‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 3)Chapitre 70 sur 81 · LE ROI MURAT A L EMPEREUR · texte numérisé non relu

LE ROI MURAT A L EMPEREUR

30 mai 1809.

Je m'ompresso d'annoncer à Votre M-ijesté que je viens de recevoir sa dépêche du 18. Je vous remercie de la nouvelle preuve de confiance que vous venez de me donner. Tous vos ordres S' ront remplis, et j'espère qu'ils le seront sans trouble. L'arrêté de Vo'.re Majesté porte la date du 1" juin pour la prise de |>osscssion, et, par sa lettre, il m'est recommandé de tenir caché le tout jusqu'au 5. Je dois penser que Votre

Majesté avait refléchi qu'il fallait ce temps-là pour laisser arriver les membres de la consulte.

Sire, Salicelli partira et exécutera vos ordres, et je dois me louer de son empressement à remplir vos instructions. Il me semble au moins piqué, comme ministre , de voir le général Miollis président ; mais il s'est consolé par les expressions de la lettre de Votre Majesté que j'ai dû lui montrer. Salicetti restera quelque temps à Rome pour conseiller et diriger Miollis...

Vin.

LE ROI MURAT A l'eMPEREUR.

i juin 1809.

... Salicetti vient de partir, il arrivera demain à Rome, et, si le général Miollis y est arrivé, on prendra possession des États du pape au nom de Votre Majesté après-demain...

m. bigot de preameneu, ministre des cultes, al'empereur.

3 juillet 1809.-

Sire, la bulle du 10 juin m'a été renvoyée par ordre de Votre Majesté le 24 du môme mois. J'en ai sur -le •• champ dicté la traduction au secrétaire général , qui seul avec moi en a connaissance , et je joins cette traduction au présent rapport.

Il parait que le pape a senli que les excès dans lesquels les anciens pontifes avaient donné , en attribuant à leur excommunication des effets relatifs aux droits des souverains et à l'obéissance des peuples, seraient aujourd'hui trop ridicules^ s'ils n'étaient pas considérés comme des crimes d'État. Il s'est à cet égard expliqué dans sa bulle par la phrase suivante : « Mais, tandis que nous sommes forcé de faire sortir du fourreau le glaive de la vérité, etc., etc.. »

On remarque néanmoins toujours la subtilité et les prétentions de la cour de Rome, en ce que le pape ne semble faire que par rémission et par indulgence ce qui eût été de sa part, s'il eût osé, l'excès le plus coupable.

Il est encore vrai qu'en môme temps qu'il parle du maintien de la soumission aux autorités , il cherche à peindre avec les couleurs les plus odieuses tout ce qu'il appelle usurpation , mauvais traitements et vexations, qu'il expose avflir essuyés depuis le 2 février dernier. Il répète ce qu'il a dit jusqu'ici dans les protestations et les allocutions que Votre Majesté connaît. On ne peut se dissimuler que la publicité qu'il a cherché à donner à ces actes n'ait été dans l'intention de former un parti. Mais votre Majesté sait aussi combien cette tentative a été et sera nulle, et je ne vois aucune partie de l'empire où la nouvelle forme donnée au gouvernement de Rome fasse une impression qui puisse causer quelque trouble sérieux , ou la moindre inquiétude. Il y a eu dans le nord de la Belgique quelque fermentation jusqu'ici sans aucun effet , et dont on présume que les prêtres sont auteurs. J'ai écrit aux évèq.ics de se tenir sur leurs gardes et de m'avertir exactement. Le ministre de la police, celui de la guerre, surveillent de leur côté.

Ainsi la bulle peut être considérée comme une inutile et vaine protestation du genre de celles que Votre Majesté a laissées tomber d'elles-méme?. Est-il à craindre que la bulle ,

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comme censure et pièce ecclésiastique, ait des effets ext(<rienri? je ne le pense pas. Votre Majesté n'est nulle part nommée. Or, il est de règle, remarquent les canoiiistes, que l'Église Tle veut pas comprendre les souverains dans les peines prononcées pour entreprise des seigneurs temporels {sic), lorsqu'elle ne les y a pas nommés en termes exprès. Ainsi elle croira' t ne pas s'expliquer assez en disant : QuoiquHls brillent de V honneur de quelque grande dignité que ce soit; quoique ce soient des personnes dignes d'être notées spécialement. {Mémoires du clergé^ t. VI, p. 978.)

Or, ce sont les expressions de la bulle du 10 juin. Ainsi, dans le système des canonistes,on doit décider que l'intention du pape n'a point été que Votre Majesté fût atteinte dans sa bull'', puisqu'il savait (juc ces désignations étaient insuffisantes. Il y a plus. La bulle ne frappe qui que ce soit, puisque personne ne peut être traité comme excommunié, s'il n'f si nommé ; or , voici dans quels termes l'analbcme est lancé : « En conséquence, par l'autorité de Dieu et de Sa Sainteté... excepté à l'article de la mort... »

Nul n'étant spécialement frappé de l'anathème, il faut dire, ou qu'elle n'atteint personne, ou qu'elle s'étend aux administrateurs et agents de tous les degrés , à tous les militaires, et généralement à tous les citoyens qui reconnaissent le nouveau gouvernement, et comprendre dans une môme mesure tous les citoyens. C'est la rendre illusoire.

