CHAPITRE XLIIÏ
Pie Vil relégué a Savone s'occupe à pourvoir aux besoins spirituels de l'Église. — Associations formées en Italie el en France pour faire parvenir à desiinalion les brefs du saint-père. — Le bref relatif h l'évèché de Florence est remis dans cette ville au chanoine lluzzi. — Mesures de rigueur prises par la grande-duchesse fie Toscane contre le chanoine Muzzi et quelques ecclésiastiques de Florence. — L'abbé d'Aslnx. vicaire apostolique à Paris. — Son caractère. — Son attitude à l'égard de Maury. — Il reçoit par l'interuiédiaire du cardinal di l'iotro le bref relatif à l'arcbevrché de Paris. — Il le communique à M. Portails. — Scène faite aux Tuileries par l'empereur a l'abbé d'Astros. — Il est enfermé n Vincennes avec le cardinal di Pietro et le cardinal Cabrielli. — M. Portails chassé du conseil d'Etat. — Visile domiciliaire faite de nuit dans le palais du saint-père, à Savone. — On force son secrétaire. — On lui enlève papiers et plumes. — Napoléon exige qu'il remette son anneau du pêcheur. — Pie Vil brise son anneau avant de le remettre.
Pie VII, relégué à Savone sar>s conseillers, sans secrétaires, sans archives, avait, comme nous l'avons déjà dit, fait par conscience tous ses etforls pour tàcheit* de suflire à lui seul à l'expédition des nombreuses affaires spirituelles qui relev.iient de la décision personnelle du souverain pontife. Il était entré, à cet etfet, en correspondance avec plusieurs des évêqucs et un nombre considérable do fidèles de l'Église de France. En général, cette corres-
pondance avait lieu par l'intermédiaire de révèque de Savone, qui remplissait à peu près l'office d'agent d'atfaires du clergé auprès du saint-père, (-ela se passait à la connaissance et de l'aveu de l'empereur, sous la surveillance du général Ben hier ainsi que du préfet de Monte nolte. Lnin de gêner ces communications, qui ne contrariaient pas sa politique, Napoléon les avaient vues plutôt de bon œil, car elles lui servaient à soutenir que le pape n'était pas du tout priso::nier et que rien ne remi>échiiit, s'il le voulait, de pourvoir au gouvernement de l'Église. Plusieurs des demandes adressées jtar l'épiscopat français à Pie Vil avaient pour bat de parer à quelques-uns des inconvénients résultant des habitudes introduites dans la nouvelle société franç.iise par l'établissement du régime si despotique et si exclusivement militaire de Napoléon 1". Les dix-neuf évèques signataires de la lettre du 25 mars 1810, la plupart admirateurs passionnés de l'empereur, afin de motiver la demande qu'ils adressaient au pape d'accorder eux-mêmes directement certaines dispenses de mariage, vivaient été obligés d'entrer en quelques détails qui n'étaient pas tous à l'avantage du régime qu'ils servaient cependant avec tant de zèle. Il leur avait fallu expliquer à Pie Vil que les époux devenaient très-rares en France à cause de la grande consomnialion d'hommes qui mouraient sur les champs de
410 L'ÉGLISE UOMAINF. ET LE PUEMIER EMPIRE
bataille, et parce que la crainte chaque jour plus grande de la conscription avait |)our effet de déterminer précipitimment le choix en faveur de quelques parents, « et cela pour deux raisons : 1" parce que cela évitait le partage des biens, et 2° parce qu'une sorte de défiance, devenue très-générale, porlait à préférer quelqu'un de la famille, dont l'opinion était connue, à des étrangers dont on redoutait l'admission dans l'intérieur du foyer domestique*. » Aussi longtemps que l'action du pape s'était bornée à permettre aux cousins de se marier avec le: rs cousines , et à de jeunes neveux, comme cela se pratiquait souvent sous l'empire, d'épouser leurs vieilles tantes dont ils devaient hériter plus tard, l'empereur n'y avait trouvé rien à redire. Mais que le souverain pontife se mêlât de diriger la conscience des prélats français, t.u'ilosàt, par exemple, prendre sur lui d'avertir l'évêque de Nancy qu'il ne lui était pas loisible de quitter, sans l'assentiment du saintsiége, son troupeau lorrain pour aller gouverner un diocèse italien dont il ne parle pas la langue, ou de rappeler au canlinal Maury que, nommé au siège épiscopal de Corneto et de Montefiascone, il n'avait pas le droit de s'installer dans la chaire de Notre-Dame avant d'y avoir été au-
