‹ L'Église romaine et le premier empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 2)Chapitre 24 sur 80 · Œuvres complètes du cardinal Pacca, t. l«', p · texte numérisé non relu

Œuvres complètes du cardinal Pacca, t. l«', p

de consentir; mais cette première journée de dix-neuf heures fatigua extrêmement Pie YII, qui souffrait beaucoup d'une infirmité que le voyage risquait d'aggraver. A Radicofani, la nuit fut mauvaise, et le lendemain 7 juillet le pape, qui avait la fièvre, déclara résolument qu'il ne partirait point avant d'avoir été rejoint par les voitures qui devaient amener sa suite. Elles arrivèrent en effet dans l'après-midi, et le général Radet, qui hésitait entre la volonté de suivre scrupuleusement ses instructions et le désir de ne pas affliger le saint-père, consentit à ce retard. Un autre plus considérable fut occasionné à Poggibonzi par la maladresse des postillons, qui versèrent la voilure où se trouvaient le pape et le cardinal Pacca. Ces retards contrariaient beaucoup le général Radet, car il avait calculé qu'en faisant une grande hâte il devancerait partout la nouvelle de l'arrestation du pape. C'est bien ce qui était arrivé. Le plus souvent les populations des villes et surtout celles des petits bourgs et des campagnes n'avaient en aucune façon deviné quels personnages emportaient ainsi à fond de train ces mystérieuses voitures escortées par des gendarmes qui avaient si grand soin d'écarter tous les curieux .

Depuis Poggibonzi jusqu'à la chartreuse de Florence,.

OÙ Radet avait ordre de conduire le saint-père, il n'y avait plus moyen de dissimuler à la foule qui se pressait sur les routes quel était le prisonnier enfermé dans ce carrosse si bien clos et si attentivement gardé. Les rassemblements, qui étaient en certains endroits fort considérables, ne laissiaient pas d'inquiéter un peu le général. La curiosité de voir le saint-père, le désir de lui donner des marques de dé* vouement et de respect, n'étaient pas en effet les seuls sentiments dont ces groupes étaient animés. Quelquesuns semblaient des plus mal disposés pour Tescorte du saint-père. Radet s'en tira par ce qu'il nomme une ruse de son métier dont il se sait à lui-même infinement de gré. u Je m'en débarrassais, écrit-il au ministre de la guerre, en leur criant de se mettre à genoux à droite et à gauche de la route, parce que le saint-père allait leur donner sa bénédiction ; puis tout à coup j'ordonnais aux postillons de fouetter. Par ce moyen, les populations étaient encore à genoux que noj^s étions déjà bien loin et au galop ; cela m'a réussi partout*. »

Le 8 juillet, le saint-père était rendu à la chartreuse de Florence si souffrant, si épuisé de fatigue, qu'à

1. Le général Radet au ministre de la guerre, 13 juillet 1809.

peine put-il lever la tête et prononcer quelques mots à peine entendus pour reconnaître les compliments et les offres de service que lui apportait un chambellan de la cour d'Ëlisa Bacciocchi, grande-ducheSse de Toscane. Pie YII et le cardinal Pacca s'étaient attendus à faire quelque séjour à la chartreuse, où ils étaient arrivés à peu près à minuit. On le leur avait donné à entendre, et Tétat de santé du pape réclamait du repos et beaucoup de ménagements, car sa faiblesse et son accablement étaient extrêmes à la suite des trois nuits qu^il avait passées sans sommeil.

Cependant, h trois heures du matin arriva un colonel expédié par la princesse Élisa et portant Tordre de faire lever le pape et de le faire partir sur-lechamp. Pacca s'empressa de l'aller prévenir. Son visage était comme décomposé, dit-il, et tout son corps anéanti de douleur. « Je vois bien, dit-il, qu'ils veulent me faire mourir à force de mauvais traitements, et pour peu que cela dure, je sens bien en effet que je succomberai bientôt. » Le saint-père se trompait en supposant d'aussi épouvantables desseins à ceux qui usaient de tant de rigueurs envers lui. La princesse Élisa en particulier n'était pas une personne cruelle ; mais elle avait tout simplement peur de déplaire à son redoutable frère. Elle craignait d'assumer

