Moniteur de VEmpire, !«' mars
élé extrême, et comme c'est le propre de tous les débats, particulièrement des discussions religieuses, non-seulement de confirmer chacun dans son opinion, mais de grossir démesurément Timportance des points en litige, peu s'en fallait qu'aux yeux des exagérés de l'école ultramontaine la déclaration de 1682 ne passât pour suspecte d'hérésie. Pour les évoques et les théologiens des États pontificaux, quel trouble de conscience d'être tout à coup obligés de professer et d'enseigner publiquement les quatre propositions de Bossuet, si constamment repoussées par les canonistes du Vatican! La plupart ne subirent point sans frémir cette pénible épreuve. Elle n'était rien cependant en comparaison de celle qui les attendait, et qui allait ébranler, jusque dans ses fondements mêmes, l'institution catholique.
Il suffisait d'avoir tant soit peu réfléchi aux conséquences des derniers événements qui s'étaient passés à Rome pour avoir compris à l'avance qu'une crise religieuse plus ou moins prochaine, mais très-grave, devait inévitablement éclater dans l'empire français à propos de la nomination des évêques. Le concordat, qui avait réglé le mode de recrutement de répiscopat, avait eri effet supposé le maintien paisible d*un état de choses dont en réalité il ne restait près-
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que rien. En vertu de Tarticle 5 du traité, la nomination aux évêchés vacants appartenait à l'empereur; au pape revenait le droit d'instituer canoniquetnent les titulaires. Pour que ce compromis, si délicat de sa nature, reçût son entier accomplissement, il fallait , à la fois , que les contractants restassent ensemble sur le pied d'un suffisant accord, et chacun, par rapport à l'autre, dans une véritable indépendance. Ces deux conditions avaient complètement disparu, et l'action d'un rouage si essentiel au fonctionnement régulier des affaires ecclésiastiques se trouvait momentanément arrêtée. On pouvait même aisément prévoir l'instant où l'accord ne venant pas à se rétablir entre les deux antagonistes, et PieYII continuant à refuser d'instituer canoniquement les prêtres désignés par Napoléon, le recrutement de l'épiscopat et par conséquent celui du clergé lui-même deviendraient impossibles dans tous les pays catholiques soumis aux lois du chef de l'empire. Cependant une distinction est à faire. Quand bientôt nous aurons à nous occuper particulièrement des affaires religieuses de France, nous verrons que le nombre des sièges épiscopaux vacants dans les diocèses qui composaient l'ancienne Église gallicane était déjà devenu assez considérable en 1810. La nécessité d'y
pourvoir était véritablement urgente. En cherchant les moyens de disposer seul et à son gré de la nomination aux évêchés qui faisaient partie de Tancien territoire français, Napoléon ne cédait donc pas tout à fait à une pure fantaisie de despote. L'intention d'agir à lui seul dans une affaire d'une nature aussi essentiellement religieuse constituait un acte d'intrusion véritable et aussi fâcheuse, suivant nous, qu'elle était violente ; mais il pouvait alléguer, sinon pour excuse, au moins pour explication de sa conduite, des motifs de nécessité et l'apparence d'un droit, tout au moins d'un demi-droit. Rien de semblable à l'égard des anciens États pontificaux. Dans les nouveaux départements de Rome et du Trasimène (c'était l'empereur lui-même qui le proclamait) le nombre des sièges épiscopaux dépassait de beaucoup les besoins des fidèles. Il n'était nullement nécessaire de procéder à de nouvelles nominations. Était-il indispensable de détruire les évêchés existants? était-il opportun et par conséquent politique de créer une nouvelle, circonscription des diocèses ? En tout cas, le pouvoir civil, à lui tout seul, en avait-il le droit? Ce sont là autant de questions que Tempereur, en son bon temps, n'aurait pas laissé poser devant lui, ou, pour mieux dire, il se les était déjà posées à lui-même, et déjà
il les avait résolues dans un sens diamétralement opposé à celui que la passion lui dictait en ce moment. En 1801, le premier consul avait aboli en France tous les diocèses existants ; mais cette mesure, qui fut alors d'une si difficile exécution, avait été accomplie d'accord avec Pie VII et par l'intermédiaire de Pie VII. Ce fut dans les conférences qui précédèrent la signature du concordat que Napoléon prononça ces paroles , insérées depuis dans ses Mémoires : (( Si le pape n'avait pas existé, il eût fallu le créer pour cette occasion, comme les consuls romains faisaient un dictateur dans les circonstances difficiles ^ »
Comment l'homme qui avait été si raisonnable en 1801, et qui prenait encore plaisir à s'en vanter à Sainte-Hélène, a-t-il été en 1810 assez imprudent pour vouloir destituer à sa convenanceles évêques des départements de Rome et du Trasimène, pour prétendre bouleverser à son gré de fond en comble la circonscription épiscopale des anciens États du saintsiége , et pour essayer enfin de faire à Rome , sans le pape et contre le pape, ce que dans son propre