1. LeUres des cardinaux et évèques à Sa Sainteté Pip VIL Frn.ffmenls ecclésinsliques, p. 82.
torisé par le chef de la catholicité, c'étaient là autant d'abus que Napoléon était d'avance décidé à ne point tolérer de la part du prisonnier deSavone. Pie VII, pensait-il, ne s'y risquerait pas ; et, d'ailleurs, à supposer qu'il le voulût , comment s'y prendrait-il ? Aucune précaution n'avait été négligée. On l'avait entouré d'hommes intelligents et sûrs, qui avaient sous leurs ordres, on quantité surabondante, des agents de police parfaitement dressés à leur métier. Ce n'était pas pour rien que Napoléon avait imposé au pape l'obligation de ne donner ses audiences qu'en présence du général César Beilhier ou du commandant de gendarmerie La Gorse. Ce n'était pas en vain que l'empereur avait recommandé au préfet de Montenotte d'avoir des espions dans toutes les auberges, et de surveiller soigneusement tous les individus suspects qui passeraient à Sa%ne. Les exemples faits sur quelques misérables prêtres de Marseille et d'ailleurs, jetés dans d'infects cachots pour avoir seulement essayé de s'approcher sans permission du pape, avaient dû suffire à intimider les plus hardis*. Napoléon ne craignait donc rien. Telle est en effet l'illusion commune aux souverains absolus. Ils s'exagèrent ordinairement la faiblesse de leurs adversaires
J. Voir les Mémoires du cardinal Pacca el la Correspondance de Mfjr de Barrai conservée à l'archevêché de Tours.
autant que leur propre force. Volontiers ilss'imaginentqu'on n'osera rien tenter contre eux, et plus volontiers encore ils se figurent qu'ils déjoueront aisénnent les trames les mieux ourdies. Napoléon n'évita pas cette déconvenue réservée à tous les despotes. Il se l'était pour ainsi dire préparée à luimême. C'était lui en effet qui, par les violentes et basses persécutions dont il n'avait cessé d'abreuver le saint-père, lui avait procuré une foule innombrable d'auxiliaires obscurs, p:irfaitement inconnus les uns aux autres, qui, sans provocation, sans entente préalable, sous la seule impulsion de leur foi chrétienne, ou par suite du simple attrait qui porte les âmes généreuses ;i prendre parti pour la victime contre l'oppresseur, n'aspiraient qu'à se faire, à leurs risques et périls, les instruments dévoués du captif de Savone et de tous ceux qui souffraient pour sj cause. Comme il arriva d'ordinaire, lorsqu'il s'agit d'actes de dévouement, les femmes avaient donné le premier siguid.
Ce fut à l'occasion de l'emprisonnement des cardinaux noirs qu'une association présidée par l'abbé Duval se forma pour venir pécuniairement en aide à ces membres courageux du sicré collège. Le duc de Mcmtmorency, l'ami de madame de Staël, figurait parmi les plus généreux donateurs. Mais l'œuvre était surtout patronnée par la princesse de Chimay, la duchesse de Duras, la princesse de Poix, madame la marquise de Cordoue, mesdaines de
S.finl-Fargeau, de Grosbuis et de Croisie, qui s-ëtaient adjoint plusieurs* ecclésiastiques et parmi eux l'abbé Perreau , renfermé plus lard à Vincenoes*. Mais celle première association , composée de l'élite de la société parisienne, et qui était en rapport , chose assez singulière , avec le cardinal Fescb par le canal dé Tabbë Isoard , en avait bientôt fait naître une seconde. Le but des membres de la nouvelle association était surtout de se mettre en rapport avec le saint-père à Savone, et de se faire, quand il en serait besoin, les intermédiaires secrets des communications spirituelles que Pie VII jugerait à propos d'adresser tant aux cardinaux italiens détenus par l'empereur, qu'aux évèques et aux curés de France demeurés soumis à sa juridiction souveraine. Les mêmes causes avaient tout naturellement produit en Italie les mêmes résultats. De l'un et de l'autre côté des Alpes, une foule considérable de personnes, des jeunes gens surtout, étaient incessamment prêts , sur la moindre réquisition, à se mettre nuitamment en route et à se transmettre de ^^lle en ville, les uns aux autres jusqu'à destination, les missives pontificales délivrées, dans Savone même, à ces messagers fidèles par les gens de la maison de Pie VU, ou par les
I Voyez la notice tiisloriqne sur M. le chevalier de Thoisy. dans 1a Biographie universelle, t. LXXXH'.
