CHAPITRE XXXIIÎ
La présence de Pie VU à Grenoble et son passage à Avignon et à Nice produisent nne grande sensation snr les habitants de ces contrées. — Bans le reste de la France » on ne sait rien que vaguement sur le sort du saint-père. — Le publie distrait des affaires de Rome par les affaires d'Allemagne. — L'empereur prescrit le silence le plus absolu de la part des journaux. — Singulier expédient imaginé par l^oucbé pour détourner Tattention du séjour fait par le pape à Grenoble.
Il nous semble que toute histoire risque d'être incomplète quand elle n'indique pas Teffet produit parles événements qu'elle raconte sur la génération qui les a vus s'accomplir. Le brusque enlèvement du pape à Rome, son séjour momentané à Grenoble, sa transportation définitive à Savone, n'ont pas été, à coup sûr, des faits sans importance pour les contemporains d'un règne qui a donné à la France et à FEurope tant de spectacles extraordinaires. Si l'on cherche cependant à se rendre compte de l'impression alors ressentie par le public, l'embarras est assez grand et quelques distinctions deviennent nécessaires.
Ainsi que ik)us l'avons constaté, rémolion avait été extrême sur tout le parcours des lieux qu'avait traversés ce cortège singulier d'un pape emmené prisonnier par des gendarmes. Cette émotion , déjà considérable en Italie, avait redoublé quand Fillustre captif avait mis le pied sur le territoire de l'empire français. Les Alpes une fois franchies, le commandant de l'escorte, le capitaine Boissard, avait reconnu l'impossibilité de contenir la foule toujours croissante des gens de la campagne qui se pressaient à chaque village pour saluer Pie YII et recevoir à genoux sa bénédiction. Les mêmes scènes s'étaient continuées à Grenoble. Durant les dix jours que le pape avait passés dans ses murs, du 21 juillet au 1" août 1809, le chef-lieu de l'Isère avait été envahi par des bandes de paysans et de paysannes, accourues non-seulement des communes environnantes, mais de plusieurs des départements voisins. L'empressement n'avait pas été moins sympathique de la part de toutes les classes de la population urbaine; le maire de la cité dauphinoise avait été le premier à donner l'exemple d'une respectueuse déférence envers le chef de la catholicité.
Cette attitude manifestement bienveillante de tous ses administrés avait même forcé la main au conseil-
1er de préfecture chargé en l'absence du préfet de faire face aux difficultés d'une situation pour laquelle il n'avait à Tavance reçu aucune espèce d'instructions. Ce fonctionnaire, assez médiocre d'esprit, plus grossier d'ailleurs que mal intentionné, avait été visiblement embarrassé de ses fonctions, et plus d'une fois les murmures de la multitude l'avaient averti du mauvais effet que produisait sur elle la familiarité peu séante de ses manières à l'égard d'une hôte.aussi vénérable. Quand Tordre était arrivé de Paris de faire repartir le saint-père pour une résidence qui devait rester encore inconnue, le commandant de la gendarmerie et le conseiller de préfecture, prévoyant le vif désappointement des habitants de Grenoble, et résolus de couper court à des manifestations incommodes, avaient dû se concerter pour mettre le pape en voiture pendant la nuit et le diriger sur Valence avant que personne ne pût dans la ville se douter de leur dessein ^
Ces précautions n'avaient pas été suffisantes. A Valence et sur tous les chemins, le pape avait été aussitô( reconnu, et l'affluence des populations rurales
1. Relation manuscrite en italien du premier valet de chambre de Pie vu. — SritMÀ Muswm, n"* 8,389.