III
qui ne permettaient plus de douter de ses desseins. « Sa Majesté désire que le ministre des cultes rédige sur les affaires du clergé des dispositions générales et complètes où il n'y aura pas seulement des principes arrêtés, mais où Ton comprendra même toutes les mesures de détail qu'il convient d'adopter. Ce ne sera pas, à proprement parler, un décret, puisqu'il n'aura pas force d'exécution, qu'il ne sera pas remis en minute à la secrétairerie d'État, qu'il ne sera pas expédié et qu'il restera entre les mains du ministre. Dans ces dispositions générales, on détaillera par titres toutes les mesures qu'on pourrait être dans le cas de prendre; on établira les choses comme elles devraient être et d*une manière absolue y comme s'il ny avait point de pape, et sans avoir égard ni aux circonstances du moment, ni à des considérations quelconques. . . Lorsqu'on jugera qu'il convient d'exécuter quelques parties de ces dispositions, elles seront converties en décret, et l'on arrivera successivement au développement du système complet. Ainsi on ne sera plus fatigué par des rapports successifs; mais chaque fois qu'il y aura une mesure à prendre , le ministre rappellera ce qui est fait et ce qui reste à faire. Ces dispositions générales doivent se divi-
ser par territoires et par ordre de matières... ^ » Suivait, après rénumératioii de ce qu'il y aurait à exécuter eu Piémont, en Ligurie, dans les États de Parme et de Plaisance, un paragraphe qui concernait particulièrement les États romains.
(( Le ministre des cultes est invité, continuait Tempereur, à traiter cette question : quels sont les moyens à prendre pour effectuer la réduction des évêchés, en restant le plus possible dans l'esprit de rÉglise, soit en ne supprimant pas les diocèses, mais en les réunissant, soit en faisant précéder la réduction d'une déclaration portant qu'il ne doit y avoir que tel nombre d'évêchés, qu'il est de principe qu'en matière de circonscription, si la puissance ecclésiastique est nécessaire, Tintervention de la puissance civile n'est pas moins indispensable? On doit trouver dans les règles de l'Église que telle population, telle étendue de territoire est nécessaire pour l'établissement d'un évêché. Il est très-probable qu'on trouvera quelque chose à cet égard dans la doctrine des conciles.
« Il convient d'écrire à la consulte de Rome de
1. Notes pour le ministre des cultes, Gompiègne, 15 avril 1810. Correspondance de Napoléon /er, t. XX, p. 288.
prendre les dispositions suivantes : quinze jours après la publication de l'arrêté de la consulte, tous les prêtres séculiers, tous les religieux et toutes les religieuses étrangers à Rome se retireront dans le.ur pays natal. Aussitôt qu'ils seront partis, la consulte fera prêter le serment, en commençant par les évêques*.»
Ainsi le parti de l'empereur était pris, et comme il était dans sa nature, une fois décidé, de tenir rigoureusement la main à l'accomplissement de ce qu'il avait résolu, il ne manqua pas de revenir souvent à la charge. On dirait même, à voir son insistance, qu'assuré d'être en définitive ponctuellement obéi, il craint de n'être pas entièrement approuvé, et qu'il doute un peu du zèle de ceux qui, à Paris comme à Rome, doivent être chargés de l'exécution de ses volontés. Durant le voyage entrepris dans le Brabant avec sa jeune épouse au printemps de 1810, Napoléon ne cesse d'écrire à son ministre des cultes des lettres où respire, au lieu de la facile indulgence qui aurait été si naturelle de la part de l'heureux souverain à qui tout souriait en ce moment, un ton d'amertume et de rudesse.