rares visiteurs qui avaient réussi à tromper la vigilance du préfet de Montenotte. Dans les villes alors très-calholiques de Toulouse et de Lyon, l'organisation des comités dont nous venons de parler avait été portée à un rare degré de perfection. A Lyon surtout, on était parvenu à se tenir en relations presque réglées, d'un côté avec le pape, de l'autre avec le cardinal di Pietro, qui, de Semur où il avait été transporté, continuait à exercer les pouvoirs de délégué apostolique que le pape lui avait conliés eu quittant Rome, et qu'il lui avait depuis renouvelés '. Dans un rapport de police passablement violent et trivial, d'ailleurs fort perspicace, maisqii'il eut le mallieurde remettre trop lard à l'empereur, le duc de Rovigo lui expliquait au long que « ce cardinal avait toujours été le conseiller et le fauteur des mesures prises par le saint-père ; qu'il commmiiquait avec le clergé de Paris par l'abbé Gregori et le père Fontana, général des barnabites, et cet abbé Perreau dont nous avons jiarlé tout à l'heure, qui était l'ami
1. « ... Primo (li lerminare ijuesta noslra lellera la previamo clie continua encora quellafiduciacon qui la lepulammo delegato apostolico in Roma, onde negli eslreuii bisogrii, non abbia alcuo scrupulo ili procurare prr se e per altri suoi collegbi la salute spirituale (loi fideli. . » Estrail d'une lettre du pape au cardinal di Pietro, eu date du 30 novembre 1810. (La copie de cette lettre parait avoir été trouvée parmi les papiers personnels du saint-père lorsqu'on crocbeta son secrétaire à Savone, pendant qu'il se promenait dans le jardin de l'évèclié.^
du grand vicaire, M. d' Astres. Les supérieui*s des collèges de Lyon, de lÂrgenlière, près de Montbrison, et de Monldidiejf, les dames de Monljoye et de Soyecour, ainsi quun M. Bertrand du Coin, qui était un fanatique, étaient t^aleinentdansle complot. Leurs auxiliaires subalternes étaient les abbés Recourbel et d'Haulet, Francliet à Lyon, Pallavicini à Paris. Le sieur Alexis de Noailles , a la tète des confréries du saint dévouement, ne craignait pas, disait le duc de Rovigo, d'appeler dans ses lettres l'empereur Napoléon Julien r Apostat^. »
Faut-il maintenant s'étonner beaucoup si, grâce à de tels moyens et malgré les efforts de la police impériale, qui ne découvrit rien qu'après coup, le saint-père soit alors parvenu à faire connaître au clergé de France et d'I'.alie les censures ecclésiastiques dont il frappa l'intrusion des évéques récemment nommés aux sièges vacants de Florence et de Paris ? Ce qui surprend véritablemeut, c'est la surprise même de l'empereur quand il apprit la divulgation des bulles signées à Savone. Ce qui surprend davantage encore, ou plutôt ce qui attriste, ce sont les bruyants éclats de sa colère et les actes d'incroyable brutalité qui s'ensuivirent. Conmienl Napoléon avec sa prodi-
i. Rapport du tlao de Rovigo, ministre de la police, à Veoipereur, l«r fevripr 1811.
gieuse sagacité avait-il pu un instant s'imaginer que Pie VJI laisserait passer sans protester les nominations de M. d'Usmond et du cardinal Maury ? Comment, avec un peu de bonne foi, pouvait-il se plaindre de ce que le saintpère, qui n'avait fait nul mystère de sa désapprobation, qui n'avait pas manqué d'en entretenir à haute voix le comte César Berthier et M. de Chabrol, eiit cherché et trouvé le moyen d'en instruire les évèques de France et d'Italie ? De quel droit, parce qu'il lui avait plu de ne pas laisser arriver ces bulles à leur destination, ou bien pirce qu'il n'avait pas convenu aux prélats censurés de confesser leur erreur en les recevant, de quel droits, disonsnous, l'empereur pouvait-il faire un crime à Pie VU de ce qu'il prenait soin d'avertir les fidèles que les pasteurs auxquels ils devaient obéissance avaient eux-mêmes cessé d'obéir au chef spirituel de la catholicité ? Pie VII ne remplissait-il pas en agissant ainsi les plus stricts devoirs du souverain pontife? Quant à la clandestinité des moyens, depuis quand était-il interdit à un captif injustement détenu d'accomplir par des voies détournées les actes quii lui serait licite de pratiquer au grand jour, s'il était en liberté ? Les fureurs de l'empereur étaient donc aussi extravagantes que furent iniques les violences auxquelles il n'hésita pas alors à se livrer et qui sont pour la plupart encore ignorées du public. Mais, avant d'en mettre sous
les yeux de nos lecteurs le douloureux tableau, ii est d'abord nécessaire de raconter comment les l)ulles de Pie Vil relatives à M. d'Osmond et au cardinal Maury furent effectivement portées à la connaissance du public, tant à Florence qu'à Paris.
