‹ L'Église romaine et le premier empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 2)Chapitre 26 sur 80 · III. Ô · texte numérisé non relu

III. Ô

n^avait pas diminué. Partout, malgré le secret gardé sur l'itinéraire qu'il devait suivre, le bruit de l'arrivée du saint-père avait devancé sa présence. Aux approches d'Avignon, le concours était devenu si prodigieux et les manifestations avaient pris un tel caractère, que le commandant Boissard avait jugé non sans raison prudent de ne point s'arrêter dans une ville qui avait pendant si longtemps servi de résidence aux souverains pontifes et leur appartenait encore avant la révolution de 89. Pour plus de sûreté, il avait fait amener les chevaux de poste en dehors des remparts d'Avignon^ qui sont encore au nombre des plus curieuses constructions dont cette cité est redevable a la magnificence des papes; mais, l'éveil donné, l'intérieur delà ville était tout à coup resté désert. En un clin d'oeil, tous les habitants, sans distinction de rang , d'âge et de sexe , s'étaient précipités au-devant de Pie VII.

Ce n'était plus, comme aux relais de village, de simples bandes de paysans^ c'étaient les personnages les plus considérables de la noblesse et de la bourgeoisie, tout le petit commerce, tout le monde des artisans, qui se confondaient ensemble dans un même inouvement de patriotisme local pour faire honneur

aa successeur de leurs anciens souverains. Les femmes se faisaient principalement remarquer dans la foule, moins encore par leur nombre que par la vivacité de leurs démonstrations, qui bientôt ne connurent plus de bornes quand apparut le cortège de Sa Sainteté. Pendant vingt minutes, un assaut incessant, un tumulte indicible, écartèrent les gendarmes ; ils durent céder devant la fougue méridionale des mères qui se faisaient un bouclier de leurs enfants qu'elles présentaient à bénir à Pie VU, des jeunes filles qui se glissaient sous le ventre des chevaux, qui montaient sur les roues des voitures pour y jeter des fleurs et faire toucher leurs chapelets au saint-père. Séparé de rescorie qui le gardait et salué des acclamations enthousiastes de son entourage féminin. Pie YII avait pu se croire un instant rendu à Tardente affection de ses su* jets, qui naguère, dans ses promenades autour de Rome, lui avaient maintes fois improvisé de pareilles ovations. Si le cœur du saint-père en fut pour un mo'^ ment consolé, Tinquiétude du commandant Boissârd s'en était démesurément accrue. Désormais il prit soin d'éviter autant que possible les grandes Villes et de conduire son prisotiiiier par les roules de traverse les moins fréquentées; On avait ainsi évité Marseille et toulon; mais, pour se rendre à Savone, il fallait bien

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suivre Tunique chemin qui longe les bords de la Méditerranée.

Quand le saint-père était arrivé au pont du Yar, il avait trouvé tous les habitants de la ville de Nice, tous les paysans et les marins du littoral groupés de l'autre côté du fleuve sur la rive italienne. Parmi cette population récemment enlevée à la domination de la maison de Savoie, ce n'était plus le même pêle-mêle de conditions et d'états qui avait partout régné sur le sol de la France. Un certain ordre avait présidé à Tarrangement de la réception qui attendait le souverain pontife. Les ecclésiastiques, revêtus de leurs habits sacerdotaux, s'étaient formés en un groupe séparé. Le corps de la noblesse avait arboré ses antiques devises. Les négociants étaient rangés sous les diverses bannières particulières à leur négoce, les simples artisans portaient les insignes de leur profession. Innombrable était la foule des spectateurs qui, éche*lonnés sur les collines environnantes, se tenaient respectueusement à distance, et, la tête découverte, souhaitaient la bienvenue au saint-père par leurs acclamations. Un beau soleil couchant éclairait celte scène; le pape en parut saisi de surprise, autant que d'attendrissement, car cet accueil des Niçois lui rappelait d'une façon inattendue celui qu'il avait

jadis rencontré à son entrée en France, lorsque, passant le Rhône à Lyon , il se rendait à Paris afin de couronner Tempereur.

