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ciliés se partageant entre eux les peuples comme un vil troupeau, et se constituant, chacun chez soi, les maîtres absolus, non-seulement des destinées politiques, mais de f la foi religieuse de leurs malheureux sujets. Comment Napoléon s'y serait- il pris pour réaliser, en matière de foi catholique, l'établissement de son universelle suprématie? Par quels moyens ce (errible dominateur aurait-il triomphé des résistances morales et matérielles que lui auraient sans doute opposées les fractions de l'Église romaine qui, répandues sur le continent européen, ne relevaient pas de son empire, et celles plus nombreuses encore qui, en Angleterre, aux États-Unis, dans l'Amérique du Sud, en Orient et sur toute la surface du globe, vivaient hors de ses atteintes? Nul ne le sait, et le monde l'ignorera toujours, car l'empereur n'a pas jugé h propos de nous indiquer dans ses Mémoires de quelle façon il s'y serait pris pour- mener à bien une tâche si extraordinaire. Ses confidents n'ont rien appris de lui à ce sujet. Il a préféré emporter dans la tombe son incompréhensible secret.
JMais, grâce à Dieu, il n'est que faire de ces révélations posthumes toujours un peu suspectes. La correspondance de Napoléon P', oftlciellemeut publiée par son successeur, et l'élude attentive des actes qu'elle révèle presque à chaque page, suffisent, et au delà, pour se rendre compte des procédés qu'il a mis en usage pour accomplir une
partie restreinte et relativement moins ardue de son plan, celle qui consistait à se rendre d'abord maître de la conscience religieuse de ses sujets catlioliques; et par là nos lecteurs pourront juger du sort qu'il réservait un jour à ceux qui étaient nés hors des frontières de son immense empire. Ces procédés n'auront, hélas! rien de nouveau pour eux. Beaucoup d'habileté, l'emploi fréquent de l:i ruse, et, quand la ruse avait échoué, le recours immédiat à la violence, avaient été jusqu'alors les moyens habituels d'action de Napoléon ; les ayant avec tant de succès appliqués au maniement des choses humaines, il ne lui répugnait à aucun degré de les transporter dans la direction des affaires religieuses. C'étaient ses armes naturelles et les véritables instruments du règne. En réalité, il n'en admettait pas d'autres. Cependant, comme, avant de s'en servir pour imposer ses volontés en France aux évêques du concile national de 4811 , il en fit un premier essai sur le clergé des États romains, il nous faut, suivant en cela l'ordre des temps, dire quelques mots de ce qui se passa dans les États pontificaux après l'enlèvement du pape.
Quand on parle des contrées étrangères soumises pendant la durée du régime impérial à l'administration française, il y a lieu de distinguer entre celles dont Napoléon ^empara à titre de con.quêtes provisoiies, avec l'intention
d'en tirer immédiatement tout le parti possible, sauf à les échanger plus tard, et celles qu'il avait, au contraire, dessein d'annexer définitivement h la France. Autant fut instable, précaire, dure et parfois tyrannique l'autorité militaire établie dans les pays qui devaient faire retour à nos ennemis, autant l'ordre et la régularité, tempérées le plus souvent par une certaine douceur de commandement et par le soin intelligent des intérêts locaux, signalèrent le gouvernement civil institué dans les nouvelles provinces de l'empire, que Napoléon s'étudiait à rendre aussi françaises que possible. A coup sûr, ni la bonne volonté du souverain ni les talents de ses préfets ne suffirent alors^à rendre leur ancienne prospérité à Gênes, à Anvers, à toutes les grandes cités commerciales de l'Italie ou des Flandres que ruinait forcément le système du blocus continental. Mais il n'en était pas ainsi de Rome. Si la ville des papes perdait matériellement quelque chose à ne plus servir de résidence au souverain pontife, à ne plus héberger la masse des fidèles et des curieux qu'attirait de partout chez elle la pompe éclatante des cérémonies catholiques, cet inconvénient était peut-être compensé, pour l'ensemble des États romains, par les avantages qu'ils allaient retirer de l'énergique impulsion donnée à tous les travaux utiles, à toutes les dépenses. productives par une administration aussi zélée qu'intègre, et merveilleuse-
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ment entendue à mettre en valeur toutes les ressources du pays.