Quelles sont, d'ailleurs, les peines de l'exconrimunication prononcées par les canons, et notamment par le concile de Trente cité dans la bulle? C'est de n'être pas admis à la communion avec les fidèles; et, si l'on ne vient pas à résipiscence dans l'année après lesmonitions légitimes, on peut procéder comme contre des suspects d'bérésie. Mais comment éloigner de cel»e communion cdui contre lequel il n'y a pas de titre de condamnation? Il ne peut donc y avoir, sous les rapports ecc'é-

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siasliqnes comme sous les rapports civils, aucun effet extérieur à cette balle, que le pape d'ailleurs ne charge personne d 'exécuter. Elle ne doit donc être considérée que comme une dernière prolestation , ce qui en pareille circonstance est insignifiant.

Sans doute, si cette bulle était portée à votre conseil d'État, toutes les voix se réuniraient pour la rejeter avec les plus fortes qualifications, parce que, sur les points les plus importants, elle est absolument contraire aux libertés gallicanes, et encore parce que le pape, sans dire un mot des causes qui ont fait retirer le pouvoir temporel , se livre à toutes les injures qu'il a pu imaginer.

Si Votre Majesté daigne me permettre d'énoncer mon opinion, je persiste à penser qu'il vaut mieux ne pas produire cette pièce : 1° parce que ce n'est qu'une prolestation à ajouter à celles qui ont p'^écédé , et qui n'a pas plus de force , et qui ne peut avoir d'autres conséquences; 2o parce que l'inlervention du conseil ne pourrait être que pour empêcher la bulle d'être publiée et exécutée dans l'empire. Or," nulle autorité ne la publiera, et ne cherche même secrèlemenl à la répandre; et, quant à son exécution, elle ne peut en avoir aucune, quant aux droits temporels de ceux qu'elle concerne , puisque ces droits sont réservés. Elle ne peut aussi en avo'r aucun quant au spirituel, à raison de sa généralité ; 3" s'il y avait des têtes exaltées en faveur du pape, il faudrait les ronlenir par voie de police. L'annulation de la bulle par le conseil, loin de refroidir les esprits, fixerait encore plus l'atleniion, et la malveillance en profilerait ; 4o il ne s'agit point ici d'une bulle par laquelle on cherche à engager vos sujets à agir contre votre personne ou contre votre gouvernement. Le pape est dépossédé. 11 se serl de ses armes spirituelles pour déterminer ceux qui le dépossèdent à le remettre en possession. Le conseil n'a point à connaître des intentions politiques de Votre Majesté.

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Après avoir ainsi pris la liberté de lui soumetlre mes réflexions je suprplie Votre Majesté de vouloir bien me transmettre ses ordres.

LE GENERAL RADET, INSPECTEUR GENERAL DE GENDARMERIE, AU MINISTRE DE LA GUERRE.

'Nous ne donnons pas la relation que Radet a plus tard adressée, en 4814, au saint-père, parce qu'elle se trouve dans les œuvres complètes du cardinal Pacca, t. l", p. 231.)

l'.oine, 13 juillet 1809.

Depuis le 15 juin que je suis arrivé à Rome , je suis chargé de la direction générale de la police et du commandement de- la cavalerie ; j'y suis en outre chargé de l'organisation de la légion romaine, des gardes nationales et des sbires. Toutes ces opérations réunies m'occupent sans relâche, et chaque chose souffre par la lenteur et le temps qu'il faut pour la monter.

Rome et les Étals romains, qui se trouvaient réduits à 1,200 hommes (parce que Sa Majesté avait retiré ses troupes pour se" défendre contre le débarquement de 200 voiles anglosiciliennes portant 15,000 hommes de troupes), étaient livrés à la merci du nouvel ordre do choses, qui, ayant contre lui la résistance opiniâtre du pape, ses défenses, ses menaces de guerre de religion , ses excommunications , et le mécontentement des prêtres, du népotisme et des nobles, nous suscitait des troubles.

Toutes les branches de l'administration publique étant dans la main des prélats, et tous les emplois occupés par des prêtres

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ayant cessé à notre arrivée, ii en rc'sulta que le cours de la justice fut suspendu, que les communes lurent sans administrateurs, et tout fut enseveli dans un chaos inextricable faute de documents ; les curés mêmes nous refusaient, et remirent au pape l'état actuel de la population.

Il fallut envoyer des commissaires extraordinaires par arrondissement ; la gendarmerie fut en partie répartie pour seconder la mesure. On créa des autorités provisoires, et, peu de jours après, l'esprit se releva et les choses marchèrent tant bien que mal.