Traversant à pied le pont de. bateaux, dont la Ion* gueur était considérable, Pie VII rencontra à Textrémité l'ancienne reine d'Ëtrurie, qui avait voulu être la première à se précipiter à ses genoux. La ferveur tout espagnole avec laquelle cette princesse dépossédée de ses États se mit à solliciter pour elle et pour ses deux enfants la bénédiction du malheureux pontife errant et prisonnier frappa vivement la multitude, et ce fut au milieu de Témotion générale que, suivi de tons ceux qui s'étaient portés au-devant de lui. Pie VU fit à la nuit tombante son entrée à Nice, dont les rues étaient toutes parsemées de fleurs. Quelques instants après son arrivée, les maisons s'étaient illuminées comme par enchantemeiît. Il en fut ainsi tous les soirs pendant les trois jours que le saint-père passa dans cette ville. Ce furent trois jours de véritable fête. Après avoir erré sur les places publiques à la façon italienne, des bandes de villageois venaient le soir, grâce à la douceur du climat, bivouaquer à la belle étoile autour de la maison du pape , et de temps en temps d'une voix pieuse et triste entonnaient des hymnes sacrées sous ses fenêtres.

Lorsque Pie YII quitta Nice pour suivie la route à peine ébauchée de la Corniche, il trouva partout sur son passage les jolies villes du littoral , Monaco, Oneglia et Finale, cpquettement pavoisées de drapeaux. Les habitants de la côte avaient construit à la hâte des ponts provisoires en bois et en feuillage sur* les torrents les plus difficiles à franchir. Dans les endroits véritablement dangereux, où la litière du saint-père aurait eu peine à passer , les marins en dételaient les chevaux de force et revendiquaient pour eux-mêmes l'honneur de la porter. Si la nuit surprenait le cortège pontifical, des feux s'allumaient à rinstant sur les points de la route qui restaient à parcourir , et des porteurs de torches couraient en avant pour éclairer les pas des chevaux. Loin de se ralentir, ce concours des populations avait toujours, été grandissant jusqu'à Tarrivée du pape à sa destination. Soit donc que Ton consulte les rapports officiels des autorités impériales, soit que Ton s'en rapporte aux relations manuscrites laissées par les Italiens de la suite de Pie VII, soit enfin qu'on prête plus volontiers créance aux souvenirs traditionnellement conservés dans les pays traversés par le cortège pontifical, il faut reconnaître que de Grenoble à Savone le voyage du saint-père ne fut qu'une longue suite d'ova-

tions. De tous les divers témoignages que nous avong soigneusement consullés, il résulte que, hors dans de rares localités où grâce à de minutieuses précautions son passage fut habilement dissimulé, la vue du pontife prisonnier ébranla toutes les âmes, et que l'imaginatiou populaire se montra particulièrement frappée par le spectacle d'une si touchante infortune.

Hais hâtons-nous aussi de reconnattre et notons comme un signe caractéristique des temps dont nous nous occupons que cette émotion, très-vive et trèssincère dans les contrées traversées par le saint-père, ne s'étendit guère au delà. Dans le reste de la France, à Paris même, on ne sut rien ou peu de chose des scènes que nous venons de reproduire. A peine les gens d'église avaient-ils osé s'interroger les uns les autres, et se demander entre eux dans leurs sacristies ce qu'on avait fait du chef de la catholicité. Le gros du public ne s'en inquiétait qu'assez médiocrement. Son attention était pour le moment tournée d'un autre côté. Depuis l'ouverture de la dernière campagne contre l'Autriche, les esprits avaient suivi avec anxiété les combats qui avaient précédé la grande bataille de Wagram ; on commençait maintenant à s'étonner, quoiqu'à tort, du peu de parti ^ue Tempereur avait tiré de sa victoire. A demi rassuré par l'armis-

tice signé à Znalm, le public attendait avec uneimpalience fiévreuse l'annonce très-désirée d'une paix qu'il savait bien devoir être glorieuse , et qu'il aurait tant souhaité de pouvoir considérer comme définitive. Celte forte diversion imprimée aux préoccupations de la France par les événements de rÂlIemague n'était pas la seule cause de l'indifférence où notre pays était tombé au sujet du pape et des affaires de Rome. Il faut ajouter que depuis assez longtemps il n'en entendait plus du tout parler.