L'empereur Napoléon, qui ne s'était pas dissimulé les difficultés qu'il rencoutreriiit à satisfaire complètement cette population de la ville de Rome, aussi molle qu'orgueilleuse, toujours pleine du sentiment de son antique grandeur, et naturellement portée à fronder son gouvernement , n'avait rien négligé pour calmer ses susceptibilités et mériter ses bonnes grâces. Il avait fait aux. Tuileries l'accueil le plus gracieux à une députation de huit patriciecs accourus d'au delà des Alpes pour lui apporter les compliments passablement déclamatoires de la noblesse romaine. Après avoir parlé en termes magnifiques des grands hommes de l'ancienne république, des Scipion, des Camille, puis des Césars, l'orateur de la députation avdt fait intervenir le Tibre en personne. « Le Tibre, s'était-il écrié, le Tibre, témoin de tant de faits héroïques, de tant d'actions généreuses, lève aujourd'hui le front vers son nouveau génie tutéhdre pour que vous lui rendiez sa vieille gloire, que vous seul, sire, pouvez ressusciter et augmenter encore. Justement fier déjà de deux siècles si fameux dans les fastes de l'esprit humain, le Tibre, sous votre heureuse domination, sous un règne également grand par les arts de la guerre et par ceux de la paix, espère voir renaître sur ses rives un troisième siècle, non
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pas seulemcnl égal, mais supérieur à ceux des Auguste et des Léon X *. » — « Messieurs, avait répondu l'empereur avec une condescendante courtoisie, mon esprit est plein des souvenirs de vos ancêtres. La première fois que je passerai les Alpes, je veux demeurer quelque temps dans votre ville... La France et l'Italie tout entière doivent être dans le même système... D'ailleurs, vous avez besoin d'une main puissante, et j'éprouve une véritable satisfaction à être votre bienfaiteur-... » Dans l'exposé des motifs du sénatus-consulte du 17 février 1810 sur la réunion officielle des États romains à l'empire, Napoléon laissa percer le même désir de se rendre agréable à ses nouveaux sujets.
Cette fois, c'était M. Regnault de Saint-Jean d'Angely qui parlait en son nom au Sénat. « Que fera Napoléon, disait l'orateur du gouvernement, de cet ancien patrimoine des Césars ? L'histoire l'indique, la politique le conseille, le génie le décide. L'empereur réparera les fautes de la faiblesse; il rassemblera les parties trop longtemps séparées de l'empire d'Occident ; il régnera sur le Tibre comme
1. Supplemento ai documenti relativi aile contestazioni insorte Ira la sanla sede ed il governo francese, t. !«', p. 26.
2. Allocution aux députés des États romains, 16 novembre 1809. — Correspondance de Napoléon I^f, t. XX, p. 36, et Moniteur du 17 novembre 1809.
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sur la Seine. Il fera de Rome, naguère chef-lieu d'un petit Élat, une des capitales du grand empire... Qutnt à Rome,... cette cité fameuse où vivent tant de souvenirs divers, qui fut le siège de tant de gloire, le théâtre de tant de maux,... sans doute elle a craint un moment de descendre du rang moral oîi dans ses illusions elle se croyait encore placée. Elle remontera cependant plus haut qu'elle n'a été depuis le dernier des Césars. Elle sera la sœur de la ville chérie de Napoléon. Il s'abstint aux premiers joui*s de Sii gloire d'y entrer en vainqueur, il se réserve d'y paraître en père. Il veut y faire une seconde fois placer sur sa tète la couronne de Charlemagne. Il veut que l'héritier de cette couronne porte le titre de roi de Rome ; qu un prince y tienne la cour impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y répandre ses bienfaits, en y renouvelant la splendeur des arts *... »
Napoléon ne s'en tint pas d'ailleursà dévalues paroles. Sans réaliser tout à fait ce qu'il y avait peut-être d'un peu trop pompeux et de volontairement illusoire dans ces retentissantes promesses, l'empereur ne cessa pourtant jamais, durant les courtes années qui précédèrent la campagne de Russie, de porter sur les départements nouvel-
1. Exposé des motifs du sénalns-consuUe sur la réunion des Étais de Rome à l'empire, 17 février 1810, — Correspondance de Napoléon /ei-, l. XX, p. 222 et suiv.
