plénipotentiaires de la coalition européenne.

En s'éloignant des yeux , le Cardinal est bien persuadé (ju'il ne s'éloigne pas du cœur de Pie VII. Dans ce mouvement de restauration sociale, où les principes sont beaucoup moins disputés que les peuples , Consalvi ne se présente ni pour réclamer des annexions de territoire, ni pour peser dans la balance des intérêts européens. Il a mission de dire et de prouver que tout ce qui se fait pour le repos de l'Église et pour l'affermissement de la Religion se fait pour le salut des Empires. La justice des hommes doit achever ce que la prudence de l'ambassadeur pontifical aura commencé.

Il n'y a pas encore dix-huit mois, le brillant prince de

rÉglise, exilé à Reims, comparaissait devant un obscur sous-préfet pour rendre compte des moyens d'existence que la piété mettait si discrètement à la disposition des Cardinaux noirs. Aujourd'hui Consalvi reparaît aux Tuileries dans tout l'éclat de la pourpre. Il possède la confiance de son maître; il va gagner l'amitié des rois et l'estime de leurs principaux ministres. Reçu à Paris avec les hommages dus à son rang et à sa renommée , il laisse Louis XVIII pour aller visiter à Londres le Prince régent, qui a témoigné un vif désir de conférer avec lui des plus chers intérêts de la société.

Les malheurs de Pie VII l'ont rendu presque aussi populaire que sa bonté. Le charme de séduction attaché à la personne du Cardinal ministre contribue au moins autan/ que la profondeur de ses vues politiques à la célébrité àô son nom. Consahî est à Londres , au milieu de cette ville où l'on brûle chaque année l'effigie du Pape dans un auto-da-fé protestant, et où les membres du Sacré ColJége sont des proscrits de droit. Entouré de cette aristocratie si fière de ses titres , de sa puissance , de sa fortune et de ses préjugés religieux , auxquels elle fait honneur de tant de privilèges , Consalvi , revêtu de sou costume officiel , montre enfin à ces yeux anglais ce que c'est qu'un Cardinal. Le Prince régent l'a vu, il Ta entendu. Le Prince régent se proclame son ami. Les plénipotentiaires de la Grande-Bretagne ont ordre « de soutenir et de favoriser toutes les demandes que présentera le Cardinal au congrès devienne, parce que toutes ces demandes seront justes. »

£'est en ces termes que le gouvernement britannique parle à cette époque de l'Église romaine. Dans les entretiens intimes et familiers que Georges IV provoquait comme à plaisir, Consalvi lui a expliqué la position du

Pape et les obstacles de toute nature que doivent rencontrer la restitution des trois Légations, et celle de Bénévent et de Ponte-Corvo. Par respect pour le maître, par affection pour le serviteur, le Prince régent se charge d'aplanir les difficultés; il manifeste même le vœu, chose étrange! de coopérer à la note que Consalvi rédigeait en ce moment. Cette note diplomatique , où sont très-clairement établies les réclamations du Saint-Siège, est écrite en français par un Cardinal, secrétaire d'État du Pape, avec la collaboration d'un roi d'Angleterre. Elle porto la date de Londres, 23 juin 1814, comme si Consalvi eût voulu, pour ainsi dire, prendre possession solennelle de l'amitié * dont l'honorait le monarque de la Grande-Bretagne.

Arrivé à Vienne sous ces heureux auspices, Consalvi prit part aux célèbres transactions qui formèrent* pendant si longtemps le droit public de T Europe. Environné d'hommages, et les reportant avec une respectueuse délicatesse au Pontife dont il est le chargé d'affaires , le Cardinal, initié aux mytérieuses combinaisons de tous, mais ne demandant pour Rome que ce que Rome devait stric-

^ Cette amitié ne s'affaiblit ni avec le temps ni par la séparation. Georges IV tint à rester toujours en correspondance très-familièrement suivie avec le Cardinal. Un jour, afin de lui offrir un souvenir digne de Tun et de l'autre, le roi d'Angleterre eut l'idée de faire fabriquer dans les Indes la plus magnifique étoffe possible, teinte en écarlate, qu'il destinait au Cardinal son ami. Giovannino, le valet de chambre du Cardinal, fut gagné; il se chargea de revêtir son maître de la pourpre britannicoindionne, sans que Consalvi pût s'apercevoir du changement. Le Cardinal, en eff t, toujours préoccupé ou distrait, ne remarqua pas la substitution, et il parut à une chapelle papale couvert de cette robe éclatante. Les autres Cardinaux l'entourent pour le complimenter. Consalvi, beaucoup moins émerveillé qu'eux, mais plus surpris, se retire à l'instant même, et il apprend alors la petite conspiration organisée contre sa modestie par le Roi d'Angleterre. La robe d'écarlate fut offerte par Consalvi à une pauvrd église de l'Agro romano.

