Ibidem
3 Rapport fait par le commandant de la gcmlarmoiie et certilio par le préfet de Montenotte, Chabrol, ri juillet 1810.
Aussitôt que l'empereur eut reçu de Savone ces rapports précis et circonslanciés sur les dispositions de Pie VII, son parti fut inunédiateinent pris. Certes, il ne donnerait pas au saint-père plus de facilités qu'il n'en avait eu jusqu'à présent pour communiquer avec les membres du clergé et les fidèles de l'Église de France. Encore moins lui accorderait-il les conseillers dont il disait avoir besoiii pour entrer en négociation. Puisque Pie VII ne voulait pas céder, puisqu'il prétendait poser ses conditions, eh bien, on se passerait de lui ; il ne serait pas si malaisé de lui faire voir qu'on pouvait, sans son assistance, pourvoir au gouvernement des affaires ecclésiastiques de France. A peine les lettres des cardinaux envoyés auprès du saintpère et les dépêches du préfet de Montenotte avaient-elles été déchiffrés aux Tuileries, que le ministre des cultes reçut ordre d'écrire aux évoques nommés d'Asti, de Liège, de Poitiers et de Saint-Flour, afin qu'ils eussent à se rendre immédiatement dags leurs diocèses sans attendre plus longtemps l'institution canonique*... On sait, d'après le témoignage de M. Bigot, à quel point il répugnait aux évéques nommés, mais non encore institués canoniquement, de se présenter sans litre reconnu au milieu de leur nou-
1. Leiire circulaire de M. le comte Bigot de Préameneu aux évéques d'Asii. de Liège, de Poitiers et de Saint-Flour. 3 août 1810.
veau troupeau ; mais leurs convenances ne furent point consultées, Ils durent tous partir. Une mesure plus éclatante encore témoigna bientôt de la vivacité avec laquelle l'empereur entendait mener la lutte toute spirituelle qu'il lui avait plu d'entamer contre le chef de l'Église catholique. Le cardinal de Belloy, archevêque de Paris, était mort le 10 juin 4808. Six mois après sa mort, Napoléon avait nommé pour le remplacer son oncle le cardinal Fesch. Fesch avait accepté ces fonctions nouvelles sans se démettre toutefois de l'archevêché de Lyon, soit parce qu'il ne voulait pas sacrifier le certain pour l'incertain, soit parce qu'il ne reconnaissait pas h son neveu le droit de rompre les liens qui l'attachaient à sa première Église. La gestion provisoire par son proche parent du siège de Paris donnait suffisante garantie de sécurité à l'empereur. Ce choix avait d'ailleurs été plutôt agréable au clergé de la capitale, a Le chapitre en corps, les grands vicaires à leur tête, dit d'Astros dans ses mémoires manuscrits, allèrent le féliciter, et en même temps l'inviter à diriger l'administration diocésaine. Il ne s'était élevé aucun doute sur la canonicité d'une pareille mesure. Le concours du cardinal dans notre administration ne présentait qu'un accroissement et un appui tout-puissant auprès du ministre *. »
1. Mémoire manuscrit de l'abbé d'Astros. phi> tard cardinal et
L'empereur s'était jusqu'alors arrangé de celte espèce de compromis qui pourvoyait aux nécessités du diocèse de Paris, sans trancher positivement aucune question. Mais, aujourd'iiui qu'il avait résolu de braver le saint-père, et de lui montrer qu'il était maître de se passer de son concours et de gouverner à son gré les Églises de France, il somma tout à coup le cardinal Fesch de prendre ostensiblement possession de son nouveau siège. A son grand étonneraent, ce fut la plus énergique résistance quii rencontra de la part de son oncle. Le cardinal Fesch avait trouvé tout simple, malgré les objections à lui présentées par le scrupuleux abbé Émery, d'être à la fois primat des Gaules, archevêque en titre de Lyon, archevêque nommé de Paris, et d'administrer simultanément les deux diocèses. Avec cette confiance imperturbable en lui-même qui était propre à tous les membres de la famille Bonaparte, il ne jugeait pas que ces doubles fonctions réunies entre ses mains fussent au-dessus de ses forces, ni surtout de son mérite. Il était même persuadé qu'il rendait par ce cumul un grand service à son neveu. Il fit, au début, semblant de ne pas comprendre ce que l'empereur exigeait de lui. c Si Sa Majesté ne veut point encore nom-
arohevéqne de Toaloose. cité dans sa biographie par le R. P. Caasiette, p. 170.
