CHAPITRE XXX
Dispositions du saint-père. — Pie VII est surtout indigné de l'éloignement des cardinaax et des entraves mises à Texercice de son pouvoir spirituel. — Il prend, contre Tayis de ses conseillers, la résolution de rappeler le légat de Paris. — Sa lettre au cardinal Gaprara. — Allbcution pathétique du saintpère an sacré-coUége. — Ressentiment de l'empereur alors occupé à Rayonne des affaires d'Espagne. — Il ajourne les mesures à prendre au moment où il sera plus libre de ses mouvements. — Ultimatum adressé au saint-père. — La situation devient de plus en plus violente à Rome. — Pie VII adresse aox évèques de ses États des instinictions dans lesquelles il parle en termes irrités du gouvernement français. — Inquiétudes du général MioUis. — Il prend le parti de faire enlever de force le secrétaire d'État, le cardinal 6abrielli. -- Napoléon n'approuve ni ne blâme cette mesure. — De plus en plus embarrassé des affaires d'Espagne, il recommande surtout qu*onne fasse aucun bruit de ce qui se passe à Rome.
Si, au lieu de ne rapporter à sa cour qu'une faible partie de la vérité, il avait osé tout lui dire, M. Alquier aurait pu nettement indiquer quelles circonslances précises et quels motifs particuliers avaient déterminé le changement inattendu qu'il signalait dans Tespril du saint-père. S'il avait eu, comme son prédécesseur, M. CacauU, l'heureux privilège de parler en toute franchise et en toute Hberté, il n'eût pas manqué de
constater comment il était arrivé que Pie VII , resté d'abord assez calme aussi longtemps que son pouvoir temporel lui avait paru seul menacé, avait tout à coup témdigné la plus violente indignation le jour où, par Tarrestation ^e quelques-uns des membres principaux du sacré-collége, le gouvernement français avait ouvertement foulé aux pieds non plus seulement sa dignité de prince, mais son indépendance sacerdolale. Ce qui avait allumé sa colère, c'étaient les entraves mises à Texercice des devoirs particuliers qui incombaient au cjief de la religion, au pontife chargé du gouvernement intérieur et purement spirituel de TÉglise catholique.
Dans les premiers temps qui suivirent Toccupation de sa capitale, le saint-père s'était en etfet montré plus triste qu'irrité. Il n'avait point, on s'en souvient, fait difficulté de recevoir le général Miollis au lendemain de sa brusque irruption dans Rome. Malgré les paroles mensongères dont l'ambassadeur de France l'avait leurré pour dissimuler l'approche des troupes françaises, Pie VU n'avait pas cessé de le traiter comme s'il n'avait eu contre lui aucun sujet de plainte. Lorsque, le 8 mars, M. Alquier lui avait présenté les officiers de l'état-major français, le pape n'avait trouvé pour les accueillir que les paroles les
plus gracieuses. « Nous aimons toujours les Français, leur avail-il dit le sourire sur les lèvres, et quelque douloureuses que soient les circonstances dans lesquelles nous vous voyons aujourd'hui, nous n'en sommes pas moins sensible à la démarche que vous faites auprès de nous. Vous êtes célèbres dans toute l'Europe par votre courage, et nous devons rendre justice aux soins que vous mettez à faire observer une stricte discipline par les soldats que vous comman- .dez. )) Des compliments aussi courtois, adressés à des militaires qui se montraient en maîtres dans tous les quartiers de sa ville et jusqu'aux portes de son palais, ne partaient pas d'un cœur bien ulcéré. Il était malaisé de prêter l'inflexible résolution de ne jamais accepter un raisonnable arrangement au prince qui prenait plaisir à traiter avec tant de bienveillance ceux-là mêmes que le gouvernement français employait à le dépouiller des derniers débris de sa puissance temporelle.
Il ne faut pas craindre de le répéter, les inquiétudes principales du saint-père se portaient d'un tout
autre côté. Satisfait d'avoir sauvé l'honneur du sou-
verain par la protestation affichée sur les murs de sa capitale, résolu, malgré les instances du corps diplomatique, à ne pas sortir de l'enceinte du Quirinal afin
de mieux constater qu'il se considérait toujours comme prfsonnier, Pie VII avait fait provision de patience. Il ne lui déplaisait pas, en tant que chef d'État, de se renfermer aussi longtemps que possible dans une résistance toute passive, et Ton ne saurait même dire jusqu'où serait allée sa résignation. Le prince demeura toujours conciliant. Ce fut le pontife qui se révolta, et Pie VII ne devint véritablement intraitable qu'à l'heure précise où lui arriva de Paris l'injonction d'avoir à se priver du concours des plus, grands dignitaires de son Église, de ceux-là mêmes qui remplissaient auprès de sa personne dans les différentes congrégations romaines des fonctions toutes spirituelles, exclusivement relatives au gouvernement des âmes.
Cette mesure, qui tombait tout à coup sur des personnages placés si près de lui , causait à Pie VII une émotion d'autant plus vive que, pour son compte, il avait d'avance accepté d'être lui-même frappé par l'empereur. Il s'y attendait même, car dans ses mains, dans ses mains seules, se trouvaient réunis et confondus les deux pouvoirs temporel et religieux. Souffrir un jour les plus rudes traitements, la captivité ou l'exil, pour la défense des intérêts catholiques, de telles extrémités ne rébranlaient point; il y était
depuis longtemps préparé. Le martyre ne l'aurait pas trop effrayé , et volontiers il s'offrait en pensée comme une victime innocente aux terribles colères de l'empereur; mais qu'on osât mettre la main sur ses conseillers naturels, sur les auxiliaires indispensables de sa mission religieuse, que des prêtres qu'il n'avait jamais consultés qu'en matière de foi et sur des points de doctrine fussent violemment arrachés h leurs devoirs ecclésiastiques, c'était à ses yeux une iniquité, un commencement de persécution religieuse qu'il ne devait tolérer à aucun prix. L'hésitation ne lui était plus permise. Chacun des cardinaux reçut donc de la part de Pie VII l'injonction formelle de ne point quitter Rome. « Dans le cas où Votre Éminence. après avoir été indignement arrachée du sein du chef de l'Église, serait rendue libre à quelque distance de Rome, c'est la volonté de Sa Sainteté, disait la lettre qui leur avait été adressée, que vous ne- poursuiviez pas le voyage, à moins que la force ne vous conduise jusqu'au lieu de votre destination, et cela, afm de constater que la violence seule a pu vous éloigner du saint-siége ^ »
Est-il besoin de dire que le général Miollis ne se