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lement fondés de Rome et du Trasimène ce regard altentit qu'avec une sagacité pénétrante il promenait incessamment jusque sur les parties les plus reculées de son immense empire. Il semble môme qu'il ait pris soin de s'occuper avec une prédilection particulière des intérêts de la ville fameuse qu'il n'avait enlevée à ses antiques souverains que pour en faire l'apanage de l'héritier présomptif de sa couronne. En souverain très-ordonné qu'il était, attachant avant tout, avec raison, le plus grand prix à la parfaite régularité des finances, il avait commencé par demander au duc de Gaëte de lui préparer un projet général pour la ville de Rome et pour les États romains. Les instructions de l'empereur donnaient clairement à entendre que, ces provinces étant maintenant devenues sa possession, il ne regarderait plus à faire ce qui serait nécessaire pour en mettre les finances sur le meilleur pied *; « c'était même son intention que les États romains payassent moins d'impôts que le reste de la France 2. » — « Le pays de Rome excite toute ma sollicitude, » écrit-il une autre fois, le 25 juillet 1810, à M. le comte de Montalivet, en mettant à
1. Lettre de l'empereur au duc de Gaëte, ministre des finances, 19 décembre 1809. — Correspondance de Napoléon /•'■, t. XX, p. 80.
2. Note dictée au conseil d'administration des finances, Paris, 22 juillet 1810. — Correspondance de Napoléon /ei-, t. XX, p. 529.
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sa disposition un crédit de 300,000 francs affecté à l'établissement de manufactures et à l'encouragement de la culture du coton. Il désigne en même temps une commission d'iugénieure et d'agronomes distingués pour aller étudier sur place les moyens d'assainir et de féconder les environs de Rome et les marais Pontins '. Après tout, la marque la plus signalée de sollicitude que l'empereur ait donnée h l'ancienne ville des papes fut encore le soin qu'il prit d'en confler l'admluistration au comte de Tournon, esprit sage et modéré, préfet capable et tout disposé à seconder les conciliantes intentions du gouverneur général Miollis.
Il suffit d'avoir passé quelques années à Rome pour se rendre compte des grands efforts tentés et des notables résultats obtenus par ces deux fonctionnaires, afin de rendre l'occupation française aussi profitable que possible aux populations momentanément placées sous leurs ordres. Nulle inscription pompeuse n'a transmis à la postérité le souvenir des monuments, des routes nouvelles, des travaux de toute sorte commencés et presque achevés sous leur intelligente direction ; car, ainsi qu'il arrive d'ordinaire en temps de révolution , ces ouvrages, accomplis
1. Leitre de l'empereur au comte de Montalivel, ministre de l'inlorieur, du 25 juilie! 1810. — Correspondance de Napoléon /"' t. XX, p. o3(i et 537.
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dans un but d'utilité publique , furent plus tard attribués par de complaisantes dédicaces au gouvernement restauré qui n'avait eu que le facile honneur d'y mettre tardivement la dernière main. Mais, sur les lieux mêmes, les administrés du général Miollis et du comte de Tournon rendaient alors complètement justice aux efficaces efforts de ces deux délégués du gouvernement impérial. C'était chose nouvelle pour des Romains, qui les remplissait d'étonnemenl non moins que de reconnaissance , d'avoir affaire à des fonctionnaires doués à la fois de tant de lumières , de tant de zèle et de tant d'honnêteté.
Tout aurait donc été pour le mieux , la satisfaction eût été générale, aucun nuage ne serait venu assombrir la situation, si, à Rome autant qu'ailleurs, nous nous trompons, si, à Rome beaucoup plus vite et beaucoup plus rudement que partout ailleurs , l'empereur n'eût été destiné à se venir justement.heurter contre les obstacles qu'il s'était créés à lui-même par la violente séquestration du saint-père. C'était en effet au sein des provinces soumises de longue date au sceptre séculier de l'évoque de Rome que se trouvaient forcément mêlés ensemble , par la nature même des choses et de la façon la plus inextricable, les deux pouvoirs spirituel et temporel. Dans cet ancien domaine des papes, jamais les coutumes et les mœurs des gouvernés n'avaient réagi efficacement contre le pouvoir
des gouvernants ecclésiastiques , ni essayé d'établir cette ligne de démarcation , un peu indécise peut-être , qui, dans nos temps modernes, a presque partout suffi à éviter les trop insupportables inconvénients d'une si dangereuse confusion. Nous avons eu plus d'une occasion de signaler les embarras que son double caractère de souverain et de pontife avait apportés au malheureux Pie VU pendant sa longue querelle avec Napoléon. Depuis que l'empereur avait pris possession des États du pape, depuis qu'il détenait le saint-père prisonnier dans une petite bourgade de son empire, depuis qu'il aspirait ouvertement à s'emparer de la direction religieuse de ses sujets catholiques, et, par voie détournée , si cela devenait un jour possible , de la suprématie sur les catholiques du monde entier, c'était le tour de Napoléon d'hériter des difficultés inhérentes à ce monstrueux mélange de choses aussi contradictoires. Ces difficultés, il les avait trop volontairement prises à son compte pour qu'on puisse le plaindre du tort qu'elles lui ont causé. Peut-être faudrait-il, au contraire, reconnaître une sorte de justice rétributive , telle qu'en présente souvent l'histoire, dans ce fait que les premiers embarras sérieux suscités à l'empereur par le gouvernement des affaires rehgieuses qu'il avait si imprudejnment assumé lui vinrent d'abord des anciens États du saint-père. Ne craignons pas en effet de le répéter, la résistance
