‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 4)Chapitre 22 sur 83 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

Chasser les Anglais d'Italie, éloigner de Rome le r(»i de Sardaigne, faire sentir tout le poids de sa colère aux Russes et aux Suédois, qui seuls osaient lui résister encore, telle était bien en effet, au moment qui nous occupe, la préoccupation dominante de l'empereur. Pour atteindre ce but, l'assistance effective du souverain qui régnait à Rome lui était indispensable. Aux yeux du vainqueur d'Austerlitz, rien de plus simple que de se procurer cette assistance par les mêmes voies qui lui avaient servi à imposer ses récentes volontés au roi de Prusse et aux petits princes d'Allemagne. H suffisait d'agir sur le saint-père comme il avait agi sur eux, par la crainte et par l'espérance; et, comme eux, Pie VU céderait lorsqu'en termes précis on lui aurait bien fait comprendre et pour ainsi dire toucher du doigt les bénéfices de l'alliance et les dangers d'un refus. Aux ambitieuses convoitises de la Prusse, l'empereur venait d'offrir le Hanovre connue un appât irrésistible. Les électeurs de Bavière et de \Yurtemberg avaient été facilement gagnés par l'octroi d'un titre royal et l'abandon des provinces conquises sur l'Autriche. Cependant, des séductions de ce genre n'étaient point de mise auprès du saint-père. D'abord, Napoléon, loin de songer à augmenter le territoire pontifical, était plus que jamais résolu à garder non-seulement les Légations, mais encore Ancône et les

92 L'ÉGLISK ROMAFNK I':T l.K PHEMIKU EMPlRi: .

Marches. D'une autre part, il était fort à rraindre que le saint-père ne se montrât assez indifférent à des bénéfices purement matériels. Peut-être y aurait-il moyen, au contraire, de le tenter en lui offrant des avantages tout différents et qui auraient chance d'être plus volontiers acceptés. Les conditions de l'alliance étaient clairement indiquées par la nature même des choses, et pour tous deux aussi facile à conclure que profitable. A l'empereur appartiendrait le droit exclusif de régler à sa guise les affaires politiques de ce bas monde; à Pie VII reviendrait le droit non moins absolu de prononcer sur les choses de la religion, et de décider souverainement les questions intéressant la foi des catholiques. Le maître de la France, le dominateur de la plus grande partie du continent européen prêterait au chef de l'Église romaine l'appui de la force matérielle dans les questions de dogme. A son tour, celui-ci mettrait son omnipotence religieuse au service des intérêts politiques du fondateur de la dynastie impériale. Ainsi unis, ils seraient parfaitement les maîtres : toute action humaine relèverait désormais de leur double pouvoir, et rien ne leur échapperait plus ni au ciel ni sur la terre. Ce marché, car il est difficile d'appeler cela d'un autre nom, l'empereur n'éprouva nul embarras à le proposer ouvertement au pape sans palliatif aucun et dans des

PROJETS DE NAPOLÉON SUil ROME 93

termes non dépourvus, ce nous semble, d'une assez déplaisante crudité. Voici sa lettre :

« Je partage toute la peine de Votre Sainteté, et je conçois qu'elle doit avoir des embarras. Elle peut tout éviter en marchant dans une roule droite et eu n'entrant pas dans le dédale de la politique et des considérations pour des puissances qui, sous le point de vue de la rtligion, sont hérétiques et hors de l'Église, et sous celui de la politique sont éloignées de ses États, incapables de la protéger et ne peuvent lui faire que du mal. Toute l'Italie sera soumise à ma loi. Je ne toucherai rien à l'indépendance du saint-siége. Je lui ferai même payer les préjudices que lui occ^isionneraient les mouvements de mon année ; mais nos conditions doivent être que Votre Sainteté aura pour moi dam le temporel les mêmes égards que je lui porte pour le spiriPiiel^ et qu'elle cessera des ménagements inutiles envers des hérétiques ennemis de l'Église et envers des puissances qui ne peuvent lui faire aucun bien ! Votre Sainteté est souveraine de Rome ; mais j'ensuis V empereur. Tous mes ennemis doivent être les siens. Il n'est donc pas convenable qu'aucun agent du roi de Sardaigne, aucun Anglais, Russe ou Suédois réside à Rome ou dans vos États, ni qu'aucun bâtiment appartenant à ces puissances entre dans vos ports. Comme chef de notre religion, j'aurai toujours i)our Votre Sainteté la

JH L'ÉGLISE KOM\INi<: ET LE PUEMIER EMPIUE

déférence filiale que je lui ai montrée dans toutes les circonstances ; mais je suis comptable envers Dieu, qui a bien voulu se servir de mon bras pour rétablir la religion. Et comment puis-je sans gémir la voir compromise par les lenteurs de la cour de Rome? On ne finit rien, et, pour des intérêts mondains, pour de vaines prérogatives de la tiare, on*laisse périr des âmes, le vrai fondenient de la religion. Us en répondront devant Dieu, ceux qui laissent l'Allemagne dans l'anarchie ; ils en répondront devant Dieu, ceux qui retardent l'expédition des bulles de mes évêques. . . Je ne refuse pas d'accepter le concours d'hommes doués d'un vrai zèle pour la religion et de m'cntendre avec eux ; mais, si à Rome on passe les journées à ne rien faire et dans une coupable inertie, moi que Dieu a commis, après de si grands bouleversements, pour veiller au maintien de la religion, je ne puis rester indifférent à tout ce qui nuit au bien et au salut de mes peuples... Je sais que Votre Sainteté veut le bien; mais elle est environnée d'hommes qui ne le veulent pas et qui, au lieu de travailler dans ces moments critiques à remédier aux maux qui se sont introduits, ne travaillent qu'à les aggraver... Ce n'est pas en dormant que j'ai porté si haut l'état du clergé, la publicité du culte, et réorganisé la religion en France de telle sorte qu'il n'est pas de pays où elle fasse tant de bien, où elle soit plus respectée et où elle jouisse de plus de consi-