« Donnez ordre, écrit-il de Bar-le-Duc, où la
1. Notes au ministre des cultes, Compiègne, 15 avril 1810.— Correspondance de Napoléon I^r^ t. XX, p. 289.
population catholique lui avait fait un gracieux
accueil, donnez ordre que conformément à nos lois il ne soit plus consacré aucun prêtre dans les deux départements de Rome et du Trasimène sans ma permission. Prescrivez aux préfets, sous-préfets et maires de tenir la main à l'exécution de cet ordre. Donnez ordre que tous les prêtres séculiers, religieux ou religieuses étrangers à la ville de Rome retournent dans la commune où ils sont nés. Donnez ordre à la consulte de faire» prêter serment à tous les évêques, d'envoyer en France ceux qui s'y refuseraient, et de faire mettre le séquestre sur leurs biens... Il faut que ces mesures précèdent de quinze jours le décret qui supprime toutes les corporations religieuses, qui vous sera expédié par le secrétaire d'État. Mandez à la consulte que, des sièges existants, plusieurs sont vacants par les démissions données à Paris par les cardinaux titulaires (les cardinaux noirs), que probablement un grand nombre va vaquer par le refus que feront les titulaires de prêter serment, que je n'attache pas d'importance à ce qu'ils prêtent tous serment, ne voulant conserver dans les deux départements que trois évêchés ou quatre au plus *... »
1. Lettre de l'empereur Napoléon au comte Bigot de Pré:inieneu,
De Berg-op-Zoom , trois Jours après, il expédie à son ministre des cultes de nouvelles prescriptions encore plus rigoureuses, dictées pendant les courts instants de loisir que lui laissent les fêles continuelles qui signalent sa présence et celle de rimpératrice.
« Vous recevrez un décret par lequel J'ordonne qu'au 15 juin tous les ordres religieux soient détruits dans les départements de Rome et du Trasimène... Je suppose que tous les prêtres auront, à l'heure qu'il est, prêté serment ou auront été dirigés sur la route de France, sans hésitation, que tous les évêques, curés, vicaires, chanoines, auront prêté serment ou seront sur la route de France, que les biens des chanoines, chapitres, évêques, qui n'auraient pas prêté serment, ont été saisis par l'enregistrement. Quant aux évêques, il faut qu'on saisisse non-seulement leurs biens ecclésiastiques, mais aussi leurs biens patrimoniaux. Rédigez un décret conçu à peu près dans les termes suivants : « Considérant que dans l'empire il y a des évêchés qui ont un million d'habitants tandis que dans les départements de Rome et du Trasimène, qui n'ont que 800,000 habitants, il y a trente évêchés, etc.
ministre des cultes, Bar-le-Duc, 7 mai 1810. — Correspondance dt Napoléon I^r^ t. XX, p. 330.
Titre /". Des évêchés. Tel et tel évêehé est supprimé et réuni; tel et tel chapitre est supprimé. Il n'en sera conservé qu'un seul par cathédrale, composé de tant de membres, de même pour les séminaires, etc.. Titre IL Des paroisses. Il ne restera que tant de paroisses à Rome; telles et telles sont conservées. )> 11 me semble que vingt paroisses sont suffisantes*. » Un mois plus tard, revenu à Saint-CIoud, l'empereur traite encore avec son ministre des cultes le sujet qui lui tient si fort à cœur. Il a médité tous les détails de son plan, et après y avoir mûrement réfléchi, « il approuve que la consulte, avant de faire prêter serment aux curés, attende l'arrivée des troupes, la suppression des couvents et celle des évêchés dont les évoques n'auront pas prêté le serment, et qu'elle fasse préalablement l'opération à l'égard des chapitres des villes et des campagnes. » L'avantage qui le frappe dans cette combinaison, c'est que, si on commençait, comme on l'avait d'abord proposé, par une nouvelle circonscription des cures dans les diocèses, cette manière d'arriver au but ne produirait pas les mêmes eflets»
1. Lettre de l'empereur au comte Bigot de Préameneu, ministre des cultes, Berg-op-Zoom, 9 mai 1810. — Correspondance de Napoléon 1er ^i, XX, p. 337.
