CHAPITRE XXXII
Relations diverses de reolèvement de Pie V(I à Rome. — Le général Radet en a écrit deux qui ne concordent pas ensemble. — On s'attendait à Rome à cette arrestation. — Préparatifs faits au Quirinal pour n'être pas surpris à l'impçoviste. — Le général Radet chargé d'enlerer le pape dans la nuit du o juillet. — Ses dispositions. — Trois colonnes d'assaut. — Elles opèrent à trois heures du matin. — Radet en présence du saint-père. — Son embarras. — Noble attitude du saintpère. — Il est emmené de Rome avec le cardinal Pacca . — Séjour u la chartreuse de Florence. — Le pape y tombe malade, mais la princesse Élisa, effrayée, fait continuer son voyage. — Passage de nuit à Gênes. — Le bruit de l'arrestation du pape étant répandu dans le nord de l'Italie, la population des campagnes se porte partout sur son passage. — Embarras de l'escorte pontificale. — L'empressement redouble lorsque Pie VU a passé les Alpes. — Son arrivée à Grenoble ressemble à un véritable triomphe Les autorités locales n'ont point
d'instructions. — Leur embarras. — L'ordre arrive de Paris de faire partir Pie VU pour Grenoble. — Contradictions flagrantes entre la manière dont l'empereur s'est, à diverses reprises, exprimé sur l'arrestation du saint-père, et les ordres qu'il avait donnés à cet égard.
Le public posi^ède déjà deux relations de l'enlèvement du i)ape au Quirinal; toutes deu.\ émanent de deux témoins oculaires , ou plutôt de deux personnages qui ont été acteurs eux-mêmes dans ce drame étrange. L'une a été écrite par le cardinal Pacca dans ses Œuvres complètes, la seconde provient du général de gcDdarmerie biroa
Radet. La date de cette dernière est du 12 septembre 1814. Elle avait été adressée à cette époque, qui le croirait? à Pie VIT lui-même. Passé du service de l'empereur à celui du roi Louis XVIII, l'ancien commandant de gendarmerie chargé d'arrêter le pape éprouvait, disait-il, le besoin de se laver des indignes calomnies répandues sur son compte, et qui étaient de nature à lui faire perdre les précieuses bonnes grâces de son nouveau souverain ; c'est pourquoi il avait pris le paru de rédiger un récit « fidèle de cet événement malheureux qui faisait autant d'honneur à Sa Sainteté que de prosélytes à la religion, et il supplie le saint-père de vouloir bien, en reconnaissant la vérité de sa relation, venir au secours de l'honneur de l'un de ses enfants, qui dans sa malheureuse position comptait encore pour un dédommagement le bonheur qu'il avait eu de contempler de si près une vertu plus qu'humaine '. »
Malheureusement, pour le général Radet, il n'avait pas plus que l'empereur Napoléon gardé la mémoire exacte de tout ce qu'il avait écrit, et nous avons sous les yeux une autre relation adressée par lui de Rome au ministre de la guerre à Paris le 13 juillet 1809, aussitôt après son retour de la chartreuse de Florence, oii il avait été déposer son prisonnier. Dans cette relation, la première en date, écrite
1. Lettre du général baron Radet à Sa Sainteté le pape Pie VII, citée par le cardinal Pacca. — OEuvres complètes, t. I*r, p. 229.
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au lendemain de l'événement, c'est lui, Radet, qui a tout fait, c'est lui en particulier qui a décidé le général Miollis, un peu hésitant, à arrêter le saint-père. Bref, personne n'était alors plus satisfait et plus fier de sa mission que le général baron Radet. Dans ces deux relations, plus différentes de ton que contradictoires, dont le fond paraît d'ailleurs parfaitement véridique, le général Radet n'a eu d'autre tort que d'exagérer peut-être un peu l'importance de son rôle personnel; il ne faudrait pas dans l'une plus que dans l'autre prendre trop au pied de la lettre ce qu'il y dit lui-même. Hors cela, sou récit est exact, et, selon notre habitude, nous ne mettrons à sa charge, ou pour mieux dire à la charge de ceux dont il était le très-docile instrument, que les faits qui ressortent de la version qu'il a jugé lui-même être la plus favorable.