Habitué à supprimer les nouvelles qu'il jugeait défavorables à sa cause, ne s'étant d'ailleurs arrêté encore à aucun parti définitif sur ce qu'il ferait du pape, et fidèle à son constant système de ne pas laisser les joufnaux toucher de près ou de loin aux questions religieuses, l'empereur avait, de Schœnbrunn, expressément recommandé à tous ses agents de garder et d'imposer le silence le plus absolu sur l'enlèvement de Pie YII à Rome, sur sa venue en France et sur sa translation à Savone. De tous les ordres qu'il pouvait recevoir de ce maître exigeant, si difficile à contenter, qui dans ce moment môme se plaignait qu'on se fût en celte délicate occurrence mépris sur ses véritables intentions, la prescription du secret était celle que son ministre de la police, déjà un peu ébranlé dans

son crédit personnel, était le plus porté à faire exécuter en toute rigueur. Fouché s'y employa de son mieux. Il aurait bien souhaité de faire le vide absolu autour du saint-père, mais cela n'avait pas été possible. A moins de l'entourer d'une force armée considérable, comment avec quelques gendarmes tenir à distance des masses entières? Ce qui rentrait dans les fonctions du duc d'Otrante, ce à quoi il s'était appliqué avec un zèle extraordinaire et un succès complet, c'était d'empêcher Pie VII de recevoir la visite d'aucune personne considérable, particulièrement celle des ecclésiastiques, qui auraient pu écouter ses doléances avec sympathie et entrer avec lui dans des communications contraires aux desseins de l'empereur.

La première mesure prise par Fouché avait été de retenir prèis de lui à Paris M. Fourier, préfet de l'Isère, sous prétexte, disait-il, de lui épargner une situation désagréable. M. Fourier était un savant très-distingué qui avait accompagné Napoléon dans la campagne d'Egypte ; novice pendant deux ans à l'abbaye de Saint- Benoit, il s'était d'abord destiné à l'état ecclésiastique et passait pour. homme de la meilleure compagnie. Fouché préférait confier l'exécution de ses ordres riiowvm% au fonctionnaire subalterne qui le remplaçait

provisoirement à Grenoble. Il avait donc chargé le conseiller de préfecture Girard de surveiller attentivement les démarches du saint-père; il lui avait recommandé de ne laisser arriver près de lui ni l'évêque de Grenoble, ni aucun membre important du clergé. Il lui avait surtout prescrit d'intercepter et de garder toutes les lettres qui seraient adressées à Sa Sainteté. Obéissant scrupuleusement àsesinstructions, M. Girard ne permit même pas aux grands vicaires envoyés de Lyon par le cardinal Fesch de saluer en son nom Pie YII et de lui remettre de la part de Son Éminence quelque argent qu'ils avaient apporté sur eux, procédé dont Tonde de l'empereur s'était montré trèsoffensé, et dont il se plaignit assez vivement au ministre des cultes ^ Cependant Fattentiondu ministre de la police s'était

1. « Le conseiUer de préfecture, M. Girard , s'est obstiné à défendre à mon grand vicaire tout accès auprès du pape. En vain cet ecclésiastique a présenté la lettre originale par laquelle Votre Excellence m'j^urait que Sa Sainteté était libre de recevoir qui il lui plftisait. M^ de Grenoble loi-même n*a pas été plus beureux; il n'a pu voir le pape ni obtenir qu'on lui remit les lettres de Leurs Ëminences les cardinaux Gaprara et Maury... Il est désolant que les agents du gouvernement tels que ce conseiller de préfecture en agissent avec le pape d'une manière aussi dure... » (Lettre du cardinal Fesch à M. le comte Bigot de Préameneo, ministre des cultes,? août 1809. )

surtout portée du côté des journaux. À aucun prix il ne fallait que les papiers publics qui relevaient de son département prononçassent seulement le nom de Pie VIL II leur était interdit de savoir s'il était en Italie ou en France ou ailleurs ; cela ne les regardait à aucun degré. Depuis que le pape avait quitté Rome, il n'était plus arrivé à Paris aucune nouvelle quelconque de cette capitale du monde catholique. Dans le Moniteur y qui naguère parlait continuellement des États romains et vantait le bonheur que les gens du pays avaient éprouvé à se voir réunis à Tempire français, il n'était plus question que des provinces du nord et du midi de l'Italie. Ce qui s'était passé aux bords du Tibre, l'assaut donné au Quirinal, la main mise sur la personne du pape, c'étaient là autant d'événements que les lecteurs de la feuille officielle devaient ignorer complètement. Quand le Moniteur se tiîsait, qcfôl journal aurait osé parler ? Le naot d'ordre avait été donné partout. Afin d'obéir à la consigne générale, la feuille préfectorale de Grenoble, où la présence du saint-père avait jeté tant d'émoi, avait dû rester également muette, comme si rien ne s'était passé dans ses murs. Cependant le silence lui-même ne parut pas encore suffisant à Fouché.