temcDt réclamer, se fit dans le Congrès une place exceptionnelle. Ce partage des âmes, cette distribution des territoires à laquelle il assiste , cette lutte des intérêts rivaux dont il se plaît à suivre les péripéties , donnent peu à peu à son caractère une autorité véritablement conciliatrice. De grands talents plaidaient ou agitaient de grandes causes. Le prince de Metternich, le prince de Hardenberg, le duc de Wellington ou lord Castlereagh, le prince de Talleyrand et le comte de Nesselrode, discutaient un nouveau code des nations. Ils remuaient l'Europe du bout de leurs plumes , et TEurope , fatiguée de vingt années de guerres désastreuses , se laissait mettre en coupe réglée , car elle éprouvait un tel besoin de repos , que toute paix , même achetée au prix de regrettables sacrifices, lui semblait un bonheur.

Au traité de Tolentino, Rome avait cédé les Légations à la République française. L'Autriche s'en était .emparée, puis Napoléon les avait reprisés. Consalvi demande que ces fertiles provinces fassent retour au Saint-Siège , dont elles forment le plus riche apanage. La Révolution n'a, dans ce congrès de Vienne, qu'une voix bien timide. Elle ne s'opposait donc à la restitution que par des atermoiements ou des demi-refus, lorsqu'une lettre duPVince régent à l'empereur Alexandre de Russie trancha la question. C'était le temps des miracles opérés par le génie diplomatique. Le Cardinal a fait appel ^ux ressources du sien, et le chef de l'Église anglicane s'improvise l'avocat de l'Église catholique auprès du chef de l'Église russe.

« Mon Prince Régent, écrit le cardinal Consalvi le 19 novembre, opère des merveilles; la restitution est décidée en principe, et acceptée par l'empereur Alexandre. La base est posée, nous rentrerons en possession de nos

clières provinces, et nous les devrons à un concours bien inattendu. Il en sera de même, du moins je l'espère, pour d'autres prérogatives , moins profitables au point de vue des avantages territoriaux, mais aussi essentielles à la dignité du Saint-Siège. L'effacement de l'Église a été trop considérable dans ces derniers temps. Elle doit se relever d'abo'rd par l'éclat de ses vertus et de ses talents; mais il faut aussi que les princes de la terre se prêtent à un essor qui devient une nécessité sociale. »

Ces paroles du Cardinal font pressentir une grave négociation. Il avait été frappé de la confusion qui régnait dans le Corps diplomatique. Cinq puissances intervenaient et dictaient la loi aux monarchies secondaires. Mais la question de préséance, souvent agitée dans le Congrès, n'avait jamais été résolue; elle menaçait même de soulever plus tard des embarras que chacun prévoyait. Consalvi s'attache à les faire toucher du doigt à lord Wellington. Le bon sens pratique du général ambassadeur saisit admirablement la pensée du Cardinal. Wellington n'était pas un grand homme, c'était, dans toute l'acception du mot, un grand Anglais. Il comprit que la prééminence diplomatique serait toujours disputée à son pays par la France, l'Autriche, la Prusse et la Russie ; il accepte donc, salva fide^ comme il le disait en souriant à Consalvi, la proposition que lui soumet le Cardinal. La préséance à établir était une pomme de discorde. Ce droit disputé suscita jadis des guerres sanglantes; il importe de trancher le différend au moment où toutes les puissances reconnaissent la nécessité d'une paix durable. Consalvi a si bien préparé le duc de Wellington, que le mandataire de la Grande-Bretagne croit avoir trouvé de lui-même le moyen de tout concilier. « Eh bien! s'écrie I. 31

lord Wellington, que les Nonces du Pape soient de dforl et dans toutes les cours les présidents-nés du Corps diplomatique. »

C'était l'idée du Cardinal , émise, adoptée et regardée comme sienne par le gouvernement dont les tendancos devaient être le plus naturellement opposées à cette idée. Proposée dans les privés diplomatiques sous forme rie transaction honorable pour tous, elle ne fut sérieusemi combattue par aucune puissance. La Prusse soûle moni quelques velléités d'opposition , qui tombèrent bien( devant la loyale adhésion de l'empereur Alexandre, point de vue religieux, dit-il au cardinal Consalvi, Pape est le chef de la plus grande communauté de Cbf tiens qui existe. Au point de vue politique , il est ceuli de droit. Si j'avais l'honneur de le rencontrer dans conférence de Souverains, je ne voudrais pas d'autre pi sident que le Saint-Père; mes ambassadeurs feront poi ses nonces ce que je serais fier de faire pour sa personne.