Une autre relation manuscrite dont nous nous servirons également est écrite en italien. Nous avons tout lieu de supposer qu'elle émane du cardinal Despuig, qui était avec Pacca le seul membre du sacré collège logé au Quirinal, et par conséquent témoin comme lui de l'enlèvement du saint-père. Il est assez rare qu'un coup de main qui s'est jiréparé dans l'ombre, qui s'est exécuté la nuit en grand secret, ait été h la fois raconté par tiint de personnes ayant joué dans les camps opposés des rôles aussi directs et aussi considérables. Quand il se trouve aidé par
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de pareils témoignages , un hislorien peut se flatter de posséder à peu près tous les éléments de la vérité. Nous tâcherons qu'elle soit fidèlement rendue dans notre récit.
Du momeftt que l'empereur avait pris son parti d'enlever au saint-père son pouvoir temporel, il devenait bien peu probable qu'il voulût le laisser séjourner à Rome. Lorsqu'un prince descend du trône par déposilion ou par abdication, il est rare qu'on n'ait pas hâte de l'éloigner de ses anciens sujets. 11 en devait être ainsi et h beaucoup plus forte raison du souverain pontife, dont la suprématie spirituelle demeurait entière, et qui ne pouvait manquer d'opposer par sa seule présence, même impassible, un obstacle absolu à l'établissement définitif du nouvel ordre de choses. Cela était parfaitement senti à Rome par tout le monde, mais par personne autant que par le saint-père lui-même. Aussi ne se faisait-il à cet égard aucune illusion. Son secrétaire d'État n'en avait pas davantage, et dans le Quirinal il n'était pas un serviteur de Pie VII qui ne s'attendît à le voir bientôt enlevé de Rome par la force. Le public était lui-même journellement averti de l'imminence de la catastrophe par les préparatifs qui se faisaient patemment dans l'intérieur de la demeure pontificale pour en garder jour et nuit toutes les entrées.
Ce n'est pas que le saint-père songeât sérieusement à
se défendre à main araice contre une agression organisée par le coramandanl des troupes françaises. Encore moins avait-il le dessein, que lui prêtait assez ridiculement le général Radet, de vouloir sortir, le jour de la Saint-Pierre, le crucifix à la main et de faire sonner le tocsin, afin d'exciter le peuple romain contre les Français ' ; mais le saint-père, qui aurait frémi à l'idée qu'une seule goutte de sang eût été versée par ses défenseurs afin de protéger sa personne, était en même temps bien résolu à forcer ses adversaires de recourir publiquement contre lui à l'emploi de la force ouverte. II s'était donc enfermé dans le Quirinal, ordre avait été donné de n'en ouvrir de jour les portes qu'aux personnes faisant partie de la maison du saint-père. La nuit, elles étaient strictement closes pour lout le monde sans exception, et des sentinelles de bonne volonté se relayaient à l'intérieur du palais pour observer
1 . « Le pape fat gardé autour du Quirinal. Il voulait soriir le jour de Saint-Pierre, le crucifix à la main, et lancer la grande excommDnicalioD par laquelle il déclarait retirer à l'empereur Napoléon la couronne qu'il prétend lui avoir donnée, et relever tous ses sujets de l'Italie du sermpnt de fidélité qu'ils lui ont prêté; mais, logé prés le Quirinal, au palais Ruspigiiosi, je doublai la garde et ma surveillance, et j'achetai des intelligences dans le Quirinal. Je l'aurais fait rentrer d'autorité, s'il fût sorti, et empêché de fulminer de ses fenêtres et de sonner le tocsin. J'étais maître du clocher et en possession de la corde de la cloche du Quirinal, et il ne sortit pas. » — Le général Radet au minisire de la guerre, le 13 juillet 1809.