mer à l'archevêché de Paris, mandait-il le 30 août 1810 h M. Bigot, et si, dans sa sagesse, elle croit convenable que je prenne l'administration de cette Église jusqu'à ce qu'il lui plaise de nommer un archevêque, je me croirais très-heureux non-seulement de continuer à m'occuper des affaires du diocèse, comme j'ai fait depuis ma nomination à ce siège, mais encore de me charger de son administration '. » Le 4 septembre, le cardinal Fesch, malgré les avis de plus en plus pressants de l'abbé Émery, n'avait pas encore renoncé à sa chimère. « Lorsque je me suis décidé à prendre l'administration de Paris, écrit-il derechef au minisire des cultes, jusqu'à ce que l'empereur ait nommé un archevêque, voulant toujours conserver mon archevêché de Lyon, j'ai désiré faire quelque chose qui fût agréable à Sa Majesté, et en même temps au diocèse de Paris, ce qui ne peut s'effectuer qu'en ne faisant pas connaître au public mon option pour Lyon. Il n'est donc pas nécessaire que l'empereur confirme par un décret la nomination du chapitre. 11 serait possible que Sa Majesté jugeât par la suite utile de conserver les deux titres sur une même tête. Ce ne fut qu'à cette condition que se fit ma nomination à l'archevêché de Paris. L'option alors
1. Lettre du cardinal Fesch à M. le comte Bigoi de Préameneu. 30 août 1810.
n'aurait pas lieu, et celle que je fais en ce moment n'est qu'une formalité conservatrice de mon siège de Lyon. Du reste, je ne voudrais pas d'une administration qui m'assimilerait à un simple grand vicaire. Ce serait jeter l'alarme, paralyser le bien que je pourrais faire dans Paris, et faire une chose qui ne convient pas à ma dignité. Le décret de ma nomination doit subsister et avoir son plein effet jusqu'au moment oîi l'empereur nommera un autre archevêque, et fera connaître au public mon option pour le diocèse de Lyon. Je le répète, l'option que je fais en ce moment n'est que conservatrice de mon siège de Lyon, et, après cette protestation, rien n'empêche que je prenne le titre de nommé à Varchevêché de Paris '. »
il était facile au cardinal Fesch de développer au ministre des cultes les ingénieuses combinaisons oîi se complaisait son orgueil, et par suite desquelles, sans rompre ni avec l'empereur ni 'avec le saint-père, il aurait continué à gouverner à lui seul les deux plus importants diocèses de France. Mais Napoléon ne l'entendait pas ainsi. Ce qu'il voulait, c'est que, dans la querelle religieuse maintenant pendante, le premier dignitaire du clergé de France se rangeât de son côté et prit ouvertement parti pour lui et