Le chapitre de Florence avait nommé vicaire général capitulaire, pour gérer le diocèse pendant la vacance du siège, l'archidiacre Averardo Corboli. C'était un prêtre doux et inoffensif. Chargé par le chapitre de s'adresser au saint-père, afin de savoir quelle marche il fallait suivre à l'égard du nouvel archevêque nommé de Florence, l'abbé Corboli avait confié la rédaction de cette supplique au théologal de la métropole, le chanoine Muzzi. Muzzi, d'un âge assez avancé et que l'autem' d'une notice imprimée à Turin représente comme un homme impétueux, inflexible, et d'un courage k toute épreuve, était en même temps, au dire de son biographe italien, un adversaire irréconciliable du despotisme napoléonien '. La réponse du saint-père ne se fil pas longtemps attendre. Cette réponse était officiellement adressée à l'archidiacre Corboli, qui n'en donna connaissance, qu'aux membres du chapitre, avec injonction à chacun d'eux, en vertu de l'obéissance
I. Narrazione intorno alla diocesi di Fiorenza, Torino, 1859. Citée par l'abbé Guillaume. Vie de Mgr d'Osmo»d, p. 568 et suiv. III, • . 2-
qu'ils lui devaient, de garder inviolablement le secret; mais une copie en était en même temps parvenue au chanoine Muzzi. Celui-ci ne l'avait pas plutôt reçue, qu'il s'était mis à parcourir Florence publiant le bref de Pie VII, en faisant prendre copie à tous ceux qui le lui demandaient et même à ceux qui ne le demandaient pas *. Grande émotion dans toute la ville. La grande-duchesse Élisa, sœur de l'empereur, se trouvait alors à Fisc. Elle eut hâte de faire venir près d'elle le propagateur indiscret . Interrogé s'il était vrai qu'il se lïit adressé au pape au sujet de l'aichevêché de Florence, notre chanoine répondit alfirmativement. Puis, sur ce que la princesse lui demandait quel motif l'avait conduit à cette démarche : « Je ne veux pas, répliqua-t-il, parler théologie avec les dames. » La sœur de Napoléon lui ayant vivement reproché de se montrer ainsi rebelle aux ordres de son frère : « En matièie semblable, dit l'abbé Muzzi, je ne reconnais pas d'autre souverain que le pape. » Ordre lui fut alors donné de se constituer prisonnier sous trois jours à la forteresse de Porto-Ferraio. « Je m'y rendrai tout de suite, » s'écria l'impétueux abbé; et, là-dessus, il tourna fièrement le dos à la grande - duchesse -. A la môme époque et
i. IS'arrazioup, etc., p. 18, 2. Ibidem, jt. Ifl.
pour les mêmes motifs, les chanoines Mancini et Rancia et l'avocat Pietro Valentini, qui avaient publié le bref, furent aussi arrêtés et conduits à la forteresse de Fénestrelle '.
Les choses ne se passèrent guère différemment à Paris. Le chapitre de Notre-Dame avait pour vicaire capitulaire labbé d'Astros. M. d'Astros, propre neveu de Portalis, l'ancien ministre des cultes, et cousin germain de Portalis le fils, alors conseiller d'Étiit et directeur de la librairie, nétait rien moins qu'un prêtre fiinatique. C'était nonseulement un esprit sage et modéré, mais pénétré de respect pour les autorités publiques, et naturellement porté à la conciliation. Ses tendances étaient plutôt gallicanes, et nous avons déjà eu occ^ision de raconter comment il avait été en 1806, sous la direction de son oncle, le principal rédacteur du catéchisme impérial, quoique n'ayant pris aucune part à la confection du chapitre relatif aux devoirs des Français à l'égard de Napoléon ?•. Parmi les chanoines du chapitre de Paris, il avait été, on s'en souvient, l'un des plus empressés à conférer au cardinal Fesch l'administration provisoire de ce diocèse. L'abbé d'Astros n'était donc à aucun degré un homme de lotte,
l Vojez la Vie épùeopale de J/. d'Otmond, par l'abbé Guillaume, p. 570 el suiv.