Le pape fut gardé autour du Ouirinal ; il voulait sortir le jour de la 5&int-Pierre, le crucifix à la main, et lancer la grande excommunication par laquelle il déclarait retirer à l'empereur Napoléon la couronne qu'il prétend lui avoir donnée, et relever tous ses sujets de l'Italie du serment qu'ils lui ont prêté; mais, logé près le Quirinal, au palais Riispigliosi, je doublai la garde et ma surveillance, et j'achetai des intelligences dans le Quirinal. Je l'aurais fait rentrer dautorilé, s'il fût sorti, et empêché de fulminer de ses fenêtres, et de sonner le tocsin; j'étais maître du clocher et en possession de la corde de la cloche du Quirinal, et il ne sortit pas.

C'est à l'examen dé ces préparatifs qu'il s'aperçut qu'il était prévenu ; il se dépita , fit écrire et nous contrecarra. Dès lors, il se forma deux partis prononcés ; la gendarmerie apaisa et dissipa plusieurs rassemblements. Le brigandage des Abruzzesvint nous inquiéter en force du côté d'Ascoli, de San- Germano, de Frosinone, etc. La gendarmerie, la garde nationale et les sbires n'employèrent que trois jours pour nous en purger, et nous n'avons perdu que trois chevaux et un officier blessé.

L'horizon s'obscurcissait; le pape gouvernait du bout du doigt beaucoup plus que nous avec nos baïonnettes. L'audace s'accroissait de notre faiblesse en troupes et de la présence des Anglo-Siciliens, et la résistance du pape augmentait sa

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puissance d'une manière eiïrayanle. Indigné devoir le décret, le gouvernemenl et la couronne de Sa Majesté méprisés , et eu quoique sorte avilis, je courus au géni^ral Lemarrois qui arrivait de Naples ; je lui fis connaître notre position et le priai dem'aider à faire décider l'arrestation du pape. 11 abonda dans mon sens; il convint qu'il n'y avait plus d'autre moyen de sauver l'Italie.

Le général Lemarrois se rendit chez le gouverneur générd et lui suggéra celle mesure. Je m'y transportai ensuite. Je mis sous les yeux de Son Excellence le comte Miollis le tableau affreux, déshonorant et menaçant de l'esprit public, des faiis nés de l'oppositio;) du pape et de noire situation politique. Je conclus à l'arrestation du pape et la garantis sans secousse.

Plusieurs conférences secrètes eurent lieu; je me préparai, je reçus l'assentiment verbal contre le pape, et l'ordre écrit contre son premier ministre le cardinal Pacca.

Toutes mes mesures prises, je donnai le change à l'opinion, ei, au moyen de 600 hommes dont la moitié fut adroitement distribuée en forme de blocus autour du Quirinal, et l'autre moitié organisée en colonne d'escalade, avec échelles, outils , torches et machines, j'attaquai le Quirinal à trois heures du malin du 6 courant, et, à quatre heures, le pape et le cardinal Pacca étaient dans ma voilure, sans coup férir, sans désastres, sans pillage ni une égratignure. Je montai sur le siège et l'enlevai de Rome à l'insu de tous les Romains. Les brigades do gendarmerie sur la route de Florence me servirent de courriers et d'escorte, et j'arrivai sans dormir, et par tous les moyens de ruse de mon métier, à la Chartreuse de Florence le 8 au soir. J'y serais arrivé le 7 beaucoup plus aisément, parce que je devançais la nouvelle ; mais l'indisposition de Sa Sainteté m'ayant retenu le 7 à Radicofani, et ma voiture ayant éié versée avec le pape et le cardinal à Poggibonzi , mais sans accident ( moi seul, j'ai eu deux contusions ) , j'ai eu à percer

cl à Iraucbir de Irùs-grandes réunions de pcui>Ic mal disposées, dont je ne me suis débarrassé qu'en leur criant : « A genoux! » leur faisant donner la bénédiciion, et onionnanl aux postillons de fouetter. Par ce moyen, les rassemblements étaient à genoux que nous étions au g .lop, et cela m'a réussi partout.

Ayant écrit de Radicofani à madame la grande-duchesse de Toscane, tout fut préparé à la Chartreuse , j'y déposai mes prisonniers ; Je courus prendre les ordres de S. A. I. au Poggio. Elle résolut de faire partir le pape par Lucqucs, Sarzano et Gènes pour Turin, el le cardinal Pacca par la rout ,' de Bologne , où le brigandage donnait quelques inquiétudes. Si Sainteté est partie le dimanche 9, à quatre heures du malin, sous la conduite de l'adjudant commandant Mariolli, et le cardinal Pacca sous celle d'un lieutenanl de gendarmerie, avec escortes et précautions.

Rome, ses États et presq-.ie toule l'Italie sont dans l'étounemenl el la stupéfaction. L'esprit de vertige est tué; les prèires et leurs partisans sont atterrés, ei toui marche. Les cris de Vive l'empereur retentissent de toutes parts, el l'empereur règne vraiment depuis le départ du pape. A la vérité, on est plus Français à Rome qu'en Toscane ; c'est qu'on n'a pas à y regretter le gouvernement de Léopold.

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