1. Mémoires de Napoléon, édition de 1830. ^ Notes et Mélanges, t. III, p. 196.
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royaume il avait si bien compris ne pouvoir faire que d'accord avec le souverain pontife? Hélas! la fortune, qui lui avait prodigué tant de faveurs, s'était comme vengée de Texcès de ses complaisances en retirant à ce prodigieux génie quelques-unes de ses plus précieuses qualités, et celles-là mêmes qu'il avait jadis possédées au degré le plus éminent. Depuis que tout lui avait réussi, l'empereur dédaignait de tenir compte des obstacles, assuré qu'il croyait être de les briser toujours sous ses pieds. Peut-être n'avait-il en réalité perdu aucune de ses facultés; mais, bercé par le succès, il avait laissé son imagination, toujours portée au grandiose, errer dans le vague, sans prendre désormais la peine de regarder aux détails et à la complexité des choses humaines. Cette orgueilleuse insouciance, dans laquelle il entrait autant de mépris des autres que de confiance en lui-raême, n'était d'ailleurs mêlée d'aucune inclination à la paresse. Son corps et son esprit avaient gardé toute leur activité. D'affaiblissement dans les dons qui avaient fait de lui le premier hoinme de son temps, il n'y avait aucune trace; mais il ne faisait plus de ces dons merveilleux le môme usage que par le passé. Soit négligence, soit ennui, soit infatuation toujours croissante de lui-même, soit par tous
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ces motifs réunis, il mettait dans ses, façons d'agir une sorte de laisser aller et de fantaisie capricieuse. On vit se produire de 1810 à 1812 dans sa conduite politique une espèce de transformation assez pareille à celle que ses généraux remarquèrent plus tard dans ses combinaisons militaires durant les campagnes d'Allemagne et de Russie. Ses manœuvres de cette époque, certes toujours habiles, étaient devenues démesurément gigantesques, et par cela même beaucoup moins étudiées et moins parfaites qu'autrefois dans les détails. La conception de ses plans de campagne était encore très-heureuse, mais l'exécution laissait beaucoup à désirer par suite de l'exagération du but qu'il se proposait d'atteindre et de r immensité des opérations qu'il s'était données à conduire. On sentait qu'à manier à la fois tant et de si grandes masses, l'ancien vainqueur de Marengo, d'Austerlitz et de Wagram avait fini par se gâter un peu la main. Chose bizarre et vraiment digne de remarque, ce fut la conclusion du mariage autrichien et sa confiance, d'ailleurs mal fondée, dans l'allié qu'il croyait s'être procuré de l'autre côté du Rhin qui portèrent l'empereur à donner à ses opérations contre la Russie une extension si extraordinaire; et ce fut celle même confiance dans la seule cour de
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l'Europe ayant encore pied en Italie et de tout temps proteclrice du saint-siége qui décida le gendre du trèscatholique souverain de l'Autriche à ne plus garder aucun ménagement envers le clergé des États pontificaux. Étrange complication des affaires humaines ! le lien de famille récemment noué entre l'ancien empereur d'Allemagne et le nouvel empereur d'Occident allait justement servir de signal à la ruine totale et au complet bouleversement de l'état de choses que notre clergé français ne cesse point de se complaire à nommer encore la grande œuvre de Charlemagne.
Aussi longtemps en effet que son mariage avec Marie-Louise n'avait pas été chose faite et conclue, l'empereur, quoique décidé à mettre la main dans les affaires spirituelles des nouveaux déparlements de Rome et du Trasimène, avait gardé une certaine réserve ; quelques jours après son mariage il s'en affranchit absolument. A peine eut -il acquis la certitude que la complaisante Autriche ne lui ferait pas obstacle, et serait même, comme nous le raconterons bientôt , disposée à entrer dans son jeu , que de Compiègne, où il était aller passer sa lune de miel avec Marie- Louise, Napoléon écrivit à son ministre des cultes afin d'arrêter des mesures • désormais décisives et