« Il faut donc, dit-il, adopter l'inverse de la proposition, commencer non par organiser et par réduire, mais par demander le serment aux curés de Rome, et montrer à l'égard de ceux qui ne le prêteraient pas que la suppression est une conséquence de la rébellion. Il y a quatre-vingt paroisses à Rome; vingt paroisses doivent suffire. On connaît mal les prêtres d'Italie et de Rome, continuait assez dédaigneusement l'empereur, ou l'on ne doit pas douter que l'on ne trouve au moins vingt prêtres, soit curés, soit ecclésiastiques, qui prêtent le serment. Il convient de bien établir par les conversations, par les explications de toute nature et même par des articles dans les journaux de Rome que les mesures que l'on prendra seront uniquement le résultat de la rébellion, et que son effet certain sera l'envoi des prêtres en France, la suppression des bénéfices et la vente des biens au moyen des rescriptions, qui seront employées au payement de la dette publique... Un mois est de peu d'importance pour de si graves opérations, mais il faut s'arranger de manière qu'au mois de septembre tout ce qui concerne le clergé soit terminé dans les États Romains, que les mauvais prêtres soient envoyés en France, et le sort des autres amélioré. On n'aurait pas tenté ces changements il y a neuf mois;
il faut profiter du moment où l'on a la paix partout, et où rien ne peut embarrasser, pour finir toutes ces affaires*. »
Après cette note dictée par l'empereur pour servir de programme à son ministre des cultes, il devient facile devoir clair dans ses projets. Cependant, comme s'il craignait de ne s'être pas encore suffisamment expliqué, et redoutant sans doute que sa pensée secrète n'ait pas été complètement saisie par M. Bigot dePréameneu dans ce qu'elle avait d'enveloppé et de captieux, il la lui expose de rechef avec une précision de détails qui cette fois lève tous les voiles :
« On pourrait conserver, dit la nouvelle note, les évêchés de Pérouse, de Spolette, de Tivoli, d'Anàgni, dont les évêques ont prêté le serment, et celui de Rome, dont le pape est l'évêque. On réunirait tous les autres évêchés à ceux-ci. On déclarerait que tous les évêques qui ont prêté le serment conserveront leursévêchés jusqu'à leur décès... Mais il paraîtrait préférable de suivre quant à présent une autre mar- <îhe... On dirait qu'on ne peut conserver trente-deux évêchés pour une population de huit cent mille âmes.
*• Note pour le ministre des cultes, Saint-Cloud, 13 juin 1810.— ^^rrespondance de Napoléon /«*•, t. XX, p. 408.
tandis qu'en France il n'y a souvent qu'un évêque pour un million... Ainsi on passerait de trente-deux évêchés à treize, pour arriver avec le temps aux cinq évéchés qu'on se propose de constituer définitivement. Cette mesure aurait l'avantage de laisser l'espérance aux villes dont les évêques ont prêté serment, et de donner raison à ceux qui se sont portés à cet acte d'obéissance... Quant aux chapitres, les membres qui auraient prêté le serment seraient réunis aux chapitres conservés, et les chapitres dont tous les membres auraient refusé le serment seraient supprimés. On n'^aurait pas l'air de se déterminer, soit par caprice, soit même par un système d'organisation, mais de prendre un parti nécessité par la rébellion de quelques évêques. Les prêtres savent fort bien que, dans tous les pays qui passent sous une nouvelle domination, on ne recule jamais à prêter serment à l'autorité. La rébellion des dix-neuf évêques serait un nouveau grief de l'Église contre le pape. Ce système conduirait, par l'application des mêmes principes, à confisquer non-seulement en Toscane et en Piémont, mais encore en Italie, les biens des évêchés pour lesquels le pape ne voudrait pas donner d'institution, ce qui montrerait encore dans l'obstination du pape la cause d'un mal qui serait irréparable pour l'Église. Les dis-