420 L'ÉGLISlî ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE
recherchant pav goût le bruit et les éclats. Il était, avant tout, un canoniste consciencieux, très-appliqué h rechercher quelle était, dans les matières ardues delà théologie, la ligne à. suivn; pour un fidèle catholique, et, quand il croyait l'avoir dcîcouverte, très-décidé à y conformer sa conduite, mais nullement disposé k se jeter dans aucune violente extrémité. Lorsque, étudiant de plus près la question des délégations capitulaires, il s'était aperçu qu'il s'était trompé, et qu'il avait agi, sans le savoir, contre les intentions manifestes du saint-père en conférant les pouvoirs de vicaire au cardinal Fesçh, il se promit à lui-même de ne pas retomber dans cette erreur, et de n'user plus de la même complaisance envers le cardinal Maury. Dans l'assemblée du chapitre qui, sur-l'invitation de M. Bigot de Préameneu, fut tenue à Notre- Dame, afin de confier au nouvel archevêque l'administration du diocèse de Païis, M. d'Astros vota contre cette proposition. Cependant, tel était son désir de ne pas faire étalage de son opposition, qu'il consentit à prendre la parole comme président du chapitre, au nom de la commission chargée d'annoncer sa nomination au cardinal Maury. Sa brève harangue témoignait, d'ailleurs, qu'il exprimait plutôt l'opinion d'autrui que la sienne, et cela seul lui suffit : « Il n'est personne, monseigneur, dit -il au cardinal, qui ne se rappelle en ce raomenl
LE PAPK A SAVONE *±l
avec quelle éloquence et avec quel courage vous avez défendu, dans le temps, la cause de la religion et du clergé. » En entendant ces paroles si fortes surtout de ce qu'elles sous-entendaient, Maury pâlit et parla de son attachement au saint-siége : « Je n'irai lu'asseoir, dit-il au chapitre, sur la chaire épiscopale de Paris, qu'autant que le pape me prendra par la main pour m'y faire monter '. »
Le cardinal Maury ne devait pas faire longtemps honneur à ce sage engagement. Non content de toucher les revenus officiels de sa nouvelle position et de porter le titre d'archevêque de Paris, il aspirait à en exercer les fonctions spirituelles sans attendre, comme il venait de le dire, que le saint-père l'eût pris par la main. Cependant, l'abbé d'^LStros le surveillait attentivement. Un joui", dans une compagnie, le cardinal avait dit en présentant M. d'Astros avec ses collègues : « Voici mes grands vicaires. — Votre Émioence se tromoe. repartit 31, d'Astros ; ce sont les grands vicaires du chapitîe et noh les siens. » — Une autre fois, pendant une ordination, Maury, exigeant du timide ecclésiastique auquel il imposait les
I. Mémoire manuscrit Je M. l'abbé d'Aslros, cité dans la \'ir du cardinal d'Aslros, archevêque de Tonlonse, par le R. P. CausseUe, p. 173.
mains qu'il lui promît obéissance comme à son évéque titulaire, l'abbé d'Astros prit encore à haute voix la parole :
« Monseigneur, permettez -moi, dit- il, de faire observer, pour l'instruction de ce jeune prêtre, que vous n'avez pas le droit de lui demander cette promesse. » Les jours de cérémonie, Maury aurait voulu faire porter devant lui à Notre-Dame la croix épiscopalc, signe extérieur d'une juridiction qu'il ne possédait pas encore canonique-, meut ; l'abbé d'Astros ordonnait au porte-croix de rentrer dans la sacristie. Maury supportait en silence, mais avec une profonde amertume, tous ces affronts. C'était là, si l'on veut, de puériles querelles de cathédrale. Derrière l'abbé d'Astros, armé des simples pouvoirs d'un humble vicaire de paroisse, chacun apercevait toutefois l'autorité du chef de l'Église romaine. Le tout - puissant vainqueur de Wagram ne s'y trompait pas. Il éprouvait la plus violente colère en sentant son prestige entamé par cet intrépide chanoine qui tenait son archevêque en échec jusque dans le chœur de Notre-Dame de Paris. Comment se venger, et quel moyei) de briser cette résistance inattendue? L'occasion s'en offrit bientôt.