En dépit dotant d'-efforts, la nouvelle avait tràns-

pire ; au conseil d*État, composé des plus dévoués serviteurs de Tempife, elle avait été accueillie avec une sorte de stupeur. M. Regnault de Saint-Jean d'Angely lui-même » malgré son hostilité connue contre la puissance ecclésiastique, se tut quand on la lui an* nonça et baissa tristement la tète. La société parisienne, déjà façonnée à l'habitude d'assister avec une impassibilité au moins apparente à tant d'actes d'oppression et de violence, s'était étonnée tout bas d'une mesure qui portait à un si haut degré le caractère de la force opprimant la faiblesse, et qui était entachée à ses yeux d'une si monstrueuse ingratitude. Contre cette opinion, d'ailleurs soigneusement cachée, des fonctionnaires publics et des cercles bien informés, il n'y avait rien à tenter. De ce côté la police impériale était sans prise. D'après les instructions si formelles de Napoléon, l'important était d'empêcher la masse de la nation et surtout le bas clergé de s'occuper d'un sujet qui commençait à émouvoir les classes élevées de la société. Comment y parvenir? Assurer officiellement que le pape n'avait pas quitté Rome était impossible. Il était également malaisé de nier absolumeïit qu'il eût mis le pied en France. Quel moyen d'accréditer la version que Tempereur désirait répandre, à savoir

(juô Pie VU s'était de son propre mouv^ipept Irans-

porté à Savone? Il y fallait renoncer. Pour dérouler aa moins les masses populaires, et pour mieux leur persuader qu'il n'y avait pas le moindre fondement aux bruits malveillants que les vieux partis faisaient courir sur sa prétendue arrestation et sur le séjour momentané qu'il aurait fait à Grenoble, l'esprit inventif de Fouché s'était avisé d'un expédient des plus étranges.

Au moment où la curiosité des nouvellistes de la capitale était le plus excitée, alors que chacun était avide de savoir comment le Moniteur prendrait sur loi de s'expliquer sur les pérégrinations du saint-père, le ministre inspirateur du bureau de l'esprit public jugea opportun de faire insérer dans la feuille officielle une lettre datée de Grenoble le !<"' août 1809. Le l*'août était précisément le jour où, sur les ordres venus du ministère de la police, Pie VII avait été, au grand désappointement des habitants de la cité dauphinoise, brusquement transporté hors de leurs murs. En voyant la date de cette lettre et le nom de la ville d'où elle était écrite, les lecteurs assidus de la feuille officielle s'imaginèrent sans doute qu'ils allaient enfin apprendre quelque chose sur le grand événement auquel chacun s'intéressait autour d'eux. Quelle ne dut pas ôtre la surprise de tous et l'indignation de quel*

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ques-uns quand tombèrent sous leurs yeux les lignes que voici : « Les esprits sont ici très-préoccupés du passage, dans la commune de Bornin (commune traversée par le pape lors de son arrivée à Grenoble), d'un animal inconnu, que les traces qu'il a laissées font présumer être un reptile d'une grosseur extraordinaire. » Suivaient pendant une demi-page les détails les plus circonstanciés sur le chemin parcouru par le reptile, qui, après avoir occupé à un si haut degré l'attention publique, avait fini, au dire de la feuille officielle, par s'aller perdre dans un torrent ^

On ne sait en vérité que penser et que dire quand on voit des ministres honorés de la confiance de Napoléon, de cet homme de génie qui avait fait tant et de si grandes choses, qui à l'heure même en accomplissait de si extraordinaires en Allemagne, quoique désormais sans profit et déjà dangereuses pour la patrie, s'abaisser afin de lui complaire jusqu'à des ruses aussi grossières. Telle est pourtant la misère fondamentale des pouvoirs absolus, qu'ils ne peuvent, au faite même de la fortune, se décider à laisser libre cours à la vérité. C'est leur honte d'être obligés d'employer parfois pour la dissimuler les plus misérables

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