positions à adopter pour Rome, si elles sont immédiatement suivies du séquestre des biens et des palais des évoques qui auront refusé le serment, et si toute cette affaire est traitée d'une manière sérieuse, ne peuvent manquer d'avoir une influence très-sensible*. » Qui ne saisit au premier coup d'œil la perfide habileté de cette combinaison? L'empereur faisait semblant d'être profondément irrité du refus de serment des évêques qui avaient leurs sièges épiscopaux dans les anciens États romains. En réalité il s'en réjouissait; leur refus de serment lui donnant le prétexte qu'il cherchait pour confisquer leurs palais et leurs biens. A ce point de vue, il en est presque aux regrets de ce que treize évêques se soient soumis à cette formalité. Cinq lui auraient suffi. C'est le nombre d'évêchès qu'il ne veut point dépasser pour les États romains, nombre auquel il se réserve de les ramener plus tard. Pour le moment, le principal est de mettre à la charge morale du saint-père la viduité de tant de diocèses et le dénûment dans lequel vont forcément tomber tant de pauvres ecclésiastiques, car il ne s'agit pas seulement, dans le décret dont il dicta plus
1. Note pour le ministre des cultes, Saint-Cloud, 13 juin 1810. (Correspondance de Napoléon I^, t. XX , p. 409.
tard les termes mêmes à son ministre des cuUes, de saisir le traitement et les biens des évêques : « Yous aurez soin, lui écrit-il le 16 juin, de mettre un article qui dise que les biens des couvents, chapitres et abbayes supprimés sont réunis aux domaines, que l'enregistrement en prendra possession sans délai, et en touchera les revenus à partir du 1" juillet 1811 K »
Tels étaient les actes officiels du souverain qui songeait à s'emparer un jour de la haute direction de toutes les consciences catholiques, et qui, parmi les attributs innombrables de sa vaste puissance, revendiquait alors avec une insistance particulière le droit de se dire, suivant une vieille expression consacrée par l'Église, Vévêque extérieur de tous les diocèses de son empire. Cet évêque d'un nouveau genre était, comme on vient de le voir, beaucoup plus préoccupé de grossir les revenus de son trésor que de pourvoir aux besoins des âmes. Son langage public n'était pas à cette époque moins singulier, et ne formait pas un moins étrange contraste avec la mission qu'il prétendait s'attribuer. Habitué à donner libre-
1. Lettre de Tempereur à M. le comte Bigot de Préameneu,16juin 1810. — Correspondance de Napoléon I^r^ t. XX, p. 416.
DIFnCULTÉS REUGIEUSES A ROM£ 3C1
ment cours devant tout le monde aux idées qui fermentaient dans sa tèle, et sachant qu'il n'en serait jamais rapporté rien par les journaux que de son consentement, Tempereur, pendant le voyage que, au printemps de 1810, il était allé faire avec Timpératriée Marie-Louise en Belgique et sur les bords du Rhin, n'avait pas perdu une seule occasion de s'adresser aux curés catholiques de ces contrées. Il les avait entretenus de ses différends avec le saint -père, et leur avait signifié en termes fort clairs la façon dont il entendait que les membres du clergé se comportassent dans ses Ëtais. Les échantillons de ces sortes d'instructions pastorales, qu'il faisait tout en se promenant dans ses provinces nouvellement conquises, sont curieux à connaître , et nos lecteurs nous sauront gré de les mettre en partie sous leurs yeux. A Bréda, il avait trouvé fort mauvais que les chanoines du chapitre et les prêtres des diverses paroisses ne se fussent pas présentés devant lui en grande tenue. Il les avait assez mal reçus; puis, après les avoir vertement réprimandés de ce qu'il appelait une inconvenance et un manque de respect à sa personne :
« Vous vous plaignez, s'écria-t-il, des oppressions que vous avez souffertes sous l'ancien gouvernement
3m LTÉGLISE HOMAINE ET LE PREMIER EMPIRE