1. Lettre du cardinal Fesch à M. le comte Bi^ot de Préameneu, 4 septembre 1810.
402 LËGLISE ROMAINE ET LR PREMIER EMPIRE
contre le saint-père. A cela Fescli ne voulut jamais consentir. En vain l'empereur fil tout ce qui dépendait de lui pour vaincre une résistance d'autant plus pénible qu'elle venait d'un membre de sa famille, il n'obtint rien, et son oncle demeura inflexible. Ce fut à Fontainebleau, au sortir d'une conversation très-animée avec le cardinal Fescli, que l'empereur envoya chercher le cardinal Maury, lui annonça brusquement qu'il l'avait nommé à l'archevêché de Paris, et tout aussitôt, sans autre formalité, lui ht en cette qualité prêter serment entre ses mains. L'abbé Lyonnet, aujourd'hui archevêque d'Âlbi, auquel nous devons une vie détaillée de Fesch, raconte que ce fut l'oncle de l'empereur qui, bien contre son gré, c;ir il n'avait aucun goût ni aucune considération pour le cardinal Maury, fit venir à l'empereur l'idée de ce choix auquel personne alors ne s'attendait. Suivant l'abbé Lyonnet, Napoléon aurait sommé Fesch de prendre définitivement possession du siège archiépiscopal de Paris. « Sire, aur.iit répondu le cardinal, j'attendrai l'institution canonique du saint-père. — Mais le chapitre vous a donné des pouvoirs. — C'est vrai , mais je n'oserais pas en user en cette circonstance. — Vous condamnez donc, reprit l'empereur irrité, les évèques nommés d'Orléans, de Saint-Flour, d'Asti, de Liège, etc. ? .le saurai bien d'ailleurs vous y forcer. - Sire, jwtiiis mori... — Ah! ah! poliius
rnoi'i, plutôt Maury... Eh bien, soil, vous l'aurez, Maury *. » Quoi qu'il en soit de cette anecdote, qui dans le moment rencontra partout créance et n'a jamais depuis été démentie, la vérité est que le choix soudain dont il venait d'être l'objet commença par troubler tant soit peu le cardinal Maury, dont l'assurance était pourtant si grande. On l'avait vu sortir pâle et troublé de son entrevue avec l'empereur. Il n'avait pas tardé toutefois à reprendre possession de ses esprits. Oubliant qu'il était déjà évoque consacré de Montetiascohe et de Cornelo, qui étaient des pays d'obédience, mettant sous ses pieds ce qu'il devait au saintpère, à lui-même, aux antécédents historiques qui avaient fait toute sa réputation et toute sa gloire, il fit étalage de sa joie devant la cour et se montra très-fier d'avoir été af^elé à une situation devant laquelle avait reculé la conscience de l'oncle même de l'empereur. Nous nous rappelons avoir entendu raconter à M. Pasquier tout récemment nommé préfet de police à cette époque, que, se croisant avec le cardinal Maury dans les corridors de Fontainebleau, il ne fut pas ipédiocrement surpris de voir le nouvel archevêque de Paris accourir à lui et s'écrier d'un ton familier et avec l'idr le plus satisfait du monde : « Eh bien , l'empereur vient de satisfaire aux deux plus
t. l'ie'du ctirdinal Fe^ch, \tAT l'abbé Lyoonet. I. Il, p. 174.
grands besoins de la capitale. \vec une bonne police et un bon clergé, il peut toujours être sûr de la tranquillité publique, car un archevêque, c'est aussi un préfet de police. » Un tel rapprochement était à coup sûr assez malséant dans la bouche du prêtre qui avait si éloquemment défendu le clergé devant l'Assemblée constituante, et pei'sonne n'était plus disposé à en sentir l'inconvenance que le fonctionnaire de l'empire auquel s'adressait .en ce moment le cardinal Maury. M. Pasquier, conseiller d'État depuis quelques mois, avait en effet assez longtemps hésité avant d'accepter le poste qui venait de lui être confié. Il n'avait consenti à s'en charger que sur l'assurance plusieurs fois donnée par l'empereur qu'il entendait laisser sous la direction exclusive du duc de Kovigo, récemment nommé par lui-même ;i la place de Fouché, ce qui, dius ses nouvelles fonctions, regardait particulièrement la politique, et qu'il se propos lit de rétablir la préfecture de police de Paris sur le pied d'une magistrature civile telle qu'elle existait au temps des Sartines et des Lenoir. Chose étrange ! c'était un grand dignitaire de l'Église qui revendiquait à litre d'honneur les attributions que venait de déchner un laïque, descenJant, il est vrai, de ces grandes familles de magistrats qui avaient jadis fait l'honneur du parlement de Paris. Mais tel ét;iit Maury. Doué d'un éminent esprit, il s'éUiit, an temps même de
LE PAPE A SAVOXE 405
ses plus grands succès, montré complètement d«ijx)urvu de goût, de mesure et de tact. Sa rentrée inattendue en scène dans une position qui attirait forcément tous les regards allait faire voir une fois de plus que le talent de la parole ne suffit pas à tout, et combien l'esprit de conduite et le sentiment des convenances deviennent mdispensables à ceux qui par\iennent à de hautes dignités, surtout à celles de l'Église.