déralion. Ceux qui parlent à Votre Sainteté un autre langage la trompent et sont ses ennemis. Ils attirent des malheurs qui finiront par leur être funestes '.., »

Les menaces, on le voit, ne minquaient pas dans celle lettre, et les reproches qu'elle contenait étaient d'autant plus blessants pour le saint-père, qu'ils étaient cruellement dirigés contre la façon dont il gouvernait les affaires mêmes de l'Église. De la part de l'empereur, c'était un cilcul ordinaire et désormais une habitude prise, lorsqu'il voulait agir fortement sur quelqu'un, de prendre à son égard l'attitude du mécontentement et le ton d'une profonde irritation. Le procédé qu'il appliquait maintenant au pape lui servait depuis quelque temps déjà à stimuler le zèle de son ambassadeur à Rome. Dans ces derniers mois surtout, le cardinal Fesch avait eu plus d'une occasion de s'apercevoir à quel point son neveu était, comme le miître de Il parabole, sévère à ses serviteurs et difficile à contenter. Tantôt Napoléon avait traité de folie l'idée que « plusieurs avaient prêtée au cardinal de vouloir se faire nommer secrétaire d'État- ; » Uintôt il lui avait aigrement reproché «d'être sans mesure, de manquer de tact, de se conduire à

1. Lettre de Napoléon I" an saint- père, 22 février 1806. — Correspondance de Napoléon^ 1^', t. XII, p. 38.

2. Correspondance de Napoléon I", 13 décembre 1806, l. XI, p. 47i.

dli L'ÉGLISE HUMAINE ET LE l'UEMIER EMPlftE

Rome comme une femme'. » A cette heure qu'il s'agit d'obtenir de lui un suprême effort et la mise en action d'une inlluence tout à fait prépondérante, l'empereur, fidèle à sa méthode, a grand soin de prodiguer à son agent près le saint-siége les témoignages de plus en plus accentués de sa méfiance et de sa mauvaise humeur. Il ne regarde même pas à le rendre personnellement responsable de l'accueil que vont rencontrer à Home ses injonctions impérieuses,

« Je ne suis pas content de votre conduite, écrit Napoléon à son oncle le jour même oîi il adressait au saintpère la lettre que nous venons de citer tout à l'heure. Vous ne montrez aucune fermeté pour mon service. Vous voudrez bien requérir l'expulsion des États du pape de tous les Anglais, Russes et Suédois et de toutes les personnes attachées à la cour de Sardaigne. Il est fort ridicule qu'on ait voulu maintenir M. Jackson à Rome : s'il y est encore, requérez-en l'arrestation, c'est un agent des Anglais. Aucun bâtiment suédois, anglais, ni russe, ne doit entrer dans les États du pape; sans quoi, je les ferai confisquer. Je n'entends plus que la cour de Rome se mêle de politique. Je protégerai ses États contre tout le monde. Il est inutile qu'elle ait tant de ménagements pour les ennemis

1. Correspondance de Napoléon I", 11 décembre 1805, — 17 janvier 1806, — 30 janvier 180G, p. 495, 540, 563.

de la religion... Je donne ordre au prince Joseph de vous prêter main-forte, et je vous rends responsable de ces deux points : 1° l'expulsion des Anglais, Russes et Sardes de Rome et de l'État romain ; 2" Tinterdiclion des ports aux navires de ces puissances. Dites bien que j'ai les yeux ouverts ; que je ne suis trompé qu'autant que je le veux bien; que je suis Cliarlemagne, l'épée de l'Église, leur empereur, que je dois être traité de même, qu'ils ne doivent pas savoir s'il y a un empire de Russie. Je fais connaître au pape mes intentions en peu de mots. S'il n'y adhère pas, je le réduirai à la même condition qu'il était avant Charlemagne. . . ' . »

Outre le pape et le cardinal Fesch, il y avait à Rome un troisième personnage qu'il fallait également faire courber sous le joug, c'était Consalvi. L'empereur avait gardé une haute opinion de son caractère et de ses talents. R se souvenait d'avoir rencontré en lui, pendant les orageuses négociations du concordat, un défenseur aussi mesuré qu'intrépide des intérêts religieux du saint-siége. Trop avisé pour être trompé, trop consciencieux pour se laisser séduire, Consalvi avait fait à Paris même, sous les yeux du premier consul, ses preuves de fermeté. Comment intimider un aussi courageux ministre? Toujours habile,

1. Lettre de l'empereur au cardinal Fesch, 22 février 1806. — Correspondance de Napoléon V^, t. XII, p. 10.

Page 1