sur elle une responsabilité quelconque en gardant le pape dans ses Étals pendant si peu de jours que ce fût. E|le était pressée de s'en débarrasser et de passer à quelque autre une charge aussi lourde. C'est pourquoi elle avait décidé qu'il partirait pour Gênes, n'importe à quelle heure, n'importe dans quel état de santé. Gênes appartenait à la France ; si le pape était malade, si le pape devait mourir, il était indifférent pour lui, il valait mieux pour elle, qu'il fût malade et qu'il mourût dans les États de son frère que jlans les siens. Il fallait surtout éviter qu'il passât en plein jour à Florence, car, si les habitants de sa capitale lui faisaient trop bonne réception, elle en serait elle-même compromise, et voilà pourquoi, malgré ses souffrances, quoique ce fût dimanche et qu'il demandât instamment de pouvoir dire ou seulement entendre la messe, ce qui lui fut refusé à son grand désespoir, le pape, séparé du cardinal Pacca, dut se remettre en route sans savoir positivement quel était le lieu de sa des* tination.

Le voyage de la chartreuse de Florence à Gênes dura trois joursi Le pape ne coucha qu'une nuit à Lerici, sans pouvoir y trouver grand repos. On le fit s'arrêter à quelque distance en avant de Gênes, dans une villa de belle apparence appartenant à la famille

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génoise des Spinola. Un instant le saint-père espéra qu'on l'y laisserait séjourner. Le bruit s'était même répandu dans la ville que le pape y ferait son entrée le lendemain et serait logé chez le cardinal Spina. Le peuple de cette grande cité commerciale se préparait à lui faire une réception enthousiaste; mais ce bruit était une ruse. Les autorités françaises, en annonçant aux^ Génois qu'ils verraient le lendemain le pape dans leurs murs, avaient voulu empêcher qu'ils ne se portassent à l'avance à la villa Castegna, où s'était arrêté Pie VII.

A Gênes comme à Florence, il eût été trop dangereux de mettre ce pape souffrant et prisonnier en présence d'une grande population dont les sentiments très-catholiques et fgrt peu français étaient alors trop avérés* A la tombée de la nuit, deux litières furent amenées à la villa Castegna, destinées Tune au saintpère» l'autre à son majordome» M»' Doria. Une nombreuse troupe armée les accompagnait. Ces litières emportèrent à la lueur des torches le saint-père et M^ Doria jusqu'au bord de la mer, où une grande chaloupe les attendait ^ On traversa le golfe de Gênes

1. Relation Aàiluscrite en Italien da premier valet de chambre dâ Sa Sainteté. — Brilish Muséum, n° 8,389.

pendant la nuit, h la rame, pour descendre à Saint- Pierre-d'Arena, évitant ainsi la traversée de la ville, elle saint-père, toujours de plus en plus souffrant et de plus en plus fatigué, fut conduit à Alexandrie. Là, il s'arrêta plusieurs jours dans la maison hospitalière d'une noble famille piémontaise, les Castellani, qui lui témoigna les plus grands égards. On attendait les ordres de Turin. A Turin, le prince Borghèse, pas plus que sa belle-sœur, la princesse Ëlisa, à Florence, n'avait reçu d'instructions de l'empereur. Il ne se souciait pas plus qu'elle de voir le saint-père traverser la ville où il résidait. Pie VII fut acheminé par Mondovi et Rivoli vers Grenoble.

Maintenant que non-seulement la nouvelle de l'arrestation du saint-père, mais aussi les détails de son enlèvement du palais Quirinal étaient connus des po'pulations, il n'y avait plus moyen d'arrêter l'élan qui les portait à se présenter partout en masses sur son passage pour le saluer de leurs acclamations et lui demander à genoux sa bénédiclioUé L'escorte de gendarmes qui gardait Pie VII n'était pas, on le com* prend, assez forte pour s'opposer, surtout pendant la traversée des petites villes, à de pareilles manifestations. Il lui fallait les subir avec patience et n'en paraître pas trop courroucée. A Mondovi, le clergé de

'%*»mÊ0mir^v»''''^'^^>^^>»»'^'^'*^m-»'''''»^'^'m0mmmÊmÊm*mmimmim»t^^mm^>imm.mammimmm0^»^m,,^KK».é^^»m-»^'J^ ■■»■

la ville, toutes les congrégations religieuses, bannières en télé, s'étaient portées au-devant du saint-père. On avait sonné les cloches à toute volée. On eût dit un jour de fête, et cela y ressemblait en effet beaucoup. Rien de plus singulier que le spectacle de ce vieillard à la figure sereine et douce devant lequel des bourgades entières venaient se mettre à genoux , dont la voiture était suivie avec acclamations et transports par des bandes de femmes et d'enfants qui lui jetaient des chapelets et des fleurs à bénir. PieYII avait commencé son voyage en martyr, il le finissait presque en triomphateur. Enfermé sous clef et gardé à vue, il avait Tair de protéger Tescorte dont il était accompagné.

