CHAPITRE XXI
Difficultés pour la cour de Uome de céder aux exigences de Napoléon, en rompant officiellement ses relations avec les puissances qui sont en guerre avec la France. — Consalvi cherche une transaction en faisant partir de Uome l'envoyé anglais M. Jackson, objet des ombrages particuliers de Napoléon. — Caractère inoffensif de M. Jackson, et sa conduite réservée. — Il consent de lui-même à s'éloigner de Rome. — Son départ ne calme nullement l'empereur.
En reproduisant avec quelque étendue et dans leurs propres termes les documents émanés de Napoléon luimême, nous nous sommes proposé de bien constater quelle était, au printemps de 1806, sa disposition d'esprit à l'égard du saint-siége. On doit maintenant comprendre, par leur nature même et surtout par la forme qu'il lui avait plu de leur donner, combien les exigences du chef de l'empire français étaient difficilement acceptables pour la cour de Rome. A l'origine, lorsque pour la première fois il avait, du fond de l'Allemagne, demandé au pape le renvoi des agents russes et anglais et la fermeture des États pontificaux aux sujets des puissances avec lesquelles
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il éliûi en guerre, l'empereur avait été presque exclusivement décidé par des raisons militaires. Il avait été surtout frappé de la nécessité de relier fortement ensemble ses armées du nord et du midi de l'Italie. Les Russes, encore maîtres à cette époque de Corfou et des îles Ioniennes, menaçaient Ancône de trop près. Les Anglais, qui barraient à son frère Joseph le passage en Sicile et qui défendaient contre ses généraux la citadelle de Gaëte, avaient trop de facilité pour se ravitailler à Civita-Vecchia. De Rome, les agents diplomatiques étrangers envoyaient h leurs cours des renseignements trop précis sur le nombre et sur les mouvements des forces françaises dans la Méditerranée et dans la péninsule italique. Pas un bâtiment de guerre sorti de Toulon ne pouvait passer en vue de Civita-Vecchia et d'Ostie, pas un bataillon expédié d' Ancône ou de Milan ne pouvait traverser les États du saint-siège sans être signalé à nos ennemis.
Ces considérations toutes pratiques, d'un intérêt matériel et palpable pour ainsi dire, n'étaient pas au fond bien différentes de celles qui déjà en 1797, à la veille et au lendemain de Campo-Formio , prépccupaient le jeune commandant des troupes républicaines et lui avaient fait tant de fois répéter, dans sa correspondance avec les membres du Directoire, que, pour demeurer les maîtres incontestés des Alpes, il leur était indispensable de dominer
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également tout le long de la chaîne des Apennins. Depuis Jes triomphantes journées de Marengo et d'Austerlitz, h pensée du grand stratégiste n'avait en rien changé ; mais, comme il était naturel, l'orgueil avait crû chez lui avec le succès et la puissance. Pour cet orgueil devenu dévsormais intraitable, la résistance inattendue d'un souverain aussi faible que le pape était devenue une sorte d'affront impossible à supporter. La souffrance d'amour-propre était d'autant plus vivement ressentie que le refus de Pie VU s'appuyait sur une doctrine purement spirituelle, absolue et immuable, contre laquelle toutes les ressources de sa redoutable puissance demeuraient forcément sans prise. Quel que fût cependant le terrain du combat, il était contre la nature de l'empereur de reculer jamais et de s'avouer vaincu. A la thèse qu'à Rome on osait soutenir contre lui, il saurait bien en opposer une autre ; la sienne ne le céderait en rien à celle du Vatican ; elle serait également inflexible, elle remonterait aussi loin dans le passé et serait d'ailleurs conforme à ces traditions séculaires de l'Église qu'on se plaisait si fort à lui opposer.
Il faut l'avouer, ces armes dangereuses dont l'adversaire du saint-siége s'emparait maintenant avec Umt d'ardeur et d'une façon si inattendue, c'était l'Église romaine qui les lui avait elle-même fournies. Dans un moment de coupable complaisance et d'imprudente adulation, com-
bien de fois n'avait-elle pas prodigué au signataire du concordat le titre de protecteur de la religion cjitholique .' Avec quel abandon de sa propre dignité et quelle téméraire inconscience de l'avenir n'avait-elle point pns plaisir k évoquer à son sujet les noms de Pépin et de Charlemagne ! Parmi les souvenirs laissés par Pépin et Charlemagne, il convenait maintenant à l'orgueilleux empereur de mettre en première ligne la donation du patrimoine de saint Pierre faite à l'évoque de Rome par le fondateur de la dynastie carlovingienne, et de revendiquer pour son compte la suprématie jadis exercée sur les conseils du Vatican par ceux qu'il appelait constamment « ses glorieux prédécesseurs ».
