Relation du général Raddt^ septembre
L'ENIJÈVBMENT DU PAPE 12S
Quand tout fut prêt pour le départ, le saint-père, appuyé de nouveau sur le général Radet et suivi du cardinal Pacca, descendit le grand escalier du Quirinal. Arrivé à la porte cochère, Pie VII s'arrêta et bénit Rome. Les troupes françaises étaient rangées en bataille sur la vaste place deMonte-Cavallo. Une portion des patrouilles qui avaient circulé pendant la nuit autour du Quirinal et la garde du palais Colonna s'y trouvaient également réunies. Il n'y avait point de population romaine sur la place, ni aux fenêtres; il était quatre heures du matin ; un profond silence régnait partout. Cet appareil militaire, calme et immobile, était tacitement expressif, et les soldats reçurent la bénédiction du pape, affirme le général Radôt, avec un saint respect. Quant à lui, après avoir fait monter le pape et le cardinal Pacca dans une voiture attelée d'avance, dont les persiennes avaient été soigneusement clouées et dont il fit sous ses yeux fermer à clef les deux portières par un gendarme, il s'élança sur le siège avec un maréchal des logis et ordonna aux postillons de sortir de Rome par la porta Pia, et de se rendre à la porte du Peuple en longeant . les murs de la ville. Un détachement de gendarmerie escortait la voiture.
Suivant la version du cardinal Pacca, Radet avait
in L*ÉGLISE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE
donné à entendre au sainte père qu'il allait être conduit en présence du général MioUis. Quand Pie YII vit qu'à la porte du Peuple on attelait des chevaux de poste à sa voiture, il reprocha doucement au général Radet sa supercherie, et se plaignit qu'on l'arrachât ainsi de Rome par violence, sans suite, sans provision aucune, avec les seuls habits qu'il portait sur lui. Radet s'excusa de son mieux, et offrit au saint-père, pour ses dépenses pendant la route, un sac d'or et d'argent que celui-ci ne voulut point accepter. Un quart d'heure après, la voiture qui emmenait le saintpère et son ministre prenait à toute bride la route de Florence. Il était un peu moins de cinq heures du matin.
Quelles paroles échangèrent d'abord entre eux Pie VII et le cardinal Pacca? A coup sûr, leurs pensées ne pouvaient qu'être empreintes d'une profonde et douloureuse tristesse. Qui le croira cependant? ce fut le sourire qui trouva d'abord place sur les lèvres des deux prisonniers. « Âvez-vous pris quelque argent? demanda le saint-père au cardinal Pacca. — Votre Sainteté a vu que j'ai été arrêté dans son appartement et qu'on ne m'a pas permis de retourner dans le mien, » Alors tous deux tirèrent leurs bourses; le «aint-père n'avait dans la sienne qu'un papetto (vingt
baloques) el le cardinal Pacca trois grossi (quinze baïoques). « Nous voyageons tout à fait à Taposto- ^ique, » s'écria Pacca ; et, montrant son papetto à Radet, le pape lui dit également en riant : « Tenez, de toute ma principauté, voilà ce (}ui me reste. » Une secrète et cruelle préoccupation troublait cependant Tesprit de l'ancien ministre du pape. Il se rappelait que c'était lui qui avait conseillé la publication de la bulle d'excommunication. Nul .doute qu'elle n'eût amené les mesures dont le pape était en ce moment la victime* Pie VII, épouvanté des suites funestes qu'elle pouvait avoir pour l'Église catholique, ne se repentait*il point de cet acte de rigueur et n'accusaitil pas intérieurement celui qui l'y avait porté? Il semble que le pontife eût deviné la pensée de Pacca. (( Cardinal, lui dit-il avec un air de satisfaction, nous avons bien fait de publier la bulle du 10 juin, car aujourd'hui comment ferions-nous ^ ? »
Nous n'entrerons pas dans de grands détails sur le voyage du pape. De Rome à Radicofani, le pape ne fut guère reconnu sur la route, grâce à la prière que lui fit Radet de vouloir bien baisser les stores de la voiture, ce à quoi le saint-père eut la complaisance