L'abbé d'Astros avait, comme le vicaire capituhiire de Florence, écrit au saint-père pour lui demander des dii'cc-
lions personnelles, mais il n'avait pas encore de réponse. C'est pourquoi, tout en maintenant ses relations avec le nouvel archevêque sur le pied que nous venons d'expliquer, il avait pris soin de garder la plus extrême réserve. Il ne rompit le silence que le jour oh, par l'intermédiaire du cardinal di Pietro, de l'abbé Gregori et du père Fontana, il reçut copie du bref, en date du o novembre, adressé par le pape au cardinal Maury. Le premier mouvement de l'abbé d'Astros fut d'en parlera son cousin Portails', le conseiller d'État et le directeur de la librairie. « C'était la veille de Noël, jour de réunion intime pour la famille Portails. Avant dîner, l'abbé d'Astros pria son cousin de le conduire dans son cabinet pour écouter une communication qu'il avait à lui fiiire. Il invita en même temps un abbé Guairard, chef de division de la librairie, à les suivre. Arrivé dans le cabinet de M. Portalis, quand il fut assuré de ne pouvoir être entendu de personne, l'abbé d'Astros donna lecture du bref adressé au cardinal Maury. Ensuite il consulta son cousin sur les difficultés de sa situation, comprenant très-bien qu'il ne pouvait faire aucun usage officiel d'une pièce qui lui était secrètement remise par des voies détournées. M. Portalis lui recommanda de la tenir très-cachée, dans l'intérêt de la religion. Alors, pi. l'abbé Guairard. interpellant M. Portalis, lui demanda ce qu'il forait si ce bref venjiit à être clandesti-
424 L'ÉGLISE ROMAINK ET LE PRECHER EMPlHi:
nement. imprimé. Le directeur général de la librairie, répondit M. Porlalis, en prohiberait la circulation comme d'une pièce sans authenticité et dangereuse^. » Départ et d'autre, il ne fut point prononcé d'autres parotes. Certes , c'étaient là de singuliers conspirateurs , ce prêtre qui allait {irendre pour confident le conseiller d'I^.tat chargé de la surveillance des ouvrages à publier, et ce fonctionnaire public qui n'hésitait pas à proclamer qu'il ferait en tout cas strictement son devoir. M. Portalis ne s'en tint pas là. Il jugea opportun d'aller prévenir le nouveau préfet de police, M. Pasquier. Il lui annonça que, si l'on n'y portait remède, un bref du pape au cardinal Maury circulerait bientôt dans Paris. Il ajouta niême que, si le duc de Rovigo envoyait chercher tels et tels ecclésiastiques qu'il désigna, et s'il leur déclarait lui-même qu'il connaissait l'existence du bref et qu'il les rendrait responsal)les s'il devenait public, on pourrait peut-être prévenir de cette façon un si fâcheux inconvénient. Mais déjà il n'était plus temps. Soit en effet que l'abbé d'Astros eût multiplié ses confidences, soit plutôt que le bref en question eût été expédié à d'autres personnes, le bruit fut assez vite répandu au sein du clergé de Paris que le pape avait, de Savone, envoyé l'ordre de ne pas reconnaître la
i. Vie de M. dWslros, par le R. P. Causselle, p. 197 et 198,
juridiction splritnelle dn nonvel archevêque. Un trouble indicible régnait au sein do chapitre de \otre-Dame, qui officiellement ne savait pourtant rien. Grande était l'émotion du cardinal Maury, mais plus grande encore la colère de Napoléon. L'un et l'autre soupçonnaient fortement que l'abbé d'Astros devait être la cause de tout le mal ; mais de preuve contre lui il n'y en avait aucune, lorsque une pièce tout à fait probante \int h tomber entre les mains de la police impériale. C'était un bref, en date du 18 décembre 1810, directement adressé au vicaire capitulaire de Paris, contre l'administration diocésaine du cardinal Maury. Pie VU y disait : que, pour enlever tend sujet de doute et pour plus grande précaution, il ôtait à l'archevêque nommé tout pouvoir et toute juridiction^ déchirant nul et sans effet tout ce qui serait fait de contraire, sciemment ou par ignorance. L'abbé d'Astros n'avait pas reçu ce dernier bref. Il avait été intercepté, soit h Savone, soit sur la route, par les espions du gouvernement. Mais, comme le bref répondait expressément aux questions posées par le vicaire capitulaire de Notre- Dame, c'était la pièce de conviction la plus irréfutable de ses relation? avec le souverain pontife. « Cette découverte, dit le pieux auteur auquel nous empruntons une partie de ces détails, avait élevé la fureur de Napoléon contre le jeune chanoine à un état de paroxysme qui présageait de
prochaines et formidables tempêtes ' . » Plusieurs circonstances ignorées probablement du biographe de l'abbé d'Astros, mais que révèle la correspondance du préfet de Montenotte, expliquent sans les justifier les excès de la cdlère impériale. Napoléon, avec la sagacité qui lui était habituelle, avait, en effet, prévu, ou à peu près, ce qui arrivait aujourdliui. Du jour oîi il avait nommé M. d'Osmond ;i Florence et le cardinal Maury à Paris, l'empereur s'était bien douté que le saint siège ne laisserait point passer de semblables nominations sans protester. Il avait donc résolu d'ajouter quelques nouvelles précautions à celles qu'il avait déjà prises. L'évêque de Savone ne lui semblait pTus, en sa qualité d'ecclésiastique, un personnage assez siir pour servir d'intermédiaire au clergé près du souverain pontife. Il avait, par un décret en date du 23 novembre 1840, chargé M. de Chabrol d'exercer ces fonctions -.