de ce pays; mais vous montrez que vous les avex bien méritées. A présent un prince catholique vient régner sur vous, et le premier acte d'autorité que J'ai dû exécuter a été de faire arrêter à Bois-le-Duc deux de vos curés réfractaires, même votre vicaire apostolique. Je les ai fait emprisonner et je les punirai. Une poignée de Brabançons fanatiques voudrait s'opposer à mes doctrines? Imbéciles que vous êtes 1 si je n'avais pas trouvé dans la doctrine de Bossuet et dans les maximes de l'Église gallicane des principes qui sont analogues aux miens, si le concordat n'était pas adopté, je me serais fait protestant et trente millions de Français auraient suivi le lendemain mon exendple ; mais vous autres, ignorants que vous êtes, quelle religion enseignez-vous? Connaissez-vous bien les principes de l'Évangile qui dit : « Rendez à César ce qui est à César?... » Et le pape, et vous autres, vous voudriez vous mêler des affaires de mon gouvernement!... Oh! je porte des papiers dans ma poche (en frappant sur sa poche), et si vous persistez dans vos maximes, vous serez malheureux ici-bas et damnés dans l'autre monde ^ »
1. Détail de ce qui s'est passé à l'audience que Napoléon donna àBréda,le 6 mars 1810, dans la salle du barreau de la cour de
DIFFICULTÉS REUGIEUSES A ROME 303
Quelques Jours plus lard, l'empereur traversait une seconde fois la Belgique pour retourner en France. Recevant le clergé du département de la Dyle, il lui adressait une allocution du même style, et qui a reçu une sorte de consécration officielle par son insertion dans la correspondance de Napoléon I*'.
« J'aurai tous les égards, disait-il, pour le pape; je le reconnaîtrai comme chef spirituel de l'Église, comme successeur de saint Pierre, comme vicaire de Jésus-Christ, en tout ce qui concerne la foi et la doctrine; mais il ne doit pas s'immiscer dans mon temporel. Ces deux puissances sont indépendantes. Je veux la religion de saint Louis, qui a eu aussi des discussions avec le pape. Je veux la religion de saint Bernard, de Bossuet, de l'Église gallicane, je la protégerai de toutes mes forces, mais je ne veux pas la religion ni les opinions des Grégoire VII, des Boniface, des Jules, qui ont voulu assujettir les royaumes et les rois à leur domination, qui ont excommunié les empereurs pourbouleverser la tranquillité des peuples. Quoi qu'on dise, je crois qu'ils brûlent aux enfers pour toutes les discordes qu'ils ont excitées par leurs
justice. — Inséré dans le recueil des pièces officielles de M. Schoell, et reproduit par le Journal des Débats du 26 août 1814.
prétentions extravagantes. Les papes ont fait trop de sottises pour les croire infaillibles. Qui est-ce qui a fait le schisme de l'Angleterre, de la moitié de TAllemagne? N'est-ce pas les prétentions des papes, les opinions de Rome? Je ne souffrirai pas ces prétentions, le siècle où nous sommes ne les souffrira plus... Je ne suis pas de celte religion de Grégoire VII qui n'est pas celle de Jésus-Christ. Je serais plutôt protestant... Le pape est un bon homme, un homme doux, mais ignorant. Je l'ai connu évéque d'Imola, un homme saint, un anachorète, doux comme un agneau. Ce n'est pas lui qui agit, mais il suit de mauvais conseils. Monsieur l'archevêque, messieurs les vicaires généraux, surveillez bien vos ecclésiastiques, inculquez bien ces principes à vos élèves dans les séminaires, et vous, messieurs, écrivez-les profondément dans votre mémoire et faites-en part à vos correspondants. Ils ne pourront se plaindre de la persécution que s'ils s'obstinent. Ils ne seront pas des martyrs, car c'est la cause qui fait les martyrs et non la mort. Si je suis mon bon droit et que le pape en suive un mauvais, c'est lui qui en est responsable. C'est un homme, il peut manquer... Quiconque connaît l'histoire ecclésiastique saura en quoi consistent nos différends avec le pape. Le pape n'est pas le grand lama;
le gouvernement de l'Église n'est pas arbitraire ; elle a des règles et des canons que le pape doit suivre. Si le pape veut être le grand lama, dans ce cas je ne suis pas de sa religion ^ »
Si convaincu que fût l'empereur de la bonté de son droit et de l'excellence de ses raisons, il ne croyait pas inutile de les appuyer en Italie par le déploiement d'une force purement matérielle. Le théologien n'avait pas remplacé à ce point le capitaine qu'il eût complètement oublié ses anciennes et naturelles pratiques. C'est pourquoi, en même temps qu'il parle à son ministre des cultes des affaires religieuses qui se passent de l'autre côté des Alpes, il a grand soin d'en entretenir aussi son ministre de la guerre.