Chose étrange, dont l'entourage du saint-père ne pouvait revenir, et qui ne laissa pas d'étonner un peu le capitaine de gendarmerie qui depuis Florence remplaçait le général Radet, l'enthousiasmé pour le saintpère s'accroissait à mesure qu'on approchait davan* tage de Grenoble. Ce qui avait été un incident à Mondovi, en Italie, était devenu coutume depuis que Pie VII avait passé la frontière de France. Voyant que les militaires qui entouraient le saint-père souffraient tout et ne s'opposaient à rien (comment Tauraient-ils pu faire?), les naïves populations de la

Savoie et du Dauphiné en vinrent sans doute à s'imaginer que les ovations qu'ils faisaient au saint-père étaient vues avec plaisir par le gouvernement. Dès lors elles ne les ménageaient plus. Ce n'était plus seulement à la traversée des villages , c'était tout le long de la route, sur les pentes de leurs vertes collines, que venaient se grouper les habitants des ricRes vallées qui environnent la ville de Grenoble. Ce fut au milieu d'une foule immense qui lui prodiguait les plus signalés témoignages de sympathie et de respect que Pie VII, réuni de nouveau au cardinal Pacca, fit son entrée dans cette ville le 21 juillet.

À Grenoble, ce ne fut plus tout à fait la même chose. Le concours populaire était pareil, l'accueil aussi chaleureux de la part des classes inférieures : le peuple était à genoux quand le saint-père traversa la ville pour aller loger au palais de la préfecture ; mais, à Grenoble, il y- avait des autorités pour prendre les mesures ordonnées de Paris ; il y avait aussi une garnison pour prêter main-forte aux mesures de Taulorité. On s'en aperçut en ce que les cloches ne furent pas mises en branle, et que le clergé fut invité à ne passe rendre hors de la ville au-devant du saint-père.

A Grenoble, le cardinal Pacca fut de nouveau séparé m. 8

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du pape. Toute communication fut interdite entre eux, et l'ancien secrétaire d'État demeura gardé à vue dans une maison particulière. Quant au saintpère, on le traita avec beaucoup d'égards. On lui offrit des voitures pour aller visiter les environs de la ville ; il les refusa, disant qu'il se considérait toujours comme prisonnier. Il accepta seulement de se promener dans le jardin de la préfecture. La foule, qui connaissait les heures de ses promenades, se pressait aux grilles du jardin pour voir Pie VII de plus près et solliciter sa bénédiction. On venait pour cela de très-loin dans les campagnes. Jamais cette ardeur ne se ralentit. Le préfet de Grenoble était alors absent. Les autorités de la ville étaient en général attentives pour Pie VII, très-polies même, mais un peu gênées et fort sur leurs gardes ; on eût dit qu'elles attendaient quelque chose pour prendre leur parti sur l'attitude qu'il convenait de garder avec le pape. Elles attendaient en effet les ordres de l'empereur*

Ces ordres étaient enfin arrivés ; ils étaient adressés à Fouché, ministre de la police générale de l'empire» Ils étaient datés deSchœnbrunn, 6 juillet^ douxe jours après la victoire de Wagram* L'empereur se trouvait avoir reçu à la fois non-seulement la nouvelle de

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l'arrestation du pape, mais aussi celle de Tefifet que cette arrestation avait produit à Rome, à Florence, à Gènes et sur tout le chemin qu'avait parcouru le saintpère depuis qu'on l'avait enlevé violemment de son palais du Quirinal. Il se sentit alors un peu embarrassé des instructions si positives qu'il avait envoyées au général MioUis et au roi Murât. Peut-être en avait-il oublié la teneur. En tout cas Texécution de ses ordres lui causait maintenant quelque ennui ; il prit le parti de les nier... «Je suis fàcbé» écrit-il à Fouché , qu'on ait arrêté le pape , c'est une grande folie : il fallait arrêter le cardinal Pacca et laisser le pape tranquille à Rome ; mais enfin il n'y a point de remède, ce qui est fait est fait. Je ne sais ce qu'aura fait le prince Borghèse ; mais mon intention est que le pape n'entre pas en France. S'il est encore dans la rivière de Gênes, le meilleur endroit pour le placer serait Savone. Il y a là une grande maison où il serait, assez convenablement, jusqu'à ce que l'on sache ce que cela doit devenir. Je ne m'oppose point, si sa démence est finie, à ce qu'il soit renvoyé à Rome. S'il était entré en France, faites-le rétrograder sur Savone et sur San-Remo; faites surveiller sa correspondance. Quant à Pacca, faites-le enfermer à Fénestrelle, et faites lui connaître que, s'il y a un Français assassiné

par l'effet de ses instigations, il sera le premier qui payera de sa tête*. »