Conformément aux instructions qu'il avait reçues à cet effet de Paris, M. de Chabrol avait été « se faire livrer tous les documents et papiers qui se trouvaient entre les mains de l'évêque de Savone ; et, redoublant de vigilance.
1. Vie (Ifi. M. le cardinal d'Astros, archevêque de Toulouse, p. 183.
"l. LeUre de M. Bigot de Préameneu à l'onipeieur, el décret du 23 novembre 1810.
il avait pris ses mesures pour qu'aucune demande, de quelque nature qu'elle fût, ne pût parvenir sous les yeux du saint -père avant d'avoir été enregistrée au bureau du secrétariat '... » Sans trop vouloir s'engager, le préfet de >Iontenotte espérait bien ne rien laisser sortir désormais de Savone qui pût gêner les desseins de l'empereur -. Ces dispositions inattendues avaient d'abord un peu surpris et mécontenté Pie VII. Puis, avec sa douceur accoutumée, il en avait pris son parti ». il avait recommencé à faire de nouveau bon accueil au préfet de Montenotte. Il y a plus. Les lettres de M. de Chabrol arrivées le plus récemment à' Paris montraient le pape assez disposé à écouter les ouver-*
1. Lettre.de M. le baron de Chabrol au ministre des coites, 8 décembre 1810.
i. Œ ... Cependant, il se poarrail que les gens de la suite de Sa Sainteté, qui ont la faculté de sortir au dehors, et qui ont formé quelques relations, pussent se charger de recevoir et de transmettre au pap«i les demandes qui leur seraient remises en secret. Je ne puis opposer à cette infraction aux instructions qui me sont prescrites que des moyens de surveillance les plus sévères. Diverses personnes sures dans le palais, et notaoiment M. le commandant de gendarmerie, ainsi qne les ofGciers qui sont sons ses ordres, se sont chargés de m'instruire de tout ce qui pourrsfit s'introduire sous ce rapport, et de l'empêcher par tous les moyens qui sont en leur pouvoir. Des agents extérieurs m'en préviendront de leur côté... •> (Lettre de M, le préfet de Montenotte au ministre des cultes, 8 décembre 1810.)
3. « -Vprès quelques jours démolion, Sa Sainteté a repris sa sérénité accoutumée. » (Lettre de M. le préfet de Montenotte au ministre des cultes, 27 décembre 1810.)
i28 LKGLISE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE
tures que l'on pourrait lui -faire. Et c'était dans un pareil moment, après qu'il avait si bien disposé toutes choses pour isoler absolument le saint-père , quand il l'avait déjà presque dompté , à la veille du jour oîi il croyait le tenir enfin à sa merci , qu'éclatait , par la faute de l'abbé d'Astros , ce déplorable esclandre de l'archevêché de Paris. Malheur h qui avait ainsi osé le braver ! Déjà, quelques mois auparavant, il avait songé à se défaire par l'exil de ce prêtre incommode. Cette fois, il n'en serait pas quitte à si bon marché.