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opposée à ses volontés fut, de la part de ceux qui s'y risquèrent à Rome, une affaire de conscience ecclésiastique, et pas autre chose. De politique , il n'y en avait pas trace chez eux. Politiquement, on était plutôt satisfait dans toutes les classes de la société romaine. S'ils souffraient dans leur patriotisme de la présence des soldats étrangers, les patriciens romains étaient bien loin d'être insensibles à l'honneur d'entrer au sénat français, ou d'occuper dans la maison impériale de fort beaux emplois de cour. Les plus actifs d'entre eux et les hommes distingués du tiers état ressentaient une sorte de satisfaction légitime à se voir pour la première fois appelés à suivre la carrière des fonctions publiques jusqu'alors exclusivement réservées aux membres de l'Église romaine. De la part de l'immense majorité de la population civile, aucune comparaison fâcheuse avec le passé n'était à redouter, et de fait il ne s'éleva guère de plaintes de ce côté, sinon peut-être chez quelques sauvages habitants des montagnes qui entourent la campagne romaine et parmi les vagabonds de la cité éternelle, qui avaient les uns et les autres grand'peine à prendre leur parti du lourd fardeau de la conscription miUtaire. Mais les griefs des classes inférieures , plutôt ressentis qu'exprimés , dénués de tout ensemble, et qui d'ailleurs ne revêtirent jamais l'aspect d'une résistance ouverte, n'étaient pas de nature à faire obstacle à la con-
solidaiion du nouveau régime qui était en train de s'établir à Rome.
Ainsi que nous l'avons indiqué, l'opposition surgit d'un autre côté, opposition latente, sourde, à peu près insaisissable, et par cela même destinée à devenir pour l'empereur infiniment plus incommode. Sortie tout entière des rangs du clergé, cette opposition ne fut pas d'ailleurs, ainsi qu'on serait h première vue tenté de le croire et comme Napoléon ne manqua point sans doute de se le persuader à lui-même, le résultat d'une entente préalablement établie et d'un plan savamment concerté. Rien de semblable n'avait en réalité eu lieu. Il ne s'agissait à aucun degré d'une vaste conspiration dont les membres du sacré collège auraient été les premiers organisateurs, qui, passant tout ourdie de leurs mains dans celles des évêques, puis des curés de paroisse , aurait , de ramifications en ramifications , enserré dans ses réseaux multiples les plus humbles dignitaires de la hiérarchie sacrée et jusqu'aux plus obscurs adhérents du malheureux prisonnier de Savone. Il s'en faut de beaucoup que les choses se soient ainsi passées. De machinations, de trames, de complots, il n'y en avait pas la moindre trace. Qui donc aurait osé y songer parmi les prêtres de Rome? Ils avaient trop grand'peur des autorités françaises qjii étaient là tout près, vigilantes et sévères, et de Napoléon
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qu'ils entrevoyaient derrière elles plus terrible encore dans son redoutable éloignement. C'était plus que des machinations ordinaires , plus que des trames vaines , plus que des complots misérables, qui se dressaient ainsi dans l'ombre et dans le silence,, mais avec une invincible énergie de résistance contre les autorités françaises et contre Napoléon; c'était la force même des choses et les conséquences inévitables d'une situation donnée.
Tâchons de bien expliquer cette situation. Lorsque, dans nos sociétés modernes, un régime politique en remplace un autre, il est rare que cette révolution, si radicale et si soudaine qu'elle ait été, entraîne un renouvellement immédiat et complet de tout le personnel gouvernemental. Le plus souvent, l'art du pouvoir nouveau consiste, au contraire, non-seulement à conserver presque tous les rouages de l'ancienne administration, mais aussi à maintenir autant qu'il peut à leurs postes, quand ils ne s'y sont pas trop compromis, les fonctionnaires ayant occupé des situations considérables sous l'élat de choses antérieur. Rien de semblable n'avait été possible après l'enlèvement du pape. La consulte romaine, quand même elle n'eût pas été composée des adversaires les plus déclarés du clergé, n'était point maîtresse de transiger, si peu que ce fût, avec les cardinaux et les prélats qu'elle était en train de dépouiller de toutes leurs attributions politiques ;
ses avances, si elle eût jugé à propos d'en faire, auraient même été infailliblement repou$sée,s.