Le droit de préséance, dont la négociation avait été habilement ménagée, fut accordé à tous les Nonces apt stoliques. Ils eurent le pas dans toutes les cours, comrat cela se pratiquait de temps immémorial, et lorsque li cardinal Consalvi revint à Rome, après un voyage aui triomphalement fructueux, le Pape, en l'embrassant, put lui appliquer ces paroles dos saintes Écriturps : « L'ambassadeur fidèle est à celui qui l'a envoyé ce qu'est M fraîcheur de la neige pendant la moisson : il donne fl repos à l'âme de son maître, » m

Le maître se reposait sur le serviteur; jamais serviteur ne déploya autant d'heureuses facultés pour rendre à l'Église romaine l'éclat que la Révolution s'était effoi cée de ternir. L'heure des réparations sonnait pour les Ri

PIE VII ET NAPOLÉON. i83

ainsi que pour les Peuples. Avec une infatigable persévérance, Consalvi s'occupe à développer dans les États pontificaux le bien-être public. Amateur éclairé des beauxarts, plein de courtoisie et de magnificence, il entoura le Siège apostolique de toutes les illustrations. Il fut l'ami de Canova, de Thoi-waldsen et de Carauccini; le confident et le censeur bénévole de Niebuhr, diplomate historien; le protecteur de Cimarosa vieillissant et de Rossini à son aurore. En traversant toutes ces révolutions ridicules ou odieuses, qui se succédèrent dans Tincrédulilé, Rome a vu peu à peu s'affaiblir le prestige de son nom* L'Europe est restée catholique , mais elle ne croit plus à la possibilité d'un Léon X.

Consalvi se fit un bonheur de couronner le front de Pie VII de cette dernière auréole. Le bronze et le marbre popularisèrent encore les arts dans cette Athènes de la Catholicité. D'immenses travatix publics furent entrepris et menés à bien. Des fêtes splendides célébrèrent la présence des Empereurs et des Rois, venant, comme les souverains d'Autriche et de Prusse, honorer, dans sa capitale, le Pontife dont les n^alheurs étaient une des gloires de l'humanité.

De belles années s'écoulèrent au milieu des joies et des tribulations inséparables du Pontificat. La France du premier Consul avait fait un pas décisif vers Rome ; la France des Bourbons ne resta pas en arrière de cette manifestation catholique. Le Concordat de 1 801 fut un premier signal de réconciliation; le» Concordat de 1817 met le sceau à ce grand acte dont Bonaparte et Consalvi avaient posé les bases. Quand le comte de Blacas fut chargé par le roi Louis XVIII de représenter la France près le Saint- Siège , le duc de Richelieu , président du Conseil des mi^

nistres, donna au nouvel ambassadeur des instructions dans lesquelles on remarque le passage suivant :

« L'ambassadeur aura soin de ne faire aucune mention du Concordat , et de ne pas laisser supposer à la cour de Rome que le Gouvernement lui en demande la révocation. Il faut, sur ce point délicat, ménager la susceptibilité du Saint-Siège , ne pas paraître avoir à lui reprocher un tort, et lui épargner toute apparence de contradiction. Ses vues avaient été sans doute de sauver en France les débris de la Religion et de TÉglise, et Sa Majesté apprécie comme elle le doit la position difficile où se trouvait alors le Saint-Siège; mais elle voit aussi que les dispositions prises dans des circonstances si différentes , si orageuses pour TEglise de France , ne s'appliquent plus à sa position actuelle , et que ce qui pouvait convenir pour \a sauver du naufrage ne suffirait plus pour sa régénération. »

Le Pape , sur ce point, était du même avis que le Gouvernement français. Les vœux du Sacerdoce et de J'Empire furent bientôt accomplis ; mais alors la Révolution , qui avait humblement baissé la tête devant le Concordat de 1 801 , la releva audacieusement en face de celui de 1817. Elle voyait les idées monarchiques et religieuses prendre un nouvel essor en France, en Espagne , en Italie et en Allemagne. Ces idées, mûries par une cruelle expérience , se développaient dans le monde entier. La Révolution s'octroya la tâche d'arrêter ce mouvement des esprits. Par l'organe de quelques vieux Jansénistes, comme Tex-oratorien Tabaraud, le comte Grégoire, l'avocat Lanjuinais et l'abbé de Pradt , elle attaqua ce Concordat, qui reçiouvelait celui de François I" et de Léon X. La Révolution était destituée de son droit d'arbitraire; elle fît de la liberté pour le reconquérir.