(l'un lieu élevé les mouvements qui se pouvaient faire autour du Quirinal afin d'en surprendre Ventrée.
Toutes ces précautions étaient connues du général Miollis par suite des intelligences que Radet s'était procurées dans la maison même du saint-père. Elles ne laissaient pas que de l'embarrasser ; car, outre la garde assidue que montaient au dedans les serviteurs du saintpère, le gros de la population romaine, soupçonnant le projet de lui enlever Pie VII, surveillait lui-même journellement les moindres mouvements des troupes, et faisait parvenir des avis sûrs au cardinal Pacca touchant tout ce qui pouvait se tramer contre le Quirinal. Le général Radet rendait un compte assez exact de la situation lorsqu'il écrivait au ministre de la guerre, dans sa lettre du 13 juillet 1809, ces curieuses paroles : « L'horizon s'obscurcit et le pape gouverne du bout du doigt beaucoup plus que nous avec nos baïonnettes ' . »
Cependant, Radet était, somme toute, un homme sur, hardi et délié ; l'empereur lui avait personnellement envoyé de Schœnbrunn en Toscane, où il se trouvait alors, l'ordre télégraphique de se rendre à Rome, sans doute parce qu'il le jugeait plus propre que qui que ce fût à mener à bien
1. Lettre du général baron Radet au ministre de la guerre, 13 jaillel 1809.
l'arrestation du pape. MioUis résolut donc de s'en rapporter à lui pour en (reprendre -cette scabreuse opération. Dans sa relation de 1809, c'est le général Radet quia provoqué l'arrestation du pape, qui l'a presque imposée par son éloquence aux incertitudes du général MioUis. Dans la relation de 1814, c'est, au contraire, avec une extrême répugnance que Radet entend le général MioUis lui en démontrer la nécessité. Il y fait beaucoup d'objections. « Il aurait bien voulu éluder la mission qui lui était donnée ; mais plus il en cherchait les moyens, moins son imagination le servait ^. » Son unique espérance reposait sur le défaut de troupes; dans la nuit du o au 6 juillet, le général MioUis vint lui annoncer qu'U arrivait des troupes napolitaines.
Radet assure qu'il fit encore de nouvelles remontrances; mais le gouverneur de la ville, « après avoir retracé les dangers de la position et la nécessité d'arrêter par un coup de foudre le torrent et l'effusion du sang, objecta que, comme militaires, nous étions essentiellement obéissants, passifs et responsables sur notre tète des ordres qui nous étaient donnés. Je n'avais rien à répondre. L'honneur et mes serments me dictaient mon devoir, et je me décidai à exécuter les ordres que je recevrais par écrit
s. Le général Radet, relation de septembre 1814.
dès que la troupe serait arrivée*. » Une rirconslance importante, à propos de laquelle concordent parfaitement les deux récits du général Radet, c'est qu'il ne reçut d'abord aucun ordre écrit au sujet du pape. Le général Ivliollis ne lui remit d'ordre écrit que pour arrêter le cardinal Pacca, et, en cas d'opposition de la part du saint-père, Vorilre verbal de l'arrêter aussi et de les conduire tous deux à Florence. Radet comprit que, pour le moment, il n'obtiendrait rien de plus; cela lui suffît, et il commença ses préparatifs à l'instant même. Il aurait été question d'assiéger une place forte et de livrer l'assaut à l'ennemi le plus redoutable, que l'on n'aurait pas déployé plus de prudence, de stratégie et de ruses.
« Le 5, à la pointe du jour, continue toujours Radet, je fis les dispositions matérielles, que je parvins à soustraire aux yeux des Romains par de petites patrouilles croisées et des mesures de police. Je retins tout le jour les troupes dans les casernes pour donner plus de sécurité au public et dans le palais du Quirinal. Enfin j'employai tous les moyens et tous les prétextes propres à écarter jusqu'au soupçon. A neuf heures du soir, je fis venir l'un après l'autre les chefs militaires, à qui je donnai mes ordres. A dix heures, tout était réuni à la place des Saints- Apôtres