Ainsi Ton s'élait trompé du tout au tout sur les intentions de Napoléon. La princesse Élisa et le prince Borghèse, en se pressant si fort d'expédier le pape en France, au péril même de ses jours, avaient, par excès de zèle, agi à l'opposé de ce qu'aurait souhaité l'empereur. Maintenant Fouché connaissait ses volontés ; il n'y avait plus qu'à les suivre et se dépêcher de faire rétrograder le saint-père jusqu'à Savone. Ainsi fut-il fait en toute hâte; mais quelques jours après ce n'était plus^ cela. L'empereur avait probablement reçu de nouvelles informations venues de Turin, de Mondovi, peut-être de Grenoble même. 11 savait, à n'en plus douter, quelle prodigieuse secousse imprimait aux sentiments catholiques des provinces italiennes récemment annexées, — même à ceux de notre vieille France, — la vue d'un pape proscrit, errant par les diemins. Ce n'était pas là un spectacle bon à donner à ses sujets ; il ne pouvait que nuire à sa popularité.

L'empereur reprend donc la plume, et il assure de-

1. Lettre de l'empereur à Fouché, 18 juUlet 1809, — Correspondance de Napoléon U^^ t. XIX , p. 265.

rechef le plus sage de ses conseillers, Farchichancelier Cambacérès, que tout cela s'est fait sans ses ordres et contre son gré *. A Fouché, il écrit : « J'aurais désiré qu'on n'eût arrêté à Rome que le* cardinal Pacca. J'aurais désiré, puisqu'on n'a pas laissé le pape à Gênes, qu'on l'eût mené à Savone; mais, puisqu'il e8l à Grenoble, je serais fâché que vous l'eussiez fait partir pour le conduire à Savone. Il vaudrait mieux le garder à Grenoble, puisqu'il y est ; cela aurait l'air de se jouer de ce vieillard... » Si l'empereur en est à regretter ce qui s'est fait à l'égard de Pie VII, il garde entière son irritation contre le secrétaire d'État, le cardinal Pacca, qui n'a jamais fait qu'exécuter les ordres de son maître. « Quant au cardinal Pacca, je suppose que vousi'avez envoyé à Fénestrelle, et que vous avez défendu qu'il communiquât avec personne. Je fais une grande différence entre le pape et lui, d'abord à cause de ses qualités et de ses vertus morales. Le pape est un homme bon, mais ignorant et fanatisé. Le cardinal Pacca est un homme instruit et un coquin, ennemi de la France, qui ne mérite aucun ménagement... Bien entendu que, si déjà vous avez

1. Lettre de l'empereur au prince Cambacérès^ arcbicliancelier de rempire, 28 juiUet 1809.

fait partir le pape pour Savone , il ne faut point le faire revenir ^ »

Le pape, comme nous le raconterons tout à Theure, avait effectivement été transporté à Savone , et, comme malgré les précautions prises par les agents de Fouché- ce second voyage à travers les populations trèscalholiques du midi de la France avait eiicore été d'un assez fâcheux effet pour le gouvernement , le minisire de la police, maintenant instruit des dernières intentions de son maître, se garda bien de l'en faire de nouveau bouger. A une époque antérieure seulement de quelques semaines, l'empereur s'était déjà fort clairement exprimé avec son ministre de la police sur la manière dont il entendait qu'on se conduisit dans toutes les affaires qui concernaient le saint-père. « Je vois avec peine, lui avait-il écrit dès le 25 juin 1809, que vous vouliez faire des articles sur Rome. Cest une mauvaise route. Il ne faut en parler ni en bonne ni en mauvaise part, et il ne doit pas en être question dans les journaux. Les hommes instruits savent bien que je n'ai pas attaqué Rome. Les faux dévols, vous ne les changerez pas; partez de

1. Lettre de Tempère ar à Fouché, ministre de la police générale e août 1809. — Correspondance de Napoléon l^, t. XIX , p. 809.