« Je remarque qu'il y a peu de troupes dans la 30» division militaire, écrit-il de Bois-le-Duc le 7 mai au général Clarke. Comme mon intention est de supprimer les couvents, d'obliger les prêtres à prêter serment et de finir ces ridicules scènes de Rome, j'ai besoin d'y avoir les forces convenables. » Suivent des indications précises et très-détaillées sur la composition de plusieurs brigades qui doivent être mises sur
1. Discours de l'empereur au clergé du département de la Dyle, 10 mai 1810. — Correspondance de Napoléon b^, t. XX, p. 354.
pied et tenues à la disposition du général Miollis, auquel il faudra bien recommander de montrer à roccasion toute la vigueur désirable ^
Il semble que de pareilles mesures militaires, prises avec sa connaissance ordinaire et des lieux et des hommes, devaient suffire à rassurer complètement l'empereur sur la stricte exécution de ses desseins; mais sa passion ici est en jeu, c'est pourquoi il déclare à l'avance ne vouloir reculer devant aucun sacrifice. Napoléon, faisant manœuvrer de nombreuses colonnes mobiles entre Florence et Home afin d'appuyer la destitution des évêques, des chanoines et des curés de paroisse qui, dans les États romains, n'ont pas voulu lui prêter serment, rappelle involontairement Louis XIV envoyant ses dragons pour aider à la conversion des protestants du midi de la France. A la distance d'un siècle, l'attitude et le langage des deux despotes sont exactement les mêmes. « J'ai déjà envoyé 12,000 hommes en trois colonnes, écrit Napoléon à son ministre des cultes. J'en enverrai 100,000, si cela est nécessaire.
1 . Lettre de l'empereur au général Clarke, duc de Feltre, Boisle-Duc. 7 mai 1810. — Correspondance de Napoléon l^^, t. XX, p. 33.
Il faut qu'eau P** juillet tout soit dans les départements romains sur le même pied qu'à Paris*. »
Il est facile d'expédier de pareils ordres. Il n'est pas non plus impossible de les faire exécuter, même quand ils répugnent à la conscience de ceux qui sont tenus d'y prêter leur concours. Ce qui ne dé~ pend d'aucune volonté humaine, si puissante et si obéie qu'elle soit, c'est d'empêcher que tôt ou tard, dans le présent ou dans l'avenir, dans un avenir souvent tardif, toujours inévitable, l'iniquité de l'oppression , soit qu'elle ait été ignorée, soit même qu'elle ait été approuvée par les contemporains, ne retombe un jour comme une charge terrible sur la mémoire de l'oppresseur. Les violences qui furent de l'autre côté des Alpes la conséquence des mesures arbitrairement décrétées par l'empereur contre le clergé italien sont assez peu connues. Le public, quand elles se produisirent, y demeura, il faut en convenir, assez indifférent; elles n'ont jamais été, que nous sachions, bien vivement reprochées à Napoléon. Peut-être cependant faut-il considérer
4 . Lettre de Tempereur à M. le comte Bigot de Préameneu , Middelbnrg, il mai 1810.— Correspondance de Napoléon /«»", t. XX, p. 342.