Il n'en était pas, en effet, des dignitaires de l'Église romaine ayant pris part aux aflaires du saint-siége comme des fonctionnaires de tout autre gouvernement déchu. A leurs yeux, le pape violemment arraché de son palais du Quirtnal, n'apparaissait pas uniquement comme le légitime souverain injustement dépossédé par de violents usurpateurs de sa royauté temporelle ; il représentait pour eux le vicaire du Christ sur la terre, le chef spirituel de leur foi, odieusement entravé dans l'accomplissement de sa mission divine. La déchéance de Pie Vil, la prise de possession de ses États, sa captivité à Savone ne constituaient pas seulement une série d'usurpations criminelles suivant les lois humaines, c'était la violation des commandements divins, c'étaient autant d'actes profondément sacrilèges. Ceux qui les avaient commis s'étaient placés d'eux-mêmes hors de la communion chrétienne. L'interdit avait été lancé contre eux. Nulle obéissance ne leur était due ; il n'était point licite d'entretenir avec eux la moindre relation.
Afficher en public de pareils sentiments n'aurait été toutefois conforme ni à la modération ecclésiastique ni à la prudence italienne. Les cardinaux et les prélats romains demeurés les plus dévoués à la cause du saint-père étaient
d'ailleurs bien éloignés de vouloir faire inutilement parade de leur compromettante fidélité. Satisfaits d'être laissés à l'écart, la plupart n'auraient pas demandé mieux que de vivre obscurément à Kome en gardant le plus profond silence sur leur secrète opposition. Cette liberté, à laquelle ils auraient attaché le plus grand prix, leur fut, à leur grand regret, bientôt ravie par suite d'instructions envoyées de Paris au général Miollis. Avec cette merveilleuse promptitude d'esprit qui lui faisait parfaitement deviner à distance les choses qui se passaient loin de ses yeux et se rendre un compte très-précis des obstacles qui pouvaient le plus nuire au succès de ses desseins, l'empereur, à Sthœnbrunn même, avait pressenti ce qu'il y aurait de dangereux pour lui à laisser, après l'enlèvement du pape, les membres du sacré collège assister, oisifs et mécontents, à l'organisation du nouvel ordre de choses qu'il se proposait d'établir à Rome. Il avait donc à la fois résolu de faire effort pour les attacher à sa personne en leur attribuant un généreux traitement, et, dans tous les cas, de les soustraire de gré ou de force h ce milieu romain, sur lequel il était à craindre qu'ils n'exerçassent à son détriment quelque fâcheuse influence. Ses résolutions ne furent pas d'ailleui's arrêtées à la légère. Elles avaient toutes été discutées dans une correspondance fort détaillée que Napoléon entretint d'Allemagne avec son ministre des cultes.
Vers le milieu de septembre 1809, peu de temps après l'arrivée de Pie VII à Savone, M. Bigot de Préameneu avait, sur son invitation, fait parvenir à l'empereur une not^ rédigée avec son exactitude accoutumée, par laquelle il lui donnait les informations les plus précises sur le personnel et sur la résidence actuelle des cardinaux itiriiens.
Il les divise en deux séries distinctes : l'une des cardi-
naux nés dans l'empire, et par conséquent sujets de Sa >Iajeslé, l'autre des cardinaux nés hors des frontières actuelles de l'empire. « Je vais sur-le-cbamp m'occuper, ajoutait ensuite M. Bigot de Préameneu, de prendre dès renseignements sur les chefs d'ordre qui viennent à Paris, tant pour savoir l'espèce de traitement qu'il convient de leur faire que pour faire connaître à Votre Majesté leurs qualités, leurs opinions, en un mot ce que,c'est •. » Napoléon, tout occupé qu'il était alors des laborieuses négociations qui suivirent l'armistice de Znaïm, trouva le temps de répondre immédiatement à M. Bigot. Le 23 septembre 1809, à un moment oîi la paix était encore bien loin d'être conclue avec l'Autriche, le jour même où il adressait à son futur beau-père, l'empereur François, une lettre ijassablement cassante et dédaigneuse, de la même plume
1. Lettre de M. le comte Bigot de Préameneu à l'empereur, IS septembre 1809.