Le décret de nomination du rardinal Maury était du 14 octobre 1810. Peu de jours après, le 22 du même mois, lerapereur nomma M. d'Osmond, évèque de Nancy, à rarchevéché vacant de Florence. L'intention qui avait inspiré ces actes était manifeste. .\u veux de Napoléon, le temps des transactions était passé. Il voulait obliger les titulaires des deux sièges de Florence et de Paris à se mettre d'une façon flagrante en collision si)irituelle avec le chef de la catholicité. La lettre suivante ne laisse aucun doute à cette égard. « Monsieur le comte, écrivait-il à son ministre des cultes, mon intention est que les archevêques et évêques que j'ai nommt's aux différents sièges de mon empire prennent le titre de leur siège dans tous leurs actes, titre pour Iripiel ils m'ont prêté serment. 4e n'entends point qu'ils y mettent aucune modification. Je rie m'oppose point à ce qu'ils se pourvoient auprès de qui de droit, mais j'entends qu'ils n'aient point la faiblesse
d'adhérer aux prétentions des chapitres, ni qu'ils prennent d'autres titres, comme je l'ai dit ci-dessus '. »
Il ét;ùt ittipossible de jeter un plus clair défi au pape. L'empereur avait raison de se tenir pour assuré du cardinal Maury. Kn effet, le nouvel archevêque de Paris s'était fait installer le 1®"" novemjjre à Notre-Dame; il avait même eu hâte de prendre en main l'administration du diocèse avant d'avoir été affranchi des liens qui rattachaient à l'Église de Monlefiascone. 11 s'était borné à donner connaissance au saint-père, par une lettre en date du 16 octobre, de sa nomination au siège de Paris et de son élection par le chapitre de Paris comme administrateur. Les choses ne se passèrent pas aussi aisément en ce qui regardait M. d'Osmond. L'ancien évèque de Nancy n'avait ab:mdonné son siège qu'avec une extrême répugnance. Quand il reçut à Fontainebleau, de la bouche de Napoléon, l'ordre de se mettre en route pour Florence, il représenta qu'il ne pouvait aller prendre possession de son nouvel évèché sans avoir reçu l'institution canonique. Pour lever les difficultés que lui suscitaient les scrupules inattendus d'un prélat qui n'avait pas encore pris, comme Maiiry son parti de rompre ouvertement avec le saint-siége,
1. Lellre de rempereur au comte Bigot do Préameneu, ministre des cultes, 16 novembre 1810. — Conespouddiicc de Ntipoleon /'"'■, t. X\l, p. 'm.
lempercur n'hésita pas à tromper sciemment M. d Osmond. Il l'assura que sous peu de jours les artaires entre la P>ance et Rome seraient arrangées, et que les bulles qu'il réclamait lui seraient expédiées pend.int qu'il serait en route. M. d'Osmond hésitait encore. Mais il reçut du ministre des cultes l'ordre de partir immédiatement et de se rendre à Lyon, où il attendrait ses bulles. // fallut obéir, dit son pieux biographe *. Par suite de la même obéissance, attendant toujours ses bulles et ne les recevant jamais, M. d'Osmond s'arrêta successivement à Tufin, puis à Plaisance. Quand il arriva, le 7 janvier 1811, à Florence, il y trouva tous les esprits vivement émus du contrit qui, à propos de sa no:nination et de celle du cardinal Maury, venait de s'élever entre Napoléon et Pie Vil, conflit trop prevoyable mais trèsgrave, dont il nous reste maintenant à rendre' compte.
1. Vo>>»7, la Vie épitcopale de .V.' d'Osmond, par l'abljé ffiiiilaiime, p. .t6o et suiv.