La fin de ce Pontificat si long et si tourmenté fut tranquille à la surface. Pie VII se montrait heureux du bonheur des autres; mais, dans son humilité personnelle de moine bénédictin, il n'oublia" jamais qu'il était Pape. Ce fut au cardinal Consalvi qu'il délégua le soin temporel de l'en faire souvenir. Par sa munificence et par l'éclat de son génie, le Cardinal, que les salons de l'Europe surnommaient la Sirène de Rome, était digne d'une pareille charge extérieure. Il la soutint en réunissant autour du trône une élite d'inteUigences supérieures qui , de Castiglioni à Bernetti, de Fontana à Lambruschini , de Capaccini à Maï, de Buttaoni à Bartolucci, devinrent à leur tour, d'élèves, d'amis de Consalvi, les héritiers de sa renommée et les continuateurs de sa politique. La plupart eurent la réputation, tous la méritèrent.

Pie VII avait régné pendant vingt- trois ans. Il expira, le 20 août 1823, plein de jours, de richesses et d'honneurs.

Les derniers mots qui s'étaient échappés des lèvres de Bonaparte mourant avaient été : « Tète... armée, » comme si, même dans son agonie, la pensée du guerrier errait encore au milieu des champs de bataille et disposait tout pour une victoire. Les paroles suprêmes qui tombèrent de la bouche du Pontife furent : « Savone et Fontainebleau.. » Était-ce un dernier regret pour expier un acte de faiblesse , ou plutôt un siiblime pardon accordé dans les bras de la mort au persécuteur par le persécuté ? C'est le secret de la Providence ; mais ces deux hommes , qui , de 1800 à 1815, personnifièrent la lutte entre la Révolution et l'Église , finissaient évidemment comme finira la lutte elle-même.

Napoléon mourait exilé et plein de foi; Pie VII rendait à

Dieu sa belle âme , en priant pour les ennemis du Siège romain, dont il avait vu et adouci la chute.

Cinq mois après, le 24 janvier 1824, le cardinal Consalvi , qui ne gouvernait plus , mais qui , dans sa retraite , jouissait pleinement de toute la considération attachée au pouvoir en exercice , expire à son tour. Comme Saûl et Jonathas , le père et le fils , le Pape et son ministre ne furent même pas séparés dans la mort. Au Vatican, à Windsor, aux Tuileries, à Potsdam et au palais d'hiver de Pétersbourg , il y eut des larmes pour honorer la mémoire de celui qui, dans le cœur du Peuple, est encore, à Rome, le grand Cardinal, parce qu'il fut toujours le champion de l'Église.

La vie n'a que très-peu de minutes pour se souvenir du trépas, tant elle est prompte à disparaître elle-même-, suivons donc le cours des événements.

Partie de France et y revenant à des époques indéterminées, afin de retremper ses forces dans l'air natai, la Révolution fait alors le tour du monde. Durant son règne, l'empereur Napoléon l'a comprimée sous Je sabre; elle relève enfin la tète. Après avoir attaqué tous les principes, elle sent la nécessité de concentrer la guerre contre l'Église et de l'éparpiller au besoin. Cette guerre, soutenue par les mêmes hommes , ne procède cependant plus par les mêmes moyens. La République n'est qu'un mauvais rêve, l'Empire une odyssée d'immortels désastres; mais la Révolution reste debout, comme pour offrir une garantie aux intérêts et aux passions qu'elle excita.

La Révolution a été vaincue par l'Église, la Révolution change sa défaite en victoire. Ce fut l'œuvre, ou plutôt le crime imprévu des hommes d'État , modérés et conciliateurs par métier. Ces hommes d^Ëtat^ se faisant gloire et

profit surtout de n'appartenir à aucune opinion tranchée, et se dévouant aux emplois lucratifs sous tous les régimes, ressemblent à ces lagunes entre deux fleuves, qui ne sont ni terre ni eau, mais tout simplement du sable mouvant.

Les Sociétés secrètes condescendent à ce besoin de popularité à tont prix, l'incurable maladie des orateurs, des poëtes et des ministres. Elles créent des manufactures de grands citoyens ; elles ressemellent des constitutions ; puis, sur tous les marchés de l'Enrope, elles procèdent à la remonte révolutionnaire. On les verra ensuite ouvrir école d'hypocrisie parlementaire et d'incrédulité philosophique, et apprendre au premier venu à interpréter en sa faveur son serment et les lois. Tacite , qui creuse dans le mal , avait dit : « Autrefois ces vices-là étaient des vices, mais les vices d'autrefois sont les mœurs d'aujourd'hui. »

La Révolution tient à honneur de confirmer ce jugement des siècles. Elle ne croit à la grandeur d'àme et aux bons sentiments qu'à la dernière extrémité et pour ainsi dire en désespoir de cause. Elle s'improvise le magistrat des consciences; elle se déclare l'arbitre juré des principes et des mœurs. Afin d'endormir sur un devoir les gouvernants et les gouvernés , elle doue de toutes les vertus civiques ceux qui, à coup sûr, sont dénués de tous les talents.

La Révolution avait perdu quinze années ; elle va les regagner dans une heure.

Fm BU PREMIER VOLUME.

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