Sans contredit, la théorie était singulière de la part de celui qui se disait aussi le représentant de la révolution française ; mais de semblables contradictions ne coûtent guère aux détenteurs du pouvoir absolu lorsqu'ils sont arrivés à ce point de grandeur et de fortune où personne n'ose plus les contredire. Napoléon mit d'autant plus d'affectation à produire sa thèse ambitieuse, qu'il en si'ulait peut-être mieux lui-même l'étrangeté et le vide. Peu à peu il en vint à la soutenir comme un dogme indiscutable, et tels sont, même pour les esprits sup.Meurs, les entraînements ordinaires d'une controverse mal engagée, qu'au bout de peu de temps on eût dit que Napoléon avait
entièrement perdu de vue l'objet primitif de ses débats avec la cour de Rome. Il semblait n'attacher plus qu'une importance relativement assez médiocre au séjour de M. Jackson à Rome, et la fermeture des ports romains aux vaisseaux des Anglais et des Russes n'était plus désormais, à ses yeux, qu'une mesure d'une efficacité trèssecondaire. Ce qui lui tenait à cœur, c'était de faire solennellement accepter en principe et en droit à la cour de Rome la subordination temporelle du pape à l'égard du nouvel empereur d'Occident. De tous les membres du sacré collège, le secrétaire d'État qui dirigeait alors 1 conseils du Vatican était à coup sûr le moins disposé à concéder jamais une pareille doctrine ; Napoléon le connaissait personnellement, il savait par expérience que les séductions ou les menaces ne pouvaient rien sur lui ; voilà pourquoi il ne lui restait plus maintenant qu'à provoquer sa chute.
Est-il besoin d'expliquer comment, aux yeux de Pie VII et de Consalvi, les prétentions de l'empereur étaient complètement inadmissibles? Rompre officiellement ses relations diplomatiques avec les puissances étrangères qui étaient en guerre avec la France, interdire ouvertement à leurs sujets l'accès de ses États et, du jour au lendemain, renvoyer violemment tous ceux qui y étaient depuis longtemps établis, c'étaient .là des conditions aux-
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quelles le pape, en sa qualité de chef d'État, ne pouvait à aucun degré souscrire, car elles portaient l'atteinte la plus llagranie à ses droits de souveraineté temporelle. Bien moins encore le chef de la catholicité était-il libre de se prêter à des mesures qui auraient entravé d'une façon absolue l'exercice régulier de sa mission spirituelle. 11 était clair que son obéissance aux volontés de l'empereur aurait eu pour etfet immédiat de compromettre aux yeux de l'univers entier son caractère sacré de père commun des fidèles.
Traitée dogmatiquement, la question devenait donc de part et d'autre parfaitement insoluble ; mais, il ne faut pas l'oublier, c'était Napoléon qui, le premier, avait eu le tort de la poser ainsi, et cet excès de jactance, si contraire à l'équité et au bon sens, était loin de tourner en définitive à son profit.
Si l'empereur eût, en effet, gardé dans la prospérité un peu de cette habile siigesse qui n'avait point manqué h ses débuts, s'il eût encore retenu quelque chose de cet art profond qu'il avait autrefois si bien pratiqué, et qui consiste à se contenter d'obtenir en réalité et dans les faits une suffisante satisfaction, s'il n'eût pas contracté la déplorable habitude de vouloir désormais imposer de vive force à ses contradicteurs, comme un dernier triomphe, la mortifiante adhésion à ses moins soutenablcs théories.
il aurait facilement évité celte rupture avec Rome, qui lui a été si funeste ; et les difficultés, si grandes qu'elles fussent, qui divisaient les deux gouvernements, auraient pu aboutir h quelque acceptable transaction. Aussi bien, et lui-même a dû le reconnaître plus tard, il s'en fallait de beaucoup que Consalvi méritât, si peu que ce fût, les reproches d'entêtement et de raideur que Napoléon, mal l'enseigné par son ambassadeur, lui jetait alors si légèrement à la tête. Peu de jours précisément avant que les dernières et violentes sommations du souverain français fussent parvenues à Home, l'adroite entremise du cardinal secrétaire d'Élat venait de réussir à écarter sans bruit la pierre d'achoppement qui entravait le plus incommodément, à l'heure dont nous parlons, les rapports des deux gouvernements.
Voici, en effet, ce qui s'était passé à Rome au sujet de l'agent britannique, M. Jackson.
M. Jackson, accrédité de vieille date auprès de l'ancien roi de Sardaigne et qui avait suivi ce prince dépossédé dans sa retraite à Rome, n'était à aucun degré le. personnage ardent et brouillon que Napoléon mettait tant d'insistance à dénoncer au Vatican. Bien loin de là, sa correspondance avec son gouvernement témoigne de sa constante réserve et de sa naturelle modération. U avait toujours usé, dans la situation délicate où les circonstances
Tavaient placé, d'une grande prudence et d'une extrême circonspection. Non-seulement il avait évité d'entrer en communication directe avec le gouvernement pontifical, mais il avait pris soin de dissimuler le plus possible sa présence à Rome en y vivant d'une façon parfaitement modeste et retirée •. Il est vrai toutefois que, du fond de son obscure retraite, sans s'agiter et sans paraître, M. Jackson, suivant en cela les traditionnels usages des diplomates anglais, avait soin de faire parvenir aussi régulièrement que possible à sa cour des renseignements sobres, mais précis, sur tous les sujets qui lui paraissaient devoir intéresser la politique de l'Angleterre.
En ces derniers temps surtout, depuis que l'aimée française, expédiée du nord de l'Italie, s'était mise en mouvement sous les ordres du prince Joseph pour aller, à travers les Étals romains, conquérir le royaume de Naples, >I. Jackson avait redoublé de vigilance. Attentif à remplir ponctuellement ce qu'il considérait comme son devoir, il avait multiplié ses moyens d'informations. Un corps de troupes ne faisait point étape dans les possessions du saint-siége quil n'essayât d'en connaître la composition, la force et la destination, et ne transmit à ce sujet les