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ce principe. Je suis même fâché que vous ayez laissé mettre le décret (celui du 17 mai) dans les gazettes avant qu'il n'ait été communiqué au sénat ^ »

Ainsi il avait été parfaitement juste et opportun de confisquer les États du pape par un décret dans la rédaction duquel l'empereur, comme nous l'avons vu, avait déployé son meilleur style ; il était excellent que ce décret eût reçu son exécution à Rome avec raccompagnement des circonstances que nous avons racontées ; mais ce qui aurait mis le comble à la perfection, c'est qu'on n'en sût pas la moindre chose en France. Il ne fallait pas que le pape restât à Rome« où sa présence avait été jugée si dangereuse que« malgré tant de dénégations, il avait donné l'ordre de l'y arrêter. En Toscane , c'était la sœur de l'empereur, en Piémont, c'était son beau*frère, qui avaient jugé le séjour même momentané de Pie VU si périlleux qu'ils n'avaient pu l'y souffrir un instant. En France l'empereur n'en aurait pas voulu davantage. Encore fallait-il bien que le pape fût quelque part. D'accord; mais il fallait qu'il y fût aussi peu que possible, comme s'il n'y était pas, et surtout qu'en

1. Lettre de l'empereur à Fouché, 27 juin 1 809.— CorrMponrfonw de Napoléon l^, U XIX, p. 183.

France on ne sût rien, absolument rien, ou, si l'on savait quelque chose, qu'à tout le moins on n'en soufflât pas mot. Voilà quel était l'idéal de l'empereur et, ne craignons pas de l'avouer, ce qu'en partie et pour un certain temps il obtint à peu près complètement. A la longue pourtant, le silence deviendrait impossible à garder ; il faudrait soi-même parler. Restait alors la ressource du mensonge.

Nous avons raconté cet épisode de l'enlèvement de Pie YII d'après des matériaux authentiques et incontestables; nous nous flattons, — du moins l'avonsnous essayé, — de n'avoir rien exagéré, et, si le tableau que nous avons fait des procédés de l'empereur Napoléon inspire quelque répulsion, ce n'est pas que nous en ayons forcé à dessein les couleurs ; nous ' les avons plutôt adoucies. Cependant, notre tâche finie, il nous a paru curieux de rechercher comment, voulant rendre compte aux évèques du concile national de 1811 de ce qui s'était passé entre le pape et lui , l'empereur avait souhaité qu'on leur parlât de l'enlèvement du pape à Rome. Nous avons sous les yeux l'exemplaire manuscrit d'un mémoire demandé par l'empereur au directeur des archives impériales en 1811, M. Daunou. Les matériaux de ce mémoire, les mômes sur lesquels nous travaillons en ce mo*

ment, avaient été orficiellement communiqués au directeur des archives impériales par le ministre des cultes de l'empire. Ce travail , plusieurs fois remanié et biffé, contient un récit historique très-détaillé et très-bien fait, au point de vue du gouvernement français, de tous les différends survenus entre l'empereur el Pie YIL Voici textuellement ce que nous y lisons, écrit avec force ratures de la main de M. Daunou, à propos de l'enlèvement du saint-père au Quirinal : (( Le pape avait tout fait pour que sa présence à Rome devînt inutile, et quelques-uns de ses partisans pouvaient, malgré lui, la rendre dangereuse. // en sortit le ^juilletyàVinsu de T empereur ^ et vint à Savone^ où Sa Majesté le fit recevoir^ traiter y établir avec tous les égards dus au malheur ^ »

Certes il est triste d'avoir à raconter, comme nous avons dû le faire, les violences mêlées de ruses employées par un souverain tout- puissant contre un adversaire aussi faible. Peut-être est- il plus pénible encore de le surprendre, après avoir trompé tout le monde, s'efforçant de tromper son propre

i> Ce cnrieax manuscrit de M. Daunou^ qai nous avait été obligeamment prêté par M. Taillandier, ancien conseiller à la Cour de cassation, se trouve présentement à la Bibliothèque impériale, qui en a fait dernièrement Tacquisition.

m L*ÉGLISE ROMAINE ET LE J>REM1£R EUPIRE

peuple, et à cet effet empruntant la plume exercée, mais trop serviable, d'un habile écrivain et d'un ancien opposant, pour mentir aussi étrangement à la France et à Thistoire,

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