368 L*ÉGLTSE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRK
comme un commencement de châtiment la nécessité où il s'est trouvé de recourir plus tard, pour expliquer sa conduite envers le pape, aux singulières contradictions qui déparent les beaux mémoires de Sainte-Hélène. Quel que fût son mépris naturel de la vérité, quelle que fût sa confiance dans le dévouement plus touchant , il est vrai , qu'éclairé des honorables serviteurs qui le suivirent dans son exil, certes, pour peu qu'il les respectât, il a dû en coûter beaucoup à l'illustre prisonnier, qui sur d'autres sujets avait dicté à ses compagnons de captivité des pages d'histoire si nobles et si parfaitement véridiques, de les induire, à propos de ses rapports avec l'Église romaine, dans des erreurs si palpables et si évidemment volontaires. Jamais aucun d'eux n'avait un seul instant songé à demander au grand homme qui faisait l'objet de leur culte enthousiaste de se disculper de quoi que ce soit au monde. Nous savons par les écrits de la plupart d'entre eux qu'ils admiraient particulièrement la façon dont il avait dirige pendant son règne les affaires religieuses de son empire. Cependant c'est le ton de l'apologie, presque celui de la justification et de l'excuse, qui règne dans les six notes dictées à Sainte-Hélène à propos de l'ouvrage de l'abbé de Pradt, — excuses vagues,
DIFFICULTÉS REUGIEUSES A ROME 369
justifications pleines d'ambages, apologies déclamatoires et creuses, qui font un fâcheux contraste avec d'autres chefs-d'œuvre de narration simple et ferme que nous devons à ce glorieux émule de César. Les reproches que les hommes de son entourage étaient hors d'état de hasarder, il entendait déjà la postérité les lui adresser tout bas dans le solennel silence que la solitude avait fait autour de lui. Par malheur, il a voulu agir avec la postérité comme nous l'avons vu agir avec les générations de son temps. Il a cherché à la tromper. Après avoir lu les lettres que nous venons de citer, comment admettre cette assertion de Napoléon , « qu'il n'avait eu que faire de demander la réforme des évêchés trop nombreux en Italie, parce que le concordat italien y avait pourvus » et comment lui concéder « que la discussion avec le saintsiége soit restée purement temporelle jusqu'en 1811, et qu'elle ne devint spirituelle qu'à propos de la nomination des vicaires apostoliques dans les diocèses vacants en France*? »
Une autre affirmation non moins surprenante se
1. Deuxième note. — Mémoires de Napoléon, t. IV, p. 197, édition de 1830.
2. Troisième note. — Mémoires de Napoléon, t. IV, p. 209, édition de J 830.
lit également dans les mémoires de Napoléon. « Le fait est qu'il n'y a jamais eu, dit-il, plus de cinquantetrois prêtres retenus par suite des diseussions avec Rome; ils l'ont été légitimement ^ » Sur ce point encore nous chargerons, selon notre constante habitude. Napoléon de se réfuter lui-même, et toujours par ses propres lettres, dont la copie authentique est sous nos yeux. Il est vrai que ces lettres n'ont pas
été insérées à leur date dans la correspondance officielle de Napoléon I*"^ ; mais nous nous tenons pour assuré que les personnes qui n'ont pas jugé convenable de les publier, sans doute parce qu'elles montrent l'empereur autrement qu'il n'aurait aimé à être représenté devant la postérités jugeront encore moins à propos de les démentir. Lorsque l'empereur écrivait ce chiffre si précis de cinquante-trois prêtres qui formait le total des ecclésiastiques retenus par suite des discussions avec Rome, il avait certainement oublié (cela s'oublie si aisément) que, sans compter ceux qui pouvaient avoir été retenus en vertu de ses ordres généraux, il avait de sa propre main