On était proche du 1"' janvier 1814. L'empereur recevait aux Tuileries, à l'occasion du commencement de l'année, tous les grands corps de l'État et les plus importants fonctionnaires de son empire. Le jour de cette imposante cérémonie lui parut propice pour la scène qu'il méditait. Après avoir, l'air altier et le front soucieux, passé devant le Sénat, sans s'arrêter davantage devant !e corps des généraux et celui des officiers de toute sorte qui encombraient la salle d'audience, l'empereur se dirigea tout droit vers le cardinal- Maury. Celui-ci faisait déjà le geste de lui présenter le chapitre de Notre-Dame : « Où sont vos grands vicaires? demanda brusquement Napoléon. — Sire, voilà mon frère, voilà M. Jalabert. » — « J'avoue que je m'étais tenu un peu à l'écart, raconte M. d'Astros, à qui nous devons une narration très-simple et fort exacte de cette scène
singulière, mais je ne voulais pas me faire chercher et je me présentai i. » — « Voilà M. d'Astros, dit alors le cardinal. — Avant tout, monsieur, s'écria l'empereur, il faut être Français ; c'est le moyen d'être en même temps bon chrétien. La doctrine de Bossuet, voilà le seul guide qu'on doive suivre ; avec lui, on est sûr de ne pas s'égarer. J'entends que l'on professe les libertés de l'Église gallicane. Il y a autant de distance de la religion de Bossuet à celle de Grégoire VII que du ciel à l'enfer. Je sais, monsieur, que vous êtes en opposition avec les mesures que ma politique prescrit. Vous êtes l'homme de mon empire qui mêles le plus suspect. Du reste (mettant la main sur la garde de son épée, ce qui était un geste assez familier à Napoléon, mais passablement déplacé en celte circonstance), j'ai le glaive à mes côtés, et prenez garde à vous ! » — « Rien ne me parut plus pitoyable que ces dernières paroles, continue M. d'Astros, et cette menace d'un souverain qui dominait alors sur toute i'Europe, contre un pauvre prêtre en rochet et en camail, armé seulement de son bonnet carré. Je ne répondis rien et je me contentai de regarder l'empereur sans affectation 2. »
1. Mémoire manuscrit de l'abbé d'Aslros sur les événeraenls qui précédèrent sa captivité.
•i. Ihiiletii.
Les choses ne devaient pas en rester là. Avant de sortir des Tuileries, le cardinal Maury dit à l'abbé d'Astros que le ministre de la police désirait lui adresser quelques questions et que, s'il voulait, ils iraient ensemble dans sa propre voiture jusqu'à l'hôtel du duc de Kovigo. Il ajouta qu'il n'y avait rien à craindre, et qu'il suflirait à l'abbé d'Astros de protester de son attachement aux libertés de l'Église gallicane. L'abbé d'Astros accepta sans défiance. A coup sûr, c'était une époque étrange celle oii un archevêque, oii un membre du sacré collège, celui-là même qui, dans des temps troublés, avait naguère été le défenseur le plus ardent des droits de l'Église de France, trouvait simple d'aller, de ses propres mains, livrer son grand vicaire au ministre de la police. L'interrogatoire subi par l'abbé d'Astros fut d'ailleurs assez court, et le résultat tel qu'il était facile de le prévoir. « N'avez-vous pas des correspondances avec le pape à Savone ? demanda le duc de Rovigo; avez-vous vu un bref du pape au cardinal Maury? Donnez votre démission et tout sera fini. — Je ne puis. — Donnez, dis-je, votre démission, ou vous êtes mon prisonnier. — Je serai alors votre prisonnier. » A la nuit , ce fut M. Real qui intervint. Après avoir été faire, à la maison de l'abbé d'Astros, la visite de tous ses papiers, le conseiller d'État chargé du département de la police interrogea derechef le malheureux grand vicaire. « L'empe-
reur, lui dit-il, ne se met plus en peine de votre démissiou ; mais il vetlt absolument savoir qui vous a remis le bref du pape , et, si vous ne le dites , vous ne reverrez plus votre famille , et il ajouta plus bas , ni peut-être la lumière K » L'abbé d'Astros refusa; et la police était plus embarrassée que jamais, car on n'avait rien trouvé d'imporlant dans ses papiers. Alors, se servant de l'une des ruses , familières aux plus bas employés de son ministère , le duc de Rovigo s'adressa lui-même à l'abbé : t Nous n'avons plus besoin que vous nous disiez à qui vous avez montré le bref. Vous l'avez montré à votre cousin. Il me l'a dit. » Labbé d'Astros tombait des nues. Il pensa que M. Portalis avait tout raconté de son propre mouvement, et, sans plus de difficultés , il convint de ce qui s'était passé dans le cabinet du directeur général de la librairie ^. C'était là tout ce qu'on voulait de lui. Il ne s'agissait plus que de statuer sur son sort. Napoléon, dépité de ne pas trouver un complot mieux conditionné pour justifier sa vengeance, n'en déclara pas moins qu'il fallait faire fusiller l'abbé d'Astros. « Souvent, au milieu de ses accès de colère, il y avait un moment où le grand homme devenait trivial , dit
i. Mémoire de l'ahbé d'Astros sur les événeinents qui précédèrent sa captivité.